‹ Traité de l'existence de DieuChapitre 70 sur 81 · TROISIÈME PREUVE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PREUVE

Tirée de l'idée de Têtre nécessaire.

lilais la règle fondamentale de toute certitude que j'ai posée d'abord, me découvre encore évidemment la vérité du premier être. J*ai dit que, si la raison est raison, elle ne consiste que dans la simple et fidèle consultation de mes idées. Je ne saurais juger d'elle, et je juge de tout par elle. Si quelque chose me parait certain et évident, c'est que mes idées me le représentent comme tel, et je ne suis plus libre d'en douter. Si, au contraire, quelque chose me paraît faux et absurde, c'est que mes idées y répugnent. Eu un mot, dans tous mes jugements, soit que j'affirme ou que je nie, c'est toujours mes idées immuables qui décident de ce que je pense. Il faut donc, ou renoncer pour jamais à toute raison, ce que je ne suis pas libre de faire, ou suivre mes idées claires sans crainte de me tromper. i

Quand j'examine si le néant peut penser, au lieu de l'examiner sérieusement, il me prend envie de rire. D'où cela vient-il? C'est que ridée de la pensée renferme clairement quelque chose de positif et de réel qui ne convient qu'à l'être. La seule attention à cette idée porte un ridicule manifeste dans ma question. Il en est de mêmQ de certaines autres questions.

Demandez à un enfant de quatre ans si la table de la chambre où il est se promène d'elle-même, et si elle se joue comme lui; au lieu de répondre, il rira. Demandez à un laboureur bien grossier si les arbres de son cl^amp ont de Tamitié pour lui, si ses vaches lui ont donné conseil dans ses affaires domestiques, si sa charrue a bien de Tesprit; il répondra que vous vous moquez de lui. En effet, toutes ces questions ont une impertinence qui choque même le laboureur le plus ignorant et Tenfant le plus simple.

En quoi consiste cette impertinence? à quoi précisément se réduitrelle? A choquer le sens commun, dira quelqu'un. Mais qu'est-ce que le sens commun? N'est-ce pas les premières notions que tous les hommes ont également des mêmes choses? Ce sens commun, qui est toujours et partout le même, qui prévient tout examen, qui rend Texameumômede certaines questions ridicule, qui fait que, malgré soi, on rit au lieu d'examiner, qui réduit Thomme à ne pouvoir douter, quelque effort qu'il fit pour se mettre dans un vrai doute, ce sens qui est celui de tout homme, ce sens qui n'attend que d'être consulté, mais qui se montre au premier coup d'œil, et qui découvre aussitôt l'évidence ou l'absurdité de la question, n'est-ce pas ce que j'appelle mes idées? Les voilà donc ces idées ou notions générales que je ne puis ni contredire ni examiner, suivant lesqu6lles,au contraire, j'examine et je décide tout, eu sorte que je ris au lieu de répondre, toutes les fois qu'on me propose ce qui est clairement opposé à ce que ces idées immuables me représentent.

Ce principe est constant; et il n'y aurait que son application qui pourrait être fautive, c'est-à-dire qu'il faut, sans hésiter, suivre toutes mes idées claires, mais qu'il faut bien prendre garde de ne prendre jamais pour idée claire celle qui renferme quelque chose d'obscur. Aussi veux-je suivre exactement cette règle dans les choses que je vais méditer.

J'ai déjà reconnu que j'ai l'idée d'un être infiniment parfait, j'ai vu que cet être est par lui-même, supposé qu'il soit; qu'il est nécessairement; qu'on ne saurait jamais le concevoir que comme existant, parce que l'on conçoit que son essence est d'exister toujours par soi-même. Si on ne peut le concevoir que comme existant, parce que l'existence est renfermée dans son essence.

on ne saurait jamais le concevoir comme n*eiistant pas actuellement, et n'étant que simplement possible. Le mettre hors de l'existence actuelle au rang des choses purement (lossibles, c'est anéantir son idée, c'est changer son essence; par conséquent, ce n'est plus lui; c'est prendre un autre être pour lui, afin de pouvoir s'en imaginer ce qui ne peut jamais lui convenir; c'est détruire la supposition; c'est se contredire soi-même.

Il faut donc ou nier absolument que nous ayons aucune idée d'un être nécessaire et infiniment parfait, ou reconnaître que nous ne le saurions jamais concevoir que dans l'existence actuelle qui fait son essence. S'il est donc vrai que nous le concevions, et si nous ne pouvons le concevoir qu'en cette manière, je dois conclure, suivant ma règle, sans crainte de me tromper, qu'il existe toujours actuellement.

1® 11 est certain que j'ai une idée de cet être, puisqu'il faut nécessairement qu'il y en ait un. Si je ne suis pas moi-même cet être, il faut que j'aie reçu l'existence par lui. Non- seulement je le conçois; mais encore je vois évidemment qu'il faut qu'il soit dans la nature. 11 faut, ou que tout soit nécessaire, ou qu'un seul être nécessaire ait fait tous les autres: mais, dans Tune et et dans l'autre de ces deux suppositions, il demeure toujours paiement vrai qu'on ne peut se passer de quelque être nécessaire. Je conçois cet être et sa nécessité.

2® L'idée que j'en ai renferme clairement l'existence actuelle. Je ne le distingue de tout autre être que parla. Ce n'est que par cette existence actuelle que je le conçois : ôtez-la-lui, il n'est plus rien; laissez-la-lui, il demeure tout. Elle est donc clairement renfermée dans son essence, comme l'existence est renfermée dans la pensée. Il n'est pas plus vrai de dire que qui dit penser dit être, que qui dit être par soi même dit essentiellement une existence actuelle et nécessaire. Donc il faut affirmer l'existence actuelle de la simple idée de Têtre infiniment parfait, de même que j'affirme mon actuelle existence de ma pensée actuelle.

On me dira peut-être que c'est un sophisme '. 11 est vrai, dira

4. C*est ce qu'a dit M. Roycr-Collard, et il a ca raison. Voirie dragmeol iiililulé : Critique de Descartes, dans la traduction de Beid, 111.

^IVote de l'éditeur.)

SEGONLE PARTIE. 129

pelqu'uD, que cet être existe nécessairement, supposé qu'il existe : mais comment saurons-nous s'il existe effectivement? Quiconque me fera cette objection n'entend ni i'élat de la question, ni la valeur des termes. Il est question ici de juger de l'existence pour Dieu, comme nous sommes obligés déjuger, par rapport à tous les autres êtres, des qualités qui conviennent ou nu conviennent pas à leur essence. Si l'existence actuelle est aussi inséparable de l'essence de Dieu, que la raison, par exemple, est inséparable de l'homme, il faut conclure que Dieu existe essentiellement, avec la môme certitude que l'on conclut que l'homme est essentiellement raisonnable. Quand on a vu clairement que la raison est essentielle à l'homme, on ne s'amuse pas à conclure puérilement que l'homme est raisonnable, supposé qu'il soit raisonnable; mais on conclut absolument et sérieusement qu'il ne peut jamais être que raisonnable. De même, quand on a une fois reconnu que l'existence actuelle est essentielle à l'être nécessaire et infiniment parfait que nous concevons, il n'est plus temps de s'arrêter; il faut nécessairement achever d'aller jusqu'au bout: en un mot, il faut conclure que cet être existe actuellement et essentiellement, en sorte qu'il ne saurait jamais n'exister pas.

Que si ce raisonnement abstrait de toutes les choses sensibles échappe à quelques esprits par son extrême simplicité et son abstraction, loin de diminuer sa force, cela l'augmente; car il n'est fondé sur aucune des choses qui peuvent séduire les sens ou l'imagination. Tout s'y réduit à deux règles : l'une, de pure métaphysique, que nous avons déjà admise, qui est de consulter nos idées claires et immuables; l'autre est de pure dialectique, qui est de tirer la conséquence immédiate, et d'affirmer précisément d'une chose ce que son idée claire renferme.

Ainsi ce qui arrête pour une conclusion si évidente en ellemême quelques esprits, c'est qu'ils ne sont point accoutumés à raisonner certainement sur ce qui est abstrait et insensible; c'est qu'ils tombent dans un préjugé d'habitude, qui est de raisonner sur l'existence de Dieu, comme ils raisonnent sur les qualités des créatures, ne voyant pas combien leur sophisme est absurde. Il

faut ici raisouoer de l'existence qui est essentielle, comme on Fénbloii. 9

raisonne sur l'intelligence qui est essentielle à ThoKme. Il n'est pas essentiel à l'homme d'être; mais, supposé quMl soit, il lui est essentiel d'être intelligent : donc on peut afiBrmer en tout temps de l'homme, que c'est un êlre intelligent quand il existe. Pour Dieu, l'existence actuelle lui est essentielle : donc il faut toujours atlirmer de lui, non pas qu'il existe actuellement, supposé qu'il existe, ce qui serait ridicule et identique pour parler comme TËcole, mais qu'il existe actuellement, puisque les essences ne peuvent changer, et que la sienne emporte l'existence actuelle. Si on était ferme à contempler les choses abstraites qui sont évi« dentés par elles-mêmes, on rirait autant de ceux qui doutent làdessus, qu'un enfant rit quand on lui demande si la table se joue avec lui, si une pierre lui parle, si sa poupée a bien de l'esprit.

Il est donc vrai, ô mon Dieu, que je vous trouve de tous côtés. J'avais déjà vu qu'il fallait dans la nature un être nécessaire et par lui-même; que cet être était nécessairement parfait et in6ni ; que je n'étais point cet être, et que j'avais été fait par lui ; c'était déjà vous reconnaître et vous avoir trouvé. Mais je vous retrouve encore par un autre endroit : vous sortez, pour ainsi dire, du fond de moi-même par tous les côtés. Cette idée que je porte au dedans de moi-même d'un être nécessaire et infiniment parfait, que dit-elle, si je l'écoute au fond de mon cœurV Qui l'y a mise, si ce n'est vous? Ou plutôt cette idée n'est-eile pas vous-même? Le mensonge et le néant pourrait-il me représenter une suprême et éternelle vérité *î Cette idée infinie de l'infini dans un esprit borné n'est-t-elle pas le sceau de l'ouvrier tout-puissant, qu'il a imprimé sur son ouvrage?

De plus, cette idée ne m'apprend-elle pas que vous êtes toujours'^ctuellement et nécessairement, comme mes autres idées m'apprennent que d'autres choses peuvent être par vous, ou n'être point, suivant qu'il vous plaît? Je vois aussi évidemment

4 . Cette phrase, et la précédente qui commence par ou plutôt, sont effacées dans une copie revue par Fénelon; mais elles ont été laissées dans une autre copie où Fénelon a écrit de sa main : « Celle idée n'esl-elle, » au iiea de n*esi'ce qu'il y avait auparavant. Dans cette situation, nous avons fait comme Téditioa de .Versailles qui aconservé ces deux phrases.

[Pfote de l'éditeur.)

votre existence nécessaire et immuable, que je vois la mienne empruntée et sujette au changement. Pour en douter, il faudrait douter de la raison même, qui ne consiste que dans les idées; il faudrait démentir l'essence des choses, et se contredire soi-même. Toutes ces différentes manières d'aller à vous, ou plutôt de vous trouver en moi, sont liées et s*entre-sou tiennent. Ainsi, ô mon Dieu, quand on ne craint point de vous voir, et qu'on n'a point des yeux malades qui fuient la lumière, tout sert à vous découvrir, et la nature entière ne parle que de vous : on ne peut même la concevoir, si on ne vous conçoit. C'est dans votre pure et universelle lumière qu*on voit la lumière inférieure par laquelle tous les objets particuliers sont éclairés.

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