A VINCENT D'INDY
Dès l'aube de notre monde, les peuples marchèrent vers l'Occident, et s'éveillant de patrie en patrie, et s'en volant de siècle en siècle, la pensée humaine prit à son tour le même chemin qu'ils avaient suivi. D'Orient en Grèce, d'Athènes à Rome cela est venu chez nous. Mais quand cela eut atteint la fin de ce monde, cela continua de se lever et d'accourir de toutes parts, s'accumulant devant la barrière dressée. Et tel est le sens de l'intelligence générale. Toute richesse afflue ici pour y accroître un étrange et séculaire trésor. Nos œuvres s'y jouent à même une culture profonde, et nous tenons le lieu moderne où s'insurgent suprêmement la colère et la verve de l'esprit. De la même façon que tant de provinces se sont un jour unitiées dans notre esprit national, tant de pays qui se tournent vers la pensée française
circonscrivent une urne occidentale, et l'Occident logique, rude et sensible est la plus intellectuelle patrie.
Qui dit Occident entend à la fois, compris en cette civilisation, l'art espagnol, le flamand, l'allemand, le hollandais, l'anglais, l'italien, mais aussi, entre tous ces glorieux rameaux, la souche française. Tant de diversité dans les tempéraments, d'où viennent précisément nos i frissons, nos surprises et l'acuité de nos jouis- j sances, n'empêche pas qu'un air de famille n'y soit, ressemblance invisible et profonde. L'Italie ; a été la cause de quelque confusion : héritière et voisine à la fois de l'ancien monde, elle nous donna longtemps à croire, surtout depuis le xvie siècle, que nous n'existions qu'au regard de l'antique. Elle nous empêchait ainsi d'apercevoir et de sentir la cohésion des grandes écoles , occidentales, cependant qu'elle-même se diffé- j rendait pourtant de l'antique par sa passion, sa promptitude et sa provocante souplesse. Il n'en reste pas moins que la parenté dont sont j unis des hommes comme Dante, Cervantes et Shakespare paraît plus proche que celle par où ils tiennent aux poètes de l'ancien monde.
La relative contemporanéité des écoles et des littératures modernes suffit à \r< rendre solidaires. Mais combien surtout les ont rendues inséparables une même religion, un même sentiment chevaleresque, une même conception de la vie, qui furent d'abord communs à toute cette chrétienté. Quelle qu'ait été ensuite la destinée de chaque peuple, ils n'en restent pas moins liés par une origine que du reste leur pénétration continûment réciproque fut loin de démentir. L'Occident existe.
11 a inventé vraiment la plus haute façon de construire : cela s'entend aussi bien du tierspoint que du Discours de la Méthode. S'il est, au fond, siàprement naturaliste, c'est que cette logique édifiante, qui est sa plus sourde passion, réclame un point d'appui vénéré, tangible et sûr qui lui permette de ne rien perdre de son effort, auquel il attache un prix singulier, et c'est pourquoi la table rase et la plaine nationale sont à la base de son art et de ses littératures. L'économie de sa pensée est probe et jalouse au point qu'elle ne s'ajuste que dans une dernière douleur. Aussi quand la Renaissance
fut insinuée à l'Occident, qu'ensorcelait alors la souplesse italien ne, ne la connut-il que dans un grand trouble et ce fut avec lièvre qu'il reçut le bel antique. Mais pouvait-il élever sur son sol une maison étrangère? Il se reprit donc et mortifia si bien ce qu'il s'était d'abord assimilé, que nos temps classiques recommencèrent la construction ogivale avec un inflexible et rationnel vouloir. C'est le besoin toujours ressenti par un peuple obstiné d'aller plus haut et de pousser plus loin, qui lui conseille perpétuellement de nouer des chaînes de travaux solidaires, afin d'utiliser sa résistance collective, et qui le pousse enfin vers les disciplines et les traditions.
L'Occident est ainsi un pays de continuité. C'est en quoi il ressemble formellement à une immense personne, si vraiment la personne consiste à se continuer. De là son goût et sa politesse, la probité de sa manière, l'honnêteté de ses élégances. C'est à ce don de suite qu'il doit une grâce spéciale, faite de tant d'expérience et de tant de conscience qu'il peut résumer dans un seul geste. La sûreté avec laquelle il délie l'écriture de ses délicatesses vient d'un esprit qui excelle à ne pas s'épuiser et d'une âme toujours prête à fournir. Ainsi existe l'Occident.
Mais entre ses grandes écoles nationales, dont je veux ignorer un instant toutes les subdivisions, en est-il une qui commande les autres et qui les précède? Je le prétends. La sincérité du Franc a donné son allure à l'intelligence moderne.
La France ne pouvait exercer une si longue hégémonie morale qu'elle ne finît par étendre à tout l'Occident le rayonnement de son esprit. Ainsi a-t-elle fourni à la chrétienté le type achevé de ses églises. La chevalerie française a enseigné à l'Europe sa notion de l'honneur. Par elle, l'homme moderne connut la joie de servir fièrement sa croyance et l'ivresse de se dévouer sans plus ; par elle les mœurs sont devenues plus douces : les lois même de la galanterie, c'est manière française. La statuaire de l'Ilede-France précède et détermine l'épanouissement de tous nos arts. Le celtisme des Gaules a pénétré enfin tous lespaysd'Occidentet la plupart n'ont rien pu opposer à la mythologie ancienne, sinon les fables occidentales. Le monde moderne est devenu breton et il s'en honore. En échange de ce don d'elle-même, qu'est-ce que la France a reçu? La Renaissance italienne. C'est beaucoup, c'est trop; mais c'est trop peu pour obli-
b TRAITE DE L OCCIDENT
térer cette grande organisation harmonique de l'Occident, dont le vaste effort, esthétique nous apparaît groupé autour de l'intelligence française, laquelle, singulièrement alerte, mais profondément rationnelle, semble faite d'un équilibre de toutes les autres. Une cellule de sagesse est au milieu : l'Ile-de-France.
Toutes ces manières, l'italienne, la flamande ou l'espagnole, je les trouve fortement démonstratives du tempérament d'un peuple, en puissance d'un instinct national, violemment expressives. Mais laquelle de ces grandes écoles d'art, si toutefois je fais abstraction d'une heure passagère du génie de Raphaël, laquelle nous présente dans une série d'oeuvres de ces formules de stabilité harmonieuse que nous offrent soit les structures de nos temps ogivaux, soit les discours de notre siècle classique ? Cette attitude apaisée de l'esprit, cette parfaite possession de soi révèlent un égal détachement de toutes les expressions particulières. C'est en ce point que les emportements les plus divers deviennent capables d'être conçus dans un seul effort et se tempèrent les uns par les autres, et je vois le secret de cette maîtrise s'y résoudre en un sourire supérieur. Je n'insinue pas que tel est plus grand que tel autre ; je regarde par où ils se
tiennent, et je dis, par exemple, que c'est grâce à la conception ogivale, qu'un primitif flamand se pourra rencontrer ultérieurement en parenté avec un primitif italien : la conception ogivale me parait donc d'importance. Si Racine s'éloigne ('gaiement de Shakespeare et d'Arioste, par ce fait qu'il est moins particulier, Racine me paraît plus beau que Racine lui-même, puisqu'il retient sur lui comme un reflet de tous les autres.
Décelons donc tout de suite toute notre pensée. Une forme d'art définit, résume et commande toute l'intellectualité occidentale : la voûte. D'autres ont construit la voûte, d'autres ne l'ont pas produite avec cette passion. C'est là que l'Occident se reconnaît ; c'est par elle qu'il débute; elle est sa première requête; le type qu'il en conçoit est si profondément conforme à son génie, que désormais toutes ses œuvres ressembleront à la voûte ; c'est au pays de la voûte que tout commence.
Nous dirons donc quelquefois l'Occident, pour désigner ensemble toutes ces patries ardentes qui ne se doutent pas assez qu'elles respirent depuis si longtemps un seul souffle. Mais nous dirons aussi l'Occident avec une piété plus tendre, avec une joie plus légère, avec une secrète et délicieuse assurance, pour nommer ce pays de
beauté qui a baigné toutes nos patries de sa blanche lumière. l'Ile-de-France, berceau de l'Occident. La « croisée d'augive » est la fille radieuse de l'Ile-de-France. En elle notre sobre frénésie est écrite; notre passion de l'absolu en raidit toutes les pierres. En elle sont conditionnées dès l'origine notre tragédie architecturale et notre ferme gravure. En elle s'équilibre le grave sourire de la peinture française. En elle monte le cri violent de notre musique moderne. En elle l'Occident, pour toujours, a trahi son âme et réglé son esprit.
Je serais au centre de tout et je refuserais de m'en apercevoir. Par finesse, j'éviterais d'étreindre une si forte vérité. Le démon de l'humanisme qui nous fit la politique et la sociologie présentes m'aurait à ce point corrompu. Par excès d'intelligence, je me garderais de comprendre. L'Occident se serait si prodigieusement développé qu'il ne connaîtrait plus l'Occident. Etrange culture. Je préfère être barbare; car ayant à choisir entre trop de notions, je ne sens rien de plus précieux en moi que la justesse d'un instinct qui m'a été transmis.
Enterrer ses morts est oceidental.
Grimm pense qu'a l'origine l'inhumation était particulière aux peuples agriculteurs et la crémation aux nomades. Les plus anciennes tombes romaines qu'on ait pu découvrir seraient des sarcophages et le droit pontifical n'avait prévu de rites que pour les inhumations. Ce ne fut point sans résistance que Ja crémation prévalut, etil fut d'abord prescrit de couper un membre au cadavre que l'on allait brûler et d'enterrer ce membre à part pour s'acquitter des devoirs de piété envers le défunt. Au reste, les deux coutumes semblent avoir coexisté dans Tlnde védique, en Grèce, dans la Grande-Grèce, en Sicile, en Afrique. « Chacun de ces procédi s, ditMommsen1, repose sur un principe op|><>-< :
1. Manuel des antiquités romaines, traduit suus la direction de M. Gustave Humbert, ancien garde des sceaux.
l'enterrement fait à l'homme endormi du dernier sommeil un lit où il reposera doucement dans le sein de la terre dont il est né; la crémation offre le mort en holocauste aux Dieux et donne à son âme l'essor vers le ciel dont elle émane. » Or, entre le ciel et la terre, l'Occidental n'hésite pas ; c'est vers la terre que son instinct profond le porte. 11 est réaliste dans sa piété.
11 ouvre donc en elle un sillon pour y poser ses morts, comme pour y mettre le blé de l'an futur, et la terre reçoit le cadavre ainsi qu'une semence.
L'homme, à l'heure où il ferme les yeux, apparaît subitement sur son lit d'agonie comme une sublime effigie de lui-même. Sa figure s'apaise, son front s'agrandit, ses traits s'affinent et se précisent, sa chair s'endort gravement dans une blancheur. Il ressemble alors singulièrement à soi : on dirait qu'il se recueille pour se résumer et qu'il repose pour se fixer. 11 est purement sa propre forme. Toute sa beauté morale est écrite sur sa face. C'est cela, cette muette image, qu'il nous semble impie de livrer à l'assaut des flammes. La terre seule, avec laquelle déjà tous les nôtres se sont confondus, nous semble assez sainte pour en recevoir l'empreinte et pour en garder la frappe. Nous en-
tendons que notre forme s'efface et que notre sang se perde en elle, et que les corps des noires lui soient incorporés. Mais notre sensibilité répugne à leur évanouissement dans l'air. C'est que les réalités du temps et de l'espace d'ici furent étreintes par nous jalousement. Il nous faut encore, pour assouvir notre chagrin et pour repaître nos souvenirs éperdus, quelque chose que nous voyions et que nous touchions, quelque chose de consistant et d'assuré, et ce sera cette chose vraie, le sol. cette chose indubitable, la terre d'Occident : la matière même de notre pays. Et de mêler à elle la chair pâle de nos morts, comme avec une passion désespérée, c'est un acte ensemble matériel et mystique semblable à celui du prêtre qui casse une parcelle de l'hostie pour la jeter dans le sang de la messe. Il est frappant que dans ce pays, désoccidenté par tant de secousses, le culte des morts redevienne si vivace et qu'il affecte à ce point la sensibilité parisienne. C'est que si l'on obstrue les sources, elles reparaissent un peu plus loin. De mentir longtemps, nous ne sommes pas les maîtres; et comme l'enseignement des philosophies de l'Université nous allait faire perdre de vue notre terre nécessaire, elle s'est mise à nous retenir par les liens du sang.
lv2 TRAITÉ DE L OCCIDENT
La coutume d'enterrer les morts est plus constante ici qu'ailleurs, parce que plus qu'aux autres le sol nous importe. C'est vraiment et matériellement que nous sommes enclins à nous y enraciner. Par là s'accroît de la piété filiale de chacun notre vénération pour un sol qui est notre plus belle certitude. Une race de constructeurs sait le prix de la terre. A ce soi où nous avons distribué le plan de nos demeures, bâli nos cathédrales, appuvé tant de solides architectures, une dileclion suprême nous attache. Puisqu'il est ce que nous tenons de plus sur et de plus précieux, quisqu'il est notre sécurité plénière, nous lui remettons ceux que nous avons le plus aimés. Nous ne sommes pas les seuls, mais nous sommes les plus (idèles à user si pieusement de la terre. Et nos cimetières sont des lieux émus. « Les anciens, dit Chateaubriand, n'ont point eu de lieux de sépulture plus agréables que nos cimetières de campagne ; des prairies, des champs, des eaux, des bois, une riante perspective, mariaient leurs simples images avec les tombeaux des laboureurs. On aimait avoir le gros if qui ue végétait plus que par son écorce,les pommiers du presbytère, le haut gazon, les peupliers, l'ormeau des morts, et les buis, et les petites croix de consolation et de
grâce. Au milieu d<>> paisibles monuments le
temple villageois élevait sa tour surmontée de l'emblème rustique de la vigilance. On n'entendait dans ces lieux que le chant du rougegorge et le bruit des brebis qui broutaient l'herbe
de la tombe de leur ancien pasteur. »»
L'émotion douce qui nous envahit dans ces cimetières de la campagne, si tendrement inclinés aux plis des coteaux, enveloppés d'un si lumineux silence, est de celles dont il ne faut pas se défier, car elle redresse l'esprit en même temps qu'elle élargit le cœur. Tous ces morts qui reposent lu pareillement, je ne les connus point. Même je présume qu'à l'entité française ils apportèrent chacun quelque chose de personnel et qu'ils accrurent lacommunauté, comme dit M.Ghéon, de leur a différence individuelle ». Mais en ce lieu je ne sais pas les apercevoir différents, je ne les seus que pareils à quelque chose de plus grand qu'eux, et Qnïin ils ne m'apparaissent plus que dans leur communauté1. C'est pourquoi chaque cimetière me semble tenir un peu de mon pays tout entier. Quant à moi, si la terre où reposent les miens ne savait plus me dire les ancêtres variés dont ils descendirent, je ne m'effraierais ni d'être d'une seule province, ni d'être de plusieurs à
la fois, car si je suis en même temps lorrain que breton, je suis deux fois de mon pays. Mais je ne redoute ici qu'une chose, de ressembler à ces rhéteurs obtus, latins et misérables, qui, pour s'en tenir à des généralités vides et faute de préciser leur grand ou leur petit pays, sont l'opprobre de l'Occident.
DECHIREK LE CIEL
En Occident se dressent les clochers. Notre terre est d'une vitalité si forte qu'elle semble douée du pouvoir de faire germer tout ce qu'elle porte en elle : c'est à croire qu'elle a su communiquer de la vie à la pierre elle-même pour faire monter sur notre plaine un blé géant et magnifique.
Point de paysage où ne pointe l'ascension d'un clocher. Chaque village se réclame du sien. Nos clochers font partie de la nature, ils sont des plantes du sol. Et c'est aussi à leur importance qu'on reconnaît l'affranchissement des cités, leur prospérité industrielle ou commerciale. X'est-il pas singulier qu'un immense pays, spontanément et sur tous ses territoires, se soit couvert de monuments si délibérés, si résolument verticaux, si durement voulus ?
Je veux. bien qu'à l'origine le prétexte d'y
loger une cloche en ait inspiré l'idée. Assurément aussi la tour flanquant l'église servit d'abord à la défendre et à guetter l'ennemi. Mais les grosses cloches sont postérieures aux grands clochers, et ce ne fut pas non plus pour se prémunir contre l'incursion des Normands qu'un architecte inconnu construisit, avec une science si sure et de si scrupuleux calculs, le Clocher Vieux de Chartres qui est la merveille des clochers d'Occident. Le prétexte fourni, l'idée se développa selon l'exigence de notre esprit.
Le jet de ces flèches, partout élancées, révèle un trait profond de notre caractère, un sentiment premier, antérieur aux œuvres déraison, un désir spécial parti du fond le plus mystérieux de nous, un besoin originel qui nous désigne, une façon d'être essentielle, un instinct initial, irrésistible. A partir de ce point, notre finie est indécomposable. Invoquer ici une idée mystique, cela n'éclairciraît rien, car il faudrait dire encore pourquoi un tel mysticisme nous serait spécial. On ne saurait pas plus expliquer cet unanime propos qu'on n'a pu rendre raison de celte frénésie de la verticale qui anime toute l'architecture du Moyen-Age. Il n'y a rien à prouver au fond de cela. C'est au
contraire quelque chose qui nous démontre nous-mêmes. Car enfin pourquoi nos p» ont-ils bâti des clochers? C'est le barbare qui est là au commencement.
Or c'est à leur pied que nous déposons nos morts dans la terre sainte. Ainsi nos plus hautes affections, nos plus tendres souvenirs se matérialisent dans ces signes de pierre, issus chez nous du vif de l'inconscient, jaillis tout droit selon notre impatience, et c'est avec un sens juste que Viollet-le-Duc voyait en eux nos monuments nationaux.
Ces hardies charpentes, ces belles trajectoires de pierre coupant l'azur dénoncent, par la vitesse de leur départ et la portée de leur ligne, la richesse de notre tempérament ethnique.
De la profondeurde nosressources témoignent par ailleurs vingt épisodes de notre histoire continûment épique à force de vitalité abondante. Car laquelle s'enorgueillit de tant de hardiesse, de pétulance et d'héroïsme? Les croisades, l'épopée napoléonienne nous révèlent téméraires et inépuisables. C'est par l'exubérance et la générosité du sang que Rabe-
lais et Balzac atteignent au génie. Les vastes esprits ramifiant de larges systèmes, les cerveaux encyclopédiques, les corporations accumulant des labeurs successifs, voilà qui est de chez nous. Aussi quand, toutes h la fois, les cathédrales se dressèrent, avons-nous pu fournir à la même heure et dans chaque province une pléiade de charpentiers, de tailleurs de pierre, de verriers, de statuaires d'une décision et d'un savoir consommés. Ce fut dans l'enthousiasme d'un peuple entier soulevé d'ivresse et s'insurgeant vers son œuvre qu'on charria les matériaux de Notre-Dame de Chartres, tandis que les malades, grelottant dans la nuit, attendaient leur tour d'apporter au chantier les pierres et les mortiers traînés par eux...
L'architecture du Moyen-Age est toute vibrante de la tension de cette grande fureur occidentale et elle ne s'en délivre qu'en jetant des clochers dans l'espace. Tout absorbée dans la contention des forces qu'elle maîtrise, elle arc-boute ses membres de pierre et bande ses arcs pour lancer des flèches vers le ciel. Partout des lignes montent ; c'est un envol effréné. Sur des plans restreints, les voûtes s'enlèvent, vertigineuses. On emploie la pierre en délit pour roidir le haussement de l'édifice.
Des escaliers en colimaçons, des vis de Saint- Gilles se tordent partout, comme des vrilles de
volubilis. Les eolounettes fusent el s'amincissent : on en rencontre qui ont en hauteur soixante fois leur diamètre. Quant aux tour-. pour mou ter avec plus de sveltesse, elles passent du plan carre h l'octogonal ; d'étage en étage elles se reprennent, elles se corrigent, elles se résument, elles se resserrent, elles filent insensiblement dans l'infini, et la croix de ferronnerie légère ou le coq d'or qui les termine « est comme XAinen ou X Alléluia de ce psaume de pierre l ».
Dessiner ainsi sur fond de ciel requiert les plus fines ressources, les plus attendrissantes délicatesses. Les moindres profils en reçoivent une expression inattendue : l'espace les fait magnifiquement chanter. A toute défaillance. il donne l'importance d'un désastre. L'intention la plus légère, il l'accuse. Toutes les lignes y deviennent d'une sensibilité singulière. Qu'il fallut donc de sagesse, de mesure et d'harmonie dans une intelligence pour conduire avec cette sûreté insinuante les montées de la tlèche de Senlisî II est inouï que les constructeurs