‹ Traité de l'OccidentChapitre 22 sur 22 · UN BERGER · texte numérisé non relu

UN BERGER

doutant le Dieu qui va descendre en lui, puis il se mit à palper doucement, puis plus fort, à le tàter d'un air songeur, aie caresser longtemps, très-longtemps. Il écoutait le mal, son geste semblait indiquer au membre endolori la forme qu'il aurait du avoir, il invitait la nature. Une fois il eut un geste un peu plus brusque et plus amoureux : le bras était remis.

En toutes choses du reste, il avait s;i façon de s'y prendre. Une chienne avait-elle mis bas, s* il ne voulait pas élever tous les petits, il les cachait dans des endroits différents de la ferme et làcbait ensuite la bête. Celui qu'elle rapportait le premier était le meilleur et il le gardait. Il dressait les chiens comme personne; mais au service d'un autre ils n'étaient plus bons à rien. Son chien Caporal fut à peu prés son seul ami. Pourtant on lui avait connu quelque temps un gentil camarade. Il y avait dan- le village un petit gas doux et taciturne, qui se mit un jour à le suivre. Tous les matins, on les voyait partir ensemble clans les champs. Que se disaient-ils toute la journée? Rien probablement. Mais de ce jour, l'humeur du petit tourna comme du lait et depuis l'on n'a jamais pu rien en faire.

Quand Eloi avait vaqué à ton- les besoins du troupeau, il causait avec Caporal: ils s'asseyaient

dans les champs en face l'un de l'autre et se regardaient dans les yeux ; de temps en temps le chien jappait, ululait, gémissait, hurlait, selon des modes divers. Éloi, qui pour nous ne desserrait pas les lèvres, lui parlait des jours entiers et, quand lèvent portait, nous en recevions un étrange et subit écho. D'autres jours, il initiait Caporal à l'art redoutable de la vocalise : il le faisait aboyer de plus en plus haut. Cela durait des heures. Caporal était un chien plein d'esprit. Dans ses saillies et ses habitudes on soupçonnait l'àme du berger. C'est là seulement que le fond de cette nature malicieuse et fermée se laissait un peu surprendre. On ne voyait pas bien ce qu'aurait pu être la gaîté d'Éloi, car il ne riait pas; mais on savait du moins comment son chien s'amusait. Le soir, lorsque les moutons étaient rentrés et que le crépuscule finissait de descendre sur la ferme apaisée, Caporal faisait lever les canards. Imperturbable, il les menait à travers la cour, avec tout son sérieux de chien de berger, les gardant rassemblés, trottant autour d'eux, les enveloppant, les faisant évoluer en tous sens, sans rémission. Ou bien encore, le pince-sans-rire les prenait un par un et les poussait à la mare, et quand ils étaient tous dans l'eau, il s'asseyait devant pour les

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empêcher d'en sortir, h>> regardant, narquois.

Le temps venu, Éloi sortait pour toujours des étables, avec son peuple qui était nombreux et imposant. L'émigration était majestueuse. Il s en allait vivre une saison nouvelle de pâture en pâture, et désormais, le jour ou la nuit, il ne connaîtrait plus d'autre société que celle de son troupeau. Là était son trésor et la était son cœur. Debout dans son lourd manteau parmi les toisons blanches, il était pasteur, médecin, prêtre et roi. Il dépensait, à gouverner, à conseiller et à sauver ses brebis, toute cette vie muette infiniment multiple, infiniment émue, infiniment joyeuse que, faute d'un mot plus profond encore, nous appelons du silence. Il était là et elles le comprenaient. Que leur eût-il dit? Une parole <'ùt rompu cette union mystérieuse où il vivait avec elles. On ne peut être à la fois l'homme des brebis et l'homme des hommes. Lui, il était né berger; il ne parlait donc qu'à son chien. Son silence immense et entendu était aussi vaste que le paysage à tous les horizons déployé. Un pays magnifique l'assistait dans son sacerdoce. Autour de lui se déroulait, royalement, le Valois. Sa plaine était située dans cette grande échancrurede la forêt de Villers-Cotlerets qui avanc

comme deux cornes sombres, ses lointaines lignes d'arbres. Sur tout le pays limité par cette fresque grandiose, on aperçoit ici et là de légers buissons; on approche et on découvre avec surprise une vallée silencieuse et sauvage qui va en rejoindre une autre et une troisième, vers de nouveaux petits buissons. Par contre, au fond de ces fraîches coulées de verdure, on ignore profondément la plaine supérieure, firmament de terre brune et de brume rose, Océan terrestre, qui est comme un autre ciel tourné en face du ciel. C'était sur le pays d'en haut que pâturait le troupeau d'Éloi. Cette grande terrelà, il la connaissait comme on connaît sa mère, il en savait toutes les pensées, il en ressentait en lui tous les remuements, toutes les saisons, tous les moments et tous les instincts. N'en était-il pas né, ne couchait-il pas sur elle, ne s'endormirait-il pas en elle pour toujours? Il l'avait toute en lui et elle s'élargissait autour de lui de toute l'ampleur de sa grande solitude. De là l'air étrange qu'il en gardait à ses retours. Il avait toujours toute la plaine autour de son front.

Le sentiment profond que la terre inspirait à Éloi se connaissait l'idée religieuse qu'il avaitdu maître. Le maître, c'était celui qui possédait le

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troupeau, comme Dieu dispose des hommes. Le maître, c'était le pasteur du berger, et lui, le berger, il était là pour faire connaître à ses brebis la volonté du maître. Il n'avait pas d'autre fierté, ni d'autre crainte.

Aussi levait-il un front juste pendant les nuits d'été devant les étoiles. Il les connaissait par le nom de ses brebis, il les savait une par une comme les fleurs des champs dont il attendait réclusion jusqu'à l'aurore, debout devant son troupeau endormi. Il avait ainsi beaucoup appris dans la fréquentation du ciel et de la terre. La nature lui avait enseigné des choses nettes sur tout ce qu'il fallait. Mais il ne les a jamais répétées en langue humaine, son métier ne comportant pas en outre de les dire.

UnjourÉloi frissonna. Il était averti. 11 continua sans rien dire de pousser ses moutons. C'en était fait. Le jour suivant, il se sentit les jambes cassées. Les bêtes bêlaient en vain dans rétable : il ne pouvait plus les conduire, ni les suivre. Avant de mourir il demanda son couteau et s'opéra lui-même d'un phlegmon. Mais il savait bien que c'était inutile. On le coucha dans un bon lit, et lui qui avait si souvent dormi sur la terre, il en éprouva une si douce

satisfaction qu'il dit : « Je suis bien. » Ce furent ses dernières paroles. Ensuite il délira, en appelant ses brebis.

Ainsi mourut Éloi, jadis berger dans la

plaine.

La pièce est tiède. Au coin du feu ma mère travaille : heureuse, elle se lait. Depuis deux heures mon père regarde un grand livre d'architecture. Lui non plus ne dit mot, et la page ne tourne jamais. Que regarde-t-il donc ? Le profil d'une corniche sans doute, quelque trait juste, d'une élégance incisive et nécessaire, une courbe d'un résumé parfait. 11 y a du latin dans l'architecture. Sur la pureté de cette ligne, il médite tout un soir. «Rien, c'est bien », penset-il, car il aime cette formule. Oui, une ligne sans faiblesse et la joie qu'il en éprouve ne s'épuise pas...

Mon père était un médecin de maisons. Les vieilles qui se lézardaient, leurs membres atï'aiblis, les murailles prêtes à s'écarter, les pierres lasses l'intéressaient. C'était son plaisir d'in-

venter le remède le plus simple, et il en trouvait d'inattendus. Un mur cédait-il, il y faisait ouvrir une fenêtre pour le soulager. 11 sa\ait comme personne découvrir l'endroit sensible et mettre au point juste un poitrail de fer. Où les autres ne voyaient qu'à démolir, il pensait à consolider. « On devient architecte, disait-il, mais on naît constructeur. » C'est qu'il faut bien plus de génie pour assister des maisons décrépites que pour en imaginer de toutes neuves, il faut être du bâtiment, connaître les mœurs du bois et delà pierre, se jouer à même des pesanteurs qui ont déjà fait leur lit, soupçonner les poussées douteuses, sentir dans sa chair le poids des murs, se fendre en pleine construction. Une vieille maison, cela tient par la force de l'habitude, on ne sait trop pourquoi, sans doute grâce à tous les invisibles liens tissés par les affections qu'elle abrita séculairement. Aussi faut-il un bon cœur et un jugement délicat pour y toucher. Il prétendait quant à lui qu'une maison dure toujours. On ne démolit pas une maison : est-ce qu'on tue un homme? ïl aimait donc à faire habiter les gens et qu'ils finissent posément leurs jours chez eux.

Mon père n'avait pas de goût pour les étoffes,

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les broderies, les dentelles, les draperies, L's tentures, tout ce qui se déchire, toul ce qui se chiffonne, tout ce qui flotte, cède et s'en va. Mais il aimait ce qui est rude et ferme et vivait dans l'intimité des fidèles métaux* Une rampe en fer forgé, un beau point de parquet, une charpente fièrement musclée, un brave chapiteau de pierre, voilà qui lui faisait plaisir à voir, car cela résiste et cela tient. Il se sentait un peu plus homme devant une chose à l'épreuve du temps, car il tenait à la sûreté jusque dans ses relations avec les matières. 11 souriait de la nature des choses solides. Tout au plus tolérait-il des tapis d'Asie : il faut bien fouler un peu d'Orient chez soi.

Ce n'était point que mon père méprisât la peinture. On le voyait souvent au Louvre. Mais les tableaux, à cause de la fragilité frivole des coloris et de l'arbitraire des visions, lui faisaient l'effet de personnes changeantes. Crussent été des amitiés fuyantes. Il craignait de les avoir à perpétuité chez lui. Ces images l'auraient troublé : or il avait du penchant pour la certitude. Un doute, un problème, une question lui étaient des objets de défiance, car ce sont des pointes où l'on ne peut pas demeurer et

rinquîétude lui répugnait. Quand il était jeune, Viollet-le-Duc l'avait un jour chargé de poser les paratonnerres des tours de Notre-Dame. 11 se trouva qu'elles n'avaient point de centre. Il s'en tira par une cote mal taillée, mais cette affaire le tourmenta toute sa vie : machinalement il recommençait de tracer cet octogone irrégulier qui n'avait pas voulu se laisser incrire. Aussi évitait-il toujours de poser une question brûlante, car il n'aimait pas à découvrir ses points faibles. En réalité, il était toutfranchise, mais comme il épuisait le doute tout de suite, il lui restait peu à dire. Au fond très-tendre, il faisait profession d'exécrer la sentimentalité, les romans, le romanesque et au besoin toute la littérature. Tant d'indiscrétion froissait sa pudeur d'homme libre. Mais il savait à fond son histoire de France et faisait de tête toutes les opérations imaginables. Sa prompte intelligence se débarassait toujours spontanément des bagages inutiles. 11 pensait que la certitude est facile à trouver pourvu qu'on la cherche où elle est, c'est-à-dire partout, le secret étant d'être certain soi-même. Et voilà pourquoi il préférait orner sa maison de gravures au burin.

Mon père avait un goût singulier pour les so-

lulions héroïques. 11 avait des simplicités terribles. Tout son esprit se ramassait dans une action droite et courte. Un parti insolite ne l'effrayait pas ; il cherchait toujours la voie brève et cette contraction intellectuelle se traduisait parfois dans la vie quotidienne par des façons curieuses. Ainsi il avait l'habitude, en rentrant chez lui, de placer son chapeau toujours au même endroit. La place étant trop étroite, il fit creuser dans le mur une encoche pour recevoir le bord de son chapeau. Il avait fait rogner les marges de son paroissien pour qu'il fût plus léger, Un jour il s'aperçut qu'il y avait le feu à la maison, il ferma sa porte au verrou et l'éteignit bien proprement avec une carafe. Il excellait à ne jamais perdre de place, ni de temps, ni un eflort. Le charme mortuaire des symétries le tentaitpeu.il estimait que la vie suffit à se créer à elle-même les harmonies convenables, que les objets familiers ne doivent pas être aménagés pour les yeux, mais placés sous la main, qu'un bon usage porte en lui-même sa propre joie et l'utilité sa splendeur, et que le beau quotidien est sobre et commode. Cependant, je dois avouer que je lui ai connu une faiblesse, mais une faiblesse d'Occidental. Il disait : « Je voudrais avoir chez moi une pièce où il n'y eût que

des cheminées, pour placer sur chacune une pendule. »

Quand j'étais petit, je faisais mes devoirs chez mon père; il rangeait sa table, approchait la lampe, mettait un gros livre sur ma chaise et m'installaitbien à mon aise. Car il ne concevait pas qu'on pût rien faire sans bien s'y mettre. Puis il m'entourait d'un tel silence que j'éprouvais un grand besoin de le remplir de toute la tension de mon petit cerveau. Une paix dévorante embrasait la pièce; autour de cette lamper l'atmosphère brûlait. L'oisiveté me faisait peur, qui m'eût laissé en proie à cette heure pesante où je me sentais si respecté. Lui cependant, d'un doigt égal, feuilletait un in-folio où il envisageait gravement des perspectives architectoniques et j'entendais à de réguliers intervallesles pages tourner ou se casser en éclatant comme des amorces.

Mon père lisait peu. Il aimait mieux regarder et son regard était large et paisible. Il regardait toutes choses volontiers, — chez lui ses vieux livres sur l'histoire de Paris, Jaillot, l'abbé Lebœuf,Piganioldela Force, dehors les almanachs royaux dont le fer à dorer avait rehaussé les belles reliures et qu'il tirait de la boîte des bouquinistes, ou bien tout simplement les quais, la

Seine, la Cité. Mais rien ne valait pour lui de considérer Notre-Dame. Quand il n'y avait rien devant lui, il regardait l'espace de tous >es clairs yeux bleus ; sa figure apparaissait alors dans le reflet d'une joyeuse lumière intérieure et il marchait la tête haute avec contentement.

Mon père n'allait guère à la campagne. 11 se plaisait davantage à Paris et surtout dans son quartier. L'été cependant il avait avec elle d'inévitables rencontres. Mais il n'y recherchait que des images avenantes à son esprit. Un fond de vallée l'étouffait Si un arbre gênait la vue, il demandait à être coupé. Les brouillards le faisaient fuir. Mais avec la mer, il vivait en bonne intelligence, à cause de l'horizon. Les montagnes le distrayaient sans l'émouvoir; à la vérité leurs chaos lui semblaient un peu ridicules et il y éprouvait les mêmes étonnements amusés que lui causaient les rodomontades de Victor Hugo, dont il ne put jamais prendre au sérieux le relief verbal. Quant à la plaine, il l'aimait de toute son âme, la grande plaine de Saint-Cyr. de Trappes, de Guy ancourt et le plateau de la Minière où il avait encore des parents laboureurs...

Mon père avait une grande écriture claire.

Le grimoire le scandalisait; dans une main nouée, il reconnaissait le signe d'un esprit mal policé. Faire des bâtons, voilà, pensait-il, le début d'une éducation sérieuse. Les honnêtes gens de la société lui paraissaient être ceux qui font bien les bâtons. Seuls les esprits déliés sont capables de noblesse. Il aimait cette large manière de vivre et rien ne lui semblait si beau que la franchise dans l'allure. Lui qui méprisait un peu la littérature, il écrivait à son fils des lettres du stvle le plus grand et du ton le plus élevé. Il faisait tout ainsi; ses bonnes actions étaient comme ses dessins ; et c'était grand parce qu'il le faisait.

Or, il y avait autrefois à la maison de bons vieux hommes qui frappaient sur du fer. C'était le pèreCreuillot, petit vieux trapu avec une grosse tête et une large face camuse. La casquette à l'envers et son brûle-gueule aussi, solidement rivé sur des jambes en cerceau, ce Vulcain loyal et farceur ne manquait jamais de manger son bifteck le Vendredi Saint, non par impiété certes, mais parce qu'il sied de se réjouir aux grandes fêtes et qu'étant peuple il pratiquait la religion à sa manière et ressentait en lui ce jour-là le besoin d'un gros plaisir. 11 passa mon

enfance à faire jaillir des gerbes d'étincelles et je le vois pour toujours au début de ma vie, le profil empourpré par la forge, tandis que son corps satirique s'empressait dans le bruissement du feu. C'était encore le grand forgeron Paris qui forgeait des merveilles : son marteau sonore et léger modelait le fer rouge comme une cire ; en trois coups, il lui donnait sa forme. Et de frapper il s'était fait un art tellement précis et si élégant qu'il cassait pour rire une pierre d'un coup de poing. Il y en avait d'autres encore. Mon père ne leur disait jamais de parole inutile, mais sa pensée ne les quittait pas ; il les aimait comme ses enfants : c'étaient ses hommes, et ls craignaient son jugement. De ces vieux ouvriers qui se sont penchés sur mon berceau, je *arde pieusement des hochets de fer fabriqués ^our moi. Ils sont partis, les uns après les uitres, chacun à son heure, la besogne faite, ustifiés. Ceux qui restaient encore de ces bons rappeurs, quand mon père nous quitta, se senirent frappés à leur tour, assommés sous le narteau. Ils songeaient là, muets autour de son it, aux aventures du métier tentées ensemble, tux œuvres de telle année, aux vieilles entremises héroïques, à du beau travail commandé >arlui,à l'enthousiasme des anciens labeurs, et

ils se répétaient à mi-voix des choses qu'il leur avait dites. Ils demandèrent à l'ensevelir et ce furent eux qui tinrent les quatre coins de son linceul...

Mon père voulut, pour l'enterrer, qu'on chantât la grand'messe.

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