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L'organe dentaire, considéré individuellement, est susceptible de présenter un certain nombre d'affections qui sont pour la plupart fort peu connues. Parmi ces affections, celle qui est désignée sous le nom de carie est assurément la plus fréquente et en même temps une des plus graves, car, abandonnée à elle-même, elle peut occasionner par ses phénomènes immédiats des douleurs plus ou moins aiguës, et entraîner par ses conséquences ultérieures la destruction d'un certain nombre ou de la totalité des dents, des complications parfois sérieuses dans la bouche et les régions voisines, des troubles des fonctions digestives et de la santé générale.
L'histoire de cette maladie, sur laquelle on a longtemps disserté sans parvenir à en déterminer nettement la nature, est assez complexe. Elle suppose, en effet, d'abord une connaissance exacte de la constitution normale des tissus dentaires et de leurs phénomènes fonctionnels, connaissance sur laquelle s'appuie l'étude de Tanatomie et de la physiologie pathologiques de l'altération. Elle comprend ensuite la recherche des conditions dans lesquelles se produit et se développe la maladie. Cet examen étiologique comporte plusieurs E. Magitot. 1
ordres de questions : 1° i'éiude des prédispositions anatomiques générales, ^ices de conformations, défectuosités extérieures et profondes, etc.; 2" la détermination de l'agent altérant, de son mode de formation, de ses caractères, ce qui conduit à la notion exacte de la nature intime de la lésion ; 5° l'exposé du mécanisme de production de la carie dentaire.
Ce travail comprendra ensuite l'étude de la marche de l'affection, marche si variable, lente ou rapide, suivant diverses influences et certaines résistances vitales de l'organe lui-même que nous déterminerons, parfois susceptible de présenter une suspension momentanée, suivie après un temps plus ou moins long d'une recrudescence nouvelle, éprouvant d'autres fois un arrêt complet et définitif d'où résulte une véritable guérison spontanée. Enfin, après un examen sympLomatologique des caractères, des phénomènes divers de la maladie, suivi des indications diagnostiques et des complications, nous aborderons une description d'une grande importance pratique, le traitement^ c'est-à-dire l'étude du mécanisme de la guérison et l'exposé des moyens thérapeutiques subordonnés aux différents degrés et aux différentes formes d'altération. Ces moyens, dans la grande majorité des cas, permettent, ainsi que nous le démontrerons, d'arriver par une méthode rationnelle et rigoureuse à la guérison artificielle complète et définitive \
L'ensemble de ces recherches nous a conduit à des données exactes et précises, touchant la physionomie et la nature, si controversées, de la carie dentaire, en même temps qu'elle nous permet aujourd'hui d'en formuler une définition raisonnée. Cette définition est la suivante :
La carie dentaire est caractérisée par un ramollissement progressif et une destruction continue des tissus durs de la dent, procédant constamment de l'extérieur à l'intérieur de la couronne, et entraînant de proche en proche la disparition d'une partie plus ou moins étendue et même de la totalité de l'organCé
Cette définition nécessite quelques explications :
1 Par guérison de la carie dentaire, nous entendons la cessation coMipièle et définitive des accidents qui raccompagnent, avec conservation de Torgane et rétablissement de ses usages ;
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11 est évident, tout d'abord, qu'on ne saurait admeltrc d'analogie entre la carie des dents et celle des os, pas plus qu'il n'est admissible de rapprocher anatomiquement ces deux ordres de tissus. Les recherches modernes sur la texture et la structure intime des organes, ont établi nettement cette distinction, qui est désormais un fait acquis à la science.
La dent, organe spécial dans la série animale par sa constitution, sa position et ses usages, est, bien que soumise aux lois générales de l'organisation, susceptible de présenter un ensemble de lésions d'une nature toute particulière, en raison même de la spécialité de ses caractères. Située à l'extérieur du corps comme dépendance du système tégumentaire, et classée dans l'ordre des jjroduits^ elle est soumise chez l'homme dans la cavité de la bouche à des influences de nature physique ou chimique, au milieu des réactions diverses dont cette cavité est le réceptacle, et c'est, nous le démontrerons, à une altération de cet ordre que la carie doit naissance.
Nous croyons donc que la dent, malgré sa vitalité et son mouvement nutritif incontestables, subit dans la maladie qui nous occupe une véritable altération chimique qui en dissocie et en détruit les éléments, non point d'une manière passive, mais en provoquant de cette vitalité même des phénomènes particuliers de résistance. Ces phénomènes, sans avoir pour effet la réparation des pertes de substance éprouvées, peuvent amener cependant par une série de modifications spontanées, véritable lutte que soutient l'économie, un arrêt temporaire ou définitif de l'altération.
C'est cette lulte, souvent impuissante, il faut le dire, qui ouvre la voie naturelle et logiq^ue que devra suivre l'intervention de l'art, dont le rôle consistera souvent dans la provocation ou l'imitation de ces résistances spontanées.
Maintenant, si la carie est due exclusivement à une altération chimique de la substance dentaire, le mécanisme de cette altération doit être uniforme. En effet, la carie, malgré la variété de ses causes, ne reconnaît qu'un seul agent, la salive, non point la sécrétion de telle ou telle glande en particulier, mais le liquide buccal mixte au sein duquel se rencontrent des substances soit développées spon-
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taiicniciit, soit accidentellement introduites et douées d'une action altérante sur la dent. Cette doctrine nous conduit encore à cette conséquence que la carie, envisagée comme une pure altération chimique, doit pouvoir se réaliser artificiellement, ce qui a lieu en effet lorsqu'on vient à reproduire ou imiter, ainsi que l'établiront nos expériences, les conditions d'altération que présente la bouche ellemême.
Absolument délaissée de la plupart des médecins, qui ont de tout temps négligé cet ordre de questions, l'étude de cette maladie et en particulier son traitement sont restés, ainsi que la plupart des problèmes d'odontologie générale, livrés à l'empirisme le plus aveugle. Il nous a donc paru utile, tout en tenant compte des travaux de quelques auteurs, de soumettre à une investigation rigoureuse et scientifique l'histoire assez complexe de la carie dentaire.
Tel est le but de ce travail.
Pour retrouver les premiers documents relatifs à la carie dentaire, il faut remonter aux origines mêmes des traditions qui nous sont parvenues. Tous les âges, tous les peuples ont été affligés dè cette maladie, et tous y ont apporté une préoccupation et une recherche en rapport avec leurs connaissances générales en histoire naturelle et en médecine. On constate en effet l'existence de la carie dentaire dès les premiers âges de l'humanité. La mâchoire fossile trouvée à Abbeville par Boucher de Pcrthes, portait une dent profondément cariée ^ D'autres dents trouvées parmi des ossements recueillis dans les cavernes de l'époque antéhistorique présentaient également des caries ^ On remarque seulement que cette affection paraît avoir été à celte époque beaucoup moins fréquente qu'elle ne l'est aujourd'hui, car on n'en rencontre qu'environ dix ou douze par mille, c'est-à-dire J/100.
L'homme, du reste, n'est pas le seul mammifère affecté de cette maladie; les animaux domestiques la présentent assez fréquemment, et elle paraît chez eux en relation avec certaines conditions d'alimentation auxquelles ils sont soumis dans l'état de domesticité, car
* Comptes rendus deV Académie des sciences, 1865, vol. LVI, p. 779.
'■^ Voyez Garrigou, Bulletins de laSociété d'A nthropologie de Paris, t.V,}). 920.
les espèces sauvages en sont ordinairement exemptes. Nous ferons cependant une exception pour certaines espèces les plus voisines de l'homme, les singes anthropomorphes, chimpanzés et gorilles, chez lesquels on a observé la carie \ et nous l'expliquerons volontiers par les analogies de conformation de leur système dentaire avec celui de l'homme, et surtout par l'usage des fruits dont se compose presque exclusivement leur alimentation.
Après les Égyptiens et les Hébreux, chez lesquels la tradition permet de reconnaître l'existence de la maladie et des divers moyens qu'on lui opposait, comme la cautérisation avec le feu appliqué sur les tempes ^, les premières observations un peu précises remontent à l'époque grecque : Cicéron rapporte en effet que le troisième Esculape fut l'inventeur d'un instrument destiné à extraire les dents cariées, instrument qui, au dire d'Erasistrate , cité par Cœlius Aurelianus, était de plomb, ce qui semble indiquer qu'il s'appliquait plutôt aux dénis ébranlées qu'aux dents cariées proprement dites.
Les livres hippocratiques renferment des documents plus précis et surtout plus authentiques sur cette maladie. Il y est fait encore mention de la cautérisation comme moyen curatif de l'odontalgie, seulement cette cautérisation n'était pas apphquée dans la carie ellemême, mais, à la manière égyptienne et indienne sur un point variable du corps : l'oreille, l'épaule, etc., et à titre de dérivatif de la douleur.
Dans l'intervalle qui s'étend depuis l'époque hippocratique jusqu'à Celse, les données relatives à la carie dentaire restent fort obscures. Dioclès, élève de l'école de Cos et adversaire résolu de Tex traction des dents, proposait pour calmer les douleurs de la carie une mixture dont Galien a recueilli la formule. Iléraclide etHérophile, de l'école de Tarente, ne mentionnent que des cas d'extraction ayant occasionné la mort.
Au siècle d'Auguste, on trouve dans Damocrate, Scribonius Largus etStrabon, des renseignements sur quelques compositions destinées
* Voyez Du Chaillu, Voyage en Afrique centrale. 1862, p. 299. - Prosper Alpin, De medicina /Egijptionim.
(\ PRÉLL^ilNAIRES ET HISTORIQUE.
à calmer les douleurs de la carie, mais surtout des détails sur des recettes de formules et de cosmétiques destinés aux soins de la bouche.
Celse ^, ordinairement si bon observateur, ne donne de la maladie aiicune description et n'indique même pas les caractères de la douleur qu'occasionne la carie. Il se borne à proposer une série de recettes et compositions destinées à être appliquées soit dans la carie même, soit dans la bouche. Ces compositions sont d'ordinaire des mélanges de substances résineuses ou aromatiques avec le poivre, l'opium, le safran, le soufre, etc.; il conseille aussi quelques applications externes émollientes et épispastiques, et insiste beaucoup sur le traitement général : diète, purgatifs, abstention ou usage de certains aliments, etc. Quant à l'obturation de la carie dont on a attribué à Celse la première idée, elle était pratiquée déjà au temps des Grecs, ainsi qu'en font foi les fouilles de sépultures de cette époque où l'on rencontre des dents cariées dont la cavité était remplie d'or en feuilles.
De l'époque romaine à la renaissance, période pendant laquelle les connaissances en médecine générale sont restées dans l'oubli, il n'est rien à noter sur la carie dentaire.
Au seizième siècle se rencontre le premier ouvrage écrit spécialement sur les dents ; il est d'un élève de l'école chirurgicale de Strasbourg et parut en 1548. Il ne nous est parvenu de cet ouvrage qu'une simple mention de SprengeP.
A partir de ce moment, les traités de médecine ou de chirurgie soit généraux, soit spéciaux à l'art du dentiste ont envisagé la carie d'une manière qui varie avec les idées généralement admises sur la nature même de l'organe dentaire. Ainsi A. Paré^, qui les considère comme des os, ne fait point de différence entre cette maladie et la carie osseuse proprement dite.
C'est depuis le commencement de ce siècle que les trauvaux des anatomistes ont fait connaître la composition et la nature des dents, déterminant leur physionomie et leur rôle spécial dans l'économie
1 Lib. VI; IX.
^ Histoire des principales opérations de la chirurgie, t. VIII, p. 255. ^ Edition Malgaigne, t. t, p. 23') ; t. II, p. 445 et suivantes.
animale. Les recherches récentes, aidées du microscope, ont déterminé d'une manière plus précise encore la texture et la structure intime de cet organe, et ces résultats sont d'une grande valeur pour l'étude et l'appréciation des différentes lésions dont la dent est le siège.
Quoi qu'il en soit, les idées actuelles sur la carie dentaire peuvent se résumer en trois doctrines, que nous allons présenter et discuter sommairement et sur lesquelles nous reviendrons d'ailleurs dans le cours de ce travail.
La première admet que la carie est une affection de nature exclusivement vitale ou organique,tanlôt inflammatoire, commele croyaient Fauchard et Jourdain, tantôt produite par gangrène ou mortification du tissu dentaire, comme le pensaient Hunter, Bell, Cuvier, Duval, Linderer, Meekel, Fox, etc. Dans cette opinion, la carie est une affection spontanée se produisant sans qu'on puisse en déterminer la cause précise, et soumise, comme toutes les inflammations ou les gangrènes, à Finfluence des causes générales ou locales.
Nous ne discuterons pas longuement cette opinion. Il nous suffira de dire en ce qui concerne F idée d'inflamma tion que les tissus durs des dents étant, soit à Fétat normal, soit à Fétat pathologique, dépourvus de vaisseaux, ce phénomène morbide ne peut se produire. Quant à Fidée de gangrène^ nécrose, ou de toute autre destruction d'ordre organique, si à premier examen d'une carie elle paraît vraisemblable, il faut considérer qu'il n'y aurait aucune raison pour (ju'une telle altération procédât constamment de l'extérieur à l'intérieur de Forgane, et l'on observerait des caries internes. Or, aucun exemple de ce genre n'a été rigoureusement constaté, toute cavité de carie ayant un orifice externe dont la position répond précisément au premier début de la maladie. A cet argument qui pourrait suffire, nous ajouterons qu'on ne saurait expliquer par cette opinion les caries des dents parallèles, la production des caries artificielles, comme elles résultent de nos expériences, et le mécanisme de la guérison par les divers moyens usités : l'isolement et l'obturation par exemple.
La seconde doctrine considère la carie comme une altération d'ordre purement chimique que subit la dent d'une manière abso-
s PRÉLIMINAIRES ET HISTORIQUE.
lument passive, et résultant de la présence d'un agent acide dans la bouche. Cette doctrine a pour représentants un petit nombre d'auteurs modernes, Tomes, Harris, etc.
Développée déjà avec un certain soin parRegnart^ en 1858, dans une brochure qui souleva d'assez vives contestations, elle n'a pu, faute d'observations précises et d'expérimentations rigoureuses, s'établir définitivement.
(]'est celte doctrine, dont nous admettons le principe, que nous avons résolu de développer et de soumettre à une investigation minutieuse et au contrôle de l'expérience directe.
La troisième doctrine, que défend à peu près seul aujourd'hui M. Oudet, admet l'existence de deux sortes de caries, l'une, résultant d'une cause interne, locale ou générale, carie interne ; l'autre, d'origine extérieure, qui reçoit le nom d'altération chimique proprement dite. Nous ne discuterons pas cette théorie, dont la première partie tombe sous les arguments déjà émis, et dont le second point rentre dans la doctrine précédente. La carie d'ailleurs est ïine^ et des causes si différentes ne sauraient produire une altération identique.
Notre travail se divise de la manière suivante, selon l'ordre méthodique généralement suivi dans les descriptions nosographiques.
1° Anatomie pathologique ou étude des lésions de la carie dentaire, précédée d'un coup d'œil rapide sur l'anatomie normale de l'organe ;
2" Étiologie et expériences;
5° Marche, symptomatologie, complications;
4" Nosologie et diagnostic;
5° Traitement;
G° Enfin, dans un résumé fort court, nous avons donné, sous forme d'aphorismcs, une série de conclusions qui résultent de l'ensemble de cette étude.
* Recherches mr la Carie dentaire. {Gazelle des Hôpitaux ou Lancette française, 1858.)