RECUEIL SIREY
A»"« M'»" I.AHOSE ET KORCEL
LÉON TENIN, Directeur
a, rue Souf/fot, PARIS, 5«
Quand nous nous attendions, au mois de septembre de l'an dernier, à être assiégés dans Paris, notre esprit s'est reporté tout naturellement aux anciens sièges de cette ville, à celui-là surtout dont les épreuves furent les plus cruelles et dont le souvenir s'est conservé vivace dans la mémoire du peuple, le siège de Paris par Henri IV en 4390. Son souvenir s'associait, pour l'historien, à une œuvre née du sein même de ces épreuves, une des plus fortes dont puisse s'enorgueillir le caractère français, une des plus belles dont nos lettres aient, à cette époque, le droit de se glorifier, le Traité de la Constance de Guillaume Du Vair.
Par une sorte de pressentiment, l'un de nous avait, dès le précédent printemps, entrepris d'en préparer une édition nouvelle, la première depuis plus de deux cent cinquante ans. Aussi songea-t-il, après le déchaînement de la guerre, qu'une œuvre telle que celle-ci était propre à soutenir l'àme parfois vacillante des foules, et quand un souffle d'enthousiaste résolution eut passé sur l'âme française, il lui parut que l'élite intellectuelle de notre pays devait être plus sensible qu'en tout autre temps à des accents d'une fermeté si noble, d'un
Du Vaih. 1
patriotisme si ardent, d'une inspiration si sereine. En rappelant l'attention de V Académie des Scie?ices inorales et politiques sur l'œuvre de Du Vair(l), il a voulu faire naître dans le i)uljlic le désir d'entrer en communion intime avec elle et c'est un tel désir que se propose de satisfaire la présente édition.
Elle permettra, nous l'espérons, de pénétrer dans la pleine familiarité d'un grand esprit. Le Traité de la Constance en est le centre lumineux et^rayonnant, le foyer où s'est concentré le meilleur de l'âme de Du Vair et où il a su puiser, dans les plus graves conjonctures, l'énergie directrice de ses actes. L'homme et l'œuvre s'illustrent ainsi l'un par l'autre. Nous voudrions le faire comprendre.
Du Vair fut aussi grand par le caractère que par le talent. Il fut le véritable orateur, dans le sens antique du mot, et, par son éloquence, le premier de son époque. Si, comme homme politique, il a eu une part glorieuse dans la pacification de la France, il n"a pas servi moins bien son pays comme régénérateur de la prose française. Sa mise en œuvre de la philosophie antique ne le cède en rien à celle de Montaigne, mais si vous voulez voir combien diiïérents sont la conviction et le ton, comparez le livre 1" delà (Constance avec le chapitre de iMontaigne (le xiv** du livre l") (2) dont Du Vair s'est en partie inspiré.
{{) Lecture faite par M. Jacques Flach à r.\cadt'^mie des Sciences morales et politiques, le 10 octobre 1914.
(•2) « Que le gousl des biens et des maux dépend en bonne partie de l'opinion que nous en avons » (Édition municipale, Bordeaux, 1906, I, p. J)8 el suiv.). Ce chapitre était devenu le w" de l'éflilion de 1595 et des éditions subséquentes.
Fils d'un avocat auvergnat au Parlement de Paris (lequel ne sut jamais, au dire de Loisel, se défaire de son « ramage natal » et qui n'en devint pas moins maître des requêtes), sa naissance se place au 7 mars 1556, et, à l'en croire, il n'apportait pas au monde des dispositions exceptionnelles. L'humilité de son Testament {^) va jusqu'à dire : « nay que j'étois avec une santé fort infirme, avec un corps et un esprit peu laborieux, une mémoire grandement imbécile ». Il ne se reconnaît « pour toutes grâces de nature » qu' « une sagacité si grande que je ne sache jamais, depuis que j'ay esté en aage d'homme, estre arrivé rien d'important ny à l'F^stat public, ny à mon particulier que je ne l'aye prévu ». Cette sagacité explique bien des choses dans les temps troublés où il a vécu.
Si Du Vair a poussé à l'excès son humilité chrétienne, nous n'en aimerions que davantage être renseignés sur ses études, et je me le ligurerais volontiers sur ces bancs du Collège royal où professa un maître de sa pensée, Ramus, et où ses meilleurs amis devaient enseigner un jour. Nous savons seulement, et par ses écrits et par son biographe contemporain, que la plus ardente curiosité d'esprit s'alliait chez lui, comme il arrive, à une merveilleuse facilité d'assimilation, et que de cette alliance naquirent de bonne hcuie une faculté de compréhension et une étendue d'esprit qui lui Orent embrasser avec passion l'horizon infini des sociétés humaines. Doctrines morales et faits historiques, mœurs et lois, science du droit et sciences de la nature, il tâche à tout connaître, à tout pénétrer, pour atteindre, espère-t-il. Tordre même qui régit l'univers.
Le voici au barreau, dont les loisirs studieux lui plaisent comme à Jean Bodin, puis au service du duc d'Alençon où sa
(1) Daté du mercredi 10 juin 1620,
loyauté eut fort à souffrir et qu'il quitta pour devenir, à vingthuit ans, conseiller-clerc au Parlement de Paris (i58i). C'était l'heure même où ce grand corps, présidé par Achille de ïlarlay, entrait en conflit avec Henri IIF.
Du Vair est trop jeune et trop nouveau venu pour prendre part à ces grands débats, mais il se dédommage de son silence obligé en publiant presque aussitôt, condensés et remaniés, les discours qu'avaient prononcés, dans la Chambre dorée, le roi, le chancelier, le Premier Président. C'était un acte d'une hardiesse d'autant plus vive que les paroles qu'il prêtait au Président de Ilarlay affirmaient avec une énergie insolite les droits du Parlement et du peuple en face de l'absolutisme royal.
Ce qu'il venait de faire pour le lit de justice de 1586. Du Vair le refit, l'année suivante, pour une oraison funèbre, prononcée, du haut de la chaire de Notre-Dame, par l'archevêque de Bourges, Renault de Beaune : le panégyrique de Marie Stuait, qui venait de monter sur l'échafaud. Les attaques qu il dirigeait, dans ce discours, contre la reine Elisabeth et dont il regretta plus tard la virulence, lui valurent les bonnes grâces des Guise et devaient lui servir un jour à se tenir en équilibre entre la royauté et la Ligue. L'éloquence qu'il y déploya est déjà, dans certains passages, comme un prélude du Traité de la Constance • « Parmy les tempestes, dira-l-il, dont la vie des hommes est continuellement battue, il me semble qu'il n'y a bien en ce monde qui soit de si grand usage que la vertu qui, par exemple de constance, nous affermit contre les adversités ».
Jusqu'ici Du Vair n'a parlé que dans la coulisse. Après la journée des Barricades (42 mai 1.^88), il parle au grand jour. Le roi est en fuite, la populace est maîtresse de Paris. Que va décider le Parlement? 11 est divisé; royalistes, ligueurs, hésitants, se dévisagent sans oser s'affronter. Du V uir va au-
SON ESPRIT, SON CARACTÈRE, SON ŒUVRE. î>
devant du péril. Il demande au Parlement de ne pas faire cause commune avec l'émeute, il lui fait résoudre d'envoyer une députation au roi et de rétablir l'harmonie entre la couronne, le Parlement et la ville. Ce fut un beau discours et un grand acte de courage (1). Du coup, le jeune conseiller se mettait hors de pair.
Vous connaissez la suite, l'échec des projets de conciliation, la rupture de Henri 111 avec la Ligue, la rupture définitive de
(1) Pour juger la valeur de cet acte, il faut se représenter la frénésie qui s'était emparée de Paris. L expression est de l'ami de Du Vair, Henri de Monantheuil, dans le Panégyrique de Henri IV dont je parlerai plus loin (page 15). Voici en quels termes il fuit le mea culpa des Parisiens :
« Tous tant que nous sommes (encores que nous fussions très riches et fort à noz aises souz le règne de Henry troisième) de nostre propre mouvement sans contrainte, nous avons suyvi les armes qui à l'appetit et mauvaise volonté d'une poignée d'bonames endettez et ambitieux avoient esté endossées à l'encontre de notre Roy : nous remplismes toutes les rues de la ville de Barricades, dressées à rencontre de noslre Roy. Quant aux garnisons et sentinelles que le Roy avoit posées es places publiques et advenues de la ville, encores qu'elles n'olfensassent personne, nous les assaillismes les premiers, nous en tuasmes, nous chassâmes le reste. Et ce qui est encore bien pis, avec noz barricades, nous environnasmes de telle sorte nostre Roy, qu'il fut contraint de se retirer soudainement dans son Louvre; que si sortant par une fausse porte de derrière, auecque bien petite compagnie, il ne nous eut trompé, je pense, tant la rage auoit occupé la ceruelle de nous tous, ou que nous l'eussions massacré, ou luy ayant rasé la teste comme à un raoyne, nous l'eussions enfermé dans un Monastère, et eussions ou transporté la Couronne de France sur la leste des Estrangers, ou nous eussions vescu en une confusion trèsgrande de toutes choses, sans Roy, sans Prince, sans Magistrat, qui estoil bien ce que, plusieurs désiroient. Et bien puis après que ceste phrenesie lut tellement quellement adoulcie... ».
Paris avec le roi, aussitôt qu'y parvint la nouvelle de l'assassinat des Guise. Le Parlement pourtant résista encore, mais son opposition fut brisée, le 46 janvier 4589, par l'arrestation du Premier Président de Harlay (1). Du Vair fut chargé de négocier sa mise en liberté, et nous devons à cette mission une supplication au roi qui est presque une gageure, puisque l'orateur tenta de tenir la balance égale entre le souverain et la Ligue.
Tous ces faits et ces actes peuvent nous aider à connaître l'homme. Il suit avec une fermeté inébranlable la voie qui lui paraît la plus salutaire et la plus juste, la voie de la conciliation. Pour y rester fidèle, il s'expose à la fois aux fureurs de la Ligue et à la vindicte du roi, déclinant les offres impérieuses des ligueurs et refusant de se soumettre à l'ordre royal de quitter Paris.
Etait-ce bien la conduite que lui dictaient les règles rigoureuses qu'il tracera dans le Traité de la Constance? ou dans quelle mesure devaient-elles fléchir devant le souci de l'intérêt public? C'est la question qu'il se pose et à laquelle il répond dans le troisième livre de son traité.
Le cas de conscience soulevé nous entraîne in médias res, il est le trait d'union entre l'homme polititjue et le philosophe, il nous transporte en plein siège de Paris. Donnons-lui donc le pas sur la doctrine. Aussi bien ses rapports avec l'ensemble
(1) Ecoutons encore Henri de Monanlheuil : « Nous allasnies arracher et laire sortir du licl de .luslice tout le Sénat en corps et en plein jour deux à deux les cliassasmes à la Bastille : quelques-uns n'ont rien faict de cela niais aussi n'ont-ils point cmj'esché ceux qui le faisaient à lextr barbe ».
de l'œuvre n'ont pas toujours été exactement jugés. La solution est loin, comme on l'a dit, de se retourner contre la doctrine philosophique de Du Vair, pourvu que vous fassiez le légitime départ de l'apologie personnelle et de l'idéal pur.
Lapologieest personnelle non de principe, mais de fait. Si Du Vair ne s'est pas résolu seulement à demeurer à Paris (•), mais à remplir ses fonctions de magistrat, ce n'est pas que, de propos délibéré, il admît qu'un magistrat peut servir un gouvernement rebelle. Il s'était nourri de l'illusion qu'il parviendrait à réconcilier la Couronne et la Ligue, à rester fidèle au prince tout en continuant à siéger au Parlement, lequel restait toujours, à ses yeux, le Parlement du roi. Quand, en fait, après l'attentat du 16 janvier 1589, le Parlement tomba sous la dépendance des Seize, la retraite lui fut coupée. Il se trouvait, selon son expression « par nécessité ou par un honneste dessein de secourir son pays, enveloppé dans un parti illégitime », et il crut pouvoir n'exercer ses fonctions qu'en vue d'enrayer le mal. L'expérience seule lui ouvrit les yeux. Il l'avoue. Il y a, dit-il, des choses en ce monde, qui ne s'apprennent que par l'expérience, laquelle est une chère et dangereuse maistresse.
Et il l'explique : « Il faut dire la vérité, ce sont estranges bestes que peuples, c'est un hasardeux mestier que de les vouloir manier quand ils ont une fois secoué le joug des loix, et pris aux dents le frein de la liberté ou plustostdela licence».
Il reconnaît donc nettement qu'au point de vue des principes, un magistrat ne saurait concilier ses devoirs avec l'exercice de sa charge, sous un pouvoir insurrectionnel. Il se
(1) Pour s'y résoudre, il fallait autant de désinLéres?emenl que de courage. La plupart des membres du Parlement restés à Paris furent réduits à un état voisin de la misère, faule de toucher presque aucuns gages de la Ligue.
reproche même de n'avoir pas sacrifié sa vie plutôt que se laisser associer h des mesures iniques, de n'avoir pas été aussi héroïque qu'il l'eût fallu. Il se console seulement par les services qu'il a rendus en observant la règle « de ne jamais consentir h une chose injuste, sinon pour en éviter une plus mauvaise et plus injuste qui autrement en adviendrait ».
Ce qu'il ne dit pas et ce que nous devons dire, à son honneur, c'est qu'il ne cessa de servir la cause du roi(l) et que ses services furent si éclatants, que sa conduite fut <i ce point couronnée de succès, qu'il devint un des principaux artisans de la réduction de Paris à l'obéissance de Henri IV (2). Il fut désigné par le roi lui-même pour négocier avec le gouverneur Brissac la reddition de la capitale i-^) et rien ne peint
(1) H. de Monanlheuil a certainement pensé à Du Vair quand s'adressant à Menri I\^, dans son Panégyrique, il lui dit : « Pour recousvrer voslre Hoyaumc vous avez eu un grand support par une bonne multitude de... Magistrats hommes de robbe longue en tous estais, lesquels ont suyvi apertement ou en cachette voslre party, et en toutes les occasions qu'ils ont peu se sont trouvez presls et appareillez à voslre service"^.
(2) C'est à Du Vair que s'appliquent le mieux et c'est lui peul-êlre que visaient avant tout les Remontrances du procureur général Jacques de la Guesle, quand, dans la séance de rentrée du Parlement, en io94, il reconnaissait que Paris aurait pu ne pas retourner dans l'obéissance du roi « si plusieurs âmes généreuses ne se {eussent trouvé pour servir et assister le roy, sans se soucier de la perte de leurs biens ni sans appréhender mille et mille dangers auxquels leurs personnes pouvaienltomber, demeurant parmi les tourbillons de la sédition, tempestes de la rébellion... fermes et résolus » (cité par M. R. Hadouant, Guillaume Du Vair, Paris [1908], p. 386).
(3) « Du depuis, raconte Palma Cayet (Michaud, XII, p. b63) par l'advis du Hoij, les sieurs président Le Maislre et conseiller Molle... les conseillers d'.\mours et Du Vair... Iraiclerent fort particulièrement
mieux son caractère que l'intrépidité et le sang-froid dont il fît preuve dans la nuit qui précéda l'entrée du roi (21-22 mars 1594). Son courage et son éloquence s'y donnent la main (M.
avec ledit sieur comte de Brissac de la manière et des moyens de réduire cesle ville en l'obéissance du Roy ».
Un sommaire direct de la réduction de Paris qui nous a élé conservé par L'Estoile (éd. Brunet, IV, 309) met au nombre des principaux auteurs de la réduction « les sieurs Damours et Du Vair et plusieurs autres conseillers qui avoient Came française et ne pouvoient supporter la domination étrangère ny permettre qu'on flst aucune bresche aux lois fondamentales de la Couronne ».
(1) L'épisode est devenu historique. Il est raconté dans les Anecdotes mises sous le nom de Du Vair comme recueillies de sa bouche.
Du Vair commandait un corps de garde établi dans l'hôtel de Cluny. Il va au-devant des Espagnols, qui se retirent par la rue des Mathurins, « avec son echarpe blanche et sa cuirasse sous sa jupe ». Il essuie cinq ou six arquebusades dont l'une perce le chapeau de Pilhou qui l'accompagnait. Puis « étant averti que le fils de Nivelle (le libraire) et quelq'.ie nombre de séditieux venoient à lui, il dit qu'il falloit aller à eux, el, se fiant d'être suivi de ceux de son corps de garde, s'avança dans la rue des Mathurins, sans toutefois estre suivi que de deux ou trois; de quoi s'apercevant, et voyant la partie trop inégale, il se résohit de se servir de paroles plus que de coups, et leur demandant ce qu'ils vouloient faire, que c'étoit contre les Espagnols qu'il falloit en avoir etc, il en reçut un grand coup de hallebarde qui fut rabattu par sa cuirasse, et, leur lemonlranl qu'ils se feroient pendre, les adoucit, et ils s'en retournèrent » (éd. Lalanne, p. 2oO-2;31).
Le récit que L'Estoile fait de l'aventure est plu? piquant encore. C'est avec un curé ligueur, le curé de St-Côme, Hamilton, que Du Vair est aux prises e: tandis qu'il menace ses gens du bourreau, il l'engage lui-même à aller chanter un Te Deum pour l'entrée du roi : « les menaçant de Jean Roseau et renvoyant le curé en sa paroisse prier Dieu et chanter le Te Deum pour Iheureuse délivrance et réduction de Paris en l'obéissance du roy » (éd. Brunet, IV, p. 309).
Voilà pour l'apologie; elle ne concerne que le magistrat. Quant aux devoirs du simple citoj^en dans les calamités publiques, telles que le siège de 1590, Du Vair les décrit avec une élévation morale et une beauté d'expression que nous pouvons admirer sans réserve.
Il insiste d'abord sur le devoir de ne désespérer jamais de son pays : « Quand nous serions tous assurés de ne pouvoir sauver notre pays, le devrions-nous abandonner... le mal n'est jamais si grand qu'il faille désespérer du salut ».
Nous avons là, tout de suite, le trait le plus original peutêtre du Traité de la Constance. Ce traité a eu des modèles; il procède, à n'en pas douter, de Sénèque et de Juste Lipse, mais la personnalité et l'originalité de Du Vair sont dans un sentiment que ses modèles ignorent ou négligent : le patriotisme le plus ardent. C'est la source vive à laquelle il ne cesse de puiser, soit pour s'armer de constance, soit pour se consoler. Au milieu des noumènes que lui olïre la philosophie antique, reparaît sans relâche l'image de la patrie française, pour renforcer l'idée ou pour en tirer la quintessence. Dans la trame doctrinale, le patriotisme est la chaîne : événements parisiens, sentiments et devoirs du peuple ou de la bourgeoisie, tableau en raccourci de la monarchie du xvi° siècle ou des troubles civils s'entrelacent dans la philosophie, font corps avec elle. A chaque pas. Du Vair semble répéter celte apostrophe, comme une devise : « A quelle huure pensonsnous à servir la Patrie, à faire l'office d'un bon citoyen, à nous opposer aux factions des meschans? »
Comment s'opposer aux factions? Quand une révolte éclate, chacun doit aider, de toutes ses forces, à la combattre; quand elle a triomphé et s'implante, chacun doit se retrancher dans une protestation silencieuse. L'éclat manquerait alors son but. Du Vair l'exprime par une image pittoresque :
« Souvent m'est-il souvenu d'une histoire qui est arrivée de
SON ESPRIT, SON CARACTÈRE, SON ŒUVRE. Il
nostre temps en ceste ville. Il advint en une honneste maison qu'un singe, que l'on y nourrissoit par plaisir, alla prendre un petit enfant au berceau, et le porta au feste de la couverture. Incontinent qu'on s'en apperceut, le père et la mère accoururent tous transis, pleurans et ne srachans que faire. Car de crier ou courir après le singe, il eust laissé tomber l'enfant qui se fust rompu cent fois le col ; ils attendoient donc sans mot dire et regardoient piteusement les larmes aux yeux et tous tremblans de frayeur ce qui devoit en advenir. Il arriva, et ce fut grande grâce de Dieu, que le singe redescendit tout doucement et reporta l'enfant où il l'avait pris ».
En se taisant, le bon citoyen ne fait donc pas acte d'adhésion à la révolte; il ne le fait pas davantage en demeurant dans une ville rebelle. 11 peut avoir, pour s'y résoudre, les motifs les plus légitimes, que Du Vair énumère, mais il y est tenu même par des devoirs qui se retrouvent dans toute ville assiégée : devoirs envei^s ses proches, envers les pauvres, envers le peuple. Eclairer ceux qui doutent, assister moralement et physiquement ceux qui souffrent, réconforter les âmes qui faiblissent, telb est alors la tâche du bon citoyen, tel est le devoir qui l'attache à ses foyers. 11 y aurait beaucoup à citer ici, je me bornerai à ce passage :
« Que le bon citoyen se lève si matin et se couche si tard qu'il voudra, la journée ne sera jamais assez longue pour satisfaire à tous les offices auxquels la misère d'autruy l'appellera. Qu'il mette la main à quelque endroit qu'il voudra, il y trouvera une plaie à panser. Ce piteux et calamiteux temps ne laisse rien de sain ny d'entier.... Car qui est celuy la si heureux qui n'a esté touché durant ce temps de mille sortes d'afflictions, que la désolation du pais n'a dépouillé de ses biens et envoyé nud comme un homme eschappé du nautïrage?
» C'est là qu'il se faut montrer homme, et faire paroistre
que la vertu ne consiste pas en paroles, mais en belles et généreuses resolutions. 11 faut premièrement que le bon citoyen porte lors patiemment ses afflictions, faisant un bon etrcligieuxjugementde la Providence divine. ...Secondement, je désire que cette patience là ne siège pas seulement en son cœur, mais mesme qu'elle reluise sur son front, tant pour porter tesmoignage d'honneur à la vertu, et montrer ce qu'elle peut contre le malheur, que pour servir d'un miroir bien poly, sur lequel ses concitoyens puissent composer et compasser leurs actions, comme sur un beau et parfaict patron.
» C'est en tout temps chose fort louable et glorieuse de servir aux siens exemple de bien faire, mais c'est chose fort utile et fructueuse en un temps calamiteux et misérable de leur servir d'exemple de patiemment endurer.
)^ Comme le premier heur est d'éviter le mal, le second est de se porter constamment «■
Le devoir ainsi tracé, Du Vair ne le sépare pas de la foi religieuse, et c'est ainsi que le troisième livre, auquel nous venons de faire ces emprunts, et l'œuvre tout entière, ont pour couronnement unPhédon chrétien, un traité de l'immortalité de l'âme, dont le Socrate est le Premier Président Christophe de Thou, et dont le Phédon est l'ami de Du A'air, qui, sous le nom de Linus, ligure un des interlocuteurs du Traité de la Cons/ance.
Reprenons maintenant la suite des événements auxquels Du Vair est directement mêlé Après la mort de Henri III (!*'' août i589) s'ouvre une sorte d'interrègne pendant lequel le Parlement de Paris redevient, en quelque manière, un pouvoir régulier. Son devoir va être de s'entendre avec Mayenne pour tenir této aux violents de la Ligue et conjurer
Tanarchie. Telle est, en effet, la mission que Du Vair le sollicite de remplir, dès le 5 août, dans un discours oii il s'écrie: « Endurerons-nous que le moindre du peuple s'arroge la puissance que nous avons desniée aux Roys et aux Monarques? » Quelque temps après, il sauve la vie au Président Potier de Blancujesnil accusé d'un complot pour livrer Paris à Henri l\', lors du coup de main que le roi tenta sur la ville, le 1" novembre 1589.
Celle tentative fit prendre à la Ligue des mesures défensives, au traver desquelles Du Vair semble avoir voulu se mettre, quand il s'éleva contre la levée de subsides et l'introduction dans les murs d'une garnison étrangère.
Nous voici à la veille de ce siège de Paris où nous introduit de plain-pied l'émouvant début du Traité de la Consfance :
« Un jour, pendant ce siège que Pans a enduré avec tant de misères, je me promenois tout seul en mon jardin, pleurant du «œur et des yeux la fortune de mon pays. Et comme la passion croist démesurément quand elle est trop flattée, je commençois à accuser le ciel, d'avoir respandu sur nous de si cruelles influences, et esisse volontiers disputé contre Dieu mesme, si une crainte secrette n'eust refréné ma douleur.
» Comme mon esprit flottoit parmy telles pensées, arriva un de mes meilleurs amis, personnage fort consommé es bonnes lettres, mesme es sciences mathématiques; mais plus recommandable beaucoup pour sa singulière probité et tidélité (rares vertus en ce siècle). Son nom pour celte heure sera Musée, puisque sa modestie ne me permet pas d'autrement le vous nommer.
«Nousestans entre-saluez, et recueillis de quelques propos communs, et luy m'ayant envisagé plusieurs fois, et veu sur mes joues les traces de mes larmes, encore toutes frosches — je ne vous demande point (dit-il) de quels discours vous vous
entretenez icy, je le recognois assez à vostre visage : les gens de bien n'en ont maintenant guesres d'autres que l'appréhension de la calamité publique. Cette plaj^e nous cuit si fort que nous ne pouvons que nous n'y portions souvent la main. Mais quoy? hier quand je vous vins voir, je vous trouvay en mesme estât : pour le premier coup, je ne fis semblant de rien; voyant aujourd'huy que vous continuez, et que la tristesse vous maîtrise de ceste façon, je ne me puis tenir que je vous demande ce que vous avez faict de la Philosophie ».
La philosophie n'est-ellc donc qu' « une ôj'avache et une veniarde, qui triomphe à l'ombre d'une salle, les brettes à la main », mais à qui « les armes tombent incontinent des poings, quand il faut combattre à Tespée blanche et que la Fortune lui tire un revers de toute sa force »?
Voilà l'objet du débat qui s'engage, à la lumière de l'expérience, au milieu des misères du siège de Paris par Henri IV. De ces misères, je ne préciserai que quelques traits. Du Vair leur donnera corps et couleur.
D'après nos historiens, le siège de Paris aurait commencé le 7 mai 4590 et duré jusqu'au 7 septembre, donc exactement quatre mois. Les termes en furent moins l'igoureux et, en somme, plus espacés. Dès le 30 août, le peuple put fourrager au dehors, et des convois de vivres entrèi'ent dans la ville dès le !*'■ septembre. lAIais, par contre, Tinvcstissenient est bien antérieur au 7 mai. Aussitôt après la victoire d'Ivr}-^ (14 mars), dont la capitale devait, aux yeux de Henri IV, être le prix, les communications commencèrent à être coupées. Et cela fut cause qu'un mois à peine après l'investissement complet, dès le mois de juin, la diselle apparut et se transforma rapidement en uue épouvantable famine. Un grand nombre de
Parisiens, des gens riches surtout avaient quitté la ville : une centaine de mille, estime-t-on. Mais il en restait plus du double, et leur nombre fut grossi par un afflux de paysans du dehors (1). 13.000 assiégés moururent littéralement de faim, plus de 30.000 de maladies. On en arriva jusqu'à moudre les ossements du cimetière des Innocents pour en faire du pain.
Un des interlocuteurs du Traité de la Constance, Henri de Monantheuil résume ces calamités dans la formule TroÀsaov, À:p.ov, Àotfxov, guerre, famine, peste, qu'il a mise pour épigraphe à un de ses discours du Collège de France. Dans le Panégyrique de Henri W qu'il a prononcé en latin dans le même Collège, le 17 mai 1594, quelques semaines avant la publication du traité de Du Vair, il décrit les maux du siège de 1590 avec la précision technique du médecin. Du Vair a dû se trouver dans la « grande compagnie de personnages très notables, tant de Messieurs de la Cour, que d'autres de la ville et de rUniversité » qui assista à ce discours. 11 est donc intéressant de faire quelques emprunts à la traduction française que Monantheuil en a donnée lui-même, à l'intention de la sœur du roi Catherine de Bourbon, à qui il l'a dédiée, et pour « toutes les Princesses, Dames, Damoyselles, Bourgeoises qui sont du naturel François, et non envenimé du poison de la ligue »(2) :
(i) M. Mariejol, dans l'Histoire de Lnvisse, estime à « plus de cent mille les bouches à nourrir ». Il était bien supérieur. D'-près Perefixe il restait 230.000 personnes, dont 30. 00'» paysans réfugiés; environ 100.000 Parisiens étaient partis. D'après le journal de Pigafetta, l'exode aurait porté sur la moitié de la population, qu'il évalue en temps normal à 400.000, soit toujours 200.000 restant, plus les paysans du dehors.
(2) Panegyric de Henry IV, Hoy de France et de Naraire, treschretien, trcs-invinciOle, tres-clement (Paris, Frédéric Morel, 1594).
« Voulons-nous nous remettre devant les j'eux le siège de Paris? qui est un siège duquel la mémoire ne s'efïacera jamais, à cause de l'incroiable famine et disette de toutes choses nécessaires à la vie, que tout le peuple y a supporté si longtemps...- Paris estoitlors une ville abbatue de travail, de veilles, de soings, de crainte, de tristesse, manquante de toute victuaille nécessaire, n'ayant point de gensdarmespour sa défense ou bien ce peu qu'elle en avoit c'estoient gensdarmes tous alangouris de famine et de nécessité.... Le soldat avoit a tout moment de grands maux de cœur, à cause des bouillies d'avoine, du pain de son, des chairs de cheval, de chien, d'asne que pour tout il mangeait... les flancs estoient enflez et on voyoit toute l'habitude du corps bouffie, et beaucoup plus grosse que le naturel... la couleur estoitblanchastre, verde, plombée, noire, et tout le corps leucophlegmatique... le sang corrompu en sucrant les moelles des corps morts, voire en quassant, pilant et mangeant les osmesmes d'iceux ».
De ces horreurs, l'imagination populaire a retenu surtout le soulagement; la légende est née du bon roi Henri IV faisant, à la pointe des piques, passer des victuailles aux assiégés. Légende naïve qui va droit à rencontre des desseins du roi, lequel a déclaré dès alors que c'est par la famine et non de force qu'il voulait prendre Paris, afin de lui épargner les calamités d'un sac (1). Et, de fait, les opérations
(1) Pour justifier celle résolulion le « Panegyric de Henri IV >> mel en regard des maux du siège, si cruels qu'ils fussent, la ruine, la destruction de Paris qui aurait élé la suite d'une prise d'assaut (Voyez plus loin, p. 23, note 1), tan<lis que l'entrée de Henri IV s'est faite le 22 mars 1594 sans le moindre trouble et le moindre excès de la soldatesque : « Ce qui est tel, dit-il, que quand j'y pense moy qui l'ay veu de mes propres yeux, me ressemble estre un songe pour la nouveauté et grandeur du fait ».
militaires se bornèrent à la prise des faubourgs et au lanceinent de quelques bombes, à peu près inoffensives, sur la ville, bombes auxquelles les Parisiens répondirent par des projectiles de fortune qui se trouvèrent être les premiers obus. Ils les avaient inventes par hasard. Ce fait curieux ne nous a été révélé que par une relation du siège, inéuiie jusqu'en 1880, et dont il n"est pas sans doute hors de propos de citer ce passage :
« Le duc de Nemours alla revisiter les murs et fortifications de la ville, où fut par son commandement besongné en toute ddigence à desmolir partie des maisons des faubourgs, proches des portes et fossez, et pourveu aux munitions de pouldres et boulletz, dont y avoit grand deffault aux magazins et arsenal de la ville, et par faute d'aultre matière furent faictz des boulletz de plusieurs pièces de feri^emenls et cuivre, rassemblez en forme ronde, enclos et couverts d'une lame de plomb, du calibre de cbacune pièce de canon, qui faisoient autant ou plus d'effect pour la deffense de la ville, que s'ils eussent esté d'une pièce, pour autant que par la chaleur du feu, le plomb eschauffé, et le coup donnant en quelque part que ce fust, les pièces estant au dedans de la lame s'escartaient et portaient en divers lieux, faisant autant d'elfect qu'ils donnoient d'atteintes, qui fut une invention belle, singulière et prof/itable en cette iiécessilé ».
Pour en revenir k la légende, son seul fondement est dans la sortie autorisée par le roi d'habitants inolfensifs, tolérance que son alliée Elisabeth lui a reprochée comme une faiblesse (une nnnrhullance, dit-elle) mais qu'il a jusliliée en disant que soit la présence, soit la mort de ces malheureux n'auraient avancé en rien la reddition de la ville, puisque ses défenseurs, lansquenets et artificiers, chefs ligueurs laïcs ou clercs, s'étaient réservé des vivres ou recouraient à tous Du Vair. 2
les moyens pour se nourrir aux dépens du peuple. Du Vair va nous apprendre ce que furent ces moyens pour les lansquenets.
Le Traité de la Constance est un dialogue à quatre personnages. A l'ami [Musée) que vous l'avez vu introduire, deux autres viennent se joindre qui nous sont présentés en ces termes :
« Or c'estoient deux personnages signalez, deux perles de nostre siècle : desquels le premier, que nous nommerons pour cette heure Orphée, outre la cognoissance qu'il a des arts et sciences, s'est acquis une grande expérience et admirable prudence par ses longs et périlleux voyages. L'autre qui aura nom Linus est recognu pour un des plus sçavans honmies de l'Europe, et qui a le plus de jugement et de preud'hommie au maniement des bons livres et de piété en toutes ses actions ».
Nous pouvons lever le masque qui couvre ces visages. Musée, c'est Henri de Monantheuil, à la fois, docteur-récent de la Faculté de médecine et professeur de mathématiques au Collège royal (1). Passionné pour son enscignenient, pour la libre science que le Collège de France a toujours servie et qu'il aurait voulu y voir introniser eu une fondation idéale, qui aujourd'hui encore attend sa réalisation (2), esprit
(i) Une epitaphe rédigée par son peliL-fils Nicolas Goulu l'atteste. « Il fut, dit-elle, le principal et plus cher ami de Guillaume Du Vair, qui en fit grand éloge et le mit en scène sous le nom fictif de Musée, dans son traité très élégant de la Constance » (ab illo summo viro in eleganti-^sma quara de Constantia inscripsil, multum commendatus, ib rlemqiie expressus S'ib adumbrato Musaei nomne).
(2) Henri de Monantheuil, dans un discours prononcé au Collège
SON ESPRITj SON CARACTÈRE, SON ŒUVRE. 19
aussi étendu que caractère loyal, ferme et franc, aimé de tous ceux qui l'ont approché, il était resté bravement à son poste (1) avec un petit nombre de ses collègues, d'opinions fort contraires, tels que Génébrard, le fougueux ligueur, et le poète Passerat, un des auteurs de la Ménippée.
Henri de Monantheuil occupa une grande situation, comme médecin, comme mathématicien et comme homme. Après avoir eu un maître illustre, Ramus, il eut d'illustres élèves et
royal, en novembre 1393, a dressé le pian superbe de la transformation de ce Collège en un établissement d'une ampleur scientifique et d'une magnificence telles que les grandes Universités américaines semblent l'avoir pris pour modèle de nos jours.
C'est à lui que doit être restitué, à mon sens, la paternité du mot célèbre de Pasquier (jue le Collège de France a été « bâti en hommes ■>•>. Pasquier l'a mis dans le IX^ Livre de ses Recherches, lequel date seulement du début du xvn* siècle, de l'époque (1610) où fut posée la première pierre de l'édifice actuel. Or voici ce que disait Monantheuil dans sa dédicace à Jean Rivière, premier médecin de Henri IV, d'un autre discours intitulé Ludus latromalhematicus (1397).
Il compare le Collège de France, tel qu'il le conçoit, à un phare, éclairant le monde, supporté par une colonne {pyramis) « non pas de pierres de marbre muettes, mais de pierres vivantes et parlantes », « pyramis essel a lapidibus non marmoreis et silenlibus, sed vivacissimis et loquentibus exstructa ». Et le discours se termine par un nouvel appel à Henri IV.
(1) Il a rappelé dans le Panégyrique de Henri IV les dangers que lui avait fait courir son hostilité à la Ligue, à la Sezade, comme il l'appelle une fois : c'est à ce titre qu'il se jugeait digne d'avoir le premier au Collège de France prononcé l'éloge du roi « Il estoil bien raisonnable, dit-il, que celuy-la devant tous les autres commençast à fendre celte glace, lorsque la puissance luy en a esté très libre et très asseuree, lequel mcsme au temps que l'injustice regnoit et le danger de sa vie et de tous ses biens le menassait de près, n'en avoit totalement peu estre empesché ».
d'illustres amis. L'historien Jacques de Thou fut des premiers. Il appartenait à ce groupe des Politiques qui, à Paris môme, combattit la Ligue par la plume et Taction. A coté de Pierre Pithou, de Passerat, ses compatriotes champenois, il lutta contre les Espagnole et l'épitaphe de Mcolas Goulu nous apprend que des réunions soi-disant littéraires se tenaient chez lui pour préparer la soumission de Paris à Henri IV et le rétablissement de la paix. De même que Du Vair et Passerat, comme P. Pithou qui écrivait dans son testament : Patriam iinice dilexi, Monantheuil avait l'ardent amour de la pairie française. Son petit-fils l'a qualifié : Palrix amantissimus. Bel éloge qui met une auréole au front du savant et lui vaut une gloire plus durable que ne font ses meilleurs écrits.
Dans le traité de Du Vair, Monantheuil représente la Coivstance basée sur les lois naturelles qui régissent le monde moral, lois que la Providence a établies et qui lui restent subordonnées. 11 s attaque au découragement comme contraire « à la nature et à la loy commune du monde » et c'est de ce point de vue qu'il développe, en magnifique langage, la distinction antique, reprise déjà par Montaigne, entre les maux véritables et les maux d'opinion, entre l'appréhension du mal et sa réalité.
La réalité, Du Vair commence par la décrire. 11 justifie les larmesqu'ila versées parl'explosion de sa douleur patriotique :
« Moy, à la veûc des miens, et au milieu de leurs misères, je ne souspireray point?
» Non, non, je suj^s François, je suys natif de la ville que je voy périr. Croyez que pour avoir à ceste heure les yeux secs, il faudroit avoir le cœur de pierre : encore eslime-jeque si la pieté n'est du tout csteinte au monde, nous pleurerions aussi bien que l'Apollon de Cumes : car nous en avons bien plus de subject qu'il n'avoit.
» Geste belle ville capitale du plus beau royaume de la terre, le domicile de nos Roys, le trosne de la justice de cest Estât, et comme le temple commun de toute la France périt à nostre veûe, et quasi par nos mains : les richesses de ses citoyens, la magnificence de ses bastimens, l'érudition de tant de célèbres et sçavans personnages qu'elle a eslevez ne l'ont peu garantir ny aider ».
Et Du Vair soulève d'une main discrète un coin du voile lugubre :
« Comme nous nous fusmes assis, Linus commença à nous dire qu'il venoit d'entendre une piteuse histoire d'une pauvre femme qui, n'ayant peu trouver du pain pour donner à ses enfans, s'estoit pendue à son plancher.
» — Et moy, ce dict Orphée, je vien de voir tout à ceste heure une pauvre fille qui est tombée toute roide morte de male-faim: et à trois pas de là j'ay trouvé de pauvres gens qui mangeoient un chien tout sanglant, qu'ils avoient grillé avec de vieille paille. Et comme j'ay eu passé le plus viste que j'ay peu ce triste spectacle, j'ay rencontré des femmes qui crioient et disoient que les Lansquenets avoient mangé des enfans auprès du Temple, ce que je ne puis croire.
» Je vous laisse donc à penser, comme nous devons frémir et transir, quand nous nous représentons tous les sortes de pauvretez qui sont répandues par ceste grande et vaste ville. Hélas! combien y a-t-il de playes secrètes que la lionte couvre : et puis quelles et combien efïroyables sont les calamitez que nous prévoyons, attendons et ne pouvons quasi éviter? Vous me reprochez, Musée, mes larmes, mais plus de raison auriez-vous de me reprocher ma dureté de cœur, qui seule empesche qu'une si vive et poignante douleur ne finisse ensemble ma tristesse et ma vie '>.
Monantheuil concède ce qu'il y a de légitime dans cette affliction, car la philosophie « doit passage aux affections
naturelles ». Ce qu'il veut combattre, c'est la langueur d'esprit qui énerve. Il passera ensuite en revue les maux dont les Parisiens se sentaient menacés.
C'est à l'imagination d'abord qu'il s'en prend pour prouver, à la suite de Montaigne, mais avec les accents d'un stoïque chrétien, que la crainte du péril est pire que son événement, qu'elle fait plus de victimes que le mal redouté.
« Combien en avons-nous veu qui ont rendu leur mal vraymcnt mal à force de s'en affliger, qui en craignant d'estre misérables, le sont devenus et ont tourné leurs vaines peurs en certaines misères.
» Je crois, quant à moy, que de tous les maux, la crainte est le plus grand et le plus fascheux. Car les autres ne sont maux que tant qu'ils sont, et la peine n'en dure non plus que la cause; mais la crainte est de ce qui est, de ce qui n'est pas, de ce qui, par adventurc, ne sera pas, voire quelques fois de ce qui ne peut estre.
» Combien peut-il survenir de rencontres qui pareront au coup que nous craignons? La foudre se détourne avec le vent d'un chapeau, et la fortune des grands estais avec un petit moment... et bien souvent d'oîi nous attendons nostre ruyne, nous recevons nostre salut ».
Mais regardons les maux en face, « tenons-les pour certains, encore qu'ils soient incertains ». Quels sont-ils? exode, ruine, perte des siens, douleurs et tourments, perte de la vie. « Voyia de quoi est composé cet ostde maux que nous redoutons tant.... Ce ne sont que valets de bagage, que l'on a mis en bataille pour nous estonner. Si nous sommes armez, comme nous devons, rien de tout cela ne rendra combat : à voir seulement nostre contenance asseurée, il s'escarteront ».
Et Du Vair les prend un h un.
La pauvreté? « Un homme à qui les bras demeurent de reste se doit-il plaindre de la pauvreté? Celuy qui a un art
la doit-il craindre? Celuy qui est nourry aux lettres et aux sciences, la doit-il fuir?... Si nous voulons vivre selon le désir de la nature, nous trouverons toujours ce qu'il nous faut : si nous voulons vivre selon celuy du vulgaire, nous ne le trouverons jamais ».
La perte d'amis, de parents, d'enfants? — « A quelle heure le port est-il plus désirable que quand on est fort battu de la tempeste? — Ceux-là nous iront attendre devant au séjour préparé pour les belles et pui'es âmes ».
Mais voici les périls les plus pressants, les plus cruels, ceux que Henri IV a voulu épargner aux Parisiens, en renonçant de prendre leur ville de vive force :
« Si, comme nous en sommes à la veille, la ville est prise ou surprise, et passe par un sac et pillage, nous tomberons entre les mains des barbares et des inhumains soldats, pour estre niesmes estrangers de nation, qui après nous avoir battus et tourmentez, nous tiendrons en une misérable captivité, oiî nous demeurerons, par avanture, malades et languissanssans secours; peut-estre adjoustera-t-on lestourmens aux maladies. Et, en fin, nous verrons-nous mourir en cesle misère, pour le comble de laquelle nous aurons autour de nous de pauvres petits enfans, destituez de toute conduite, à la compassion desquels nous ne pouvons apporter autre chose que les soupirs » (t).
(1) Henri de Monanlheuil dans son Panégyrique de Henri IV, a fait une peinlure très vive de ces dangers que redoutaient les Parisiens : « Son entreprise, dit-il, n'éloit pas de prendre la ville par force... car comment eust-il peu, s'il y fusl entré par force tellement retenir et refréner une armée composée de François et d'esLrangers endurcis, cruels et alTamés de pillage, qu'elle n'eust massacré les gens de bien desquels il y avoit encore un fort grand nombre? Qu'elle n eust pille les biens et les prelieux meubles qui esloient en la plus riche viile de France encore en très grande abon-
Les tourments? « Ils ne sont pas plus difficiles à supporter que les grandes et fascheuses maladies, au contraire, il semble qu'ayant le corps et la santé entière pour y résister, que la nature nous seconde en ce combat pour nous y rendre victorieux ».
« Voulons-nous trahir nostre ame et oublier ce que nous devons d'honneur à ce qui est de divin en nous? Voulonsnous lors abaisser nostre esprit et l'asservir à nostre corps, pour se douloir avec lui et compatir à ses maux? »
La mort? « Elle n'a rien de soy d'eflroyable non plus que la naissance. La nature n'a rien d'estrange ny de redoutable. La mort est tous les jours parmy nous, et ne nous faict point de peur : nous mourons tous les jours, et chaque heure de notre vie qui est passée est morte pour nous. La dernière goutte qui sort de la bouteille n'est pas celle qui la vuide, mais qui achève de la vider : et le dernier moment de nostre vie n'est pas coluy qui fait la mort, mais seulement qui l'achève. La principale partie de la mort consiste en ce que nous avons vescu. Plus nous désirons vivre, plus nous désirons que la mort gagne sur nous.
» La vie se mesure par la fin, pourveu qu'elle en soit belle, tout le reste a sa proportion » (1).
danci'.? Qu'elle n'tnist violé les mères et les filles en la ville qui avait l'honneur de surmonter toutes les autres en multitude, ciiastelé et beauté de ce sexe? Quoy advenant, cela n'eust pas esté prendre la ville mais eust e^té la deslruire ».
(1) On peut comparer tout le chapitre de Montaigne (I, xx) « Que philosopher, c'est apprendre à mourir », el aussi VE.vcellent discours de la vie et de la mort (157G) de Philippe 'le Mornay. — Cf. Du Vair lui-même, dans la PhilosOffiie morale des Stoïqucs{p. 701) et surtout dans la Saincte Philosophie (p. 934, éd. Rouen, 1617) :
(< Qu'esque de ceste mort de laquelle on nous fait tant de peur?
» Qu'a-t-elle de si terrible que la présence nous doive taire tourner
» — Encores (direz-vous) souhaitteroit on volontier de mourir en paix dans son lict entre les siens, consolé d'eux en les consolant. Cela est misérable d'estre tué en quelque coin et demeurer sans sépulture ».
Du Vair répond : « Tant de gens qui vont à la guerre et prennent la poste pour se trouver à une bataille ne sont pas de cet avis. Ils vont mourir tout en vie et s'ensevelir parmy leurs ennemis. Les petits enfans craignent les hommes masquez : descouvrez leur le visage, ils n'en ont plus peur. Aussi, croyez-moy, le feu, le fer, la flamme nous estonnent en la façon que nous nous les imaginons : levons leur masque, la mort dont ils nous menacent n'est que la mesme mort dont meurent les femmes et les petits enfans ».
Le premier livre se clôt sur des paroles de confiance et d'espoir, confiance dans le souverain attendu, Henri IV, espoir en Dieu : « Et pour ce, espère-je, que Dieu trouvera, lorsque nous l'attendons le moins, quelque moyen propre de nous sauver tous : et principalement ceste tant belle et auguste ville, en laquelle y a encore bon nombre d'hommes qui l'invoquent en pureté de cœur ».
Le deuxième livre s'ouvre sur une alarme qui est donnée le lendemain dans la ville et qui fait que les quatre amis, tous du même quartier, se trouvent réunis au corps de garde.
visage et quitter le champ de la vertu poxir nous tapir dans les tranchées ou piuslôtdans les terriers de la la<cheté et couardise?... Avons nous jamais ouy la plainte de ceux qui sont morts courageusement, ou pour l'honneur de Dieu, ou pour le service de leur Roy, ou pour la déf'ence de leur patrie?... Il ne faut pas regarder combien nous vivons, mais comment bien nous vivons ».
La rumeur passée, Du ^'air prend ses trois compagnons « par le manteau » et les ramène chez lui où l'entretien reprend.
Monantheuii vient de démontrer qu'il faut se soumettre aux lois providentielles. Un autre interlocuteur, sous le pseudonyme d'Orphée, va prouver que ces lois et les maux mêmes qu'elles infligent sont toujours salutaires et bienfaisants, qu'ainsi il n'y a pas seulement h. les supporter avec constance, mais à y trouver la consolation. Quel est cet ami de Du Vair? Nous n'avons pas ici la certitude, mais une extrême probabilité que c'est Jacques Houllier, conseiller à la Cour des aides et grand voyageur, de même que nous avons toute raison de croire que son compagnon Linus est le savant bibliographe, très docte et très pieux, Nicolas Le Fèvre.
Jacques Houllier, fils d'un médecin célèbre du même nom, fut rangé par ses contemporains au nombre des plus savants et des plus originaux esprits d'alors. C'est l'historien de Thou qui nous le fait le mieux connaître. Il dit de lui qu'il avait « l'esprit admirable, rempli de toutes sortes de science » et les Thuniin, après l'avoir montré, grâce à ses connaissances mathématiques, juge d'un concours pour la chaire de Ramus et s'y faisant « admirer », tiraient de lui ce portrait : « 11 sçavoit beaucoup de choses. Il estoit fort éloquent, savoit bien l'Histoire. Us avoient estudié aux loix à Toulouse, M. du Puy, Le Fèvre, et lui. 11 estoit grand railleur et faisoit un conte fort proprement et éloquemment. Il avoit fort voyagé, se mocquoit de ceux qui estoient si curieux en livres. Ils s'assembloient tous les dimanches et festes aux Cordelicrs, dans le cloîli-e, depuis luiict heures jusqu'à onze, MM. Filhou. du ï'uy, Le Fèvre, de Thou. Houllier, Hotaian, quel(]uefois Servin. qui servoit pour rire AL Houllier se mocquoit de lui et lui faisoit accroire de grandes absurdités. Lk ils communiquoient des Lettres, et il falloit estre bien fondé pour estre de leur compagnie : et pour moi je ne faisois
qu'écouter. Cette compagnie se trouvoit chez moi les festes après disner, ou M. Scaliger estoit souvent. J'ai appris tout ce que je sçais en leur compagnie » {Scaliyerana, Tliaaiia, etc., Amsterdam 1740, I, p. H 43) — C'est précisément une lettre de Scaliger à Du Puy (9 juillet 1591, éd. Tamizey, p. 286) qui relate le séjour de Houllier à Paris pendant la Ligue, et le biographe de Le Fèvre, son neveu Le Bègue, nous dira que celui-ci n'a pas voulu quitter la ville pour ne pas se priver de la compagnie de Pithou, de Du Vair et de Houllier.
Si Du Vair peut être appelé un philosophe chrétien, Nicolas Le Fèvre était plutôt un chrétien philosophe. Sa modestie et sa piété presque ascétique s'alliaient à l'érudition la plus étendue et la plus sûre. 11 pouvait rivaliser avec Scaliger dans la connaissance de l'antiquité et la critique des textes, comme le prouve son édition de Sénèque(1587) dont Scaliger lui-même a dit « de Seneca bene meritus est » (l).
Henri IV, en 1596, Marie de Médicis, en 1611, durent faire violence à sa modestie et à son goiàt de la retraite studieuse en lui faisant accepter le préceptorat, l'un du prince de Condé, l'autre de Louis XHI.
Etroitement lié avec Du Vair (21, il approuva sa conduite politique et applaudit par une épigramme latine à l'arrêt sur la loi Salique.
(1) Lettre à Claude Du Puy [Lettres françaises de Scaliger, éd. Tamizpy, 1879, p. 226).
(2) Voici en quels termes Du Vair parle de lui, au moment de sa mort, dans une lettre a de Thou (IK àéc. 1612, Lettres inédites de G. Du Vair, éd. Tamizey, 1873, p. 24) : « M. Le Fèvre, noslre antien et commun ami, « cui puuor et juslitiae soror, incorrupta fides, nudaque verilas quando ulium inveniet parem ». Vous m'escrivez Monsieur que vous vous consoliez avec ceste douce et innocente âme, et que vous appréhendiez ensemble beaucoup de sinistres accidens qui semblent menacer cet estai. Le voila guari de ceste peur ».
-b GUILLAUME DU VAIR.
Il était donc naturel que Du Vair mît dans sa bouche Tapoiogie personnelle du livre 111. Mais sa philosophie était moins stoïcienne que celle de Du Vair et c'est pourquoi son rôle se borne pour le surplus à la consolation chrétienne fondée sur l'immortalité de l'âme et la rétribution du juste dans une vie future.
Ce rôle est en parfaite harmonie avec la doctrine exposée par Le Fèvre lui-même dans un Discours de la justice et miséricorde de Dieu (l) qui me semble plutôt antérieur que postérieur au Traité de la Constance de Du Vair, doctrine où la foi chrétienne vivifiée par l'esprit de sacrifice tient la place du stoïcisme.
En dernière analyse la répartition des rôles paraît avoir été celle-ci :
Musée (Henri de Monantheuil) : Constance stoïcienne appuyée sur les lois de la nature.
Orphée (Jacques Iloullier) : Constance et consolation tirées du gouvernement de la Providence.
Linus (Nicolas Le Fèvre): Résignation joyeuse du chrétien parla foi en l'immortalité de l'âme (après examen de conscience).
Iloullier expose une théorie du gouvernement de la Providence où il s'élève bien au-dessus de ses contemporains, Montaigne ou Bodin, aussi haut, à mon sens, que Bossuet un jour, tout en faisant une place beaucoup plus large et plus juste à l'observation directe des faits, des phénomènes sociaux, des grandes forces, qui dans le sein des peuples engendrent les grands événements, l'ascension, le déclin, lachute desEmpires.
(1) Le litre complet est : Disconn de la justice et miséricorde de Dieu en la punition de ceux qui Cont offensé et s'il punit les uns pour les autres (publie par Le Bègue dans les Opuscula de Le Fêvre, Paris, 1614).
Puis le philosophe cherche à pénétrer jusqu'à l'essence même de l'ordre divin :
« Je ne doute point qu'en la création de l'Univers, Dieu n'ait estably une reigle et une loy certaine, selon laquelle toutes choses doivent estre produittes, disposées et conservées : laquelle qui voudra appeler nature, je n'ai que dire pour l'empêcher, pourveu qu'il n'en face point une essence à part hors de Dieu, à laquelle il pense qu'il ait commis le gouvernement des choses crées pour se mettre en repos.
» Au contraire, ceste nature ne peut estre autre chose, que ceste première puissance et vertu qui dès le commencement^ sans sortir de luy, s'est imprimée en la matière etluy a donné ce mouvement réglé par lequel les choses se conservent en leur estre et outre produisent leurs effects. Laquelle puissance est par luy de jour en jour et de heure en heure, de moment en moment, inspiré au monde; lequel elle recrée et reforme en le conservant, et le refait tous les jours par partie tel qu'elle l'a fait au commencement ».
« Bien est-il vray que, comme un grand Architecte, il a heaucoup d'ouvriers soubz soy... pour faire participer ses créatures à une de ses plus augustes et souveraines puissances, et les faire produire et quasi créer quelque chose, aussi bien que luy. Et pour ce par une admirable sagesse, il a laissé une partie des choses basses et terrestres aucunement imparfaicttes, comme pour servir à l'homme de matière et de subject à plusieurs beaux ouvrages.
» Il luy a donné les pierres, et ne luy a pas donné les bastiments, mais bien l'art de les faire; il luy a donné les mines, et ne lui a pas donné la monnoye, mais bien l'art de la faire », etc.
Nous venons de toucher au point culminant de l'œuvre. La cime se prolonge et se termine, au livre troisième, par l'entretien sur l'immortalité de l'âme, d'une si éloquente et lucide
sérénité, mis dans la bouche du Premier Président Christophe de Thou.
Il serait puéril de se demander si les paroles prêtées au grand Parlementaire sont bien tombées de ses lèvres, la veille de sa mort qui arriva le jour de la Toussaint de l'an 1582. Un mourant ne tient pas un discours qui déborde sur douze pages inquarto. Mais que Du Vair se soit fait l'éloquent interprète de la pensée suprême de Christophe de Thou, nous avons le droit de l'induire de circonstances nombreuses, et tout d'abord de l'assertion du chancelierHurault de Cheverny, que son beau -père avait fait avant de mourir « une fort belle remontrance et admonition à tous ses enfans ». Celte « remontrance », nul n'était mieux placé pour l'apprendre ou même l'entendre que Du Vair et ses amis, par suite du commerce de familiarité qu'ils entretenaient — Du Vair avec Jacques de Thou, le grand historien, Nicolas LeFèvre avec le Président lui-même — et dont témoigne l'émotion profonde avec laquelle nous est présenté « ce bon vieillard que nous avons tant aimé en sa vie et tant regretté à sa mort ».
Tel que Nicolas Le Fôvre rapporte son discours, il mériterait, à lui seul, toute une étude. C'est à l'àme elle-même « élevée par dessus le corps, retirée toute à soy, réfléchie en soymesme » que le Socrate chrétien demande le secret de son immortalité, laquelle « reluit en toutes ses actions ». Et cette doctrine est le couronnement logique du traité De la Constance et Consolation. Le récent et excellent biographe de Du Vair, M. Radouant, l'a, du point de vue de la consolation, très bien marqué : k Après que ses amis ont successivement cherché dans l'obéissance aux lois de la nature, dans le caractère du mal et dans son origine, des raisons de rester fermes dans la tourmente, il réserve à de Thou l'honneur de dire le mot décisif, de trouver, après les raisous qui encouragent, la parole qui console, de faire entre-
SON ESPRIT, SON CARACTÈRE, SON ŒUVRK. 3i
voir l'espérance souriante au delà de la constance qui se raidit ».
Mais la constance, elle aussi, la dernière parole du Président do Thou y exhorte avec une singulière puissance, pour l'amour de la patrie, par raison et par foi :
« Souvenez-vous que vous estes hommes et que vous estes François. Que votre courage nes'enfuye pas avec votre bonheur. Fichez-vous au droit et à la raison, et si la vague a à vous emporter, qu'elle vous accable le timon encore à la main. Voicy le temps qu'il faut présenter l'estomac à la fortune pour la défense de l'Eslat, et couvrir de son corps celuy de la patf'ie ».
J'ai dit que l'existence entière de Du Vair était l'illustration de ses œuvres, je pourrais ajouter que la dignité dont elle est empreinte en forme le meilleur commentaire, soit qu'il prononce au péril de sa vie le discours célèbre sur la loi Salique, qui rétablira l'unité de la France (1), soit qu'il poursuive cette
{{) Le discours sur la loi Salique, prononcé par Du Vair, et que l'arrêt du Parlement du 28 juin i593 a sanclionné, marque le point culminant de sa vie. Il vient de s'éclairer d'un jour nouveau par la mise en œuvre des nombreux documents d'archives que la cour d'Espagne avait accumulés en vue d'écarter l'application de la loi Salique (Voy. un récent mémoire de M. Albert Mousset : Les droits de l'infante à la couronne de France dans le Bulletin hisf unique, 1914). H. de Monanlheuil, dans le Panégyrique de Henri IV, n'a eu garde d'omellre cet acte si glorieux pour son ami : « Il estoit besoin d'avoir un jugement prononcé de ce Sénat qui estoit demeuré à Paris qui confirmast nostre Loy Salique. Il y en eut un qui fut faict et publié à la barbe des chefs adversaires, de Sega, evesque de Plaisance, des ambassadeurs du Roy Philippe, des garnisons espagnoles, et des seize tyrans de la ville ».
mêmeunité contre les velléités séparatistes du Midi, comme Président d'une Chambre de justice créée à Marseille (1595), puis comme Premier Président du Parlement de Provence (1599) (l), soit, enfin par son attitude, quand les sceaux lui sont successivementdonnés, retirés, restitués (1G16-1617) (2). Et n'est-ce pas une réalisation vivante du stoïcisme chrétien que de voir le magistrat intègre et stoïque se doubler en 1618 d'un évêque de Lisieux?
Tel fut l'homme. Nous le jugerons mieux encore si nous précisons la place qui revient à son œuvre maîtresse, le Traité de la Constance, dans l'ensemble de sa production littéraire et si nous la plaçons en regard de ses modèles proches ou lointains.
Les sources où Du Vair a puisé furent nombreuses, les unes directes, les autres de seconde main, et il s'est servi de source à lui-même en mêlant les deux courants jusque-là parallèles de sa pensée, le courant chrétien et le courant de philosophie païenne.
Dès 158:2, à l'occasion de la mort de son ami Odet Turnèbe, dans un Epicedium composé à sa mémoire (3), il fait entendre
(1) La conduite et raclivitclaiil politique que lilléraire do Du Vair en Provence, les grands services qu il y a rendus au p^ys, le mou.vemenl intellectuel qu'il y a éveillé par ses rapports avec Malherbe et Peiresc pourraient faire l'objet d'une étude pleine d'intérêt et de vie, pour laquelle les documents sont dispersés, mais nombreux.
(2) L'animosilé de Richelieu contre Du Vair, en qui il voyait, au début, un rival, a certainement fait tort à sa réputation comme garde des Sceaux. Tout cela appellerait une revision approfondie.
(3) Olhonis Turnebi in suprema curia Parisiensi adiocali Tumulus. Pans, 1582 (Voy. Radouanl, Revue d'Hist. Utiir. de la France^ 1899, p. 97 et suiv.).
des accents qui préludent à la Constance : « Heureux es-tu, car à l'heure où la sagesse des ancêtres chancelle et tombe à l'abîme avec la gloire, jadis si haute, du nom français, la Parque bienveillante t'a soustrait à la ruine de la patrie », — et dans une Épitaphe : « Sur le ciel, une seule porte s'ouvre : le tombeau... . Que cette image de la mort ne t'épouvante pas : la mort cause plus de crainte que de mal ».
Dans la Consolation qu'il s'adresse à lui-même pour la mort de sa sœur Philippe (1.j84) il), il invoque ou apostrophe tour à tour la nature et la Providence : « 0 nature ambitieuse en nos maux, ingénieuse à nous affliger, pourquoy donnezvous tant de force à ceux desquels l'heur soroit d'esli-e bientost surmontés? ^'ous repaissez-vous de nos maux vous qui faictes toutes choses pour bien? »
« Et vous, divinité, qui veillez sur les choses humaines, qui nous déparlez le bien et le mal à la balance, par ordonnance de vostre infaillible raison, la main vous a bien branlé à ce coup-là et avez lasché à Tadventure ce que vostre juste jugement avoit accoustumé de régler ».
En même temps, il montre à nu son effort littéraire : « Que si ma plume que^'ay taillée avec beaucoup de soing et de veilles acquiert jamais tant d'adresse... ».
Voici maintenant, tour à tour, dans la même année (1585), des œuvres de piété et des œuvres de philosophie stoïcienne, ses Méditations sur les psaumes et son Manuel d'Épictète, que va suivre la Philosophie morale des sloïques.Écouiczle dans les « Méditations sur les psaumes de la Consolation de David » : « N'ous m'avez dessillé les paupières... m'avez donné une consolation très certaine.... Remparé d'une constance ek grandeur de courage admirable, je me présente
(i) Sur la mort de Philippe D. V., sa saur {il ovile ici de -e servir du titre de Coiuolation).
Dl VAiii. 3
ôi GUILLAUME DU VAIR.
de moy mesme au combat cl cric h haute voix : Arrière qui pojurra, vienne qui pourra, je ne crains rien maintenant ». — « Comme mon cœur commence à se bouffer et se despiter en soy mesme, je sens (ce me semble) l'esprit de Dieu qui me vient toucher et me tirant l'oreille : « Toul doux, me dit-il, » tout doux, pauvi^et, tu te perds en ce trop profond et dan- » gereux discours ».
Dans la préface originale « au lecteur français » (non reproduite par les éditions courantes) de la Philosophie morale des stoïques, apparaissent les étroits rapports du patriotisme et de la philosophie de Du Vair. « J'auray acquis, dit-il, le plus précieux honneur oi^i mon ambition aspire, qui est d'estre cogneu fort aymer mon pays et désirer son bien. Ne luy pouvant, à mon grand regret, autrement tesmoigner mon amour, je le console comme je puis en sa calamité, et fais des vœux pour son salut ». Au texte, il dira : « Le mespris de la mort est la vraye et vive source de toutes les belles et généreuses actions des hommes ».
Au moment même où Du \'air mettait ces traités au jour, de nouveaux modèles s'offraient à lui. Le principal d'entre eux, celui qu'il a suivi certainement de plus près, mais jamais au point de sacrifier sa propre originalité, c'est le Traité de la constance de Juste Lipse (1). Mais peut-être faut-il y joindre un Traité de la consolation dont je parlerai tout à l'heure.
Juste Lipse a conçu et écrit son œuvre au milieu des guerres civiles des Pays-Bas, au sein des luttes entre Français, Flamands et Espagnols. Du Vair, qui a accompagné le duc d'Alençon dans son expédition des Flandres, a pu entrer en relation pcrsornclles avec Juste Lipse, lequel professait
(I) « De conslanlia libri duo. Qui ullof|uium {tracipue conliiu-iil in '«i.bl.cis raalis «. I11-8'' et iii-i", Anvers, Io8i.
alors à Leyde (d'où il passa à Louvain, en 1592). Il a connu en tout cas, dès son origine, une œuvre née dans des conditions analogues à celles où se trouvait la France, et qui fut si répandue qu'il en a paru dix-huit éditions en dix ans (on en compte plus de quatre-vingts jusqu'aujourd'hui) et que dès 4594 au moins elle fut traduite en français.
L'œuvre elle-même est un dialogue, mais à deux personnages seulement, l'auteur et son ami Charles Lange, chanoine à Saint-Lambert de Liège, « passionné pour les fleurs et la philosophie ». La constance s'y présente sous la forme de la soumission aux lois de la Providence, dont la philosophie rend raison (livre I) et dont elle s'efforce de sonder le mystère (livre II), tout en reconnaissant, selon le mot de saint Augustin, que « beaucoup de jugements sont cachés », « bien que tous soient justes ». Le traité se termine par un parallèle historique entre les maux qui accablent les Pays-Bas et ceux que l'antiquité a soufferts par les guerres, et le Nouveau Monde par la conquête des Espagnols.
Il serait curieux d'afl'ronter les deux hommes, Juste Lipse et Du Vair, et leurs deux Constance. Du Vair et son œuvre en sortiraient à leur avantage. On peut dire d'une façon générale que Juste Lipse procède comme fond (en quoi il se rapproche de Montaigne), et s'efforce de procéder comme forme, de Sénèque, tandis que Du Vair s'attache de préférence à Cicéron dont il a porté l'éloquence au pinacle, et dont il goûte le stoïcisme éclectique.
Juste Lipse fait œuvre de rhéteur et d'érudit; la conviction lui manque. Il écrit sur la Constance, lui dont l'inconstance religieuse a été le pire défaut. Sa versatilité politique n'a pas été moindre; le patriotisme n'est à ses yeux qu'une forme de l'égoïsme, et- sa résignation confine à l'absence de virilité civique et à l'abdication de la liberté et de la conscience elle-même devant l'autorité armée de pied en cap.
Combien, au contraire, chez Du Vair, les actes s'accordent avec les préceptes; de quelle sincérité religieuse, de quel courage civique, de quelle activité faite d'énergie et de doctrine il n'a cessé de donner des preuves en servant sa patrie et en s'efforçant de réaliser son idéal de justice!
Comme collecteur de matériaux antiques, comme truchement surtout du de Providentia de Sénèque, Juste Lipse a beaucoup servi à Du Vair. Mais, dans les emprunts mi^mcs qu'il lui fait, Du Vair le dépasse. L'idée et l'image ne sont pour lui qu'un germe qu'il fait épanouir. Et nous avons là (sans compter son humour) un de ses traits saillants comme écrivain. Plus encore que Montaigne, Du Vair a i^efonda les anciens, les a assimilés, adaptés, au lieu d'alourdir ses écrits du fardeau encombrant de pesantes citations. Il s'est efforcé de « parler de son chef, comme les anciens ont parlé du leur ». Son intimité avec eux est si grande que les latinismes s'échappent naturellement de sa plume.
11 semble pourtant que là encore une œuvre moderne se soit interposée. En 1583 avait paru à Venise, comme venant v^être découvert, le traité perdu de Cicéron sur la Consolation {^). Juste Lipse, il est vrai, en contesta l'authenticilé, mais Sigonius (qui en était probablement l'auteur) la soutint, et l'on y avait adroitement enchâssé les huit fragments authentiques connus. Du Vair a certainement lu et utilisé ce traité, témoins ces formules : « Se homineni esse metninerit », « assidue niorimur », et d'auti'es analogues. Mais il n'y a nulle raison de douter qu'il ne soit remonté aux sources que le contrefacteur a utilisées : la Consolation de Plutarque
Apollonius, les trois Consolations de Sénèque, le livre célèbre de Boèce De consolationc philosophie. N'oublions
(1)M. T. Ciceronis Cotisolatio liber... nuiic priminn reperlus el in luceni edilus. In-18 (Venise, lîJ83).
pas du reste que la traduction de Plutarque par Amyot parut de 1567 à 1574 et qu'en 1587 l'ami de Du Vair, Nicolas Lefèvre, donnait sa grande édition de Sénèque.
Par contre Du Vair ne doit certainement rien à des opuscules tels que le traité anonyme De la constance requise aux afflictions des misères de ce temps (Paris, 1589) ou d'autres semblables inspirés des calamités publiques.
Mais lui-même a préludé à l'œuvre imprimée ou en a détaché par avance certaines pensées dans des écrits qui peuvent se placer entre 1589 et 1594. — C'est d'une part son Exhortation à la vie civile (i), qui a quelques rapports avec le traité de Sénèque De tranquillitate animi, et c'est, d'autre part, sa Consolation à D. M. C. (Damoiselle Magdeleiue Canaye).s?^r la mort de son père (.Jacques Canaye, célèbre avocat parisien mort le 2 février 1593). Du Vair avait recherché M"'= Canaye en mariage et c'est au sortir de sa maison qu'il faillit être assassiné par des sbires, le 13 juillet 1593 (2).
Il reste à se demander, au sujet du Traité de la Constance, comment il a pu se faire qu'une œuvre d'un tel prix et d'un tel écrivain soit tombée dans l'oubli? Si, en efïet, les écrits de Du Vair ont été parmi les livres le plus souvent édités dans la première moitié du xvn' siècle, si plus de quinze éditions compactes en ont paru alors (trop compactes, hélas f), la dernière remonte à 1041, et ce n'est que très récemment que quelques-unes de ses œuvres, autres que le Traité de la Constance, ont été réimprini(''es. Pourtant, nos grands
(1) Nous la réimprimons à la fin du volume.
(2) Voy. les Anecdotes de l'histoire de France, publiées par L. Lalanne à la suite des Mémoires de Marguerite de Valois, p. 247-248.
classiques avaient lu et pratiqué Du Vair. Chez Corneille et Bossuet, Racine et La Fontaine, Pascal et Descartes, on trouve des réminiscences, et Rouen, la patrie de Corneille, fut la grande officine d'où les éditions de Du Vair sortirent(l). Alors pourquoi, depuis lors, le silence et l'oubli? Sans doute en faudrait-il chercher les causes dans les controverses religieuses du xvu" siècle, le scepticisme du xviii* et l'abaissement d'idéal dont, par l'extension du bien-être matériel, le siècle dernier a souffert. Mais il faut tenir grand compte aussi d'un fait presque paradoxal. L'éclat des fonctions pul)liques que Du Vair a exercées éclipsa son mérite littéraire, et quand cet éclat s'effaça devant les succès glorieux de Richelieu et'de Louis XIV l'effet survécut à la cause. L'écrivain resta dans l'ombre oii l'homme politique était rentré.
- D3 cette ombre le Traité de la Constance méritait par dessus tout d'être tiré. Ce n'est pas là, on l'a vu déjà, une œuvre de circonstance, mais une de ces œuvres, profondément humaines, vers lesquelles la main se tend d'instinct dans les graves épreuves de la vie, dans les calamités publiques et les afflictions privées. Il n'est pas téméraire de la placer,
{{) On rencontre dans le Traité de la Constance des vers cornéliens presque tout faits :
S'il nous mène aux coups, il nous mène à la gloire. Invités aux combiils nous sommes à la gloire.
Cr. Rodogunc :
Le ciel, par les combats, veut qu'on monte à la gloire.
Il faut se souvenir aussi de ces autres vers de Corneille :
l.e sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière Offre à notre constance une illustre matière. 11 épuise sa force à former un malheur Pour mieux se mesurer avec noire valeur.
pour l'énergie d'âme qu'elle recèle, entre les pensées de Pascal et les tragédies de Corneille.
Sa valeur littéraire aussi peut affronter ce voisinage redoutable. Du Vair a travaillé, plus que nul autre de sou temps, à la défense et à Tillustration de la prose française, et contribué à son excellence. Et ne fût-ce qu'à ce titre, il a droit, nous semble-t-il, à prendre rang parmi nos auteurs classiques.
Quoi qu'il en doive être, si le nom de Du Vair demeure déjà glorieusement uni au siège de Paris de 1590 et à l'avènement de Henri IV, par son chef-d'œuvre, que nous publions à nouveau, il restera un des plus nobles inspirateurs de l'âme française.