M. Griveau, /" >plière de beauté
occidentaux aient assuré à notre clocher un type aussi parfaitement harmonieux, qu'Usaient su, avec un tel art, asseoir sur la terre des tours étroites mais bien empâtées, puis, à mesure qu'ils les faisaient monter dans les cieux, y distribuer la mobile lumière, en varier le plan, en faire jouer les pans d'étage en étage, dissimuler toutes ces modulations, les fondre par les plus ravissants artifices, graduer sur la flèche une ornementation de plus en plus aérienne, faire apparaître ici et là un bout de ciel dans les pénultièmes incidents de son ascension, comme à travers le chas dîme aiguille, et transporter si joyeusement dans l'espace la sécurité du sol.
L'importance du clocher est capitale en Occident. Notre Moyen-Age fut le premier a en produire à la désinvolte affirmation. Car il était bien arrivé qu'auparavantles architectes avaient couronné de<^ tours à l'aide d'un toit superposé. Mais on ne s'était pas avisé encore d'établir une telle liaison architectonique entre un édifice et sa charpente.
C'est que le clocher, c'est une forme pure, une ligne idéale, une idée sans concession,
notre expression profonde, droite, inévitable, si nous devions nous exprimer. Il est noire affirmation la plus résolue, partant la plus occidentale, tant il est occidental de s'affirmer . Les Latins ni les Grecs n'avaient pas de mol pour dire oui. Ils disaient : Par Hercule. Nous, c'esl nous-mêmes que nous portons en avant pour garantie : nous nous projetons toujours.
L'Occidental, fier de porter sa tête dans Je ciel, fut nécessairement saisi par L'idée la plus logiquement simple. Il devait, étant lui-même, s'éprendre en son pays de plaine du monument exclusivement droit. C'était pour son esprit la route la plus ingénue. En mener la ligne le plus haut possible, c'était bien un labeur à solliciter son obstination. Cela l'intéressait immédiatement. C'était sur le sol ferme donner carrière à la puissance pure de sa raison, prétendre à une victoire absolue, mesurer effectivement toute la pression de son esprit, se jeter à l'outrance la plus justement déduite. La flèche, c'était une direction, la sienne. Il s'y précipita.
Le système architectural adopté par les maîtres français favorisait la réalisation du
monument vertical. Il aboutissait naturellement au type de la flèche.
C'est en effet le principal caractère de l'édifice ogival que d'utiliser, par les dispositions les plus audacieuses, l'une des grandes forces de la nature, la gravitation, comme les marins se servent du vent et les meuniers du cours de l'eau. Les maîtres d'oeuvres demandaient la stabilité des architectures le moins possible à la cohésion des matériaux et le plus possible aux combinaisons géométrales de la pesanteur. Or, la ligne de forces de la pesanteur, c'est précisément cette verticale, leur affirmation suprême.
Mais plus strictement ils s'en tiendront à la ligne ascendante, plus il faudra que se restreigne le plan du clocher. Alors ils devront multiplier les artifices pour en limiter l'assiette etpouren conduire avec sûreté l'unique direction : une science inouïe s'y dépensera, et tantd'elï'orts ne tendront qu'à économiser de plus en plus le précieux sol. 11 leur faudra produire tout leur génie sur le moins de terre possible. Ici encore triomphera leur ferme sobriété. Ils seront de plus en plus entraînés à s'élever par cet instinct qui les pousse à redoubler de science et d'habileté pour ménager la matière. Par respect du sol ils iront dans l'espace, projetant
dans le ciel, plutôt que de gaspiller la terre, toute la profondeur de leur génie.
Où l'on vit bien apparaître cette inquiétude de la verticale, c'est lorsque l'architecture française se déprava si curieusement au xve siècle et que la préoccupation décorative apparut. Notre passion ascensionnelle alors se débrida dans tous les détails : les gables montèrent, disproportionnés, échancrant les façades: les chapiteaux interrompant la montée des lignes furent supprimés, les nervures se mirent à tourner, les motifs se convulsèrent : des flammes furent simulées; les meneaux des fenêtres multiplièrent leurs torsions dans un sursum illusoire. Tout le monde connaît le nerveux pilier qui, derrière le chœur de Saint-Sé vérin, se retourne avec colère pour s'aller jeter dans l'infini d'en haut. Ainsi la hideuse colonne torse devint chez nous vivante en traduisant notre retournement irrité vers le ciel. C'est que la spirale caractérise TOccident. C'est un des plus anciens signes de notre pensée. D'Arbois de Jubainville prétend que cet élément décoratif était commun aux Germains et aux Celtes qui le désignaient par le même mot. La spire, c'est notre aspiration vers l'espace. Elle tend vers le clocher.
Or, dans tout l'édifice du xme siècle, si scrupuleusement attentif aux besoins de l'homme, la flèche est la seule partie qui paraisse facultative. Sans doute, il s'y agissait bien de faire porter au loin le son des cloches. Mais fallait-il monter si haut? Un clocher ne suffisait-il pas à ces cathédrales, dont le plan en comporte jusqu'à sept ou huit? Si c'est là cependant que les constructeurs ont mis leurs dernières habiletés, s'ils ont redoublé leurs flèches, c'est qu'il leur était impérieux, c'est qu'il leur était suprêmement humain de les dresser. De là vient que les clochers nous soient si chers et nous émeuvent si indiciblement. Une utilité supérieure les commande. Notre àme s'y déclare. C'est là-haut qu'elle se réfugie et là-haut qu'elle appelle. De vieilles chroniques rapportent que Robert Fitz-Haimon, se sentant pris, se retira •sur le clocher de Bayeux et que les ennemis durent incendier la flèche pour le réduire à merci. C'était l'un de nous, ce guerrier.
Quand ces temps furent passés et la tradition méconnue, ce sentiment révéla à distance toute sa violence expressive. Nos flèches té-
m oignaient d'un vouloir si âpre, d'un esprit si fièrement discipliné qu'elles devinrent un objet de scandale. On s'en prit aux monuments
qui dépassaient la hauteur moyenne. Une loi de l'an 11 ordonnait la von te des bien> des hospices. On en profita pour raccourcir ces charpentes orgueilleuses. Une proposition relative à la flèche de ce merveilleux hôpital de Tonnerre, aujourd'hui encore convoité par les Vandales, est formulée en ces termes : « Expose encore ledit économe sur le bureau du Conseil général de la commune assemblé, que l'hôpital serait chargé par son receveur de faire démolir X 'empiétement de la flèche de l'église dudit hôpital. » Oui, c'était bien la vérité* : elle^ empiétaient sur le ciel, ces flèches. Car elles étaient nées d'un splendide besoin de fuir la terre le plus vite possible, de contredire le sol le plus verticalement possible, de trouer le milieu de l'espace, comme si ces braves gens. tandis qu'ils utilisaient si directement les énergies astrales de la pesanteur, avaient conçu l'espoir de lacérer au-dessus de leurs tètes le ciel, pour y faire jaillir une étoile.
... Et les clochers jettent une parole. Les hommes d'Occident ont fait si vraiment vivre leur monument national qu'ils lui ont donné même une voix. Bien haut, par dessus les toits de la ville, ils ont bissé une chose de bronze qui chaque jour s'ébranle et raconte avec une gravité immémoriale de quoi ils furent toujours inquiets. Le tintement des cloches occidentales balance avec une égalité impitoyable la démarche du temps. Du clocher la cloche est inséparable. Autrefois même il arrivait qu'on la murât dans l'air et elle ne recevait les impulsions humaines que par un œil étroit par où pendait sa corde. Il fallut à Rouen ouvrir une arcade à la tour Saint-Romain postérieurement à la construction pour le passage de cloches nouvelles. Grêle ou douloureuse, argentine ou cassée, point de village qui n'écoute
la sienne; nul territoire n'échappe à cet écho; le pays tout entier vit sous le son de la cloche qui commande et emporte ses œuvres. Les bourdons battent le temps avec plusde lenteur, les petites campagnardes avec plus de diligence. Ainsi le pouls des hommes est plus ou moins précipité. Mais il y a si peu de différence. C'est toujours le même rythme sur lequel pèse la lourdeur qui les balance, cet attrait puissant du sol qui retient ensemble toutes les pierres du clocher, la pesanteur qui unifie la construction occidentale ; et c'est la terre qui donne à leur onde sa pression. Sur leur onctueuse sonorité qui jamais ne s'épuise, le coup inévitable recommence toujours de frapper une nouvelle mesure de vie. C'est comme une huile qui s'épand flot par flot...
Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry,
Vendôme,
Vendôme.
Quel souci, quel ennui De compter toute la nuit
Les heures,
Les heures !
Oui, les heures! Voilà ce qu'elles retournent toujours. Les Occidentaux ne savent point, ne
veulent pas se laisser vivre. Ils ont à cœur de ne rien perdre. Ils redoutent de gaspiller le temps aussi bien que la sainte matière. Ces constructeurs de clochers n'ont envahi le ciel avec cette verve que pour crier à toute heure leur résolution d'en bien user. C'est pour le dire tout haut qu'ils ont monté si haut.
Aussi l'art de mesurer le temps se développa-t-il singulièrement sur notre terre. Les moines s'ingénièrent les premiers à tracer sur le sol de minutieuses méridiennes, comme on en voit encore une à l'hôpital de Tonnerre. Le sablier, le gnomon, la clepsydre, seuls legs des temps antiques, eurent bien vite fait place à de merveilleuses mécaniques. C'est un pape français, Gerbert d'Aurillac, qui donne à l'Occident sa première horloge à poids. Dès lors les monuments s'enorgueillissent de marquer l'heure. L'érection d'une horloge devient pour le peuple du Moyen-Age un événement d'importance.
<Juand le roi de France veut châtier une commune, il fait briser la bancloque, ou bien comme Philippe le Hardi, à Courtrai, il emporte l'hor-
loge en trophée1. Car chaque heure est pour nous une solennité nationale. A mesure que le gothique flamboie et fleurit, la marche des horloges s'enjolive d'incidents puérils ou fabuleux. Elles marquent le cours des astres, elles font défiler en cortèges tremblants et saccadés les anges, les rois mages et les douze apôtres, dans la surprise des carillons. On finit par en construire une à Strasbourg qui énonce d'étonnants millésimes : des hommes qui n'attribuaient pas au monde plus de trois ou quatre mille ans d'existence établissent un cercle qui en met dix mille à accomplir sa révolution et règlen t des prévisions de vingt-cinq mille années. Les grands horlogers, tel le fameux Jehan des Orloges, bénéficient de l'admiration populaire. Un mystère les enveloppe ; on les tient pour un peu sorciers; ce sont des demi-diables. C'est qu'ils se jouent a\ec ces aiguilles tricotant les minutes, et que dans le grincement des mécanismes qu'ils imaginent il y a quelque chose qui marche et qui fait peur : une âme y remue toujours, elle éclate tout à coup. Juchés cependant sur leurs beffrois et leurs tours, Regulus, Math urin, Jacquemart, Martin et Mar-