ARTICLE III
Immutabilité et éternité de Dien.
Quoique je ne puisse voir d'une vue assez simple la souveraine simplicité de Dieu, je conçois néanmoins comment toute la variété des perfections que je lui attribue se réunit dans un seul point essentiel. Je conçois en lui une première chose , qui est lui-même tou) entier, si je l'ose dire , et dont toutes les autres résultent. Posez ce premier point, tout le reste s'ensuit clairement et immédiatement. Mais quel est-il, ce premier poinl*^ C'eftlç;ç\\»L-\\\S!L'^\fiav*^
lequel nous ayons commeacé, et qui m'a découvert la nécessité d'un premier être.
Être par soi-même, c'est la source de tout ce que je trouve en Dieu : c'est par là que j'ai reconnu qu'il est infiniment parfait. Ce qui a l'être par soi, existe au suprême degré, et par conséquent ^ssède la plénitude de l'être. On ne peut atteindre au suprême legré et à la plénitude de l'être que par l'infini; car aucun fini l'est jamais ni plein ni suprême, puisqu'il y a toujours quelque tbose de possible au-dessus. Donc il faut que l'être par soi-même soit un être infini.
S'il est un être infini, il est infiniment parfait; car l'être, la bonté et la perfection sont la même cbose. D'ailleurs on ne peut rien concevoir de plus parfait que d'être par soi; et toute perfeo tion d'un être qui n'est point par soi, quelque haute qu'on se la représente, est infiniment au-dessous de celle d'un être qui est par lui-même ; donc l'être qui est par lui-même, et par qui tout ce qui n'est point lui existe, est infiniment parfait.
Il faut même, pour faciliter cette discussion en réglant les termes dont je suis obligé de me servir, arrêter, une fois pour toutes, qu'à l'avenir ces manières de m'exprimer, être par soi^mémey être nécessaire f être infiniment parfait^ premier être, première causa, et Dieu^ sont termes absolument synonymies.
De cette idée de l'être nécessaire, j'ai tiré la simplicité et l'unité de Dieu : sa simplicité, parce que rien de composé ne peut être ni infiniment parfait, ni même infini ; son unité, puisque, s'il y avait deux êtres nécessaires et indépendants l'un de l'autre, chacun d'eux serait moins parfait dans cette puissance partagée, qu^un seul qui la réunit tout entière. Maintenant examinons les autres perfections que je dois lui attribuer.
Il est immuable. Ce qui est par soi ne peut jamais être conçu autrement : il a toujours la même raison d'exister, et la même cause de son existence, qui est son essence même ; il est donc immuable dans son existence. 11 n'est pas moins incapable de changement pour les manières d'être, que pour le fond de l'être. Dès qu'on le conçoit infini et infiniment simple, on ne peut plus lui attribuer aucune modification; car les modifications sont des Jbornes de l'être. Être modiùè d'ww^ i^^^^^^^w.ç^^'sx.^w^ ^^^^\s«.
façon, à Texclusion de toutes les autres. L'infini parfait ne peut donc avoir aucune modification, et par conséquent n'en saurait changer : il n'en peut avoir non plus pour ses parties que pour son tout, puisqu'il n'a aucune partie ; donc il est simplement et absolument itnmuable.
Ce qu'il produit hors de lui est toujours fini. La créature ayant des bornes dans son être, elle a par conséquent des modifications: n'étant pas tout être, il faut qu'elle soit quelque être particulier; il faut qu'elle soit resserrée dans les bornes étroites de quelque manière précise d'être. Il n'y a que celui qui est tout, qui n'est jamais rien de singulier, et qui efface toutes les distinctions: il est rétre simple et sans restriction.
Quoique chaque modification prise en particulier ne soit pas essentielle à la créature, parce qu'elle n'a rien en soi de nécessaire, rien qui ne soit contingentet variable au gré de celui qui l'a produite, il lui est néanmoins essentiel d'avoir toujours quelque modiBcation. Ce qui n'est point par soi ne peut jamais être tout être; ce qui n'est point tout être ne peut exister qu'avec une borne; vous pouvez changer sa borne; mais il lui en faut toujours une nécessairement.
Aussitôt que j'ai reconnu que la créature est essentiellement bornée, et changeante par la mutabilité de ses bornes, je trouve ce que c'est que le temps. Le temps, sans en chercher une définition plus exacte, est le changement de la créature'. Qui dit changement dit succession ; car ce qui change passe nécessairement d'un état à un autre : Tétat d'où Ton sort précède, et celui où l'on entre suit. Le temps est le changement de l'être créé ; le temps est la négation d'une chose très- réelle et souverainement positive, qui est la permanence de l'être : ce qui
4 . S'il est difficile, pour ne pas dire impossible, de définir le temps, il n*est pas aussi difficile de reconnaître en quoi pèchent certaines définitions qu'on essaye d'en donner. Celle que propose ici Pénelon est inadmissilile : le temps n'est pas « le changement de la créatare, v ni une succession de changements, mais ce dans quoi cette succession s'opère. Ajoutons que la discussion théologique à laquelle cette déflniiion se rattache, est fort contestable; et les considérations qui suivent sur l'éternité de Dieu, sur son immensité, sur sa science et sa prescience, ne sont pas toujours faciles âcomprendre, ni suSBsammeDt démontrées* ^lYote de Vëd\t«M>T>^
est permanent d'une absolue permanence, n'a en soi ni avant ni après, ni plus tôt ni plus tard. La non-permanence est le changement ; c'est la défaillance de l'être, ou la mutation d'une manière eu une autre ; mais enfin toute mutation renferme une succession, et toute existence bornée emporte une durée divisible et plus ou moins longue.
Il y a des changements incertains, que l'on mesure par d'autres qui sont certains et réglés : comme on peut 'mesurer une promenade ou un travail qu'on fait, ou une conversation dont on s'occupe , par le cours des astres, par une pendule, ou par une horloge de sable. C'est un changement ou un mouvement incertain d'un être qu'on mesure par un autre mouvement plus précis et plus uniforme. Quand même les êtres créés ne changeraientpoint de modifications, il ne laisserait pas d'y avoir, quant au fond de la substance, une mutation continuelle. Voici comment:
C'est que la création de l'être qui n'est point par lui-même, n'est pas absolue et permanente : l'être qui est par lui-même ne tire point du néant des êtres qui ensuite subsistent par eux-mêmes hors du néant d'une manière fixe; ils ne peuvent continuer à exister qu'autant que l'être nécessaire les soutient hors du néant; ils n'en sont jamais dehors par eux-mêmes ; donc ils n'en sont dehors que par un don actuel de l'être. Ce don actuel est libre, et par conséquent révocable : s'il est libre et révocable, il peut ôtre plus ou moins long; dès qu'il peut être plus ou moins long, il est divisible; dès qu'il est divisible, ii renferme une succession; dès qu'on y met une succession, voilà un tissu de créations successives. Ainsi ce n'est point une existence fixe et permanente; ce sont des existences bornées et divisibles qui se renouvellent sans cesse par de nouvelles créations.
Il est donc certain que tout est successif dans la créature, non-seulement la variété des modifications, mais encore le renouvellement continuel d'une existence bornée. Cette non-permanence de l'être créé est ce que j'appelle le temps. Ainsi, loin de vouloir connaître l'éternité par le temps, comme je suis tenté de le faire, il faut au contraireconnaître le temps par l'éternité : car on peut coimattre le fini par l'infini, en y mettant une borne ou une négation ; mais on ne peut jamais connaître Pinfini par le
fini ; car une borne ou négation ne donne aucune idée de ce qui est souverainement positif.
Cette non-permanence delà créature est donc ce que je nomme le temps ; par conséquent la parfaite et absolue permanence de rétre nécessaire et immuable est ce que je dois nommer Téternité. Dieu ne peut changer de modifications, puisqu'il n*en peut jamais avoir aucune, le vrai infini ne soufi'rant point de bornes dans son être. Il ne peut avoir aucune borne dans son existence; par conséquent il ne peut avoir aucun temps ni durée: car ce que j'appelle durée, c'est une existence divisible et bornée; c'est ce qui est précisément opposé à la permanence. Il est donc permanent et fixe dans son existence.
J'ai déjà remarqué que, comme tout être divisible est borné, aussi tout véritable infini est indivisible. L'existence divine qui est infinie, est donc indivisible. Si elle n'est point divisible, comme l'existence bornée des créatures dans lesquelles il y a ce que l'on appelle la partie antérieure et la partie postérieure, il s'ensuit donc que cette existence infinie est toujours tout entière. Celle des créatures n'est jamaia toute à la fois; ses parties ne peuvent se réunir; l'une exclut l'autre, et il faut aue l'une finisse afin que Pautre commence.
La raison de cette incompatibilité entre ces parties d'existence est que le Créateur ne donne qu'avec mesure l'existence à sa créature : dès qu'il la lui donne bornée, il la lui donne divisible en parties, dont Tune n'est pas l'autre. Mais pour l'être nécessaire, infini et immuable, c'est tout le contraire : son existence est infinie et indivisible. Ainsi, non-seulement il n'y a point d'incompatibilité dans les parties de son existence, comme dans celles de l'existence de la créature; mais, pour parler correctement, il faut dire que son existence n'a aucunes parties ; elle est essentiellement toujours tout entière.
C'est donc retomber dans l'idée du temps et confondre touti que de vouloir encore imaginer en Dieu rien qui ait rapport à aucune succession. En lui rien ne dure, parce que rien ne passe; tout est fixe, tout est à la fois, tout est immobile. En Dieu rien n'a été, rien ne sera; mais tout est. Supprimons donc pour lui toutes les questions que l'habitude et la faible&se de Tesprit fini^
qui veut embrasser l'infini à sa mode étroite et raccourcie, me tenterait de faire. Dirai-je, ô mon Dieu , que vous aviez déjà eu une éternité d'existence en vous-même avant que vous m'eussiez ciéé, et qu'il vous reste encore une autre éternité, après ma création, où vous existez toujours? Ces mots de déjà et d'après sont indignes de Celui qui est. Vous ne pouvez souffrir aucun passé et aucun avenir en vous. C'est une folie que de vouloir diviser votre éternité, qui est une permanence indivisible: c'est vouloir que le rivage s'enfuie, parce qu'en descendant le longj d'un fleuve je m'éloigne toujours de ce rivage qui est immobile.! Insensé que je suisi je veux, ô immobile vérité, vous attribuer! i^être borné, changeant et successif de votre créature! Vous n'avez en vous aucune mesure dont on puisse mesurer votre existence; car elle n'a ni bornes ni parties; vous n'avez rien de mesurable; les*mesures mêmes qu'on peut tirer des êtres bornés, changeants, divisibles et successifs, ne peuvent servir à vous mesurer, vous qui êtes infini, indivisible, immuable et permanent.
Comment dirai-je donc que la courte durée de la créature est par rapport à votre éternité? N'étiez- vous pas avant moi? Ne serez-vous pas après moi? Ces paroles tendent à signifier quelque vérité ; mais elles sont, à la rigueur, indignes et impropres ; ce qu'elles ont de vrai, c'est que Tinfini surpassa infiniment le fini, qu'ainsi votre existence infinie surpasse infiniment en tout sens mon existence, qui, étant bornée, a un commencement, un milieu et une fin.
Mais il est faux que la création de votre ouvrage partage votre éternité en deux éternités. Deux éternités ne feraient pas plus qu'une seule : une éternité partagée qui aurait une partie antérieure et une partie postérieure, ne serait plus une véritable éternité; en voulant la multiplier on la détruirait, parce qu'une partie serait nécessairement la borne de l'autre par le bout où elles se toucheraient. Qui dit éternité, s'il entend ce qu'il dit, ne dit que ce qui est, et rien au delà ; car tout ce qu'on ajoute à cette infinie simplicité l'anéantit: qui dit éternité ne souffre plus le langage du temps. Le temps et l'éternité sont incommensurables: îIb ne peuveM être compara \ eV on ^%\.%^\À\.v^^.\f(5^^\%^sÀr
SECONDE PARTIE. l76
blesse, toutes les fois qu'on imagine quelque rapport entre des choses si disproportionnées.
Vous avez néanmoins, ô mon Dieu, fait quelque chose hors de vous ; car je ne suis pas vous, et il s'en faut infiniment. Quand est-ce donc que vous m'avez fait? Est-ce que vous n'étiez pasi avant que de me faire? Mais que dis-je? me voilà déjà retombé d^ns mon illusion, et dans les questions du temps : je parle di vous comme de moi, ou comme de quelque autre être passaget que je pourrais mesurer avec moi. Ce qui passe peut être me^ suré avec ce qui passe ; mais ce qui ne passe point est hors de toute mesure et de toute comparaison avec ce qui passe : il n'est permis de demander ni qtfand il a été, ni s'il était avant ce qui n'est pas, ou qui n'est qu'en passant. Vous êtes, et c'est tout. Ohl que j'aime cette parole, et qu'elle me remplit pour tout ce que j'ai à connaître de vous! Vous êtes Celui qui est. Tout ce qui n'est point cette parole vous dégrade : il n'y a qu'elle qui vous ressemble : en n'ajoutant rien au mot d!étre, elle ne diminue rien de votre grandeur. Elle est, je l'ose dire, cette parole, infiniment parfaite comme vous; il n'y a que vous qui puissiez parler ainsi, et renfermer votre infini dans trois mots si simples.
Je ne suis pas, ô mon Dieu, ce qui est; hélas I je suis presque ce qui n'est pas. Je me vois comme un milieu incompréhensible entre le néant et l'être: je suis celui qui a été ; je suis celui qui sera; je suis celui qui n'est plus ce qu'il a été; je suis celui qui n'est pas encore ce qu'il sera ; et dans cet entre-deux que suis-je? Un je ne sais quoi qui ne peut s'arrêter en soi, qui n'a aucune consistance, qui s'écoule rapidement comme l'eau; un je ne sais quoi que je ne puis saisir, qui s'enfuit de mes propres mains, qui n'est plus, dès que je veux le saisir ou l'apercevoir ; un je ne sais quoi qui finit dans l'instant même où il commence; en sorte que je ne puis jamais un seul moment me trouver moi-même fixe et présent à moi-même pour dire simplement ; Je suis. Ainsi ma durée n'est qu'une défaillance perpétuelle.
Oh! que je suis loin de votre éternité, qui est indivisible, in* finie , et toujours présente tout entière 1 Que je suis même bien éloigné de la comprendre! Elle m'échappe à force d'être vraie, simple et immense ; comme mon être m'échapçe k t:"!:^ d'^Vc^
composé de parties, mêlé de vérité et de mensonge, d'être et de néant. C'est trop peu que de dire de vous que vous étiez des siècles infinis avant que je fusse. J'aurais honte de parler ainsi; car c'est mesurer Tinfîni avec le fini, qui est un demi-néant. Quand je crains de dire que vous étiez avant que je fusse, ce n'est pas pour douter que vous existant, vous ne m'ayez créé, moi qui n'existais pas; mais c'est pour éloigner de moi toutes les idées imparfaites qui sont indignes de vous. Dirai-je que vous étiez avant mai? Non, car voilà deux termes que je ne puis souffrir. Il ne faut pas dire, vous étiez; car vous étiez marque un temps passé et une succession. Vous êtes; et il n'y a qu'un présent immobile, indivisible et infini, que l'on puisse vous attribuer. Pour parler dans la rigueur des termes, il ne faut point dire que vous avez toujours été; il faut dire que vous êtes; et ce terme de toujours j qui est si fort pour la créature, est trop faible pour vous; car il marque une continuité, et non pas une permanence ; il vaut mieux dire simplement et sans restriction que vous êtes.
Être! ô Être 1 votre éternité, qui n'est que votre être même, m'étonne; mais elle me console. Je me trouve devant vous comme si je n'étais pas; je m'abîme dans votre infini; loin de mesurer voire permanence par rapport à ma fluidité continuelle, je commence à me perdre de vue^ à ne me trouver plus, et à ne voir en tout que ce qui est, je veux dire vous-même.
Ce que j'ai dit du passé, je le dis de même de l'avenir. On ne peut point dire que vous serez après ce qui passe ; car vous ue passez point ; ainsi vous ne serez pas, mais vous êtes ; et je me trompe toutes les fois que je sors du présent en parlant de vous. On ne dit point d'un rivage immobile qu'il devance ou qu'il suit les Ûots d'une rivière ; il ne devance ni ne suit; car il ne marche point. Ce que je remarque de ce rivage par rapport à l'immobiiilé locale, je le dois dire de l'être infini par rapport à l'immobilité d'existence. Ce qui passe a été et sera, et passe du prétérit au futur par un présent imperceptible qu'on ne peut jamais assigner. Mais ce qui ne passe point existe absolument, et n'a qu'un présent infini. Il est, et c'est tout ce qu'il est permis d'en dire. Il est sans temps dans tous les temps de la créature. Quiconque sort de cette simplicité lombe de V^\Am\t.è dans le temps.
Il n'y a donc en vous, ô vérité infinie, qu'une existence indivis sible et permanente. Ce qu'on appelle éternité a parte post, et éternité a parte anie^ n'est qu'une illusion grossière : il n'y a en vous non plus de milieu que de commencement et de fin. Ce n'est donc point au milieu de votre éternité que vous avez produit quelque chose hors de vous.
Je le dirai trois fois, mais ces trois n'en font qu'une : les void : permanente et infinie vérité, vous éteSy et rien n'est hors de vous : vous êtes^ et ce qui n'était pas commence à éli c hors de vous : vousétes^ et ce qui était hors de vous cesse d'être. Mais ces trois répétitions de ces termes vous êteSj ne font qu'un seul infini qui est indivisible. C'est cette éternité même qui resIre encore tout entière : il n'en est point écoulé une moitié; car elle n'a aucune partie ; ce qui est essentiellement toujours tout présent ne peut jamais élre passé. éternité , je ne puis vous com« prendre, car vous êtes infinie ; mais je conçois tout ce que je dois exclure de vous pour ne vous méconnaître jamais.
Cependant, ô mon Dieu ! quelque effort que je fasse pour ne point multiplier votre éternité par la multitude de mes pensées bornées, il m'échappe toujours de vous faire semblable à moi, et de diviser votre existence indivisible. Souffrez donc que j'entre encore une fois dans votre lumière inaccessible, dont je suis ébloui.
N'est-il pas vrai que vous avez pu créer une chose avant que d'en créer une autre? Puisque cela est possible, je suis en droit de le supposer. Ce que vous n'avez pas fait encore ne viendra sans doute qu'après ce que vous avez déjà fait. La création n'est pas seulement la créature produite hors de vous; elle renferme aussi l'action par laquelle vous produisez cette créature. Si vos créations sont les unes plus tôt que les autres, elles sont successives ; si vos actions sont successives, voilà une succession en vous; et par conséquent voilà le temps dans l'éternité môme.
Pour démêler cette difficulté, je remarque qu'il y a entre vous et vos ouvrages toute la différence qui doit être entre l'infini et le fini, entre le permanent ul le fluide ou successif. Ce qui est fini et divisible peut-être comparé et mesuré avec ce qui est fini et divisible : ainsi vous avez mis un ordre et un arrangement dans vos créatures par ie rapport de leurs bornas; mc^ia cetcwdve, cet.
arrangement, ce rapport qui résulte des bornes, ne peut jamais être en vous, qui n'êtes ni divisible ni borné. Une créature peut donc être plus tôt que l'autre, parce que chacune d'elles n'a qu'une existence bornée ; mais il est faux et absurde de penser que vous soyez créant plus tôt l'une que l'autre. Votre action par laquelle vous créez est yous-même; autrement vous ne pourriez agir sans cesser d'être simple et indivisible. Il faut donc concevoir que vous êtes éternellement créant tout ce qu'il vous plaît de créer.
De votre part vous créez éternellement par une action simple, infinie et permanente, qui est vous-même : de sa part, la créature n'est pas créée éternellement ; la borne est en elle, et point dans votre action. Ce que vous créez éternellement n'est que dans un temps ; c'est que l'existence infinie et indivisible ne communique au dehors qu'une existence divisible et bornée. Vous ne créez donc point une chose plus tôt que l'autre, quoiqu'elle doive exister deux mille ans plus tôt. Ces rapports sont entre vos ouvrages; mais ces rapports de bornes ne peuvent aller jusqu'à vous. Vous connaissez ces rapports que vous avez faits; mais la connaissance des bornes de votre ouvrage ne met aucune borne en vous. Vous voyez dans ce cours d'existences divisibles et bornées ce que j'appelle le présent, le passé, l'avenir; mais vous voyez ces choses hors de vous; il n'y en a aucune qui vous soit plus présente qu'une autre. Vous embrassez tout également par votre infini indivisible : ce qui n'est plus n^est plus, et sa cessation est réelle; mais la même existence permanente, à laquelle ce qui n'est plus était présent pendant qu'il était, est encore la même, lorsqu'une autre chose passagère a pris la place de celle qui est anéantie.
Comme votre existence n'a aucune partie, une chose qui passe ne peut dans son passage répondre à une partie plutôt qu'à une autre; ou, pour mieux dire, elle ne peut répondre à rien; car il n'y a nulle proportion concevable entre l'infini indivisible et ce qui est divisible et passager.
Il faut néanmoins qu'il y ait quelque rapport entre l'ouvrier et l'ouvrage; mais il faut bien se garder d'imaginer un rapport de aucceasions et de bornes : l'unique rapport qu'il y faut concevoir est que ce qui est, et qm iv^p^mX cç^^^t ^^\x^^\«v\. o^^^^^
n'est point reçoit de lui une existence bornée qui commence pour finir. Tout autre rapport, ô mon Dieu ! détruit votre permanence et votre simplicité infinie. Vous êtes si grand et si pur dans votre perfection, que tout ce que je mêle du mien dans Tidée que j'ai de vous fait qu'aussitôt ce n'est plus vous-même. Je passe ma vie à contempler votre infini et à le détruire. Je le vois et je ne saurais en douter; mais, dès que je veux le comprendre, il m'é* chappe ; ce n'est plus lui; je retombe dans le fini. J'en vois assez pour ine contredire et pour me reprendre toutes les fois que j'ai conçu ce qui est moins que vous-même ; mais à peine me suis-je relevé, que je retombe de mon propre poids.
Ainsi c'est un mélange perpétuel de ce que vous êtes et de ce que je suis. Je ne puis ni me tromper entièrement, ni posséder d'une manière fixe votre vérité : c'est que je vous vois de la même manière que j'existe; en moi tout est fini et passager ; je vois par des pensées courtes et fluides l'infini qui ne s'écoule jamais. Bien loin de vous méconnaître dans cet embarras, je vous reconnais à ce caractère nécessaire de l'infini, qui ne serait plus l'infini, si le fini pouvait y atteindre. Ce n'est pas un nuage qui couvre votre vérité ; c'est la lumière de cette vérité même qui me surpasse ; c'est parce que vous êtes trop clair et trop lumineux, que mon regard ne peut se fixer sur vous. Je ne m'étonne point que je ne puisse vous comprendre; mais je ne saurais assez m'étonner de ce que je puis même vous entrevoir, et de ce que je m'aperçois de mon erreur, lorsque je prends quelque autre chose pour vous, ou que je vous attribue ce qui ne vous convient pas«