DEUXIÈME PREUVE
Tirée de Tidée que nous avons de rinfinl.
Toutes les choses que j'ai déjà remarquées me font voir que j'ai en moi l'idée de l'infini et d'une infinie perfection. Il est vrai que je ne saurais épuiser l'infini ni le comprendre, c'est-àdire le connaître autant qu'il est intelligible. Je ne dois pas m'en étonner; car j'ai déjà reconnu que mon intelligence est finie; par conséquent elle ne saurait égaler ce qui est infiniment intelligible. Il est néanmoins constant que j'ai une idée précise de l'infini ; je discerne très-nettement ce qui lui convient et ce qui ne lui convient pas ; je n'hésite jamais à en exclure toutes les propriétés des nombres et des quantités finies. L'idée même que j'ai de l'infini n'est ni confuse ni négative ; car ce n'est point en excluant indéfiniment toutes bornes que je me représente l'infini. Qui dit borne dit une négation toute simple; au contraire, qui nie cette négation affirme quelque chose de très-positif. Donc le terme d'infini, quoiqu'il paraisse dans ma langue un terme négatif, et qu'il veuille dire non fini^ est néanmoins très-positif. C'est le mot de fini dont le vrai sens est très-négatif. Rien n'est si négatif qu'une borne; car qui dit borne, dit négation de toute étendue ultérieure. Il faut donc que je m'accoutume à regarder toujours le terme de fini comme étant négatif; par conséquent celui d'infini est très-positif. La négation redoublée vaut une affirmation ; d'où il s'ensuit que la négation absolue de toute négation est l'expression la plus positive qu'on puisse concevoir et la supt'ême affirmation : donc le terme d'infini est infiniment
afiKrmatif par sa signification, quoiqu'il paraisse négatif dans le tour grammatical.
En niant toutes bornes, ce que je conçois est si précis et si positif, qu'il est impossible de me faire jamais prendre aucune autre chose pour celle-là.
Donnez-moi une chose finie aussi prodigieuse qu'il vous plaira; faites en sorte qu'à force de surpasser toute mesure sensible, elle devienne comme infinie à mon imagination; elle demeure toujours finie en mon esprit; j'en conçois la borne lors môme que je ne puis l'imaginer. Je ne puis marquer où elle est; mais je sais clairement qu'elle est; et, loin qu'elle se confonde avec l'infini, je conçois avec évidence qu'elle est encore infiniment distante de l'idée que j'ai de l'infini véritable.
Que si on me vient parler d'indéfini, comme d'un milieu entre ce qui est infini et ce qui est borné, je réponds que cet indéfini ne peut signifier rien, à moins qu'il ne signifie quelque chose de véritablement fini, dont les bornes échappent à l'imagination, sans échapper à l'esprit. Mais enfin tout ce qui n'est point précisément l'infini, de quelque grandeur énorme qu'il soit, est infi* niment éloigné de lui ressembler.
Non-seulement j'ai l'idée de l'infini ; mais encore j'ai celle d'une perfection infinie. Parfait et bon, c'est la même chose. La bonté et l'être sont encore la même chose. Être infiniment bon et parfait, c'est être infiniment. Il est certain que je conçois un être infini et infiniment parfait. Je distingue nettement de lui tout être d'une perfection bornée, et je ne me laisserais non plus éblouir à une perfection indéfinie qu'à un corps indéfini. Il est donc vrai, et je ne me trompe point, que je porte toujours au dedans de moi, quoique je sois fini, une idée qui me représente une chose infinie.
Où l'ai-je prise, cette idée qui est si fort au-dessus de moi, qui me surpasse infiniment, qui m'étonne, qui me fait disparaître à mes propres yeux, qui me rend l'infini présent? d'où vient-elle? où l'ai-je prise? dans le néant? Rien de ce qui est fini ne peut me la donner; car le fini ne représente point l'infini, dont il est infiniment dissemblable. Si nul fini, quelque grand qu'il soit, ne peut me donner l'idée du vrai infini, comment est-ce que le néant
me la donnerait? II est manifeste d'ailleurs que je n'ai pu me la donner moi-même ; car je suis fini comme toutes les autres cho* ses dont je puis avoir quelques idées. Bien loin que je puisse comprendre que j'invente l'infini, s'il n'y en a aucun de véritable, je ne puis pas même comprendre qu'un infini réel hors de moi ait pu imprimer en moi, qui suis borné, une image ressemblante à la nature infinie. Il faut donc que l'idée de l'infini me soit venue du dehors, et je suis môme bien étonné qu elle ait pu y entrer.
Encore une fois, d'où me vient-elle, cette merveilleuse représentation de l'infini, qui tient de l'infini même, et qui ne ressemble à rien de fini? Elle est en moi; elle est plus que moi; elle me parait tout, et moi rien. Je ne puis Pefi'acer, ni l'obscurcir, ni la diminuer, ni la contredire. Elle est en moi ; je ne l'y ai pas mise ; je l'y ai trouvée, et je ne l'y ai trouvée qu'à cause qu'elle y était déjà avant que je la cherchasse. Elle y demeure invariable, lors même que je n'y pense pas, et que je pense à autre chose. Je la retrouve toutes les fois que je la cherche, et elle se présente souvent, quoique je ne la cherche pas. Elle ne dépend point de moi ; c'est moi qui dépends d'elle. Si je m'égare, elle me rappelle; elle me corrige; elle redresse mes jugements, et, quoique je l'examine, je ne puis ni la corriger, ni en douter, ni juger d'elle ; c'est elle qui me juge et qui me corrige.
Si ce que j'aperçois est l'infini même immédiatement présent à mon esprit, cet infini est donc ; si, au contraire, ce n'est qu'une représentation de l'infini qui s'imprime en moi, cette ressemblance de l'infini doit être infinie ; car le fini ne ressemble en rien à l'infini et n'en peut être la vraie représentation. Il faut donc que ce qui représente véritablement l'infini ait quelque chose d'infini pour lui ressembler et pour le représenter.
Cette image de la Divinité même sera donc un second Dieu semblable au premier en perfection infinie : comment sera-t-il reçu et contenu dans mon esprit borné? D'ailleurs, qui aura fait cette représentation infinie de l'infini pour me la donner? Se serat-elle faite elle-même? L'image infinie de l'infini n'aura-t-elle ni original sur lequel elle soit faite, ni cause réelle qui l'ait produite? Où en sommes-nous! et quel amas d'extravagances! Il
faat donc conclure invinciblement que c'est Tétre infiniment parfait qui se rend immédiatement présent à moi quand je le conçois, et qu'il est lui-même Tidée que j'ai de lui*.
Je Tavais déjà trouvé, lorsque j'ai reconnu qu'il y a nécessairement dans la nature un être qui est par lui-même, et par conséquent infiniment parfait. J'ai reconnu que je ne suis point cet être, parce que je suis infiniment au-dessous de Tinfinie perfec-> tion. J'ai reconnu qu'il est hors de moi, et que je suis par lui. Maintenant je découvre qu'il m'a donné' l'idée de lui, en me faisant concevoir une perfection infinie sur laquelle je ne puis me méprendre ; car, quelque perfection bornée qui se présente à moi, je n'hésite point; sa borne fait aussitôt que je la rejette, et je lui dis dans mon cœur: Vous n'éles point mon Dieu; yous n'êtes point mon infiniment parfait ; vous n'êtes point par vousmême ; quelque perfection que vous ayez, il y a un point et une mesure au-delà de laquelle vous n'avez plus rien et vous n'êtes rien.
Il n'en est pas de même de mon Dieu, qui est tout; il est, et il ne cesse point d'être; il est, et il n'y a pour lui ni degré, ni mesure ; il est, et rien n'est que par lui. Tel est ce que je conçois; et, puisque je le conçois, il est ; car il n'est pas étonnant qu'il soit, puisque rien, comme je l'ai vu, ne peut être que par lui. Mais ce qui est étonnant et incompréhensible, c'est que moi, faible, borné, défectueux, je puisse le concevoir. U faut qu'il
4 . Le dilemne qui conduit Fénelon à cette conclusion est contestable : a Si ce que j'aperçois, dit-il en raisonnant sur l'idée de l'infini, est l'infini même immédiatement présent à mon esprit, cet infini est donc; si, au contraire, ce n'est qu'une représentation de l'infini qui s'imprime en moi, cette ressemblance de l'infini doit être infinie, etc. » Non, peut-on répondre, celte ressemblance n'est pas infinie, et il n'y a même pas li de ressem* blance; il y a une idée de l'infiai, et cette idée est un mode de la pensée, non une image qui ressemble i son objet. Il suffit, du reste, d'examiner les termes mêmes dans lesquels la conclusion de Fénelon est exprimée, pour voir qu'elle est fausse : « L'être infiniment parfait, dit Fénelon, est lai-même l'idée que j'ai de lui. » Quoi! l'idée d'un objet se confondrait avec cet objet même ! Dieu et l'idée que nous avons de lui ne seraient qu'une seule et même chose i Ici l'exagération idéaliste à laquelle Fénelon se laisse entraîner sur les pas do Descorles, est inauircsie, et so réfulo d'elle-même. (iVi;/<? de Vedluar.)
soit non-seulement l'objet immédiat de ma pensée, mais encori la cause qui me fait penser, comme il est la cause qui me fait être, et qu'il élève ce qui est uni à penser Tinfini.
Voilà le prodige que je porte toujours au dedans de moi. Je suis un prodige moi-môme. N'étant rien, du moins n'étant qu'un être emprunté, borné, passager, je tiens de l'infini et de l'immuable que je conçois : par là je ne puis me comprendre moimôme. J'embrasse tout, et je ne suis rien; je suis un rien qui connaît l'infini : les paroles me manquent pour m'admirer et me mépriser tout ensemble. Dieu! ô le plus être de tous les êtres! ô être devant qui je suis comme si je n'étais pas! vous vous montrez à moi ; et rien de tout ce qui n'est pas vous ne peut vous ressembler. Je vous vois; c'est vous-même ; et ce rayon qui part de votre face rassasie mon cœur, en attendant le plein jour de la vérité.