‹ Traité de la constance et consolation ès calamitez publiques, écrit pendant le siège de Paris de 1590, éditedChapitre 7 sur 12 · YloioLiio; 7.0.'. ^ao; i'UujJiA'to Ilitau.O'.o · texte numérisé non relu

YloioLiio; 7.0.'. ^ao; i'UujJiA'to Ilitau.O'.o

Iliade, cli. VJ, vers 448-49.

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mune dous apprend qu'il faut qu'elle passe encore connme les autres, et quand elle échapperoit quelques siècles, elle n'échappera pas au moins la fin des siècles et l'embrasement de l'univers.

Platon s'esloit bien alambiqué le cerveau pour trouver des moyens de fonder tellement sa république, qu'elle fust permanente et perdurable. Et néantmoins, après que l'on lui a passé pour vérité tous ses songes, et que l'on l'a interrop^é si, au bout de là, cette belle république pourroit eslre rendue immortelle, — il a inp^enùment confessé que non : lui, dis-je, qui affirmoit le monde eslre immortel. Mais, désirant gratifier son ouvrage et flatter ses pensées, il introduit les Muses, qui viennent discourir de la durée des Estais et proposent certaines proportions de nombres, gardant lesquelles ils se pourroient conserver longuement florissans; et confessent toutefois rondement que^ comme tous Estais ont leur naissance et commencement, aussi faut-il qu'ils ayent leur fin. C'est la loi commune de la nature, sous laquelbî il faut fléchir et suivre volontairement, de peur qu'elle ne nous entraîne violemment : l'obéissance en est douce, la violence pleine de peine et de honte.

Cependant j'entends bien ce que vous me voulez dire, c'est qu'il vous semble que nous basions nous mesmes nostre ruine (i) et que nous avançons de nos mains la

(1) L'édition de IGil ajoute ici : et nos destinées.

fin de ce pauvre royaume, sans alleodre que la vieillesse l'emporte et que, doucement et sans se débattre, il passe comme de la vie à la mort. Vous vous trompez : ces animaux-là (i) ne meurent point autrement, ils n'ont jamais la fin douce.

Car comme ceux qui meurent de maladies, dont le siège est es nerfs ou au cerveau, ont de grandes convulsions avant que d'expirer : aussi ont les républiques qui périssent ordinairement de ce que leurs loix^ qui sont comme leurs nerfs, sont offensées et violées. Or s'il est ainsi, comme l'on dit ordinairement, que les coups préveus n'apportent pas tant d'eslonnement,nous avons, ce me semble, grande occasion de porter plus patiemment et avec plus de résolution la cbeute de nostre Estât, veu le long tetnps qu'il y a qu'il bransle et les grans indices et marques apparentes que nous avons eu pieça de sa ruine.

Premièrement, il est fort vieil et si vieil que jamais il ne s'en est veu qui ait duré si grand âge. Vieillir c'est s'accoustumer à mourir. On demande ordinairement de ceux (|ui sont extrêmement vieux, s'ils vivoiil encore : il y a |)liis à s'estonner de leur vie (jne de leur mort. Ouand ils sont morls, on dit :

« A la fin, il s'en est allé! »

Comme si on vouloit dire : il a plus duré qu'on n'eusl pensé.

(1) L'édition de IGil remplace « ces aiii;iiaux-!à » par « les Estais >'.

Oulre son âge, il a eu depuis deux cea-- ans de grandes et fascheuses maladies. Les querelles d'Orléans et de Bourgogne l'ont mené jusques sur le bord de la fosse. Estant revenu de celle grande cheute, et ayant repris son en-bon-point, il a vescu fort dissolument sous François et Henry second : eu celle vie desbordée et dissolue a amassé beaucoup de mauvaises bumeurs et encore plus de mauvaises mœurs. Sous la jeunesse de nos derniers rois, il est vrayment revenu en enfance et a entièrement cbangé de complexion. Car depuis que les mœurs des étrangers ont commencé à nous plaire, les noslres se sont tellement perverties et corrompues, que nous pouvons dire, long temps y a, que nous ne sommes plus François.

Il n'y a i)arlie en cet Estât, que l'on n'ait, non seulement gastée, mais mesme diffamée d'excez.

Car, pour le regard de noslre noblesse, qui est la principale colomne de ce royaume, celle qui l'a élevé en la grandeur oii nous l'avons veu et toujours soustenu, et à laquelle est vrayment deue la gloire que le nom François a parmi les nations loir/laines, l'on n'a obmis aucun artifice pour la dénaturer et décourager; noyer dans 1(3 luxe, la volupté et l'avarice, celte ancienne générosilé qu'elle avoit béréditaire de ses pères et lui faire perdre l'amour et cnarité qu'elle devoit avoir à la grandeur et conservation de l'Eslat.

Quant à l'Eglise, qui devoit eslre la mère de la piélé, l'exemplaire des bonnes mœurs, le lien de tous les autres

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ordi'fis, Ton Ta déshonorée el ditTarnée tant qu'on a pou, rendant les plus grandes charges et prclalures la récompense des plus YÎies, voire des plus sales ministères de la Cour. Tellement que l'impiété et l'ignorance se sont en beaucoup d'endroits assises au Ihrône de la sainteté et vérité, cl rendu l'ordre odieux par le vice de ceux qui y esloient préposez.

La justice, — qui csloit celle seule qui pou voit encore aucunement retenir les autres parties en office, si elle eust esté saine et entière comme elle devoit — a eu toute la face changée. Sa principale aulhorilé a esté retirée par devers le souverain pour estre, non pas administrée, mais pervertie par courtisans au gré de ceux qui avoient la faveur (i).

Et, pour couronner tant de désordres et combler tout à fait noslre malheur, sont survenues les querelles de la Religion sur le sujet desquelles se sont dressez partis et factions par quiconque a voulu, qui on testé aisément entretenus par la facilité et légèreté de noslre peuple et

[i] Du Vair fait ici allusion à la ri^organisalion du Conseil du roi sous les derniers Valois. Il avait été ouvert aux prélats, aux grands seigneurs, aux iavoris. Le Conseil des Affaires avait été séparé du Conseil privi^ et du grand Conseil. Le nombre des évocations, enlevant des sentences à la justice réglée, s'était quand et quand accru à l'excès. Le Parlement de Toulouse se pla'nl de ce que, en quelques années (lDi9-l^;j4), seize cas nouveaux d'évocation étaient venus augmenter le nombre de cas, déjà, si nombreux, qui dépouillaient les tribunaux des l^arlcraents au profit de la Cour du roi. Voy. Noël Valois, Le Consril du roi (!S8H, in-4"), inlroduclioo.

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par les artifices de nos voisins qui cherchoient à se mellre à couvert dessous nos ruines. De ces estincelles s'est allumé ce feu qui nous a quasi dévorez, auquel chacun est accouru, non pas pour l'esleindre, mais pour en emporter sa pièce, comme d'un commun embrasement.

Se faudra-il estonner si un vieil Estât meurt de telles maladies? Bien pluslost se faudroil-il esbahir s'il en pouvoit relever.

Adjouslez à cela les anciennes prédictions, qui avoient esté faites longtemps y a, de sa désolation : qui se sont trouvées si véritables, à nostre grand malheur, qu'elles en ont acquis gloire à l'art et foy <à gens que l'on avoit toujours tenus pour pipeurs. Ce qui nous monstre bien que les révolutions des grans Estais sont ordonnées d'en haut et signifiées mesme auparavant qu'elles adviennent.

Je dis donc que quand ce que vous craignez arriveroit, ce seroit chose ordinaire, naturelle et préveue, et que, parlant, il la faudroit supporter patiemment, comme nous faisons les vicissitudes des saisons, altérations des élémens et autres changemens que nous voyons tous les jours en toutes les parties du monde. Et ne dis pas pourtant que ce soit chose qui doive asseurément arriver et ne désespère point encore du salut de ma pauvre France, ni de mon pauvre Paris : ains mo promets que si la fin et la ruine en est inévitable^ Dieu différera quelque autre saison l'exécution de ce qui en

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peut eslre ordonné. Car, encore que les signes de celte maladie, non seulement contagieuse mais aussi pestileote, quia saisi cet Eslat, soient pour la plupart mortels : si semble-il maintenant que la nature commence à s'aider et que les parties nobles monstrent encore de la force et vigueur pour sup|)orter les remèdes.

Les peuples, qui se sont laissez esbrauler à ce ruineux mouvement par les yents de la craiute et de l'espérance, crainte de perdre leur religion et espérance de quelque soulagement, voyent clairement que, par leurs forcenez conseils, ils ont alliré le mal qu'ils fuyoient et csloigné.le bien qu'ils espéroient. Laissons mourir l'humeur el vous verrez que la nature opérera de soy-mesme et produira de salutaires effets.

Puis après les chefs des peuples commencent à perdre l'espérance qui les animoit à ce dessein. Ce rayon de faveur populaire, qui les a esveillez, est passé comme un esclair; et la fortune leur a monstre qu'elle ne les favorisoit point tant {;our leur bien que pour noslre peine. Ils voyent davantage, et le voyent évidemment, que les étrangers, desquels ils ont pensé estaycr leur grandeur, ne désirent rien tant que leur ruine cl n'empruntent leurs bras que pour les user à faire leur besongne : n'ayans délibéré de leur faire autre grâce, que celle que le Cyclope d'Homère promelloit à Ulysse, qui est de le manger le dernier. Estimons-nous qu'ils soient inconsidei'ez à leur propre bien, si dénaturez à leur propre pays, si ingrats aux peuples qui les ont lacf

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aimez que, voyans les choses en cet eslat, ils ne choisissent pluslost d'obliger la France en lui rendant la paix et le repos, et retenans les grades d'honneur, grans et signalez, comme ils les peuvent avoir, que rendre leur nom et leur mémoire odieuse à jamais en se précipitant en l'honteuse servitude d'un ambitieux Es[tagnol (M, pour y faire trébucher avec soy ceux qui ont dé[)osé en leur foy leur salut et leur vie? Non, je ne croiray jamais qu'ils vueillent flcstrir leur renommée d'un acte si indigne, et pour ce veux-je espérer qu'ils s'accommoderont aux vœux des peuples, qui les invileot au repos.

Que s'ils le font, que ne devons-nous espérer? Et quand ils ne le feront, de quoy devons-nous désespérer? puisque Dieu a fait naistre en nos jours, et sur le temps de ce fatal mouvement, un prince pour succéder à cette couronne, seul capable au monde pour relever, ou par la paix, ou par la guerre, le faix de cet Estât penchant. Pour la paix, il a le nom de cette grande et royale famille de saint Louys, qui rappelle à son obéissance tous les sujets de ce royaume, qui ne peuvent espérer d'eslre gouvernez par plus heureux ausfiices que de la race de ce grand roi qui a élevé jusques au ciel nostre sceptre François, et s'est élevé soy-mesme là haut

(1) Le roi d'Espagne Philippe II, représenté en France par son ambassadeur, le duc de Ferla, voulait faire abroger par les États généraux la loi Salique et proclamer les droits au trône de France de sa fille, l'infante Isabelle, qu'il destinait en mariage à l'archiduc Ernest d'Autriche, frère de l'empereur Rodolphe II,

par sa piélé, pour estre comme le garde et saint lutélaire do cet Estât. Il a une bonté et clémence naturelle si grande, qu'elle passe jusques à l'excez : et le feroit soupçonner de nonchalance, si sa vaillance et générosité, qui reluisent en toules les parties de sa vie, n'effaçoient ce soupçon. Car bien que sa fortune, plus traversée que de prince de son temps, l'ait fait naistre entre les armes civiles et parmi les injures, on ne sçauroit remarquer un seul exemple de vengeance, non pas qu'il ait faite, mais seulement recherchée : estimant se venger assez de ses ennemis en les méprisant et leur oslant le moyen de mal faire : de sorte qu'il a rendu douteux si c'est plus d'heur à lui de vaincre ses ennemis qu'cà eux d'estre vaincus par lui. Que si avec cela Dieu, qui tient les cœurs des rois en sa main, dispose le sien à ce qui est encore nécessaire à la parfaite union de ses sujets et, pour ce faire, le réduise à la créance de l'Eglise calholi(jue et religion des rois ses prédécesseurs 0), qui est-ce qui pourra empescher nostre heur et nostre repos?

Or avons-nous toute occasion d'espérer ce bien-là, à ce que l'on rapporte du naturel de ce prince, qui est fort capable de raison et persuasible à ce qu'on lui fait connoistre se devoir faire. Nous sçavons ce qu'il en a promis à toute sa noblesse : il a toujours esté recommandé pour eslre prince de foy et qui ne manque jamais

(1) Passage manii\'stemeiil antérieur au 25 juillet 1593, date de l'abjuration de Henri 1\'.

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à sa parole. Je m'asseure que nous aurons en fin de lui^ pour ce regard, ce que nous en devons désirer et qu'il fera par ce moyen tomber les armes des mains de ceux qui disent ne les avoir prises que pour ce sujet. Si toutefois l'obstination de ceux qui cherchent leur grandeur dans les ruines publiques le contraint d^essayer, par le tranchant de l'espée, ce que le tranchant de la raison devroit faire : quel autre pouvoit succéder à cet Estât plus capable de restablir le royaume et couvrir de l'ombre de son pavois cette pauvre couronne assaillie de tous costez?

Dieu lui a donné un cœur plein de vaillance, un courage invincible aux adversitez : et, de peur que ce courage se relaschast par le repos, il l'a exercé dès son enfance jusques à présent par des labeurs et dangers continuels, avec tel heur neanlmoins, que tant de hasardeuses secousses ne lui ont esté qu'une escole de vertu et une moisson de gloire. Et semble certainement, à voir le progrez de sa fortune, qu'elle lui ait excité exprez cette guerre : et y ait a[)pelé tant de sortes de nations, pour y voir le spectacle d'une extrême valeur et d'un extrême bonheur.

Non, non; croyez que vous n'avez onques remarqué en la suite des temps et cours des siècles, que les Estais soient renversez lorsque Dieu a envoyé de tels princes pour les commander : bien ont-ils esté rudement secouez et esbranlez, mais puis après raffermis par la vigueur de tels chefs. De sorte que je présume que l'altération et le

mouvement que nous sentons, n'est point de l'extiritalion de l'Estat, mais seulement une incision qui se ("ait avec un douloureux et rude ferrement, pour, au lieu d'une branche que Dieu a retranchée, anter la plus prochaine sur la tige royale. Et pour ce, esperé-je que Dieu trouvera, lorsque nous l'attendrons le moins, quelque moyen propre de nous sauver tous : et principalement cette tant belle et auguste ville, en laquelle il y a encore bon nombre d'hommes qui l'invoquent en pureté de cœur.

Si toutefois, il adveuoil autrement, si faudroit-il prendre patience; car ces grans accidens-là, arrivans par la providence éternelle, il n'est non plus loisible que possible de s'y opposer : et dis bien davantage qu'il n'est ni juste, ni utile de s'en fascher, estant très certain que tout ce qui est ordonné de cette main souveraine, tend à noslre bien cl à sa gloire.

Mais pour ce que l'heure de souper est sonnée (i) et que ce discours peut cstre mieux poursuivy par ceux qui m'escoulent que par moi, je le leur laisseray sans l'entamer, estant raisonnable que, puisque nostre misère est commune, ils contribuent quelque chose à nostre commune consolation ».

Là finit IMusée [iMonantheuil] et nous nous levasmes avec l'esprit plus tranquille q(je nous ne nous estions assis.

(1) Éd. do 1641 ; venue,

« Ce n'est pas tout, dis-je lors, ô Musée, puisque vous vous deschargez de continuer le discours que vous avez comnnencé, il faut que vous choisissiez quelqu^'un qui le face ».

Lui, baisant un bouquet fané qu'il tenoit en sa main, le présenta à Orphée [Houllier] :

« Je vous le baille, lui dit-il, pour demain.

— J'accepte, respondit Orphée [Houllier] le bouquet, mais non pas la charge de me présenter, comme dit le proverbe Romain, au théâtre après Roscius ».

Et là-dessus nous nous séparasmes, apns promis de nous retrouver là, à la mesme heure, le lendemain.

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