‹ Traité de la constance et consolation ès calamitez publiques, écrit pendant le siège de Paris de 1590, éditedChapitre 6 sur 12 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Un jour, pendant ce siège (i) que Paris a enduré avec tant de misères, je me promenois tout seul en mon jardin, pleurant du cœur et des yeux la fortune de mon pays. Et comme la passion croist démesurément quand elle est trop flattée, je commençois à accuser le ciel d'avoir respandu sur nous de si cruelles influences, et eusse volontiers disputé contre Dieu mesme, si une crainte secrète n'eust refréné ma douleur. Comme mon esprit floUoit parmi telles pensées, arriva un de mes meilleurs amis, personnage fort consommé es belleslettres, mesme es sciences mathématiques; mais plus

(1) Siège de Paris, par Henri IV (6 mai-30 août 159()).

recommandable beaucoup pour sa singulière probité el fidélité, rares vertus en ce siècle. Son nom pour cette heure sera Musée (i) [Henri de Monantheuil], puisque sa modestie ne me permet pas d'autrement le vous nommer. Nous estans entresaluez et recueillis de quelques propos communs, etlui,m'ayantenvisagéplusieurs fois el veusur mes joues les traces de mes larmes encore toutesfraisches: « Je ne vous demande point, dit-il, de quels discours vous vous entretenez ici, je le recounois assez à voslre visage : les gens de bien n'en ont maintenant guères d'autre que l'appréhension de la calamité publique. Cette playe nous cuit si fort que nous ne pouvons que nous n'y portions souvent la main. Mais quoy? hier, quand je vous vins voir, je vous trouvay en mesme estât : pour le premier coup je ne fey semblant de rien; voyant aujourd'hui que vous continuez et que la tristesse vous maistrise de cette façon,4je ne puis tenir que je ne vous demande ce que vous avez fait de la philosophie. Je vous cherche en vous-mesme, et ne puis croire que celui duquel j'ay receu tant de consolation, en manque tant à soy-mesme. 11 n'y a rien si équitable que de souffrir pour soy ce que l'on a ordonné pour autrui; ou restituez-moi à la liberté de pleurer, que vos discours mont ostée, ou obéissez vous-mesme à la loi que vous avez autrefois prescrite à ma douleur.

(1) Cf. inlroduclion, p. 18. Nicoron, .Vem. /). riiist. dcx hommes illustres, XtJII, 157, croit à torl y reconnaître Peiresc.

— 0 mon cher Musée [Monanllieuil], dis-je lors, j'apprens maintenant, par expéiience, combien il est plus àhé de parler que de faire, et combien sont faibles les i argumens de la philosophie h. l'escole de la Fortune, i Voulez-vous que je vous dise tout franchement ce que J j'en pense?

Noslre philosophie est une bravache et une van- J tarde; elle triomphe à l'ombre d'une salle (i), les breltes (2) à la main : c'est un plaisir de la voir mettre en garde, faire ses démarches, parer des armes ou du corps; vous diriez qu'il n'y a rien au monde qui lui peust donner atteinte; mais quand il faut sortir dehors, qu'il faut combattre à l'espée blanche et que la Fortune lui lire un revers de toute sa force, — elle est bien lost enfoncée et les armes lui tombent incontinent des poings. La douleur, que nous combattons de paroles, est une feinte : semblable aux hommes de bois contre lesquels on tire à la quinlaine i^), qui se laissent viser à l'aise et reçoivent le cotip sans se défendre. La vraie douleur est bien autre : elle est vive, elle est remuante, elle nous assaut la première, elle nous surprend, elle

(1) Salle d'armes.

(2) Ce mot, brettc, qui désignait proprement une épée très longue, appelée ainsi de son lieu de l'abrication originaire, la Bretagne, semble désigner ici un fleuret par opposition à l'épée blanche, citée quelques lignes plus bas, c'esl-à-dire l'épée non mouchetée, l'épée de combat. Epée blanche : épée tirée du fourreau.

(3) Jeu d'armes remontant à la cheval(Tie : le cheval au galop, la lance en arrêt, il s'agissait de renverser un mannequin armé.

nous saisit et serre de si près, que nous ne nous pouvons aider. Nous a-elle touchez? — Plaisons si bonne mine que nous voudrons, si nous cuit-il. Et bien que, pour un temps, nous grincions les dénis, endurant opiniastrement le mal, de [)eurde le confesser, si est-ce qu'à la fin il se fera recounoistre pour ce qu'il est et arrachera violemment de nostre estomac les plaintes et les souspirs que nous ne lui aurons pas volontaircmciit accordez. Non, croyez qu'en tels accès que ceuxcy, la nature et nostre philosophie ne peuvent compatir ensemble :il faut choisir laquelle des deux vous voulez retenir. Youdriez-vous, ou pourriez-vous chasser la nature qui est légitime maislresse de nos passions, et laquelle, se doutant bien (jue nous nous pourrions laisser suborner à des paroles emmiellées et discours alTélez, pour nous soustraire de son obéissance, tient ses airections en garnison chez nous, qui nous espient et nous veillent; et, à toutes les occasions qui se présentent, exigent de nous l'hommage et le tribut que nous lui devons? Ou les larmes ne sont pas choses naturelles el marques d'une juste douleur, ou nous les devons rendre au mal auquel la nature est plus ofTensée, (jui est eu la ruine et subversion de nostre pays. Car pour ce coup sont blessez tous ceux que la nature nous a conjoints de sang-, d'amitié, de bienveillance, de communauté. Que si nous n'avons ressentiment de leur mil et compassion de leur misi-re, je dis que nous violons et les loi\ civiles et la piété naturelle, et la

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. ST

majesté mesme de ce grand Dieu, l'esprit duquel converse parmi nous, comme garde et patron des droits de la société humaine. J'estois desjà oEFensé de vostre importune et auslère philosophie, qui nous défend les larmes; mais, lisant aujourd'hui dans un ancien, il m'est venu envie de la chasser avec injures, tant m'a pieu un passage sur lequel je suis tomhé, où il est escrit :

« Qu'il y avoit à Cumes une image d'Apollon qui avoit esté apportée de Grèce, laquelle pleura visiblement, voire avec grande abondance de larmes, lorsque les Romains destruisoient la ville dont elle avoit esté tirée, comme regrettant que son pays se ruinas! sans qu'elle Je peust secourir : pour ce que la ruine en estoit fatale et Apollon mesme l'avoit prédite auparavant ».

Hé quoy? une statue de marbre aura trouvé des larmes pour pleurer son pays, et je n'en trouveray point pour déplorer le mien? Esloignée de tant de lieues, elle aura compati au mal de ses concitoyens, et moi, à la veue des miens et au milieu de leurs misères, je ne souspireray point? Non, non ! je suis*-^ François, je suis nalif de la ville que je voy périr. Croyez que, pour avoir à celle heure les yeux, secs, il faudroit avoir le cœur de pierre : encore eslimé-je que si la piété n'est du tout esteinte au monde, nous pleurerions aussi bien que l'Apollon de Cumes, car nous avons bien plus de sujet qu'il n'avoit. Celle belle ville, capitale du plus beau royaume de la terre, le domicile

de nos rois, le thrùne de la justice de cet Estât, et comme le temple commun de toute la France, périt à nostre veue, et quasi par nos mains : les richesses de ses citoyens, la magnilicence de ses bastimens, Térudition de tant de célèbres et sçavans personnages qu'elle a élevez, ne l'ont peu garantir ni aiderNlO que cet ancien parloit bien de la puissance (') de Dieu sous le nom de la Fortune, quand il disoil : « Que lorsqu'elle a résolu quelque chose, elle aveugle les esprits des hommes, de peur qu'ils ne lui rompent son coup »!

Voyez un peu comme, sans y penser, nous avons tous quasi aidé à nostre ruine, et preste nos mains pour renverser nos maisons dessur nous! Car, mon Musée [Monantheuil], vous sçavez quel grand nombre d'hommes, voire de ceux (ju'on estimoit des plus sages, se sont associez à dresser cet équipage et nous jeter en cette tempestueuse mer de guerres plus que civiles. Nous y voicy, puisqu'il a pieu à Dieu, à la veille d'un grand naufrage, où nous avons également à craindre la rage de nos zélez de dedans, altérez du sang de ceux qui désirent le bien public, et la violence qui peut arriver de dehors, qui séviroit confusément contre les bons et les mauvais : et vous voulez, en ce triste et lui^ubre office, me défendre les larmes?

— A ce que je voy, me respondit-il, le temps porte que chacun change de parti, c'est peut-estre le vice

(1) Éd. de 1625 et de 1641 : providence.

du siècle. J'ay tenu tonte ma vie pour Ja nature contre vostre philosophie : pour ce qu'il me sembloit que vous la faisiez trop puissante et lui vouliez attribuer un commandement trop violent et tyrannique. Mais il advient ordinairement que l'injure, qui est faite à une personne à qui nous ne voulons pas beaucoup de bien, nous réconcilie avec elle et nous fait par pitié entreprendre sa défense. Je voy aujourd'hui que vous déshonorez et diffamez la philosophie, laquelle vous a si tendrement et chèrement élevé, et que vous permettez que les passions lui mettent le pied sur la gorge, sans qu'elle s'ose défendre. Vous la surnommiez auparavant roine de la vie, maistresse de nos affections, tutrice de nostre félicité; maintenant vous la "voulez tenir comme une petite plaisante, qui ne serve qu'à vous faire passer le temps et vous entretenir pendant que vous serez à vostre aise. Traitez-la au moins en fille de bonne maison; vous n'avez point de sujet de la répudier. Si vous voulez faire divorce avec elle, rendez-lui la liberté qu'elle a apportée chez vous : qu'elle se retire, son honneur sauve et avec ses droits. Quant à moi, je la maintiens franche, et me rens asserteur de sa liberté : je ne lui veux pas attribuer cette puissance d'osier au corps, ni à l'esprit, le sentiment du mal. Car je croy qu'elle doil passage aux affections naturelles : mais je maintiens qu'elle peut contenir et resserrer la douleur et la passion dans leurs bornes, empescher qu'elles n'occupent plus de lieu et

d'authorilé en noslre âme qu'elles ne doivent, et les amollir et adoucir, voire mcsme, avec le temps, du tout eslouffer et amortir, 'Je voy bien à vostre visage que vous estes trop aigry et que vous ne m'accorderez rien de vous-mesme ; voicy tout à propos deux de nos meilleurs amis, que vous n'oseriez refuser pour arbitres et, pour moi, j'offre de les en croire ».

Or c'estoient deux personnages signalez, deux perles de noslre siècle : desquels le premier, que nous nommerons pour cette heure Orphée [Jacques Houllier] (*), outre la connoissance qu'il a des lettres et sciences, s'est acquis une prande expérience et admirable prudence par ses longs et périlleux voyages; l'autre, qui aura nom Linus [Nicolas Le Fèvre] (2), est reconnu pour un des plus sçavans hommes de l'Europe, et qui a le plus de jugement et de preud'hommie au maniement des bons livres, et de piété en toutes ses actions.

« Vous avez, dis-je, Musée [Monanlheuilj, choisi des juges ({ue je n'ay garde de récuser : non pas choisis, mais plustost, croy-je, nous ont-ils esté envoyez miraculeusement, comme les dieux qu'on faisoit ilescendre par engins aux tragédies, pour venir faire quelque grand exploict surpassant la puissance des hommes. Car, pour vous dire, j'estime mon opinion vérilable : que si elle ne Test, au moins est-elle si avant enracinée avec mon

[i) Introduclioii, p. 26.

(2) Introduction, p. 26.

ennui, en mon cœur, qu'autres mains que celles de si saints personnages ne l'en sçauroient arracher ». Sur ce propos, nous les joignismes et saluasmes : '< Nous rompons, nous dirent-ils, voslre discours, auquel il nous semhloit bien, en venant, que \ous estiez fort avant, et, à voir vos contenances, que vous n'estiez pas bien d'accord.

— Vous avez, dit Musée [Monantheuil], bien deviné et estes venus fort à propos pour nous y mettre, car nous vous avons nommez pour juges de nostre différend.

— Le précepte du Sage, dirent-ils, nous défend d'eslre juges entre nos amis : bien, si nous pouvons nous adviser de quelque moyen pour vous accorder, vous en dirons-nous volontiers nostre advis, Mais, pour vous dire privément, nous venons de loin : je vous prie trouver bon que nous nous séons ».

Comme nous fusmes assis, Linus [Le FèvreJ commença à nous dire qu'il venoit d'entendre une piteuse histoire d'une pauvre femtne qui, n'ayant peu trouver de pain pour donner à ses enfans, s'estoit pendue à son j)lancher.

« Et moi, ceditOrphée[IIoullierj, je viens devoir, tout à cette heure, une pauvre fille qui est tombée toute roide morte de male-faim; et, à trois pas de là, j'ay trouvé de pauvres gens qui mangeoient un chien tout sanglant, qu'ils avoient un peu grillé avec de vieille paille. Et comme j'ay eu passé le plus viste que j'ay peu ce triste

spectacle, j'ay rencoolré des femmes qui crioient et disoient que les lansquenets avoient mangé des enfans auprès du Temple, ce que je ne puis croire ».

Oyans cela, nous commençasmes tous à soupirer, et lors, prenant la parole :

« Eh bien, dis-jc, voilà ma cause gagnée, puisque, tant que nous sommes, n'avons peu, au récit de cette piteuse histoire, retenir uostre cœur, qu'il n'ait témoigné le ressentiment qu'il a de la misère publique. Je vous laisse donc à penser, comme nous devons frémir et transir, quand nous nous représentons toutes les sortes de pauvrctez qui sont respandues par cette grande et vaste ville. Hélas! combien y a-t-il de playes secrètes que la honte couvre! Et puis, quelles et combien effroyables sont les calamilez que nous prévoyons, attendons et ne pouvons (juasi éviter! Vous me reprochez, Musée [xMonantheuilI, mes larmes; mais plus de raison auriez-vous de me reprocher ma dureté de cœur, qui seule cmpesche qu'une si vive et poignante douleur ne finisse ensemble ma tristesse et ma vie! »

l*]t loi's, mo retournant vers Orphée [Houllierj et Linus [Le Fèvre], je leur fey entendre les discours que Musée [Monanlheuil] m'avoit tenus et le ditTérend sur lequel nous estions demeurez. Ce qu'ayans ouï :

« Nostre bonheur, dit Orphée [Houllier], nous a bien amenez ici pour ouïr une si belle dispute; mais, Musée (Monantheuil), pui? que vous nous faites cet bon-

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 63

neur de nous croire, permettez qu'en une chose seulement nous usions de l'authorité que vous nous donnez. Au lieu de nous discourir et démonslrer vostre proposition, mettez-la, je vous prie, en œuvre, et faites expérience sur nous de ce que peut le remède, dont vous vous vantez, contre cette fascheuse maladie d'esprit, qui est la tristesse que nous recevons tous de cette misère et affliction publique : vous avez un bel et ample sujet. Car je croy qu'il n'y en a pas un de nous, duquel l'esprit ne soit touché de cette maladie. Je m'asseure que si l'antiquité a rien inventé qui puisse servir à la guérison de l'esprit offensé, vous en devez avoir recueilli les plus belles et plus utiles recettes. Mais je crains qu'il ne vous arrive en cela, comme il fait en vos démonstrations de mathématique, oh vous prouvez par raisons mille belles propositions, que l'artisan ne sçauroit puis après mettre en œuvre sur la pierre ni sur le bois. Poursuivez donc et faites estât que, si vous nous pouvez accoiser (i) l'esprit et nous délivrer de l'ennui et de la crainte qui nous gesnent (-/, que vous avez cause gagnée. Car en noslre endroit, les effets preuvent bien mieux que les paroles : outre que vous nous aurez corrompus par un grand bien, de nous avoir délivrés d'un grand mal. Et en ce cas je m'asseure que nostre hoste mesme sera bien aise d'estre vaincu, car il gagnera beaucoup en perdant.

(1) Accoiser : .ipaisor, calmer (acquiescere).

(2) Éd. de 1617 : geliesnent. Éd. de 1G18 : irehenne.

6i LA CONSTANCE ET CONSOLATION

— Je feray, dit Musée [Monanlheuil], ce qui me sera possible pour vous coulenter; mais souvenez-vous, s'il vous plaist, que nous travaillons à une besongne commune. Et pource, si d'aventure, es discours oii ce sujet me pourra porter, j'oublie quehjues raisons qui vous viennent en mémoire, vous serez tenus de les suppléer; puisque nous ne combattons que pour la vérité et faire vaincre la raison et que le prix de la victoire est commun entre tous, vous devez tous, ce me semble, favoriser son parti.

Il n'y a rien qui serve tant à la guérison du mal (jue d'en bien connoistre la cause. C'est pourquoi, si nous désirons délivrer noslre ànie de fascherie, et la remettre en un estât paisible, il faut, à mon advis, examiner d'où procède le mal qui la tourmente. La nature de l'homme a beaucoup de proportion et correspondance à tout ce grand univers : mais aussi a-elle à chacune de ses parties et principalement me semble-elle se rapporter à un estât royal, estant l'un et l'autre quasi de mesine condition et sujet à de mcsmes accidens.

Le prince souverain, qui a à gouverner un grand nombre d'hommes, une grande quantité de provinces et de villes, establit des gouverneurs et magistrats sous lui; et, pour les instruire et adresser en l'exercice de leurs charges, leur donne ses loix, comme la règle de leurs actions : et, outre, lesadverlilen choses douteuses et importantes de lui en faire rapport et en attendre son

Es CALAMITF.Z PUBLIQUES. Go

commandement. Certainement, tant que cet ordre est observé, que ies sujets obéissent aux magistrats et les magistrats à ia ioi et au prince souverain, l'Estat se maintient en grande paix, florit et prospère merveilleusement; mais, au contraire, quand ceux qui jugent et commandent sous le prince, se laissent tromper par leur facilité, ou corrompre par faveur, au jugement des affaires qui se présentent, et que, sans déférer à leur souverain, ils emjiloyent leur authorité à l'exécution de ce qu'ils ont témérairement ordonné, ils remplissent tout de désordre et confusion.

En Thomme, la plus Inute et souveraine puissance de l'âme, qui est l'entendement, estant posée au plus haut lieu, comme en une thrône, pour conduire et gouverner toute sa vie et toutes ses actions, a disposé et ordonné sous soy une puissance que nous appelons « estimative », pour connoistre et juger, par le rappor des sens, la qualité et condition dos choses qui se présentent, avec authorité de mouvoir nos affections pour l'exécution de ses jugemens.*/Et afin que cette puissancelà, comme elle est grande et importante, ne fist rien mal à [)ropos, il lui a proposé comme une loi, la lumière de la nature qui reluit en tous les objets; et outre lui a donné moyen, en toutes choses de <ioule et de conséquence, de recourir au discours, raison et conseil di; celui qui commande par dessus.

Il n'y a point de doute que tant que cet ordre est observé à la conduite de la vie de l'homme, que son

Du Vair. 5

rslat ne soit très heureux et que ce grand et généreux animal ne se monstre digne ouvrage de ce parfait et souverain architecte qui l'a créé; mais je ne sçay par quel malheur rarement l'homme jouit-il de ce bien. Car cette puissance là qui est, et au-dessous de Tenlendement et au-dessus des sens, à qui appartient le premier jugement des choses et de leur qualité, se laisse la plupart du lemps, ou corrompre ou tromper et puis juge mal ou témérairement : et, après avoir ainsi jugé, elle manie et remue nos affections mal à propos, et nous remplit de trouble et d'inquiétude. Les sens, vraies sentinelles de l'âme, disposez en dehors pour observer tout ce qui se présenîe, sont comme une cire molle, sur laquelle s'imprime, non la vraie et intérieure nalnre, mais seulement la face et forme extérieure des choses. Ils en rapportent les images en l'àme, avec un témoignage et recommandation de faveur et quasi avec un préjugé de leur qualité, selon qu'ils les trouvent plaisantes et agréables à leur ))articulier, et non utiles et nécessaires au bien universel de l'homme : et, outre, introduisent encore, avec les images des choses, l'indiscret jugement que le vulgaire en fait. De tout cela se forme en nostre àme cette inconsidérée opinion que nous prenons des choses, qu'elles sont bonnes ou mauvaises, utiles ou dommageables à suivre ou à fuir : qui est certainement une dangereuse guide et téméraire maislresse et vrayment telle que nostre Belleau la dépeint :

L'Opinion, qui n'a rien de certain, Qui toujours bruit et se travaille en vain, Qui se bastit(l) une ferme asscurance Sur le sablon de légère inconstance... (2).

Mais qui voudra soigneusement observer ses effets, la connoislra bien encore pire qu'il ne la descril. Car aussi tost qu'elle est conceue, sans plus rien déférer au discours et à l'entendement, elle s'empare de nostre imagination et, comme dans une citadelle, elle y tient fort contre la droite raison. Et puis, de mesme façon qu'un tyran, qui a occupé une ville par force, fait dresser des roues et des gibets pour ceux qui ne veulent pas obéir, et propose des prix et des récompenses à ceux qui prendront son parti; ainsi, si elle nous veut faire fuir quelque chose, elle nous la peint hideuse et espouvantable ; si elle nous la veut faire aimer, elle lui farde le visage, lui fait la bouche et les yeux rians. Puis elle descend en nostre cœur et remue nos affections avec des mouvemens violens d'espérance ou de crainte, de tristesse ou de plaisir; et, pour troubler nostre repos, sousiève en nous les passions qui sont les vrais séditieux de nostre àme.

^lais, entre toutes les autres, et plus que toutes les

(i) Belleau a écrit : De se bastir une ferme assejrance (sans virgr.le à la fin du second vers).

(2) Rémy Belleau, La Bergerie, 2® journée. Chant de triomphe, éd. Gouverneur, Bibl. elzévirienne, Paris-Nogent-le-Rotrou, 186J, in-16, II, 220.

autres, celte tristesse, dont je vous voy saisi (laquelle n'est autre chose qu'une langueur d'esprit et découragement engendré par l'opinion que nous avons que nous sommes affligez de grans maux) est une dangereuse ennemie de nostre repos. Car on ne sçauroil croire combien celle rouille et moisissure qui s'accueille (i)en l'âme par tels accidens, est contraire à la nature et combien elle ruine et difforme son ouvrage, abastardissant sa puissance, endormant et assoupissant sa vertu, lorsqu'il les faudroit esveiller pour s'opposerau mal qui nous menace et nous presse, et introduisant bien avant en nostre cœur la cause de nostre douleur. Or puisqu'elle nous est si dommageable, nous nous en devons, ce me semble, bien garder, et, afin qu'elle ne nous trompe, la bien descouvrir et diligemment reconnoistre, puis, avant qu'elle prenne pied sur nous, la combattre à la frontière. Elle se vent couler sous le nom de la nature, monslrons lui quelle lui est ennemie; elle fait semblant de vouloir soulager nostre mal, connoissons comme elle l'augmente lant qu'elle peut ; elle fait mine d'estre pie et religieuse, faisons lui paroistre qu'elle est pleine de tromperie et d'impiété. Comme elle se veut introduire en nous sous la faveur de l'erreur, chassons la par l'authorité de la raison et de la vérité.

Premièrement, pour monslrer qu'elle ne se peut appuyer de la nature, ({u'elle n'en procède point et que

(1) S'accueillir, s"amass«r.

ce n'est point une affection commune à tous les hommes, qui les louche également : ne voyons-nous pas que les mesmes choses qui attristent les uns, resjouissent les autres? qu'une province pleure de ce dont l'autre rit? que ceux qui sont près des autres qui se lamentent, les exhortent à se résoudre et à quitter leurs larmes? Oyez la plupart de ceux qui se tourmentent : quand vous avez parlé à eux, ou qu'eux-mesmes ont pris le loisir de discourir sur leurs passions, ils confessent que c'est folie que de s'attrister ainsi et loueront à trois heures de là ceux qui, en leurs adversitez, auront fait teste à la fortune, et opposé un courage masle et généreux à leurs afflictions. Tellement qu'en tout cela il n'y a rien d'égal, rien de certain, comme sont les effets de la nature : et voit-on par là que les hommes n'accommodent pas leur dueil à leur douleur, mais à l'opinion de ceux avec lesquels ils vivent.

Souvenez-vous, je vous prie, de ce dueil public que les anciens affecloient tant. Que direz-vous de ceux-là que l'on louoit pour venir pleurer aux enterremens? Leurs larmes, qui dépendoient des yeux d'autrui, qui n'estoient jetées que pour estre veues, qui tarissoient si tost qu'elles n'estoient plus regardées, estoient-elles naturelles ou artificielles? Que vouloient faire ceux qui se louoient et ceux qui les louoient, sinon servir à cette tyrannique opinion, que l'on s'estoit forgée en ces lieux-là, qu'en tels accidens il falloit pleurer : et que

ceux qui ne pouvoienf, trouver de tristesse chez eux, en dévoient acheler, à beaux deniers comptans, chez leurs voisins? Ces gens-là ne trahissoient-ils pas volontairement la raison et prostituoient-ils pas de gayeté de cœur leur virilité? Voudrions-nous bien croire qu'ils eussent appris de si mauvaises mœurs à l'escole de la nature? Non certainement, mais bien à l'escole de l'opinion, qui apprend comme il faut corrompre la nature pour complaire au vulgaire et qui ne produit rien qui ne soit fardé et déguisé. Qu'ainsi ne soit, voulez-vous voir avec combien de vanilé, de tromperie et d'artifice elle engendre, elle nourrit, elle élève celle tristesse qui nous tourmente tant?

Je vous prie, remarquez maintenant en vous, et en tous ceux qui s'affligent, si tout ce qu'elle nous représente pour nous ennuyer, ne sont pas choses qui nous tourmentent, ou plus lost qu'elles ne doivent ou plus qu'elles ne doivent? Ses plus forts instrumens, et dont elle nous gesne (M plus cruellement, ce sont les maux à venir. Comme elle ne peut rien sur nous qu'en nous trompant et séduisant, elle connoit bien que nous voyons plus clair en ce qui est présent, et sentons bien que les accidens mesmes (jue nous avons craints, se trouvent toujours plus doux quand ils arrivent, que nous ne les avions pensez (-) et s'adoucissent mcsme

(1) lui. de 1(118 : frohciine.

(2) Éd. de id'tl : imnjfinez.

par l'usage et par l'accouluinance. C'est pourquoi elle se jette toute sur l'advenir, comme entre des ténèbres espesses, et choisit ce temps, comme on fait l'heure de la nuict, pour donner quelque grand etîroy avec peu de sujet. Elle nous fait lors des maux, comme on fait des fées aux petits enfans, on les leur fait hausser, baisser, croistre et appelisser comme on veut : pour ce qu'on leur parle de chose qu'ils n'ont jamais veue. Elle nous tourmente avec des maux qui ne sont tels qu'en ce que nous les pensons, ou bien que nous les craignons, et ({ui ne nous offensent pas tant par leur nature que par nostre appréhension.

Combien en avons-nous vcu, qui ont rendu leur ma! vrayment mal, à force de s'en affliger; qui, en craignant d'estre misérables, le sont devenus et ont toutiic leurs vaines peurs en certaines misères? Tel a tellement appréhendé la pauvreté qu'il en est devenu malade; tel a tellement appréhendé que sa femme ne lui faussast la foy, qu'il en est seiche de langueur. l']t ainsi peut-on dire quasi de tout ce que nous craignons, où la plupart du temps la crainte ne sert qu'à nous faire trouver ce que nous fuyons.

Ne craignons plus, nous n'aurons point de ujal ; au moins ne l'aurons-nous point jusques à ce qu'il soit advenu; et quand il adviendra, il ne sera jamais si fascheux. que nous le craignons. Je croy, quant à moi, que, de tous les maux, la crainte est le plus grand et le plus fascheux, car les autres ne sont maux ([ue tant ([u'ils

sont, et la peine n'en dure non plus que la cause; mais la crainte est de ce qui est (i), de ce qui n'est pas, de ce qui par aventure ne sera pas, voire quelquefois de ce qui ne peut eslre.

0 lyrannique pa-^sion qui, pour travailler les hommes, outrepasse la nature, et tire par noslre malheur une j^cine de ce qui n'est point! qui, pour satisfaire à Topinion d'une feinte et imaginaire misère, tire de nous de vives et poignantes douleurs! Comme le peintre Parrhasius (2), lequel meltoit ses esclaves à la gesne (3) pour j)Ouvoir mieux exprimer les lourmens fabuleux de Proinéthée.

Pourquoi faut-il que nous soyons si ambitieux à nostre mal et que nous courions au d(!vant? Donnonsnous patience et laissons-le venir : peut-estre que le temps, que nous estimons nous devoir apporter de l'afniciion, vous amènera de la consolation. Combien peutil survenir de rencontres qui pareront au coup que nous craignons? Le foudre se destourne avec le vent d'un chapeau et les fortunes des grans Estats avec un petit moment. Un totsr de roue met en haut ce qui esloit en

(1) Les quatre mots « de ce qui est » suppriiiK^s dans Véd. de

(2) Parrliasius, célèbre peintre grec né à Éphèse, dont l'art brilla a Atlu-ncs sur la fin du V siècle a.v. J.-C. L'anedocle rapporle'e par Du Vair a été' contée par Sénèque, mais l'authenticité en a été contestée. Il s'aj^il d'un prisonnier Olynthien, et la f!:uerre d'Ûlynthe n'eut lieu que près d'un siècle après la mort de Parrhasius.

(3)l^d. de 1018 : géhenne.

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 73

bas, et, bien souvent, d'où nous attendons nostre ruine nous recevons nostre salut. Il n'y a rien de si sujet à estre trompé (fue la prudence humaine : ce qu'elle espère, lui manque; ce qu'elle craint, s'escoule; ce qu'elle n'attend point, lui arrive. Dieu tient son conseil à part : ce que les hommes ont délibéré d'une façon, il le résout d'une autre. Ne nous rendons point malheureux: devant le temps et — peut-eslre — ne le serons-nous point du tout. L'advenir, qui trompe tant de gens, nous trompera aussi tost en nos craintes qu'en nos espérances.

C'est une maxime fort célèbre en la médecine, qu'es maladies aiguës les prédictions ne sont jamais certaines. Si le mouvement violent de la chaleur d'un corps naîurcl fait perdre le jugement au médecin, qui sera le sage qui osera rien asseurer du succès de nos fureurs civiles, que l'on voit évidemment esmeues et entretenues par une puissance plus qu'humaine? 11 est malaisé de promettre le salut de nostre Estât, mais aussi estil incertain d'en prédire la ruine. Combien y a-t-il eu de villes, d'Eslats, d'empires, qui ont esté crouliez et esbranlez par de grans et horribles accidens et tels que ceux qui les voyoient en altendoient la fin asseuré<î et néantmoins qui se sont raffermis par leur esbranlement et revenus plus puissans et plus florissans qu'ils n'avoient jamais été :

Ceux qu'en passant la forlune renverse, A son retour souvent clic redresse.

Il veut que ceux mesmes qui sont renversez, espèrent : et nous, qui ne sommes encore qu'en penle, n'espérerons pas? Les Romains, que j'appelle volontiers à tesmoins es belles et généreuses actions, comme le plus vaillant et courageux peuple qui fut jamais au monde, avoient bien occasion de désespérer de leurs affaires, après que les Gaulois eurent saccagé leur ville et. avec le fer et le feu, déraciné le plan de leur Estât. Toutefois, ils ne rabalirent rien pour cela de leur espérance et de l'affection qu'ils avoient à leur pays : au contraire, le cœur leur creut en l'adversité, et eurent le courage de retenter la fortune, qui se monstrasi favorable qu'ils tirèrent de beaux triomphes de leurs propres ruines. Après avoir perdu tant de batailles contre Annibal et espuisé toute la jeunesse de leur ville en tant de rencontres et mal-eucontres, ne devoient-ils pas estre fort troublez? Au contraire, il se trouva des citoyens qui mirent à l'enchère le champ sur lequel Annibal estoit campé : espérant toujours bien de l'Estat et du salut public. Et, pour passer aux guerres civiles — qui sont ordinairement les fatales et mortelles maladies des graus Estais — qui n'eust pensé sous Sylla et Marins (|ue la République Romaine estoit frappée au cœur? Et, sous César et Potnpée, que Rome mesme eust été portée au champ de Pharsalc, pour, à communs frais de toutes les nations, estre là déchirée et ensevelie par tous les |)euples du monde? Et néantmoins elle ne fut jamais si puissante, ni si tiiomj)hantc qu'après le temps de

Es CALAMITKZ PUBLIQUES. 75

Marius et Sylla; et les guerres de César et Pompée ne furent que les trenchées de Tenfantement du plus grand, du plus beau et du plus florissant empire du monde.

Et pour, des nations eslranges, revenir à nousmesmes : qui eust jamais creu que nostre pauvre Estât, couché tout de son long par terre à Tadvènement de Charles septiesme, n'ayant quasi plus ni poulx ni haleine, se fust relevé en si peu de temps, et eust estendu ses bras sur toutes les provinces voisines, comme il fil incontinent après sous ses prochains successeurs?

Il faut dire des fortunes des villes et des royaumes ce qu'on dit ordinairement des maladies des hommes : laiit qu'il y a vie, il y a espérance. L'espérance demeure au corps aussi longtemps que l'esprit.

Mais bien, n'espérons plus rien ; tenons nos maux pour certains, encore qu'ils soient incertains; tenonsles pour présens, encore qu'ils soient à advenir : estimez-vous que, quand ils arriveroient, ils fussent si fascheux et intolérables que nous nous les imaginons? Il s'en faudroit beaucoup. Le bannissement, la pauvreté, la perle d'honneurs, la perte de nos enfans, la perte de nos amis, la perte de nostre vie, voilà de quoy est composé cet ost de maux que nous redoutons tant. Le nombre n'en est pas tel que nous pensons : encore qui les considérera l'un après l'autre, trouvera que ( e ne sont que valets de bagage, que l'on a mis en bataille

pour nous eslonner. Si nous sommes armez comme nous devons, rien de tout cela ne rendra combat : à voir seulement nostre contenance asseurée, ils s'escarleronl.

« N'estimez-vous rien, direz-vous, de perdre son pays et estre contraint de chan<;er de demeure? Que faites-vous de cet amour naturel que nous devons à la pairie? »

J'en fay ce que Platon en a fait quand il a quitté Athènes pour aller demeurer en Sicile et en Egypte. J'en fay ce que vous-mesmes eussiez fait, s'il se fust présenté une honorable occasion de vous en al 1er dix ou douze ans en ambassade en quelque pays étranger : non seulement vous eussiez abandonné vostro ville, mais, si vous voulez dire la vérité, vous eussiez à un besoin (i) abandonné la terre pour élire vostre domicile en un navire, et attacher vostre vie aux cordages d'un vaisseau. Ce qu'un peu d'honneur vous eust persuadé, que la raison vous le persuade! Le commandement d'un prince, qui vous en eust chargé, vous Teust fait trouver bon : que la nécessité et le destin, ausquels vous devez davantage d'obéissance, en facent autant. Combien y a-t-il aujourd'hui d'hommes qui se sont bannis volontairement de riiurope pour aller peupler les extrémilez de l'Asie? Voyez-les : ils louent leur fortune comme asseurée et pleine de biens, et déplorent la nostre comme misé-

(1) Ed. de 1641 : au besoin.

ES CALÀMITRZ PUBLIQUES. 77

rable, pleine de pauvreté et de trouble tout ensemble.

C'est faire tort à l'homme qui est né pour tout voir et tout connoistre, de l'attacher à un endroit de la terre. C'est le ciel qui est le vrai pays et le commun pays des honmies, d'où ils ont tiré leur origine et oii ils doivent retourner; et pour cette occasion se voit-il par les hommes et se monstre-il à chacun d'eux, quasi tout, en tous les endroits de la terre, en un jour et en une nuict, oii, au contraire, la terre, qui n'est qu'un petit point au prix, et qui, avec tout ce qu'elle embrasse de ses mers et arrouse de ses fleuves, n'est pas une cent-^oixanliesme f)arlie de la grandeur du soleil, ne se monstre à nous qu'à l'endroit où nous l'habitons. Voudrions-nous attacher les atfections de l'homme à un si vil objet qu'est un coin de la terre?et le contraindre, pour estre heureux, de demeurer toujours en un mesme lieu, dont la demeure ne lui est agréable qu'en tant qu'il la peut quitter quand il veut? Forcez-le de n'en bouger : ce pays, où vous trouvez tant de plaisir, lui sera aussi tosl ennuyeux.

Celui qui avoit toute sa vie vescu enfermé dans les murailles de sa ville jusques à l'âge de quatre-vingts ans, quand ou lui eut fait défense d'en sortir, mourut de regret, et commença à haïr ce dont il jouïssoit par force et à aimer ce qu'on lui defendoit.

Et ce généreux Romain, Rutilius, estant rappelé d'exil par Sylla, no voulut pas revenir et estima plus douce la solitude de son isle que la grandeur et la

magnificence de sa \ille (<). Voyez en combien peu de lempsil avoit appris à faire peu de cas de son pays : il aimoit mieux en perdre la veue, que supporter celle de celui qui en avoit opprimé la liberté; il pouvoit bien endurer Texil, et il ne pouvait pas endurer le tyran. Mais interrogez-le : il ne vous dira pas seulement que son exil fut tolérable, il vous le dépeindra doux et voluptueux; il vous monstrera que toutes ses vertus l'avoient suivy, qu'outre cela mesme il y avoit acquis l'amitié de la philosophie; et vous dira davantage : qu'il ne pense avoir vescu que le temps qu'il a esté banni.

Ce n'est donc qu'un amour imaginaire, que celui que vous regrettez, lequel n'a racine qu'en l'opinion, que peu de chose peut arracher. Toute terre est pays, à celui qui est sage : ou pour le moins, comme disoil Pompée, il doit estimer que son pays est oii est sa liberté. Toutes sortes d'hommes lui sont concitoyens, il les reconnoist pour alliez, pour parens, sortis d'une mesme tige, qui est la main de ce grand père qui les a tous créez.

Vous voyez mesme que la bonne fortune en tire quelques-uns par la main dehors de leur pays, pour les faire grans et puissans en une terre estrange. Je vous prie, conlez-moi dés empereurs qui ont régné à Rome depuis Trajan, combien il y en a eu natifs de la

(1 l'ublius Rulilius Hul'us, consul en lO;» av. .1 -C. Il a compost? des traités de jurisprudence et une histoire romaine qui sont perdus.

Es CALAMITEZ PHBLIQUES. 79

ville? Direz-vous que ces gens-là qui ont quitté, qui l'Espagne, qui l'Esclavonie (l), qui les Gaules, qui l'Afrique, pour venir au plus grand empire du monde, aient regretté, ni deu regretter leur pays?

« Ouy, mais nostre condition ne sera pas semblable : nous sortirons d'un sac de ville, nuds comme d'un naufrage et perdrons tous nos biens ».

C'est donc la pauvreté que nous craignons! Voilà parler franchement. Et qu'est-ce à dire « craindre la pauvreté »? C'est-à-dire, perdre tant de beaux meubles que nous avons amassez, la commodité d'une maison bien parée, un lict bien mollet, la viande (2) bien apprestée. Levons le masque à nostre plainte, et voilà la vraie cause de nostre douleur. Nous sommes délicats, voilà nostre maladie. Un homme, à qui les bras demeurent de reste, se doit-il plaindre de la pauvreté? Celui qui a un art, la doit-il craindre? Celui qui est nourry aux lettres et aux sciences, la doit-il fuir? L'extrême pauvreté, qui n'a pas de quoy suffire à la nature, n'arrive quasi jamais.

La nature nous est fort équitable. Elle nous a formez d'une façon que peu de choses nous sont nécessaires.

(1) Esclavonie, Slavonie, pays de l'Autriche-Hongrie correspondant, approximativement, à la Croatie actuelle.

(2) Sous la plume de Du Vair, le mot « viande » a conservé le sens qu'il avait au Moyen ùge : aliments en général. Sous Charles X encore on annonçait, en ce sens, « la viande du roi! ». Prince de Juinvile, Vieux souvenirs, Paris, 1904, iii-12, p. 2.

Si nous voulons vivre selon son désir, nous trouverons toujours ce qu'il nous faut; si nous voulons vivre selon celui du vulgaire, nous ne le trouverons jamais. Cette autre pauvreté, qui est plustost médiocrité et frugalité, est désirable : tant s'en faut qu'elle soit formidable (•). C'est celle qu'Archesilas disoit estre semblable à I Itaque, qui esloit aspre et rude, mais qui portoit des hommes généreux et temperans. C'est le douaire (2) de la vertu, et principalement en ce temps oii peu de riches ont esté vertueux et peu de vertueux ont esté riches; et où, pour dire beaucoup de choses en un mot, rien n'a tant empesché les honnestes gens d'avoir des biens et honneurs, que de les mériter.

Que pensez-vous que celui-là nous despouillera d'estranges sollicitudes, qui nous despouillera de nos biens? Il nous rendra vrayment maistres de nos vies, dont les affaires, les procès, les querelles emportent la meilleure partie. Elle sera lors toute à nous, quand nous la pourrons employer à ce que nous voudrons.

0 faux biens! qui vous connoistroit bien, vous eslinieroil de vrais maux. Qui nous rend esclaves, sinon vous? Qui nous fait endurer les injures, sinon vous? Qui nous osle la liberté, sinon vous? Qui nous allache aux portes des princes, nous rend serfs de leurs valets, nous fait observer leurs actions, fléchir au clin de leurs

(1) A craindre.

(2) Ed. de 1641 : la dot.

Èi GALAMITKZ PUBLIQUES. 81

yeux, sinon vous? Richesses, personne ne vous peut louer, qui ne blasme Ja liberté; richesses, aucua ne vous peut acquérir ni garder, qui ne renonce au repos de son esprit : et toutefois on vous appelle biens I Ouy, comme instrumens utiles et quelquefois nécessaires au:; belles actions : dont l'usage est toutefois si chatouilleux et si difficile, que peu souvent se rencontre-il que vous profiliez plus que vous ne nuisez.

Or je veux qu'avoir des commoditez en ce moiide, ce soit bien : n'en avoir point, n'est pas mal pour cela. Car la pauvreté et les richesses sont bien choses diverses, mais non contraires. Ce sont divers biens, divers instrumens de la vertu. Avec l'un, elle opère plus aisément; mais avec l'autre, plus parfaitement. ?>Iais quelque chose qu'il en soit, la pauvreté profite plus quelle ne nuit pour parvenir à ce souverain bien auquel tout le monde doit aspirer, qui est le repos de l'âme et la tranquillité de l'esprit. Combien en avons -nous encore aujourd'hui qui, pour celte mesme occasion, reiîoncent à leurs richesses et embrassent la pauvreté? Combien qui n'estiment estre libres que du jour qu'ils se sont faits pauvres? Qui ne pensent vivre que du jour qu'ils sont morts au monde? Puisque nostre vie est si courte et qu'il nous faut partir d'ici sans rien emporter de ce que nous y avons amassé, nostre aisance est-elle pas d'y estre le moins chargez et embarrassez de bagage que nous pourrons?

La vie des pauvres est semblable à ceux qui navi-

Du Yair. 6

Si LA CONSTANCE ET CONSOLATION

geot terre à terre; celle des riches à ceux qui se jellent l'ii pleioe nier. Ceux-cy ne peuvent prendre terre, (juel'iue euvie qu'ils en aie:)t : il faut alteudre le veut ( t la marée; ceux-là viennent à bord quand ils veulent : il ne faut que jeter un petit cordeau, on ameine incoulincnt leur barque au rivage.

0 jtauvreté! à combien de choses tu es propre! qui le connoislroit bien, ne te blasmeroit pas! Hélas! si nous voyions aussi à clair les soupçons, les jalousies, les craintes, les frayeurs, les désirs, les cupiditez des grans, que nous voyons les couvertures de leurs maisons et frontispices de leurs palais, la lueur de leurs meubles, 1,1 splendeur de leurs vestemens, nous n'envierions pas leur fortune. Quand on nous diroit : « Voilà, il faut tout prendre ou tout laisser; advisez, si vous voulez, les biens de cet homme-là avec ses incommoditez » ; nous nous retirerions sans marché faire et nous estimerions bien heureux de nostre pauvreté.

Si elle esloit si mauvaise qu'on nous la fait, nous ne louerions pas si hautement les Fabrices, bis Serrans, les Curies (^); car cette frugalité, avec laquelle ils rejeloient lOr et l'argent pour cultiver la l(!rre : les délices, pour t'iiibrasser le travail : les friandises, jiour se nourrir de pain et d'oignons, qu'estoit-ce autre chose qu'une pauvreté volontaire? C'est un grand cas, quand nous jugeons

(l) Lusciiiius Fabrieius, Serriinus (le C:irllia;^inui3), surnom de liegiilus, Curius DciUaUis, types roiaaiiis de vie simple et frugale et de dOsiiilércssemciit.

de la pauvreté entre personnes estranges : elle gagne sa cause, elle s'en va louée et estimée. Qu'est cela, sinon déclarer que nostre inlérest particulier nous corrompt et nous empesche de juger droitement lorsqu'il y va du nostre? Certainement, entre personnes non passionnées, elle est louable; mais, entre quelques personnes que ce soit, elle est supportable.

Or si nous nous pouvons persuader de supporter la pauvreté, combien plus aisément la perte de nos dignitez et honneurs qui ne sont qu'une servitude volontaire par laquelle nous nous privons de nous-mesmes pour nous donner au public! Honneurs qui, en toutes saisons, ont apporté aux grans hommes, qui les ont dignement maniez, l'exil et la pauvreté. Repassez en voslre mémoire l'histoire de toute l'antiquité, et quand vous trouverez un magistrat qui aura eu grand crédit envers un peuple, ou auprès d'un prince, et qui se sera voulu comporter vertueusement, dites hardiment :

« Je gage que cestui-cy a esté banni, que cestui-cy a esté tué, que cestui-cy a esté empoisonné ».

A Athènes, Arislides, Théiuislocleet Phocion; à Rome : infinis, desquels je laisse les noms pour n'emplir le papier, me contentant de Camille, de Scipion ctCicéron, pour l'antiquité; de Papinian, pour le temps des empereurs romains, et de Bocce sous les Golhs. Mais pourquoi le prenons-nous si haut? Qui avons-nous veu de nostre siècle tenir les Seaux de France, qui n'ait esté mis en cette charge pour on estre dejeté avec contu-

mélie (^)? Celui qui auroit veu Monsieur le chancelier Olivier (2) ou Monsieur le chancelier de niospilal (3) parlir de la Cour pour se retirer en leurs maisons, diroit sans doute incontinent que tels honneurs sont autant d'escueils à la vertu, luiagincz-vous ces braves et vénérables vieillards, esqucls reluisoit toute sorte de vertus et esquels, entre une infinité de grandes parties, vous n'eussiez sceu que choisir, remplis d'érudition, consommez es affaires, amateurs de leur patrie, et vrayment dignes de telles charges si ce siècle n'eust esté indigne d'eux. Après avoir longuement et fidèlement servy le public, on leur dresse des querelles d'Allemand et de fausses accusations pour les bannir des affaires, ou pluslost, pour priver les affaires, comme un navire agité, de la conduite de si sages et experts pilotes, afin de le faire plus aisément briser. En toutes saisons, c'est ambition que de désirer les charges publiques et faiblesse de courage de les regretter ; en cette-cy, c'est fureur, en cette-cy, dis-je, où l'aulhorilé du magistrat sert humblement, voire honteusement aux passions de ceux qui ont la force en la main : en un

(1) Conlumélie, outrage, du kiliii conlumclla. Néologisme reproché k Du Vair par les contemporains.

(2) François Olivier, chancelier el garde dos Sceaux de France en iu4l), fut privé de la seconde de ces deux charges de ioîil à 1539, la reprit à celte dernière date cl la garda jusqu'à sa mort (30 mars 1560).

(a) Le célèbre chancelier Michel de rKospilal.

temps où la liberté est capitale et la vérité crimincuse i^) ; en UD temps où la misère publique implore vosire aide et la violence des médians vous ferme la bouche. Ce n'estoit pas un conseil que Gaton donnoit à son fils, mais c'esloil un oracle qu'il prononçoit aux hommes de noslre temps, quand il lui dissuadoit de ne se point inesler du gouvernement :

« Pour ce, disoit-il, que la licence du temps ne le peut permettre de rien faire digne du nom de Galon, ni le nom de Galon de rien faire indigne de sa générosité ».

J'accuse, quant à moi, ceux({ui ont encore des charges publiques, et croy que, s'il y a rien en quoy la fortune qui nous menace nous puisse eslre favorable, c'est à descharger les gens de bien de ce fardeau qui les grève il \ a fort longtemps. Tant y a que quiconque voudra compter ses honneurs entre ses pertes, mesme celles qui sont à lamenter t't qu'on peut mellre en avant pour estre juste cause d'une tristesse semblable à celle qui nous lourmenle; je le juge pour délicat et le censure des à présent comme indigne de la dignité qu'il craint de perdre.

« Mais, me dira-on, (jue respondrez-vous à la perte de nos amis, de nos parens, de nos enfans, qui nous est menacée par tels accidens que ceux que nous craignons? »

(1) Éd. de 1641 : criminelle.

86 h\ GONSTANCR KT CONSOLATION

Je vous respondray que quand cela seroit arrivé eti que la ruine de noslre ville les auroil accablez, nousj aurions de quoy nous consoler, car la mort leur seroit 1res heureuse. Nous ne nous faschons pas, à mon advis,! de ce qu'ils sont nés mortels et qu'il faul, partant, un' jour qu'ils meurent; mais seulement de ce (juils' meurent en ce temps-cy. Nous n'ignorons pas que,' depuis qu'ils sont nés hommes, il faut qu'ils soient séparez de nous, qu'ils aillent devant ou qu'ils nous suivent. Et ce, aussi hien en la paix comme en la guerre, aussi lost par maladie que par glaive. De quelque façon ([ue ce soit, ils ne peuvent eschapper le coup de la mort; mais, ou plus lost ou plus tard, un peu devant ou un peu après, c'est de quoy nous sommes tant, en peine. En quelle saison la mort leur pourroit-elle arriver plus à propos que quand la vie est ennuyeuse? S'ils avoient à la souhaiter, ou nous pour eux, quel autre temps pourroient-ils choisir plus propre? A quelle heure le poi't est-il plus désirable que quand on est fort battu de la tem peste? Le vrai usage de la mort, c'est de mettre fin à nos misères. Si Dieu eust fait nostre vie plus heureuse, il l'eust faile plus longue. 11 ne faut donc pas plaindre leur mort pour leur intérest; pour le noslre, il seroit mal séant. Car c'est une espèce d'injure d'avoir regret au repos de ceux qui nous aimeni, pour ce que nous en sommes incommodez.

Particulièrement pour ce qui concerne la perte de nos amis, il nous demeure toujours un remède que la

fortune, pour si rude et cruelle qu'elle soil, ne nous peut arraclier. Car si nous les survivons, nous avons moyen d'en faire d'autres. Comme l'amitié est des plus grans biens do la vie, aussi est-il des plus aisez à acquéi'ir. Dieu fait les homines, et les hommes font les amis. A qui la vertu ne manque point, les amis ne manqueront jamais. C'est Finstrumenl avec lequel on les fait, et avec lequel, quand on a perdu les anciens, on en refait de nouveaux. Si Phidias eust perdu quelqu'une de ses tant estimez slatues, quel moyen eust-il eu de réparer cette perle? c'eust été d'en refaire une semblable. La fortune nous a-elle osté nos amis? faisons-en de nouveaux : par ce moyen nous ne les aurons pas perdus, mais multipliez. Ceux-là nous iront attendre devant, au séjour préparé pour les belles et pures âmes, cl les derniers nous rendront le chemin qui nous reste plus doux par leur compagnie.

Peul-eslre, nie direz-vous, pourrons-nous prendre patience es adversitez que vous nous avez cotées (i). Car, [)our dire vrai, cela ne frappe que sur la robe et ne totiche que ce qui est à l'entour de nous, les biens, les honneurs, les amis, les enfans. Mais si le mal vient plus avant, et qu'il pénètre jusques à nostre propre personne, comment ferons-nous pour ne le pas sentir, ou, le sentant, pour ne nous en pas affliger? Car vous pouvez prévoir, que si la furetir de nos séditieux citoyens se

(1) Éd. de 1G41 : mprfsenlées.

8S la' constance kt consolation

loLirne uno fois sur nous, qui leur sommes dcsja suspects, qu'ils nous jclteronl clans des prisons, nous mellronl. aux tourmens et séviront contre nous, comme ils ont l'ait contre tant d'autres, desquels nous n'avons esté distinguez que par nostre meilleure fortune. Ou Lien, comme nous en sommes h la veille, si la ville est prise ou surjjrise, et passe par un sac de pillage, nous tomberons entre les mains des barbares et inhumains soldats, peut-estre mesme (0 étrangers de nation, qui, après nous avoir battus et tourmentez, nous tiendront en une misérable captivité, où nous demeurerons par aventure malades et languissans, sans secours; — peut-estre adjouslera-on les tourmens aux maladies. Et, enfin, nous verrons-nous mourir en cette misère, pour le comble de laquelle nous aurons autour de nous de pauvres petits enfans, destituez de toute conduite, à la compassion desquels nous ne pourrons apporter autre chose que des soupirs. Qui sera l'esprit si affermy qui pourra supporter telles atteintes? Et qui, se trouvant en telles angoisses sans remède, ne maudisse, cent fois le jou/, sa vie, ne déteste Iheure de sa nativité et ne souhaite avoir esté avorté plustost qu'enfanté?

De ce qui nous peut arriver, voilà ce qui en est le plus dur cl plus fascbcux, je le confesse! mais qu'il soit insupportable, je le nie et sousliens que la vertu peut

(1) Nous adoptons la leçon des M. de iW.) et IGil. — Les autres éd. portent : a poureslrc uiesmcs... ».

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 89

soustenir bravemeot cet as5;aut, denieurer victorieuse et coDserver sous son bouclier nostre esprit sain et entier, plein de repos et de contentement. Mais si nous avons à entrer en ce combat, ne donnons point plus d'avantage a nostre ennemi qu'il en a, ne le faisons point plus grand qu'il est (M, ne le laissons point venir en troupe à nous, contraignons-le de venir un à un à la brèche.

Ce qui se présente le premier pour nous faire peur, ce sont de grandes et fascheuscs maladies. Pourquoi plustosl aujourd'hui que non pas il y a vingt ans? Pensons-nous que les maladies soient plus fréquentes ou plus fascheuscs en la pauvreté qu'en l'abondance, en la frugalilé qu'es délices? Bon Dieu, que nous sommes aveugles! Avons-nous jamais trouvé par les villages des gouttes, des coliques, des pierres, des migraines? Quant à moi, je confesse que je n'y en vey jamais et si ^^ j'y ay bien pris garde. Toutes ces sortes de maux-là, qui sont maladies aiguës et douloureuses, ne sont que dans les villes et, encore, dans les palais des grans : c'est le salaire des festins, des banquets, des jeux, des veilles, des nuicts passées entre les plaisirs et les voluptez. Tellement que les misères que nous endurons, entre autres commoditez qu'elles nous apportent, elles nous ostent la cause de ces grans mauxdà, et les déracinent, retranchant les fibres et rameaux des plaisirs qui les

(1) Éd. de 1641 : qu'il n'est.

(2) Si, adverbe d'affirmation (équivalant à certes.

90 I.A CONSTANCK ET CONSOLATION

nourrissoicnl ot enlrelenoicnl. Or, quand bien elles nous (levroienl arriver, oi^i pourroient-elles eslre mieux guéries que chez la pauvreté? Que pensez-vous que contiennent tous les livres de Galien et d'Hippocrates plus salutaire à toutes, ou, pour le moins, à la plupart des maladies, que la sobriété? Tous ces autres remèdes que la médecine a inventez avec tant d'art et d'industrie, ne sont que pour les délicats qui veulent guérir avec volupté et sans rien rabattre de leurs plaisirs, aimans mieux pour médecin l'artifice que la nature.

Mais encore je veux bien que les remèdes nous' manquent; pour cela, le courage doit-il nous manquer? |)Our cela voudrons-nous [nous] laisser dompter à la douleur et sousmettre ce qui est souverain en nous à celte puissance étrangère? ce seroil une trop grande laschclé, veu le moyen que la raison et le discours nous donnent pour y résister. Ou les maladies, qui nous peuvent survenir, nous apportent une violente douleur, ou bien une douleur modérée. Si elle est modérée, elle est aisée à suj)porler. Nous, qui avons faitja (i)coustume d'endurer, ne nous devons pas plaindre des petits maux, et puisque nous craignons et attendons les plus grans. nous devons remercier nostre destin ("') de nous quitter à si bon marché, et nous rendre moins misérables que nous ne pensions. Bref, qui pourra ouïr la voix de celui qui se

(1) Éd. de 1041 : desja.

(2) L'édition de 1641 remplace « noslre destin » par « la justice de Dieu ».

plaint de peu de chose, principalement en une saison où personne (^) n'est exempt de mal? Si le mal est violenl, il sera court : la nature ne permet pas que les grans maux soient durables et leur a donné celle consolation que la soudaineté en oste quasi le sentiment. Cela va comme un torrent; en un moment vous le voyez à sec et ne sçavez qu'il est devenu. Le mal si court ne vous donne pas loisir de vous plaindre : il est passé avant que vous l'ayez quasi reconnu. Si vous l'eschapez, il vous laisse comme un plaisir d'en esire hors; s'il vous emporte, il vous osle aussi le sentijnent de la douleur. Mais quoy que ce soit, le mal ne peut jamais en estre si grand que la raison et le discours ne le doivent surmonter.

Je vous rapporlerois les exemples des anciens si fréquens que rien plus, non pas d'hommes, mais de femmes mesmes qui ont souslenu de longues et douloureuses maladies avec tant de constance que la douleur leur a plustost emporté la vie que le courage. Mais où les irois-je chercher si loin pour vous qui en avez un domestique plus signalé qu'aucun de ranliquilé? Je dis celui de vostre bonne chère sœur (2) qui, en cette enragée colique de six mois, qui enfin l'a emportée, a

(1) Éd. de 1G41 : aurun,

(2) G. Du Vair avait dpux sœurs, Anioinelte, mariée à N. Alleaume, conseiller au Parlement de Paris, et Philippe, mariée à un avocat au grand Conseil, Philippe de Vérigny. Il s'agit ici de la seconde, morte le 26 septembre 1584.

yj I.A CONSTANCE ET CONSOLATION

monslrc nn esprit si entier, un courage si invincible, que ses propos, qui ne lui ont point failly jusques ri la fin, n'ont esté que consolations à ceux qui la voyoient, et louanges et actions de grâces à Dieu, de la main duquel elle recevoit, si contente, le mal et le réconfort. Or passons légèrement sur cette cicatrice, car je craindrois, au lieu de souder une nouvelle playe, r'enlamer cette là qui vous a si vivement et profondément atteint. Quant aux fourmens que nous pouvons craindre de ceux, entre les mains desquels nous pourrions tomber, il ne faut pas douter que si nous pouvons prendre la résolution à laquelle et les raisons et les exemples que je vous ay représentés cy-dessus nous invileni, que nous n'en venions aisément à bout. Car ils ne sont pas plus difficiles à supporter que les grandes et fascheuses maladies : au contraire, il semble qu'ajans le corps et la santé entière pour y résister, que la nature nous seconde en ce combat et nous presie des forces pour nous y rendre victorieux. 11 n'est pas croyable combien en cet endroit peuvent le discours et la raison, non seulement à nous rendre conslans, mais mesme(i)à nous faire trouver douce et plaisante la douleur. Ce seroit cliose immense de vous citer les exemples de ceux qui, non seulement ont courageusement attendu le tourment, mais, persuadez par la raison, l'ont esté cbercher et l'ont supporté avec quelque plaisir.

(1) Ëri. de IGll : encore.

ES CALAMITEZ PUBLIOUKS. 93

Vous sçavcz comme ea Lacédémone les jeunes enfans s'ealrefouelloient vivement, sans que l'on aperceust en leur visage aucune marque ne ressenliinenl de douleur. Quoy donc! esloienl-ils insensibles? Non certainement; mais en ce tendre àge-là, ils s'esloient tellement imprimez en l'esprit, que c'estoit une grande gloire que de s'accoustumer à endurer pour servir au pays, qu'ils surmontoient aisément la douleur par le courage et rioienl de ce que les autres ont accoustumé de plorer. Ne sçaurions-nous faire, pour Thonoeur de la vertu, ce que ceux-là faisoient pour leur pays; pour le repos de nostre esprit, ce qu'ils faisoient pour le bien de leur république?

Le page d'Alexandre se laissa brusler par un charbon sans faire frime (^) aucune, ne contenance de se plaindre, de peur de faire, en la présence de son maistre, quelque chose d'indécent et qui troublas! la cérémonie du sacrifice. Et nous, à la présence des hommes, des anges, de la nature et de Dieu mesme, n'endurerons-nous point quelque chose qui monstre que nous nous sçavons accommoder aux loix de l'univers et à la volonté du souverain?

Pompée, estant allé en ambassade pour le peuple Romain, fut surpris par le roi Gentius, qui le voulut contraindre de déceler les affaires publiques; mais, pour

(1) Frime, a ici le sens de grimace. L'edilion de IGil remplace ce mol par « démotislration ».

lui monstrer qu'il n'y avoit aucun lourment au monde '^ui le lui peust faire dire, il mit lui-mesme son doigt au feu, el le laissa bruslcr jus([ues à ce que Genlius mesme l'en retira. Il cherchoit le tourment pour faire paroislre ce que pouvoit la fidélité ; et nous, si le tourment nous arrive, voulons-nous trahir noslre âme et oublier ce que nous devons d'honneur à ce qui est de divin en nous? Voulons-nous, dis-je, lors abaisser nostre esprit et l'asservir à nostre corps, pour se condouloir avec lui et compatir à ses maux?

Bien plus généreux csloit ce brave Anaxarque (^) qui, demi-brisé dans les mortiers du tyran (~), ne voulut jamais confesser que son esprit fusl touché de tourment. « Pilez, broyez tout voslre saoul, disoit-il, le sac d'Anaxarque, car, quant à lui, vous ne sçauriez le blesser! »

Delà, de là, venoit celte belle résolution, de là, comme d'une vive source, découloit cette constance qu'il avoit appris à mespriser le corps comme chose qui n'est point à nous, ni en nostre puissance : et à en user comme d'une robe empruntée pour faire paroislre pour un lemps noslre esprit sur ce bas et tumultueux théâtre. Or celui-là scroil-il pas trop délicat qui crieroit et huiroit (3) pour ce que l'on lui auroit gaslé sa robe, que

(1) Philosophe d'Abdère, disciple de Démocrile, ami d'Alexandre qu'il accompagna en Asie.

(2) Nicocréon, tyran de Chypre.

(3) Las mois « el huiroil » supprimés dans l'édition do 1641. Huir,

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 95

quelque espine la lui auroit accrochée ou quelqu'un, en passant, la lui auroit deschirée? Quelque vil fripier, qui voudroit l'aire son profit de telle denrée, s'en plaindroit; un prince, un grand, uu riche bourgeois s'en riroit et n'eu feroit compte, comparaut cette perte au reste des grans biens qu'il a.

Faisons cas de nostre âme comme nous devons, soyons curieux de son honneur et de son repos, et nous ne ferons aucun cas de tout ce que nostre corps peut endurer ici-bas.

Ouy, mais le mal sera si grand que nous y perdrons la vie et verrons trancher le fil de nos ans par le fin beau jnilan (i). Qui est-ce qui se peut se garantir d'appréhender ce coup, duquel la nature mesme a horreur? Car la mort, encore qu'elle vienne à son terme, si estelle espouvantable, combien plus le sera-elle, quand elle s'avancera et nous cueillera en verd, au fort de nostre jeunesse?

iVous nous trompons : la mort n'a rien de soy d'effroyable, non plus que la naissance. La nature n'a rien d'eslrange, ni de redoutable. La mort est tous les jours parmi nous et ne nous fait point de peur: nous mourons tous les jours et chaque heure de nostre vie, qui est passée, est morte pour nous. La dernière goutte qui sort de la bouteille n'est pas celle qui la vuide, mais qui

verbe aclif, couvrir de huées; vieu.^moL qui ne se trouva déjà plus dans La Curne de Sainte-Palaye.

(1) L'édition de 1641 remplace ce mot pur « milieu ».

achève de la vuider; et le dernier moment de noslre vie n'est pas celui (jui fait la mort, mais seulement qui l'achève. La principale parlie de la mort consiste en ce que nous avons vescu. Plus nous désirons vivre, plus nous désirons que la mort gagne sur nous. Mais d'où nous vient ce désir? De l'ojjinion du vulgaire qui veut tout mesurer à l'aune et n'estime rien de précieux que ce qui est graud : ou, au contraire, ies choses exquises et excellentes sont ordinairement subtiles et déliées. C'est un trait de grand maislre, d'enclorre beaucoup en peu d'espace; et peut-on dire qu'il est quasi fatal aux hommes illustres de ne pas vivre longtemps. La grande vertu et la grande vie ne se rencontrent guères ensemble. La vie se mesure parla fin : pourveu (|u'elle en soit belle, tout le reste a sa proportion. La quantité ne sert de rien pour la rendre ou plus ou moins heureuse; non plus que la grandeur ne rend pas le grand cercle plus rond que le petit : la figure y fait tout,

« Encore, direz-vous, sonhailcroit-on volontiers de mourir en paix dans son lict, entre les siens, consolé d'eux, en les consolant. Cela est misérable d'eslre tué en quelque coin et demeurer sans sépulture ».

Tant de gens, qui vont à la guerre et prennent la poste pour se trouver à une bataille, ne sont pas de cet avis. Ils vont mourir tout en vie et s'ensevelir parmi leurs ennemis. Les petits enfans craignent les hommes masquez : descouvrez-K'ur le visage, ils n'ont plus de peur. Aussi, croyez-moi, le feu, le fer, la ûamme, nous

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 97

esloonent en la façon que nous nous les imaginons; levons-leur le masque : la mort dont ils nous menacent n'est que la mesme mort dont meurent les femmes et les petits en fan s.

« Mais je laisseray, me direz-vous, de petits or{i!ielins sans conduile et sans support! »

Comme si ces enfans-ià estoient plus à vous qu'à Dieu, comme si vous les aimiez davantage que lui, qui en est le premier et plus vrai père, ou comme si vous aviez plus de moyen de les conserver que lui! Non, non; ils auront le père commun de tout le monde, qui veillera sur eux et qui les conservera sous l'aile de sa faveur, comme il fait toutes ses créatures, depuis les plus grandes jusques aux plus petites.

Les maux donc ne sont jamais si grans que noslre ambitieuse opinion nous les propose : elle nous donne l'espouvanle par ses artifices. Mais bien nous perd elle et corrompt-elle tout à fait, quand elle nous veut persuader qu'en telles occasions il nous faut chémer (') et ennuyer. Vraymcnt quand la tristesse, qu'elle nous apporte, n'auroit rien de pire que la déformité dont elle est accompagnée, si la devrions-nous fuir à voiles et à rames. Observez-Ja : si lost qu'elle entre chez nous, elle nous rem[)lit d'une honte que nous avons de nous monstrer en public, voire tnesme en particulier à. nos amis.

(1) Éd. de 16il : aUrister. — « Cbétner », diminuer, maigrir, dépérir.

Du Va;r 7

Depuis que nous sommes une fois saisis de celle passion, nous ne cherchons que quelque coin pour nous accroupir (') et fuir la veue des hommes. Nous ne voulons plus de témoins de nos actions : la veue de nos amis nous est à charge.

Qu'est-ce à dire cela, sinon qu'elle se condamne soymesme elreconnoitcombien elle esl indécente? Nediriezvous pas que c'est quelque femme surprise en débauche qui se cache et se musse et a honte d'estre reconnue? ou le Cherea de Térence (2) qui, s'estant habillé en eunuque pour faire une friponnerie, se trouve surpris au milieu de la rue ou en une maison estrange (3)? C'est bien habiller les hommes en eunuques, voire les chastrer du tout, que de les laisser tomber en celle tristesse-là qui leur oste tout ce qu'ils ont de masic et généreux et nous donne toutes les contenances et toutes les infirmitez des femmes. Aussi les Thraces habilloient-ils en femmes les hommes qui estoient en dueil i^), fusl pour leur faire honte d'eux-mesmes à eux-mesmes, ou pour leur donner occasion de cesser bien tosl de si mauvaises et efféminées contenances. Mais qu'estoil-il besoin de ces habitslà pour cela? Car il me semble que leurs visages et

(1) Éd. de 1G41: mellre.

(2) Dans la comédie inliUiléo VEunuquc.

(3) Étrangère.

(4) Qui csloient en deuil, c'esl-à-dire qui se douloienl, du verbe se douloir, se plaindre, se lamenter. L'édition de 1041 porte : « qui marquoient leur chagrin ».

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 99

toutes leurs actions leur estoient un suffisant advertisseinent qu'ils n'estoient plus hommes. C'estoitàmon advis un reproche public que les loix leur faisoient de leur pusillanimité, une semonce de revenir à eux mesmes et revestir leur courage viril.

Les loii romaines, qui ont esté (dus généreuses, n'ont pas cherché des remèdes par la honte, contre ces efféminées lamentations ; car elles les ont défendues tout à fait par leurs premières et [)ius pures ordonnances. Elles n'ont pas pensé que la mort, ni de père, ni de mère, ni d'enfans, ni de parent, ni d'ami, deust estre cause de nous dénaturer et faire chose "contraire à la virilité. Bien ont-elles permis les premières larmes qu'espreint (U une fraische et récente douleur. Ces larmes, dis-je, qui peuvent mesme tomber des yeux des philosophes et qui gardent avec l'humanité la dignité, qui peuvent choir de nos yeux sans que la vertu choyé (2) de nostre cœur. G'estoient, je pense, de celles-là qui couloient sur les joues de la belle Panthea, quand Araspes en devint amoureux (^), pour l'avoir veu pleurer fort tendrement et piloyablement à son gré la mort de son mary. Car les premières poinles de la

(1) Espraindre : exprimer en pressant (Lacunie-Saint-Palaye).

(2) Éd. de 1641 : tombe.

(3) Parithée, femme d'Abradate, roi de Susiane. Faite prisonnii">re durant la guerre des Assyriens conire les Perses, elle inspira une violente passion à Araspe, l'un des orfîciers de Cyrus, chargé de la garder.

lUO LA CONSTANCE ET CONSOLATION

douleur élèvent en nous des passions si vives et si naïfves, qu'elles passent aisément en Tesprit de ceux qui nous voyent et les enQammenl de la mesme ardeur.

Mais celle tristesse envieillie, qui a pénétré jusques à la mouelle de nos os, fane nostre visage et fleslrit noslre âme tout ensemble, de telle façon que rien n'est jjliis agréable en nous. El si la nature a fait naistre quelque chose d'aimable en nostre corps, ou en nostre esprit, il se fond en cette amère passion, comme la beauté d'une perle se dissout dans le vinaigre. C'est pitié lors, que de nous voir : nous nous en allons, la teste baissée, les yeux fichez en terre, la bouche sans parole, les membres sans mouvemens; les yeux ne nous servent que pour pleurer et direz-vous que nous ne sommes rien que des statues suantes.

Ce n'est pas sans cause que les poètes nous ont laissé par mémoire que Niobé avoit esté convertie en une image de pierre à force de pleurer. Ils n'ont pas seulement voulu par là, comme un ancien a pensé, nous représenter le silence qu'elle avoit gardé en son dueil, mais aussi nous apprendre qu'elle avoit perdu tout sentiment pour s'eslre abandonnée à la tristesse. IXous la devrions donc fuir, quand ce ne seroit que pour estre si indécente et si déshonneste; mais elle est avec cela estrangemenl dommageable et en cela d'autant plus dangereuse qu'elle nuit sous couleur de profiler. Elle fait semblant d'accourir pour nous secourir et, au contraire, elle nous olîense : elle fait contenance de

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 101

tirer le fer de la playe et elle Tenfonce jusques au cœur; elle nous promet la médecine et nous donne le poison. Ses coups sont d'aulanl plus difficiles à parer et ses entreprises à rompre, que c'est un ennemi domestique, nourry et élevé chez nous et que nous avons nous-mesmes engendré pour nostre peine. A mon advis que c'estoit d'elle de qui parioit le comique grec, quand il s'escrioit contre les hommes :

« 0 pauvres gens! combien endurez-vous de maux volontaires, oulre les nécessaires que la nature vous envoyé ! »

Car de qui nous pouvons-nous plaindre que de nous quand, après le sentiment des maux passez, nous en retenons encore la faschcrie et nous opiniastrons à les remascher et ramener coiUinuellement en nostre mémoire, ou que, par la crainte de l'advenir, nous languissons découragez. N'est-ce pas de nous que nous vient ce mal-là, duquel nous ne devons pas nous esbahir s'il est si durable, veu qui il est comme les fleuves qui sortent de la mer et y retournent et qui, pour tirer leur source du mesme lieu oii ils se deschargent, ne tarissent jamais?

Pauvres sots! pourquoi arrousons-nous si soigneusement celle plante dont les fruits sont si amers? trouvonsnous (jiielque goust à ces plaintes, ces ennuis, ces regrets, ces souspirs dont elle enfielle nostre vie et empoisonne toutes nos actions? Car tant qu'elle habite chez nous, que faisons-nous digne du nom d'homme?A quelle heure pensons-nous à servir la patrie, à faire l'office d'un bon

citoyen, à nous opposer aux. factions des méchans, à défendre les loix. des assauts de Tambilion et de l'avarice, à secourir nos amis de l'oppression des méchans? Quelle relasche nous donne cette importune passion pour lever les yeux au ciel et, avec un esprit pur, remercier ce grand et souverain empereur qui nous a colloquez (1) ici-bas et nous a fait tant de grâces (2) et de faveurs, que, quand nous n'aurions autre chose à faire qu'à lui en icndre grâces, si n'aurions-nous pas en toute nostre vie du temps à demi?

Certainement on ne la sçauroit excuser; elle est, ou fort indiscrète, ou fort maligne : car, ou sa fin est mauvaise, ou elle erre et s'esgare de sa fin.

Si son but est d'augmenter nostre mal et que, plus elle empiète sur nous, plus elle rend nostre vie fascheuse et ennuyeuse, que ne la repoussons-nous à l'abordée? que ne lui fermons-nous la porle au nez (3), ou, pour le moins, ne la chassons-nous par les espaules i^) si tost que nous connoissons ses desseins? Nous sommes bien Iraistres à nostre propre repos si, connoissans ses ennemis, si, sçachans qui sont ceux qui le ruinent, nous les recevons, nous les supportons, nous les choyons!

(l)Étl. de d641 : logez.

(2) Les mots « de grâces et », supprimés dans l'édition de 1G41 : correction littéraire à cause de la repétition du mot « grâces » deux lignes plus bas.

(3) L'édition de iCil supprime les mois " au nez ».

{^) L'édition de 1041 supprime les mots « par les épaules ».

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 103

Si son but est de soulager noslrc douleur, la diminuer et la deslremper en nos larmes, pourquoi nous servons-nous si longtemps d'une si mauvaise et si téméraire officière, qui fait tout le contraire de ce qu'elle veut? qui l'a jamais veae parvenir à ce but là? en quel esprit est-elle jamais entrée qu'elle ait consolé? Au contraire, si elle l'a trouvé tremblant, ne l'a-elle pas terracé? si cheant (U, accablé? 11 n'en sort pas un d'entre ses mains, que gasté, froissé et brisé. Quand elle y a passé, il n'y deineure plus de force ni de résistance, et devient comme un lieu bas et creux, qui n'est pas seulement saly des ordures qui y croissent, mais de tous costez les esgouts s'y deschargent et l'eau pure s'y corrompt. Car l'homme saisi de tristesse s'offense de ses maux, et de ceux d'autrui, des publics et des particuliers : les bonnes fortunes mesmes qui lui arrivent, lui desfdaisent; tout s'aigrit en son esprit, comme les viandes font en un estomac débauché.

Mais outre tout cela, je dis que la tristesse, venant pour le sujet pour lequel elle vous arrive, est fort injuste et j'oserois quasi dire « impie ». Car qu'est-elle autre chose qu'une plainte téméraire et outrageuse contre la nature et la loi commune du monde? La première voix que prononce la nature, c'est que toutes choses qui sont sous le ciel de la lune sont périssables et que, comme elles ont eu commencement, aussi auront- elles

(1) l':(l. (h 1041 : tombant.

lOi LA CONSTANCK ET CONSOLATION

tiû. Vous en voulez, comme par privilège, exempler voslre ville et la rendre immortelle.

Les villes, les EstaJs, les royaumes sont de la mesme condition que les autres parties du monde : voire, l'eslre en est plus incertain et plus infirme. Car la plupart des autres ont leur forme qui unit leurs membres avec un seul nœud si fort et si estroit que diflicilement les peut-on séparer; mais les villes et les Estais sont composés d'infinies choses toutes diflérentes, qui ne sont alliées et assemblées que par les volontez des hommes, poussées à une communion et société par quelque céleste inclination. Et ces volontez-là estans aisées à esbranler, la ruine des villes est toujours prompte et quasi présente. Car des mouvemens de ces volontez-là viennent les guerres et les séditions qui les conduisent à leur Cm; mais quand il ne leur arrivcroit aucunes maladies, c'est-à-dire inconveniens de violence, dont elles périssent le plus souvent, si faudroit-il qu'elles définassent (') de (2) vieillesse, par la loi commune du monde, pource qu'elles ont leur jeunesse, leur virilité, leur vieillesse comme les hommes : et bien (|ue tous leurs autres figes eussent été fermes et sains, si faudroit-il, en (in, (jue la vieillesse les consommas t (3),

Or si nous avons préveu cela, pourquoi nous en

(1) Éd. do 1641 : (inissent.

(2) Éd. de i641 : par.

(3) Éd. de 1018 : consumasl.

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 105

tounnentons-nous? Si nous ne l'avons point préveu, de quoy nous plaignons-nous, sinon de nostre imprudence? La condition de la nature est bien dure et bien misérable si, de toutes les choses que nous ignorons, il faut, quand elles arrivent, qu'elle en endure le reproche et les injures.

Tient-il à elle que nous ne le sçachions? nous l'a-elle celé? y a-il coin au monde oi^i elle ne l'ait escrit? C'est un grand cas que nous sommes plus justes à l'endroit de tous les autres que de la nature, qui nous est néantmoins plus gracieuse et plus favorable que tous les autres.

Si nous tenions une maison à louage et qu'il prinl fantaisie au propriétaire de l'abalrc pour ce qu'elle fust vieille et qu'il la fallust rebastir, ou qu'il la voulust appliquer à son usage, nous vuiderions de gré à gré et en chercherions une autre sans nous tourmenter ni quereller. Pourquoi? c'est la loi commune qui lui permet d'user ainsi de ce qui est sien. Sçavez-vous qui sont ceux qui se chagrinent quand il faut déloger, qui se plaignent et se tourmentent? ce sont les enfans de ceux qui ont des baux à longues années. Car pour ce qu'ils en ont toujours veu jouir leurs pères et qu'ils ne se sont jamais mis en peine de regarder les litres de leur maison, ils ont fait estât que le fonds leur en appartenoit et se sont nourris en cette opinion : ils ont passé leur jeunesse sans apprendre mestier, sans s'accoustumer au travail; comme ils sont devenus grans,

le bail est expiré, il se faut pourvoir ailleurs; ce coup non préveu les estonne : ils pleureni, ils se lamentent et, au lieu de remercier le propriétaire de ce qu'il les a longtemps laissé jouir à si grand marché, ils mesdiseot de lui. Mais nous sommes encore bien plus imprudens et plus injustes envers la nature, que ceuxlà ne sont envers leurs seigneurs. Car ceux-là (*) ont peul-estre leur bail à titre onéreux, ils ont possible financé au commencement pour y entrer : nous ne sommes ici que précairement, tout ce que nous avons, nous le tenons en bienfait et à temps. A ceux-là encore, on a attendu à les advertir jusques à ce que le bail fust expiré : à nous, la nature dénonce tous les jours la condition sous laquelle nous sommes ici.

Je vous prie, dites-moi, quand nous venons au monde, y entrons-nous ou si nous y sommes introduits? y venons-nous pour y commander ou pour y servir? pour y donner la loi ou pour la recevoir? Je croy que, sans mot dire, vous me respondez que nous y venons pour obéir et suivre ce que nous y trouvons dcsja establi. 11 faut ([ne nous nous accommodions aux saisons, aux nuicls, à la tem|u'M-alure des régions, bref, à tout ce qui arrive au gouvernement du monde. Or celle loi-là est douce, bénigne, gracieuse : tout y est, si nous le sçavons bien considérer, en noslre faveur. Et néantmoins, s'il s'y trouvoil quelque cliose de dur, le vrai moyen

(1; Éd. de KUI : ils.

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. ' 107

d'adoucir la servitude nécessaire, c'est d'obéir voloiilairement.

Ne devons-nous pas estimer que, quand nous entrons au monde, nous contractons avec la nature, et nous obligeons de garder les loix qu'elle a données et publiées, depuis tant de siècles, aux villes, aux républiques, aux royaumes? Comme elle est sage, providente et désireuse de conserver la beauté de son ouvrage, elle a donné à chaque chose la plus longue durée qu'elle a peu : mais le vice et imperfection de la matière dont les choses sont créées, a fait premièrement que, des terrestres, il n'y en peut avoir aucune immortelle, et que, des mortelles mesmes, beaucoup ne durent pas tant que leur nature désire, le vice de la matière prévenant la grâce de la nature. Le remède qu'elle a cherché à cet inconvénient, c'est une durée par succession qu'elle a donnée aux choses, faisant qu'en perdant une forme, elles en reçoivent une autre, et que rien ne dépérit du tout, mais seulement se transmue : la terre demeurant comme de l'argile entre ses mains, toujours molle; laquelle elle repétrit et remoulle (i) diversement, lui donnant une nouvelle face, par une fraische figure couvrant la vieille : et par ce moyen imitant rà bas l'immortalité qu'elle n'y a peu entièrement apporter. De là vient que les villes, les royaumes, les empires se cbangent ainsi et naissent de la ruine les uns des

(1) É<l. do 1G18 : remouille.

autres : le jeu changeant toujours, et ne demeurant rien ferme ne stable que le théâtre. Qu'y a-il plus équitable, puisqu'elle est mère commune de tous les hommes, qu'elle ait voulu gratifier toutes les parties de la terre par un tour de grandeur et magnificence qu'elle fait passer de lieu en lieu?

Ce tour enfin est venu jusques à nous et avons veu en nos jours nostre paA^s si comblé de biens, de richesses, de gloire, de délices, qu'il ne se pouvoit dire plus. Nous sommes maintenant sur le retour, nostre fortune est sortie de chez nous comme d'une maison crevacée de tous coslez, nous sommes demeurez altendans la cheute : les uns crient, les autres regardent, les autres s'enfuyent. Qu'y a-il tant à s'estonner? Un vieil homme meurt, une vieille maison tombe, que faut-il tant crier? Qu'y a-il en cela que ce que vous voyez tous les jours et par tout? Les fruits fleurissent, se nouent, se nourrissent, se meurissent, se pourrissent; les herbes poindent, s'estendent, se fanent; les arbres croissent, s'entretiennent, se seichent; les animaux naissent, vivent, meurent; le temps mesme, qui enveloppe tout le monde, est enveloppé par sa ruine et se perd en se coulant : il roule doucement les saisons les unes sur les autres cl toutes celles qui se passent se perdent. De toutes ces choses muables, que voulez-vous faire de constant? de toutes ces choses mortelles, que voulezvous faire irimmortel? Me voulez-vous bien eslonner, faites-moi voir quelque chose de permanent ici-bas.

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 109

Mais je vous fais tort de vous entretenir de raisons si grossières, vous autres dont le laborieux estude est comme le miroir de la nature, et qui vous pouvez représenter en un instant, et tirer du Ihrésor de vostre mémoire la face du monde telle quelle a esté depuis sa création. Repassez, je vous prie, par dessus, et considérez que sont devenues toutes ces grandes et admirables villes, basties avec tant d'années, embellies avec tant de travaux, enrichies avec tant de sueurs. Elles ont eu chacune plusieurs siècles entiers qui n'ont esté employez qu'à despouiller le reste du monde pour les reveslir et parer.

L'Asie vous représente Troye la grande, la superbe Babylone, la magnifique Hierusalem ; l'Afrique vous monstre les Thèbes aux cent portes, la puissante Carthage, l'opulente Alexandrie; l'Europe vous produit les doctes Athènes, la ti'iomphante Conslantinople, et Rome, le miracle, et de toutes les villes et de tout le monde.

Pourquoi direz-vous que toutes ces belles citez-là aient jamais esté si llorissantes, sinon pour estre ruinées? et pourquoi mesme ruinées tant de fuis, sinon pour ce ({ue leur destin sembloit résistera la nature et vouloil fléchir la mortalité des choses humaines? Combien de fois chacune d'elles a-elle veu ses ennemis renverser ses murs, saccager ses maisons, tuer ses citoyens et brusler ses temples? La nécessité de périr leur a esté si grande que quand elles n'ont point trouvé

ilO LA CONSTANCE ET CONSOLATION

d'ennemis étrangers pour travailler à leur ruine, elles ont armé leurs propres habitans les uns contre les autres, pour exécuter ce qui estoil ordonné de leur fin. Il n'y a remède, la loi y est : il en faut passer par là. Quand nous voyons ou oyons la ruine des autres : voilà un préjujé pour nous lors que nostre terme sera escheu. Ce qui arrive à un, peut arrivera un chacun : le coup du premier menace celui qui le suit. Scipion, celui qui ruina Carlhage, voyant le feu dedans, qui dévoroit tant et tant de richesses et do superbes édifices, qui consommoit la plus puissante ville de l'Afrique, touché de compassion de la fragilité des choses humaines, se prit à pleurer le mal qu'il faisoit et prononça deux vers d'Homère qui signifioient :

Un jour fatal viendra que la puissante Troye Priani et ses sujets seront tous mis en proye (1)

en entendant de la ville de Rome ce que le poète avoit dit de Troye. Mais il se trompa fort à deviner. Car combien de jours, et non pas un seulement, a-elle esté mise en proye? combien de fois saccagée? combien de fois ruinée? combien de fois bruslée? et néantmoins elle s'est relevée du milieu de ses cendres et, obstinée contre son malheur, semble avoir lassé sa mauvaise fortune de travailler davantage à sa ruine. Toutefois la loi com-

M) 'Edoeta; ri[j.ap dt'av jiOT'oÀwXr, 'Dao; îcr),

Page 1