‹ Traité de la constance et consolation ès calamitez publiquesChapitre 5 sur 11 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Un jour, pendant ce siège (i) que Paris a enduré avec tant de misères, je me promenois tout seul en mon jardin, pleurant du cœur et des yeux la fortune de mon pays. Et comme la passion croist démesurément quand elle est trop flattée, je commençois à accuser le ciel d'avoir respandu sur nous de si cruelles influences, et eusse volontiers disputé contre Dieu mesme, si une crainte secrète n'eust refréné ma douleur. Comme mon esprit flottoit parmi telles pensées, arriva un de mes meilleurs amis, personnage fort consommé es bellesleUres, mesme es sciences mathématiques; mais plus

(t) Siège de Paris, par Henri IV (6 mai-30 août 1590).

5i LA CONSTANCE ET CONSOLATION

recominandable beaucoup pour sa singulière probité et fidélité, rares vertus en ce siècle. Son nom pour cette heure sera Musée W [Henri de Monantheuil], puisque sa modestie ne me permet pas d'autrement le vous nommer. Nous estans entresaluez et recueillis de quelques propos communs, etlui, m'ayantenvisagéplusieursfois et veusur mesjoues les traces de mes larmeseocore toutes fraisches: « Je ne vous demande point, dit-il, de quels discours vous vous entretenez ici, je le reconnois assez à vostre visage : les gens de bien n'en ont maintenant guères d'autre que l'appréhension de la calamité publique. Cette playe nous cuit si fort que nous ne pouvons que nous n'y portions souvent la main. Mais quoy? hier, quand je vous vins voir, je vous trouvay en mesme estât : pour le premier coup je ne fey semblant de rien; voyant aujourd'hui que vous continuez et que la tristesse vous maislrise de cette façon, je ne puis tenir que je ne vous demande ce que vous avez fait de la philosophie. Je vous cherche en vous-mesme, et ne puis croire que celui duquel j'ay receu tant de consolation, en manque tant à soy-mesme. Il n'y a rien si équitable que de souffrir pour soy ce que l'on a ordonné pour autrui; ou restituez-moi à la liberté de pleurer, que vos discours mont ostée, ou obéissez vous-mesme à la loi que vous avez autrefois prescrite à ma douleur.

(1) Cf. introduction, p. 18. Niceron, Me'm. p. rhist. des hommes illustres, XLIII, 157, croit à tort y reconnaître Peiresc.

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. o5

— 0 mon cher Musée [Monanlheuil], dis-je lors, j'apprens maiotenant, par expérience, combien il est plus aisé de parler que de faire, et combien sont faibles les argumens de ia philosophie à l'escole de la Fortune. Voulez-vous que je vous dise loui franchement ce que j'en pense?

Noslre philosophie est une bravache et une vantarde; elle triomphe à l'ombre d'une salle (i), les brettes (2) à la main : c'est un plaisir de la voir mettre en garde, faire ses démarches, parer des armes ou du corps; vous diriez qu'il n'y a rien au monde qui lui peust donner atteinte; mais quand il faut sortir dehors, qu'il faut combattre à l'espée blanche et que la Fortune lui tire un revers de toute sa force, — elle est bien tost enfoncée et les armes lui tombent incontinent des poings. La douleur, que nous combattons de paroles, est une feinte : semblable aux hommes de bois contre lesquels on lire à la quintaine (3), qui se laissent viser à Taise et reçoivent le co'jp sans se défendre. La vraie douleur est bien autre : elle est vive, elle est remuante, elle nous assaut la première, elle nous surprend, elle

(1) Salle d'armes.

(2) Ce mot, brette, qui désignait proprement une épée très longue, appelée ainsi de son lieu de fabrication originaire, la Bretagne, semble désigner ici un fleuret par opposition à Tépée blanche, citée quelques lignes plus bas, c'est-à-dire l'épée non mouchetée, l'épce de combat. Épée blanche : épée tirée du fourreau.

(3) Jeu d'armes remontant à Ja chevalerie : le cheval au galop, la lance en arrêt, il s'agissait de renverser un mannequin armé.

nous saisit et serre de si près, que nous ne nous pouvons aider. Nous a-elle louchez? — Faisons si bonne mine que nous voudrons, si nous cuit-il. Et bien que, pour un temps, nous grincions les dents, endurant opiniastrement le mal, de peur de le confesser, si est-ce qu'à la fin il se fera reconuoistre pour ce qu'il est et arrachera violemment de nostre estomac les plaintes et les souspirs que nous ne lui aurons pas volontairement accordez. Non, croyez qu'en tels accès que ceuxcy, la nature et nostre philosophie ne peuvent compatir ensemble :il faut choisir laquelle des deux vous voulez retenir. Voudriez -vous, ou pourriez-vous cha?ser la nature qui est h^gitime maislresse de nos passions, et laquelle, se doutant bien que nous nous pourrions laisser suborner à des paroles emmiellées et discours affélez, pour nous soustraire de son ohéissance, tient ses affections en garnison chez nous, qui nous es[)ient et nous veillent; et, à toutes les occasions qui se présentent, exigent de nous l'hommage et le tribut que nous lui devons? Ou les larmes ne sont pas choses naturelles et marques d'une juste douleur, ou nous les devons rendre au mal auquel la nature est plus offensée, qui est en la ruine et subversion de nostre pays. Car pour ce coup sont blessez tous ceux que la nature nous a conjoints de sang, d'amitié, de bienveillance, de communauté. Que si nous n'avons ressentiment de leur mal et compassion de leur misère, je dis que nous violons et les loix civiles et la piété naturelle, et la

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majesté mesme de ce grand Dieu, l'esprit duquel converse parmi nous, comme garde et patron des droits de la société humaine. J'estois desjà offensé de Yostre importune et austère philosophie, qui nous défend les larmes; mais, lisant aujourd'hui dans un ancien, il m'est venu envie de la chasser avec injures, tant m'a pieu un passage sur lequel je suis tombé, oi^i il est escrit :

« Qu'il y avoit à Gumes une image d'Apollon qui avoit esté apportée de Grèce, laquelle pleura visiblement, voire avec grande abondance de larmes, lorsque les Romains destruisoient la ville dont elle avoit esté tirée, comme regrettant que son pays se ruinast sans qu'elle le peust secourir : pour ce que la ruine en estoit fatale et Apollon mesme l'avoit prédite auparavant».

Hé quoy? une statue de marbre aura trouvé des larmes pour pleurer son pays, et je n'en trouveray point pour déplorer le mien? Esloignée de tant de lieues, elle aura compati au mal de ses concitoyens, et moi, à la veue des miens et au milieu de leurs misères, je ne souspireray point? Non, non ! je suis François, je suis natif de la ville que je voy périr. Croyez que, pour avoir à cette heure les yeux secs, il faudroit avoir le creur de pierre : encore eslimé-je que si la piété n'est du tout esteinle au monde, nous pleurerions aussi bien que TApollon de Cumes, car nous avons bien plus de sujet qu'il n'avoit. Celle belle ville, capitale du plus beau royaume de la terre, le domicile

de nos rois, le thrône de la justice de cet Estât, et comme le temple commun de toute la France, périt à noslre veue, et quasi par nos mains : les richesses de ses citoyens, la magnificence de ses bastimens, l'érudition de tant de célèbres et sçavans personnages qu'elle a élevez, ne Font peu garantir ni aider. 0 que cet ancien parloit bien de la puissance (') de Dieu sous le nom de la Fortune^, quand il disoit : « Que lorsqu'elle a résolu quelque chose, elle aveugle les esprits des hommes, de peur qu'ils ne lui rompent son coup »!

Voyez un peu comme, sans y penser, nous avons tous quasi aidé à nostre ruine, et preste nos mains pour renverser nos maisons dessur nous! Car, mon Musée [Monanlheuil], vous sçavez quel grand nombre d'hommes, voire de ceux qu'on estimoit des plus sages, se sont associez à dresser cet équipage et nous jeter en cette tempestueuse mer de guerres plus que civiles. Nous y voicy, puisqu'il a pieu à Dieu, à la veille d'un grand naufrage, où nous avons également à craindre la rage de nos zélez de dedans, altérez du sang de ceux qui désirent le bien public, et la violence qui peut arriver de dehors, qui séviroit confusément contre les bons et les mauvais : et vous voulez, en ce triste et lugubre office, me défendre les larmes?

— A ce que je voy, me respondit-il, le temps porte que chacun change de parti, c'est peut-estre le vice

(1) Éd. de 1625 et de 1641 : providence.

du siècle. J'ay tenu toute ma vie pour la nature contre voslre philosophie : pour ce qu'il me sembloit que vous la faisiez trop puissante et lui vouh'ez attribuer un commandement trop violent et tyrannique. Mais il advient ordinairement que l'injure, qui est faite h une personne à qui nous ne voulons pas beaucoup de bien, nous réconcilie avec elle et nous fait par pitié entreprendre sa défense. Je voy aujourd'hui que vous déshonorez et diffamez la pliilosophie, laquelle vous a si tendrement et chèrement élevé, et que vous permettez que les passions lui mettent le pied sur la gorge, sans qu'elle s'ose défendre. Vous la surnommiez auparavant roine de la vie, maistresse de nos affections, tutrice de nostre félicité; maintenant vous la voulez tenir comme une petite plaisante, qui ne serve qu'à vous faire passer le temps et vous entretenir pendant que vous serez à vostre aise. Traitez-la au moins en fille de bonne maison; vous n'avez point de sujet de la répudier. Si vous voulez faire divorce avec elle, rendez-lui la liberté qu'elle a apportée chez vous : qu'elle se retire, son honneur sauve et avec ses droits. Quant à moi, je la maintiens franche, et me rens asserteur de sa liberté : je ne lui veux pas attribuer cette puissance d'oster au corps, ni à l'esprit, le sentiment du mal. Car je croy qu'elle doit passage aux affections naturelles : mais je maintiens qu'elle peut contenir et resserrer la douleur et la passion dans leurs bornes, empescher qu'elles n'occupent plus de lieu et

d'authorité en noslre âme qu'elles ne doivent, et les amollir et adoucir, \oire mcsme, avec le temps, du tout estouffer et amortir. Je voy bien à vostre visage que vous estes trop aigry et que vous ne m'accorderez rien de vous-mesme : voicy tout à propos deux, de nos meilleurs amis, que vous n'oseriez refuser pour arbitres et, pour moi, j'ofîre de les en croire ».

Or c'estoient deux personnages signalez, deux perles de noslre siècle : desquels le premier, que nous nommerons pour cette heure Orphée [Jacques Houllier] (i), outre la connoissance qu'il a des lettres et sciences, s'est acquis une grande expérience et admirable prudence par ses longs et périlleux voyages; l'autre, qui aura nom Linus [Mcolas Le Fèvre] (2), est reconnu pour un des plus sçavans hommes de l'Europe, et qui a le plus de jugement et de preud'hommie au maniement des bons livres, et de piété en toutes ses actions.

« Vous avez, dis-je. Musée [MonanlheuilJ, choisi des juges que je n'ay garde de récuser ; non pas choisis, mais plustost, croy-je, nous ont-ils esté envoyez miraculeusement, comme les dieux qu'on faisoit descendre par engins aux tragédies, pour venir faire quelque grand exploict surpassant la puissance des hommes. Car, pour vous dire, j'estime mon opinion véritable : que si elle ne l'est, au moins est-elle si avant enracinée avec mon

{{) Introduction, p. 28-.

(2) Introduction, p. 26.

ennui, en mon cœur, qu'autres mains que celles de si saints personnages ne l'en sçauroient arracher ». Sur ce propos, nous les joignismes et saluasmes : K Nous rompons, nous dirent-ils, voslre discours, auquel il nous sembloit bien, en venant, que vous estiez fort avant, et, à voir vos contenances, que vous n'estiez pas bien d'accord.

— Vous avez, dit Musée [Monantheuil], bien deviné et estes venus fort à propos pour nous y mettre, car nous vous avons nommez pour juges de noslre différend.

— Le précepte du Sage^ dirent-ils, nous défend d'eslre juges entre nos amis : bien, si nous pouvons nous adviser de quelque moyen pour vous accorder, vous en dirons nous volontiers noslre advis. Mais, pour vous dire privément, nous venons de loin : je vous prie trouver bon que nous nous séons ».

Comme nous fusmes assis, Lin us [Le FèvreJ commença à nous dire qu'il venoit d'entendre une piteuse histoire d'une pauvre femme qui, n'ayant peu trouver de pain pour donner à ses enfans, s'estoit pendue à son plancher.

« Etmoi, ccdit Oi'phée[Houllier], je viensde voir, tout à cette heure, une pauvre fille qui est tombée toute roide morte de male-faim; et, à trois pas de là, j'ay trouvé de pauvres gens qui mangeoient un chien tout sanglant, qu'ils avoient un peu grillé avec de vieille paille. Et comme j'ay eu passé le plus visle que j'ay peu pe triste

spectacle, j'ay rencontré des femmes qui crioient et disoient que les lansquenets avoient mangé des enfans auprès du Temple, ce que je ne puis croire ».

Oyans cela, nous commençasmes tous à soupirer, et lors, prenant la parole :

« Eh bien, dis-je, voilà ma cause gagnée, puisque, tant que nous sommes, n'avons peu, au récit de cette piteuse histoire, retenir nostre cœur, qu'il n'ait témoigné le ressentiment qu'il a de la misère publique. Je vous laisse donc à penser, comme nous devons frémir et transir, quand nous nous représentons toutes les sortes de pauvrelez qui sont respandues par cette grande et vaste ville. Hélas! combien y a-t-il de playes secrètes que la honte couvre! Et puis, quelles et combien effroyables sont les calamitez que nous prévoyons, attendons et ne pouvons quasi éviter! Vous me reprochez, Musée [Monantheuil], mes larmes; mais plus de raison auriez-vous de me reprocher ma dureté de cœur, qui seule empesche qu'une si vive et poignante douleur ne finisse ensemble mu tristesse et ma vie! »

Et lors, me retournant vers Orphée [Houllier] et Linus [Le Fèvre], je leur fey entendre les discours que Musée [Monanlheuil] m'avoit tenus et le différend sur lequel nous estions demeurez. Ce qu'ayans ouï :

« Nostre bonheur, dit Orphée [Houllier], nous a bien amenez ici pour ouïr une si belle dispute; mais, Musée (Monanthouil), puis que vous nous faites cet bon-

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neur de nous croire, permettez qu'en une chose seulement nous usions de l'authoriié que vous nous donnez. Au lieu de nous discourir et démonslrer voslrc proposition, mettez-la, je vous prie, en œuvre, et faites expérience sur nous de ce que peut le remède, dont vous vous vantez, contre celte fascheuse maladie d'esprit, qui est la tristesse que nous recevons tous de cette misère et afûiction publique : vous avez un bel et ample sujet. Car je croy qu'il n'y en a pas un de nous, duquel l'esprit ne soit touché de celte maladie. Je m'asseure que si l'antiquité a rien inventé qui puisse servir à la guérison de l'esprit offensé, vous en devez avoir recueilli les plus belles et plus utiles recettes. Mais je crains qu'il ne vous arrive en cela, comme il fait en vos démonstrations de mathématique, oii vous prouvez par raisons mille belles propositions, que Tartisan ne sçauroit puis après mettre en œuvre sur la pierre ni sur le bois. Poursuivez donc et faites estai que, si vous nous pouvez accoiser (^) l'esprit et nous délivrer de l'ennui et de la crainte qui nous gesnent (2), que vous avez cause gagnée. Car en nostre endroit, les effets prouvent bien mieux que les paroles : outre que vous nous aurez corrompus par un grand bien, de nous avoir délivrés d'un grand mal. Et en ce cas je m'asseure que nostre hoste mesme sera bien aise d'estre vaincu, car il gagnera beaucoup en perdant.

(1) Accoiser : apaiser, calmer {acquicscere).

(2) Éd. rie 1617 : gcliesnent. Éd. de 1G18 : géhenne.

— Je feray, dit Musée [Mooantlieuil], ce qui me sera possible pour vous contenter; mais souvenez-vous, s'il vous plaist, que nous travaillons à une besongne cominune. Et pourcc, si d'aventure, es discours où ce sujet me pourra porter, j'oublie quelciues raisons qui vous viennent en mémoire, vous serez tenus de les suppléer; puisque nous ne combattons que pour la vérité et faire vaincre la raison et que le prix de la victoire est commun entre tous, vous devez tous, ce me semble, favoriser son parti.

Il n'y a rien qui serve tant à la guérison du mal que d'en bien connoistre la cause. C'est [)Ourquoi, si nous désirons délivrer nostre àme de fasclierie, et la remettre en un estât paisible, il faut, à mon advis, examiner d'où procède le mal qui la tourmente. La nature de l'bomme a beaucoup de proportion et correspondance à tout ce grand univers : njais aussi a-elle à chacune de ses parties et principalement me semble-elle se rapporter à un estât royal, estant l'un et Taulre quasi de mesme condition et sujet à de mesmes accidens.

Le prince souverain, qui a à gouverner un grand nombre d'hommes, une grande quantité de provinces et de villes, establit des gouverneurs et magistrats sous lui; et, pour les instruire et adresser en l'exercice de leurs charges, leur donne ses loix, comme la règle de leurs actions : et, outre, lesadvertiten choses douteuses et importantes de lui en faire rapport et en attendre son

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commandement. Cerlainement, tant que cet ordre est observé, que ies sujets obéissent aux magistrats et les magistrats à la loi et au prince souverain, l'Estat se maintient en grande paix, florit et prospère merveilleusement; mais, au contraire, quand ceux qui jugent et commandent sous le prince, se laissent tromper par leur facilité, ou corrompre par faveur, au jugement des affaires qui se présentent, et que^ sans déférer à leur souverain, ils employent leur authorité à Texéculion de ce qu'ils ont témérairement ordonné, ils remplissent tout de désordre et confusion.

En Thomme, la plus haute et souveraine puissance de l'âme, qui est l'entendement, estant posée au plus haut lieu, comme en une thrône, pour conduire et gouverner toute sa vie et toutes ses actions, a disposé et ordonné sous soy une puissance que nous appelons « estimative », pour connoistre et juger, par le rappor des sens, la qualité et condition des choses qui se présentent, avec authorité de mouvoir nos affections pour l'exécution de ses jugemens. Et afin que cette puissancelà, comme elle est grande et importante, ne fist rien mal à propos, il lui a proposé comme une loi, la lumière de la nature qui reluit en tous les objets; et outre lui a donné moyen, en toutes choses de doute et de conséquence, de recourir au discours, raison et conseil de celui qui commande par dessus.

11 n'y a point de doute que tant que cet ordre est observé à la conduite de la vie de l'homme, que son

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eslat ne soit très heureux et que ce grand et généreux animal ne se monstre digne ouvrage de ce parfait et souverain architecte qui l'a créé; mais je ne sçay par quel malheur rarement l'homme jouit-il de ce bien. Car cette puissance là qui est, et au-dessous de l'entendement et au-dessus des sens, à qui appartient le premier jugement des choses et de leur qualité, se laisse la plupart du temps, ou corrompre ou tromper et puis juge mal ou témérairement : et, après avoir ainsi jugé, elle manie et remue nos affections mal à propos, et nous remplit de trouble et d'inquiétude. Les sens, vraies sentinelles de rame, disposez en dehors pour observer tout ce qui se présenîe, sont comme une cire molle, sur laquelle s'imprime, non la vraie et intérieure nature, mais seulement la face et forme extérieure des choses. Ils en rapportent les images en Tàme, avec un témoignage et recommandation de faveur et quasi avec un préjugé de leur qualité, selon qu'ils les trouvent plaisantes et agréables à leur particulier, et non utiles et nécessaires au bien universel de l'homme : et, outre, introduisent encore, avec les images des choses, l'indiscret jugement que le vulgaire en fait. De tout cela se forme en nostre âme cette inconsidérée opinion que nous prenons des choses, qu'elles sont bonnes ou mauvaises, utiles ou dommageables à suivre ou à fuir : qui est certainement une dangereuse guide et téméraire maistresse et vraymeal telle que nostre Belleau la dépeint :

L'Opinion, qui n'a rien de certain, Qui toujours bruit et se travaille en vain, Qui se bastit(l) une ferme asseurance Sur le sablon de légère inconstance... (2).

Mais qui voudra soigneusement observer ses effets, la connoislra bien encore pire qu'il ne la descril. Car aussi tost qu'elle est conceue, sans plus rien déférer au discours et à l'entendement, elle s'empare de nostre imagination et, comme dans une citadelle, elle y lient fort contre la droite raison. Et puis, de mesme façon qu'un tyran, qui a occupé une ville par force, fait dresser des roues et des gibets pour ceux qui ne veulent pas obéir, et propose des prix et des récompenses à ceux qui prendront son parti; ainsi, si elle nous veut faire fuir quelque chose, elle nous la peint hideuse et espouvantable ; si elle nous la veut faire aimer, elle lui farde le visage, lui fait la bouche et les yeux rians. Puis elle descend en nostre cœur et remue nos affections avec des mouvemens violens d'espérance ou de crainte, de tristesse ou de plaisir; et, pour troubler nostre repos, souslève en nous les passions qui sont les vrais séditieux de nostre àme.

Mais, entre toutes les autres, et plus que toutes les

(1) Belleau a écrit : De se bastir une ferme assejrance (sans virgule à la fin du second vers).

(2) Rémy Belleau, La Bergerie, 2* journée, Chant de triomphe, éd. Gouverneur, Bibl. elzévirienne, Paris-Nogent-le-Rotrou, 1867, in-16, IL 220.

autres, cette tristesse, dont je vous voy saisi (laquelle n'est autre chose qu'une langueur d'esprit et découragement engendré par l'opinion que nous avons que nous sommes affligez de grans maux) est une dangereuse ennemie de nostre repos. Car on ne sçauroit croire combien cette rouille et moisissure qui s'accueille (M en l'âme par tels accidens, est contraire à la nature et combien elle ruine et difforme son ouvrage, abastardissant sa puissance, endormant et assoupissant sa vertu, lorsqu'il les faudroit esveillerpour s'opposer au mal qui nous menace et nous presse, et introduisant bien avant en nostre cœur la cause de nostre douleur. Or puisqu'elle nous est si dommageable, nous nous en devons, ce me semble, bien garder, et, afin qu'elle ne nous trompe, la bien descouvrir et diligemment reconnoistre, puis, avant qu'elle prenne pied sur nous, la combattre à la frontière. Elle se veut couler sous le nom de la nature, monstrons lui qu'elle lui est ennemie; elle fait semblant de vouloir soulager nostre mal, connoissons comme elle l'augmente tant qu'elle peut; elle fait mine d'estre pie et religieuse, faisons lui paroistre qu'elle est pleine de tromperie et d'impiété. Comme elle se veut introduire en nous sous la faveur de l'erreur, chassons la par l'authorité de la raison et de la vérité.

Premièrement, pour monstrer qu'elle ne se peut appuyer de la nature, qu'elle n'en procède point et que

(1) S'accueillir, s'amasser.

ce n'est point une affection commune à tous les hommes, qui les touche également : ne voyons-nous pas que les mesmes choses qui attristent les uns, resjouissent les autres? qu'une province pleure de ce dont l'autre rit? que ceux qui sont près des autres qui se lamentent, les exhortent à se résoudre et à quitter leurs larmes? Oyez la plupart de ceux qui se tourmentent : quand vous avez parlé à eux, ou qu'eux-mesmes ont pris le loisir de discourir sur leurs passions, ils confessent que cVst folie que de s'attrister ainsi et loueront à trois heures de là ceux qui, en leurs adversitez, auront fait teste à la fortune, et opposé un courage masle et généreux à leurs afflictions. Tellement qu'en tout cela il n'y a rien d'égal, rien de certain, comme sont les effets de la nature : et voit-on par là que les hommes n'accommodent pas leur dueil à leur douleur, mais à l'opinion de ceux avec lesquels ils vivent.

Souvenez-vous, je vous prie, de ce dueil public que les anciens affectoient tant. Que direz-vous de ceux-là que l'on louoit pour venir pleurer aux enlerremens? Leurs larmes, qui dépendoient des yeux d'autrui, qui n'estoient jetées que pour estre veues, qui tarissoient si tost qu'elles n'estoient plus regardées, estoient-elles naturelles ou artificielles? Que vouloient faire ceux qui se louoient et ceux qui les louoient, sinon servir à cette tyrannique opinion, que Ton s'esloit forgée en ces lieux-là, qu'en tels accidens il falloit pleurer : et que

ceux qui ne pouvoienl trouver de tristesse chez eux, en dévoient acheter, à beaux deniers comptaos, chez leurs voisins? Ces gens-là ne trahissoient-ils pas volontairement la raison et prostituoient-ils pas de gayeté de cœur leur virilité? Voudrions-nous bien croire qu'ils eussent appris de si mauvaises mœurs à l'escole de la nature? Non certainement, mais bien à l'escole de l'opinion, qui apprend comme il faut corrompre la nature pour complaire au vulgaire et qui ne produit rien qui ne soit fardé et déguisé. Qu'ainsi ne soit, voulez-vous voir avec combien de vanité, de tromperie et d'artifice elle engendre, elle nourrit, elle élève cette tristesse qui nous tourmente tant?

Je vous prie, remarquez maintenant en vous, et en tous ceux qui s'affligent, si tout ce qu'elle nous représente pour nous ennuyer, ne sont pas choses qui nous tourmentent, ou plus tost qu'elles ne doivent ou plus qu'elles ne doivent? Ses plus forts instrumens, et dont elle nous gesne (M plus cruellement, ce sont les maux à venir. Comme elle ne peut rien sur nous qu'en nous trompant et séduisant, elle connoit bien que nous voyons plus clair en ce qui est présent, et sentons bien que les accidens mesmes que nous avons craints, se trouvent toujours plus doux quand ils arrivent, que nous ne les avions pensez (2) et s'adoucissent mesme

[i) Éd. de 1618 : géhenne.

(2) Éd. de 1641 -.imaginez.

par l'usage et ^)ap l'accoulumance. C'est pourquoi elle se jette toute sur l'advenir, comme entre des ténèbres espesses, et choisit ce temps, comme on fait l'heure de la nuict, pour donner cfuelque grand effroy avec peu de sujet. Elle nous fait lors des maux, comme on fait des fées aux petits eofans, on les leur fait hausser, baisser, croistre et appelisser comme on veut : pour ce qu'on leur parle de chose qu'ils n'ont jamais veue. Elle nous tourmente avec des maux qui ne sont tels qu'en ce que nous les pensons, ou bien que nous les craignons, et qui ne nous offensent pas tant par leur nature que par nostre appréhension.

Combien en avons-nous veu, qui ont rendu leur mal vrayment mal, à force de s'en affliger; qui, en craignant d'eslre misérables, le sont devenus et ont tourné leurs vaines peurs en certaines misères? Tel a tellement appréhendé la pauvreté qu'il en est devenu malade; tel a tellement appréhendé que sa femme ne lui faussast la foy, qu'il en est seiche de langueur. Et ainsi peut-on dire quasi de tout ce que nous craignons, où la plupart du temps la crainte ne sert qu'à nous faire trouver ce que nous fuyons.

Ne craignons plus, nous n'aurons point de njal; au moins ne l'aurons-nous point jusques à ce qu'il soit advenu; et quand il adviendra, il ne sera jamais si fascheux que nous le craignons. Je croy, quant à moi, que, de tous les maux, la crainte est le plus grand et le plus fascheux, car les autres ne sont maux que tant qu'ils

sont, et la peine n'en dure non plus que la cause; mais la crainte est de ce qui est (i), de ce qui n'est pas, de ce qui par aventure ne sera pas, voire quelquefois de ce qui ne peut estre.

0 tyraunique passion qui, pour travailler les hommes, outrepasse la nature, et tire par nostre malheur une peine de ce qui n'est point! qui, pour satisfaire à Fopinion d'une feinte et imaginaire misère, tire de nous de vives et poignantes douleurs! Comme le peintre Parrhasius (2), lequel mettoit ses esclaves à la gesne (3) pour pouvoir mieux exprimer les tourmcns fabuleux de Prométhée.

Pourquoi faut-il que nous soyons si ambitieux à nostre mal et que nous courions au devant? Donnonsnous patience et laissons-le venir : peut-estre que le temps, que nous estimons nous devoir apporter de Taffliclion, vous amènera de la consolation. Combien peutil survenir de rencontres qui pareront au coup que nous craignons? Le foudre se destourne avec le vent d'un chapeau et les fortunes des grans Estais avec un petit moment. Un tour de roue met en haut ce qui estoit en

(1) Les quatre mots « de ce qui est )^ supprimés dans l'éd. de

(2) Parrhasius, célèbre peintre grec né à Éphèse, dont l'art brilla à Athènes sur la fin du v® siècle av. J.-C. L'anedocte rapportée par Du Vair a été contée par Sénèque, mais l'authenticité en a été contestée. Il s'agit d'un prisonnier Olynthien, et la guerre d'Olynthe n'eut lieu que près d'un siècle après la mort de Parrhasius.

(3) Éd. de 1018 : géhenne.

bas, et, bifin souvent, d'où nous attendons nostre ruine nous recevons nostre salut. Il n'y a rien de si sujet à estre trompé que la prudence humaine : ce qu'elle espère, lui manque; ce qu'elle craint, s'escoule; ce qu'elle n'attend point, lui arrive. Dieu tient son conseil à part : ce que les hommes ont délibéré d'une façon, il le résout d'une autre. Ne nousrendons point malheureux devant le temps et — peut-estre — ne le serons-nous point du tout. L'advenir, qui trompe tant de gens, nous trompera aussi tost en nos craintes qu'en nos espérances.

C'est une maxime fort célèbre en la médecine, qu'es maladies aiguës les prédictions ne sont jamais certaines. Si le mouvement violent de la chaleur d'un corps naturel fait perdre le jugement au médecin, qui sera le sage qui osera rien asseurer du succès de nos fureurs civiles, que l'on voit évidemment esmeues et entretenues par une puissance plus qu'humaine? 11 est malaisé de promettre le salut de nostre Estât, mais aussi estil incertain d'en prédire la ruine. Combien y a-t-il eu de villes, d'Estats, d'empires, qui ont esté crouliez et esbranlez par de grans et horribles accidens et tels que ceux qui les voyoient en attendoient la fin asseurée et néantmoins qui se sont raffermis par leur esbranlement et revenus plus puissans et plus florissans qu'ils n'avoient jamais été :

Ceux qu'en passant la fortune renverse, A son retour souvent elle redresse.

Il veut que ceux mesmes qui sont renversez, espèrent : et nous, qui ne sommes encore qu'en pente, n'espérerons pas? Les Romains, que j'appelle volontiers à tesmoins es belles et généreuses actions, comme le plus vaillant et courageux peuple qui fut jamais au monde, avoient bien occasion de désespérer de leurs affaires, après que les Gaulois eurent saccagé leur ville et, avec le fer et le feu, déraciné le plan de leur Estât. Toutefois, ils ne rabatirent rien pour cela de leur espérance et de l'affection qu'ils avoient à leur pays : au contraire, le cœur leur creut en l'adversité, et eurent le courage de retenter la fortune, qui se monslrasi favorable qu'ils tirèrent de beau\ triomphes de leurs propres ruines. Après avoir perdu tant de batailles contre Annibal et espuisé toute la jeunesse de leur ville en tant de rencontres et mal-encontres, ne devoient-ils pas estre fort troublez? Au contraire, il se trouva des citoyens qui mirent à l'enchère le champ sur lequel Annibal esloit campé : espérant toujours bien de TEstat et du salut public. Et, pour passer aux guerres civiles — qui sont ordinairement les fatales et mortelles maladies des grans Estais — qui n'eust pensé sous Sylla et Marins que la République Romaine estoit frappée au cœur? Et, sous César et Pompée, que Rome mesme eust été portée au champ de Pharsale, pour, à communs frais de toutes les nations, estre là déchirée et ensevelie par tous les peuples du monde? Et néantmoins elle ne fut jamais si puissante, ni si triomphante qu'après le temps de

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Marius et Sylla; et les guerres de César et Pompée ne furent que les trenchées de l'enfantement du plus grand, du plus beau et du plus florissant empire du monde.

Et pour, des nations eslranges, revenir à nousmesmes : qui eust jamais creu que noslre pauvre Estât, couché tout de son long par terre à Tadvènement de Charles septiesme, n'ayant q^aasi plus ni poulx ni haleine, se fust relevé en si peu de temps, et eust estendu ses bras sur toutes les provinces voisines, comme il fit incontinent après sous ses prochains successeurs?

Il faut dire des fortunes des villes et des royaumes ce qu'on dit ordinairement des maladies des hommes : tant qu'il y a vie, il y a espérance. L'espérance demeure au corps aussi longtemps que l'esprit.

Mais bien, n'espérons plus rien ; tenons nos maux pour certains, encore qu'ils soient incertains; tenonsles pour présens, encore qu'ils soient à advenir : eslimez-vous que, quand ils arriveroient, ils fussent si fascheux et intolérables que nous nous les imaginons? Il s'en faudroit beaucoup. Le bannissement, la pauvreté, la perle d'honneurs, la perte de nos enfans, la perte de nos amis, la perte de nostre vie, voilà de quoy est composé cet ost de maux que nous redoutons tant. Le nombre n'en est pas tel que nous pensons : encore qui les considérera l'un après l'autre, trouvera que ce ne sont que valets de bagage, que l'on a mis en bataille

pour nous esionner. Si nous sommes armez comme nous devons, rien de tout cela ne rendra combat : à voir seulement nostre contenance asseurée, ils s'escarteront.

« N'eslimez-vous rien, direz-vous, de perdre son pays et estre contraint de changer de demeure ? Que faites-vous de cet amour naturel que nous devons à la patrie? »

J'en fay ce que Platon en a fait quand il a quitté Athènes pour aller demeurer en Sicile et en Egypte. J'en fay ce que vous-mesmes eussiez fait, s'il se fust présenté une honorable occasion de vous en allerdix ou douze ans en ambassade en quelque pays étranger : non seulement vous eussiez abandonné vostre ville, mais, si vous voulez dire la vérité, vous eussiez à un besoin (i) abandonné la terre pour élire vostre domicile en un navire, et attacher vostre vie aux. cordages d'un vaisseau. Ce qu'un peu d'honneur vous eust persuadé, que la raison vous le persuade! Le commandement d'un prince, qui vous en eust chargé, vous l'eust fait trouver bon : que la nécessité et le destin, ausquels vous devez davantage d'obéissance, en facent autant. Combien y a-t-il aujourd'hui d'hommes qui se sont bannis volontairement de l'Europe pour aller peupler les extrémilez de l'Asie? Voyez-les : ils louent leur fortune comme asseurée et pleine de biens, et déplorent la nostre comme misé-

(1) Éd. de 1641 : au besoin.

rable, pleine de pauvreté et de trouble tout ensemble.

C'est faire tort à l'homme qui est né pour tout voir et tout connoistre, de l'attacher à un endroit de la terre. C'est le ciel qui est le vrai pays et le commun pays des hommes, d'où ils ont tiré leur origine et oii ils doivent retourner; et pour cette occasion se voit-il par les hommes et se monstre-il à chacun d'eux, quasi tout, en tous les endroits de la terre, en un jour et en une nuict, où, au contraire, la terre, qui n'est qu'un petit point au prix, et qui, avec tout ce qu'elle embrasse de ses mers et arrouse de ses fleuves, n'est pas une cent-soixanliesme partie de la grandeur du soleil, ne se monstre à nous qu'à l'endroit où nous l'habitons. Voudrions-nous attacher les affections de l'homme à un si vil objet qu'est un coin de la terre?et le contraindre, pour estre heureux, de demeurer toujours en un mesme lieu, dont la demeure ne lui est agréable qu'en tant qu'il la peut quitter quand il veut? Forcez-le de n'en bouger : ce pays, où vous trouvez tant de plaisir, lui sera aussi tosl ennuyeux.

Celui qui avoit toute sa vie vescu enfermé dans les murailles de sa ville jusques à l'âge de quatre-vingts ans, quand on lui eut fait défense d'en sortir, mourut de regret, et commença à haïr ce dont il jouïssoit par force et à aimer ce qu'on lui defendoit.

Et ce généreux Romain, Rutilius, estant rappelé d'exil par Sylla, ne voulut pas revenir et estima plus douce la solitude de son isle que la grandeur et la

magnificence de sa ville (i). Voyez en combien peu de temps il avoit appris à faire peu de cas de son pays : il aimoit mieux en perdre la veue, que supporter celle de celui qui en avoit opprimé la libertfî; il pouvoit bien endurer Texil, et il ne pouvait pas endurer le tyran. Mais interrogez-le : il ne vous dira pas seulement que son exil fut tolérable, il vous le dépeindra doux et voluptueux; il vous monstrera que toutes ses vertus l'avoient suivy, qu'outre cela mesme il y avoit acquis l'amitié de la philosophie; et vous dira davantage : qu'il ne pense avoir vescu que le temps qu'il a esté banni.

Ce n'est donc qu'un amour imaginaire, que celui que vous regrettez, lequel n'a racine qu'en l'opinion, que peu de chose peut arracher. Toute terre est pays, à celui qui est sage : ou pour le moins, comme disoit Pompée, il doit estimer que son pays est où est sa liberté. Toutes sortes d'hommes lui sont concitoyens, il les reconnoist pour alliez, pour parens, sortis d'une mesme tige, qui est la main de ce grand père qui les a tous créez.

Vous voyez mesme que la bonne fortune en tire quelques-uns par la main dehors de leur pays, pour les faire grans et puissans en une terre estrange. Je vous prie, contez-moi dés empereurs qui ont régné à Rome depuis Trajan, combien il y en a eu natifs de la

(1, Publias Rutilius Rufas, consul en lOo av. J -C. Il a composé des traités de jurisprudence et une histoire romaine qui sont perdus.

Es CALAMITEZ PTIBLIQUES. 79

ville? Direz-vous que ces gens-là qui ont quitté, qui l'Espagne, qui l'Esclavonie W, qui les Gaules, qui l'Afrique, pour venir au plus grand empire du monde, aient regretté, ni deu regretter leur pays?

« Ouy, mais nostre condition ne sera pas semblable : nous sortirons d'un sac de ville, nuds comme d'un naufrage et perdrons tous nos biens ».

C'est donc la pauvreté que nous craignons! Voilà parler franchement. Et qu'est-ce à dire « craindre la pauvreté »? C'est-à-dire, perdre tant de beaux meubles que nous avons amassez, la commodité d'une maison bien parée, un lict bien mollet, la viande (2) bien apprestée. Levons le n^asque à nostre plainte, et voilà la vraie cause de nostre douleur. Nous sommes délicats, voilà nostre maladie. Un homme, à qui les bras demeurent de reste, se doit il plaindre de la pauvreté? Celui qui a un art, la doit-il craindre? Celui qui est nourry aux lettres et aux sciences, la doit-il fuir? L'extrême pauvreté, qui n'a pas de quoy suffire à la nature, n'arrive quasi jamais.

La nature nous est fort équitable. Elle nous a formez d'une façon que peu de choses nous sont nécessaires.

(1) Esclavonie, Slavonie, pays de l'Autriche-Hongrie correspondant, approximativement, à la Croatie actuelle.

(2) Sous la plume de Du Vair, le mot « viande » a conservé le sens qu'il avait au Moyen âge : aliments en général. Sous Charles X encore on annonçait, en ci> sens, « la viande du roi! ». Prince de Joinville, Vieux souvenirs, Paris, i90i, in-12, p. 2.

Si nous voulons vivre selon son désir, nous trouverons toujours ce qu'il nous faut; si nous voulons vivre selon celui du vulgaire, nous ne le trouverons jamais. Cette autre pauvreté, qui est plustost médiocrité et frugalité, est désirable : tant s'en faut qu'elle soit formidable (i). C'est celle qu'Archesilas disoit estre semblable à l'itaque, qui estoit aspre et rude, mais qui portoit des hommes généreux et temperans. C'est le douaire (2) de la vertu, et principalement en ce temps où peu de riches ont esté vertueux et peu de vertueux ont esté riches; et oii, pour dire beaucoup de choses en un mot, rien n'a tant empesché les honnestes gens d'avoir des biens et honneurs, que de les mériter.

Que pensez-vous que celui-là nous despouillera d'estranges sollicitudes, qui nous despouillera de nos biens? Il nous rendra vrayment maistres de nos vies, dont les affaires, les procès, les querelles emportent la meilleure partie. Elle sera lors toute à nous, quand nous la pourrons employer à ce que nous voudrons.

0 faux biens! qui vous connoistroit bien, vous estimeroit de vrais maux. Qui nous rend esclaves, sinon vous? Qui nous fait endurer les injures, sinon vous? Qui nous oste la liberté, sinon vous? Qui nous attache aux portes des princes, nous rend serfs de leurs valets, nous fait observer leurs actions, fléchir au clin de leurs

(1) A craindre.

(2) Éd. de 1641 : la dot.

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yeux, sinon vous? Richesses, personne ne vous peut louer, qui ne hlasme Ja liberté; richesses, aucun ne vous peut acquérir ni garder, qui ne renonce au repos de son esprit : et toutefois on vous appelle biens! Ouy, comme instrumens utiles et quelquefois nécessaires aux belles actions : dont l'usage est toutefois si chatouilleux et si difficile, que peu souvent se rencontre-il que vous profiliez plus que vous ne nuisez.

Or je veux qu'avoir des commodilez on ce monde, ce soit bien : n'en avoir point, n'est pas mal pour cela. Car la pauvreté et les richesses sont bien choses diverses, mais non contraires. Ce sont divers biens, divers instrumens de la vertu. Avec l'un, elle opère plus aisément; mais avec l'autre, plus parfaitement. Mais quelque chose qu'il en soit, la pauvreté profite plus qu'elle ne nuit pour parvenir à ce souverain bien auquel tout te monde doit aspirer, qui est le repos de lame et la tranquillité de l'esprit. Combien en avons -nous encore aujourd'hui qui, pour cette mesme occasion, renoncent à leurs richesses et embrassent la pauvreté? Combien qui n'estiment cstre libres que du jour qu'ils se sont faits pauvres? Qui ne pensent vivre que du jour qu'ils sont morts au monde? Puisque nostre vie est si courte et qu'il nous faut partir d'ici sans rien emporter de ce que nous y avons amassé, nostre aisance est-elle pas d'y estre le moins chargez et embarrassez de bagage que nous pourrons?

La vie des pauvres est semblable à ceux qui navi-

Du Vair. 6

genl lerre à lerre; celle des riches à ceux qui se jettent en pleine mer. Ceux-cy ne peuvent prendre terre, (juel'.fue envie qu'ils en aient : il faut attendre le vent et la marée; ceux-là viennent à bord quand ils veulent : il ne faut que jeter un petit cordeau, on ameine incontinent leur barque au rivage.

0 pauvreté! à combien de choses tu es propre! qui te connoistroit bien, ne te blasmeroit pas! Hélas! si nous voyions aussi à clair les soupçons, les jalousies, les craintes, les frayeurs, les désirs, les cupidilez des grans, que nous voyons les couvertures de leurs maisons et frontispices de leurs palais, la lueur de leurs meubles, . la splendeur de leurs vestemens, nous n'envierions pas leur fortune. Quand on nous diroit : « Voilà, il faut tout prendre ou tout laisser; advisez, si vous voulez, les biens de cet homme-là avec ses incommoditez » ; nous nous retirerions sans marché faire et nous estimerions bien heureux de nostre pauvreté.

Si elle estoit si mauvaise qu'on nous la fait, nous ne Jouerions pas si hautement les Fabrices, les Serrans, les Curies (^); car cette frugalité, avec laquelle ils rejetoient Tor et l'argent pour cultiver la terre : les délices, pour embrasser le travail : les friandises, pour se nourrir de pain et d'oignons, qu'estoit-ce autre chose qu'une pauvreté volontaire? C'est un grand cas, quand nous jugeons

(1) Luscinius Fabricius, Serranus (le Carthaginois), surnom de Regulus, Curius Dentatus, types romains de vie simple et frugale et de désintéressement.

de la pauvreté entre personnes estranges : elle gagne sa cause, elle s'en va louée et estimée. Qu'est cela, sinon déclarer que nostre intérest particulier nous corrompt et nous empesche de juger droitement lorsqu'il y va du noslre? Certainement, entre personnes non passionnées, elle est louable; mais, entre quelques personnes que ce soit, elle est supportable.

Or si nous nous pouvons persuader de supporter la pauvreté, combien plus aisément la perte de nos dignitez et honneurs qui ne sont qu'une servitude volontaire par laquelle nous nous privons de nous-mesmes pour nous donner au public! Honneurs qui, en toutes saisons, ont apporté aux grans hommes, qui les ont dignement maniez, l'exil et la pauvreté. Repassez en vostre mémoire l'histoire de toute l'antiquité, et quand vous trouverez un magistrat qui aura eu grand crédit envers un peuple, ou auprès d'un prince, et qui se sera voulu comporter vertueusement, dites hardiment :

« Je gage que cestui-cy a esté banni, que cestui-cy a esté tué, que cestui-cy a esté empoisonné ».

A Athènes, Aristides, Thémislocle et Phocion ; à Rome : infinis, desquels je laisse les noms pour n'emplir le papier, me contentant de Camille, de Scipion etCicéron, pour l'antiquité; de Papinian, pour le temps des empereurs romains, et de Boëce sous les Goths. Mais pourquoi le prenons-nous si haut? Qui avons-nous veu do nostre siècle tenir les Seaux de France, qui n'ait esté mis en cette charge pour en estre dejeté avec contu-

mélie (1)? Celui qui auroit veu Monsieur le chancelier Olivier (2) ou Monsieur le chancelier de THospilal (3) partir de la Cour pour se retirer en leurs maisons, diroit sans doute ioconlirient que tels honneurs sont aulant d'escueils à la vertu. Imaginez-vous ces braves et vénérables vieillards, esquels reluisoit toute sorte de vertus et esquels, entre une infinité de grandes parties, vous n'eussiez sceu que choisir, remplis d'érudition, consommez es affaires, amateurs de leur patrie, et vrayment dignes de telles charges si ce siècle n'eust esté indigne d'eux. Après avoir longuement et fidèlement servy le public, on leur dresse des querelles d'Allemand et de fausses accusations pour les bannir des affaires, ou plustost, pour priver les affaires, comme un navire agité, de la conduite de si sages et experts pilotes, afin de le faire plus aisément briser. En toutes saisons, c'est ambition que de désirer les charges publiques et faiblesse de courage de les regretter ; en cette-cy, c'est fureur, en cette-cy, dis-je, oii l'aulhorité du magistrat sert humblement, voire honteusement aux passions de ceux qui ont la force en la main : en un

(1) Contumélie, outrage, du lalin contumelia. Néologisme reproché à Du Vair par les contemporains.

(2) François Olivier, chancelier et garde des Sceaux de France en 1545, fiit privé de la seconde de ces deux charges de 1551 à 1559, la reprit à cette dernière date et la garda jusqu'à sa mort (30 mars 1560).

(3) Le célèbre chancelier Michel de THospital.

temps où la liberté est capitale et la vérité crimineuse (^) ; en un temps où la misère publique implore voslre aide et la violence des méchans vous ferme la bouche. Ce n'estoit pas un conseil que Caton donnoit à son fils, mais c'estoit un oracle qu'il prononçoit aux hommes de nostre temps, quand il lui dissuadoit de ne se point mesler du gouvernement :

« Pour ce, disoit-il, que la licence du temps ne te peut permettre de rien faire digne du nom de Galon, ni le nom de Caton de rien faire indigne de sa générosité ».

J'accuse, quant à moi, ceux qui ont encore des charges publiques, et croy que, s'il y a rien en quoy la fortune qui nous menace nous puisse estre favorable, c'est à descharger les gens de bien de ce fardeau qui les grève il y a fort longtemps. Tant y a que quiconque voudra compter ses honneurs entre ses pertes, mesme celles qui sont à lamenter et qu'on peut mettre en avant pour estre juste cause d'une tristesse semblable à celle qui nous tourmente; je le juge pour délicat et le censure dès à présent comme indigne de la dignité qu'il craint de perdre.

« Mais, me dira-on, que respondrez-vous à la perte de nos amis, de nos parens, de nos enfans, qui nous est menacée par tels accidens que ceux que nous craignons? »

(1) Éd. de 1641 : criminelle,

Je vous respondray que quand cela seroit arrivé et que la ruine de noslre ville les auroil accablez, nous aurions de quoy nous consoler, car la mort leur seroit très heureuse. Nous ne nous faschons pas, à mon advis, de ce qu'ils sont nés mortels et qu'il faut, partant^ un jour qu'ils meurent; mais seulement de ce (ju'ils meurent en ce temps-cy. Nous n'ignorons pas que, depuis qu'ils sont nés hommes, il faut qu'ils soient séparez de nous, qu'ils aillent devant ou qu'ils nous suivent. Et ce, aussi bien en la paix comme en la guerre, aussi tost par maladie que par glaive. De quelque façon que ce soit, ils ne peuvent eschapper le coup de la mort ; mais, ou plus tost ou plus tard, un peu devant ou un peu après, c'est de quoy nous sommes tant en peine. En quelle saison la mort leur pourroit-elle arriver plus à propos que quand la vie est ennuyeuse? S^ils avoient à la souhaiter, ou nous pour eux, quel autre temps pourroient-ils choisir plus propre? A quelle heure le port est-il plus désirable que quand on est fort battu de la tempeste? Le vrai usage de la mort, c'est de mettre fin à nos misères. Si Dieu eust fait nostre vie plus heureuse, il l'eust faite plus longue. Il ne faut donc pas plaindre leur mort pour leur intérest; pour le nostre, il seroit mal séant. Car c^est une espèce d'injure d'avoir regret au repos de ceux qui nous aiment, pour ce que nous en sommes incommodez.

Particulièrement pour ce qui concerne la perte de nos amis, il nous demeure toujours un remède que la

fortune, pour si rude et cruelle qu'elle soit, ne nous peut arracher. Car si nous les survivons, nous avons moyen d'en faire d'autres. Comme l'amitié est des plus grans biens de la vie, aussi est-il des plus aisez à acquérir. Dieu fait les hommes, et les hommes font les amis. A qui la vertu ne manque point, les amis ne manqueront jamais. C'est l'instrument avec lequel on les fait, et avec lequel, quand on a perdu les anciens, on en refait de nouveaux. Si Phidias eust perdu quelqu'une de ses tant estimez statues, quel moyen eust-il eu de réparer cette perte? c'eust été d'en refaire une semblable. La fortune nous a-elle osté nos amis? faisons-en de nouveaux : par ce moyen nous ne les aurons pas perdus, mais multipliez. Ceux-là nous iront attendre devant, au séjour préparé pour les belles et pures âmes, et les derniers nous rendront le chemin qui UDus reste plus doux par leur compagnie.

Peat-estre, me direz-vous, pourrons-nous prendre patiecce es adversitez que vous nous avez cotées (i). Car, pour dire vrai, cela ne frappe que sur la robe et ne touche que ce qui est à l'entour de nous, les biens, les honneurs, les amis, les enfans. Mais si le mal vient plus avant, et qu'il pénètre jusques à nostre propre personne, comment ferons-nous pour ne le pas sentir, ou, le sentant, pour ne nous en pas affliger? Car vous pouvez prévoir, que si la fureur de nos séditieux citoyens se

(1) Éd. de 1641 : représentées.

tourne une fois sur nous, qui leur sommes desja suspects, qu'ils nous jetteront dans des prisons, nous mettront aux tourmens et séviront contre nous, comme ils ont fait contre tant d'autres, desquels nous n'avons esté distinguez que par nostre meilleure fortune. Ou bien, comme nous en sommes à la veille, si la ville est prise ou surprise, et passe par un sac de pillage, nous tomberons entre les mains des barbares et inhumains soldats, peut-estre niesme i^) étrangers de nation, qui, après nous avoir battus et tourmentez, nous tiendront en une misérable captivité, oi^i nous demeurerons par aventure malades et languissans, sans secours; — peut-estre adjoustera-on les tourmens aux maladies. Et^ enfin, nous verrons-nous mourir en cette misère, pour le comble de laquelle nous aurons autour de nous de pauvres petits enfans, destituez de toute conduite, à la compassion desquels nous ne pourrons apporter autre chose que des soupirs. Qui sera l'esprit si affermy qui pourra supporter telles atteintes? Et qui, se trouvant en telles angoisses sans remède, ne maudisse, cent fDis le jou/, sa vie, ne déteste 1 heure de sa nativité et ne souhaite avoir esté avorté plustost qu'enfanté?

De ce qui nous peut arriver, voilà ce qui en est le plus dur et plus fascheux, je le confesse! mais qu'il soit insupportable, je le nie et soustiens que la vertu peut

(1) Noas adoptons la leçon des éd. de lo9o et 1G41. — Les autres êd, portent : « pourestre mesmes... ».

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 89

soustenir bravement cet assaut, demeurer victorieuse et conserver sous son bouclier nostre esprit sain et entier, plein de repos et de contentement. Mais si nous avons à entrer en ce combat, ne donnons point plus d'avantage a nostre ennemi qu'il en a, ne le faisons point plus grand qu'il est (i), ne le laissons point venir en troupe à nous, con{raignons-le de venir un à un à la brèxhe.

Ce qui se présente le premier pour nous faire peur, ce sont de grandes et fascheuses maladies. Pourquoi plustost aujourd'hui que non pas il y a vingt ans? Pensons-nous que les maladies soient plus fréquentes ou plus fascheuses en la pauvreté qu'en l'abondance, en la frugalité qu'es délices? Bon Dieu, que nous sommes aveugles! Avons-nous jamais trouvé par les villages des gouttes, des coliques, des pierres, des migraines? Quant à moi, je confesse que je n'y en vey jamais et si (2)j'y ay bien pris garde. Toutes ces sortes de maux-là, qui sont maladies aiguës et douloureuses, ne sont que dans les villes et, encore, dans les palais des grans : c'est le salaire des festins, des banquets, des jeux, des veilles, des nuicts passées entre les plaisirs et les voluptez. Tellement que les misères que nous endurons, entre autres commoditez qu'elles nous apportent, elles nous ostent la cause de ces grans maux-là, et les déracinent, retranchant les fibres et rameaux des plaisirs qui les

(1) Éd. de 1641 : qu'il n'est.

(2) Si, adverbe d'affirmation équivalant à certes.

noiirrissoient et enlretenoient. Or, quanf] bien elles nous devroienl arriver, où pourroient-elles estre mieux guéries que chez la pauvreté? Que pensez-vous que contiennent tous les livres de Galien et d'Hippocrales plus salutaire à toutes, ou, pour le moins, à la plupart des maladies, que la sobriété? Tous ces autres remèdes que la médecine a inventez avec tant d'art et d'industrie, ne sont que pour les ilélicats qui veulent guérir avec volupté et sans rien rabattre de leurs plaisirs, aimans mieux pour médecin l'artifice que la nature.

Mais encore je veux bien que les remèdes nous manquent; pour cela, le courage doit-il nous manquer? pour cela voudrons-nous [nous] laisser dompter à la douleur et sousmettre ce qui est souverain en nous à cette puissance étrangère? ce seroit une trop grande lascheté, veu le moyen que la raison et le discours nous donnent pour y résister. Ou les maladies, qui nous peuvent survenir, nous apportent une violente douleur, ou bien une douleur modérée. Si elle est modérée, elle est aisée à supporter. Nous, qui avons fait ja U) coustume d'endurer, ne nous devons pas plaindre des petits maux, et puisque nous craignons et attendons les plus grans, nous devons remercier nostre destin (2) de nous quitter à si bon marché, et nous rendre moins misérables que nous ne pensions. Bref, qui pourra ouïr la voix de celui qui se

(1) Éd. de 1641 : desja.

(2) L'édition de 1641 remplace « nostre destin » par « la justice de Dieu ».

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plaint de peu de chose, principalement en une saison où personne (^) n'est exempt de mal? Si le mal est violent, il sera court : la nature ne permet pas que les grans maux soient durables et leur a donné cette consolation que la soudaineté en oste quasi le sentiment. Cela va comme un torrent; en un moment vous le voyez à sec et ne sçavez qu'il est devenu. Le mal si court ne vous donne pas loisir de vous plaindre : il est passé avant que vous l'ayez quasi reconnu. Si vous l'eschapez, il vous laisse comme un plaisir d'en eslre hors; s'il vous emporte, il vous osle aussi le sentiment de la douleur. Mais quoy que ce soit, le mal ne peut jamais en estre si grand que la raison et le discours ne le doivent surmonter.

Je vous rapporterois les exemples des anciens si fréquens que rien plus, non pas d'hommes, mais de femmes mesmes qui ont soustenu de longues et douloureuses maladies avec tant de constance que la douleur leur a plustost emporté la vie que le courage. Mais où les irois-je chercher si loin pour vous qui en avez un domestique plus signalé qu'aucun de l'antiquité? Je dis celui de vostre bonne chère sœur (2) qui, en cette enragée colique de six mois, qui enfin l'a emportée, a

(1) Éd. de 1641 : aunuii.

(2) G. Du Vair avait deux sœurs, Antoinette, mariée à N. Alleaume, conseiller au Parlement de Paris, et Philippe, mariée à un avocat au grand Conseil, Philippe de Vérigny. Il s'agit ici de la seconde, morte le 26 septembre 1584.

monstre un esprit si entier, un courage si invincible, que ses propos, qui ne lui ont point failly jusques à la fin, n'ont esté que consolations à ceux qui la voyoient, et louanges et actions de grâces à Dieu, de la main duquel elle recevoit, si contente, le mal et le réconfort. Or passons légèrement sur cette cicatrice, car je craindrois, au lieu de souder une nouvelle playe, r'cnlamer cette là qui vous a si vivement et profondément atteint. Quant aux tourmens que nous pouvons craindre de ceux, entre les mains desquels nous pourrions tomber, il ne faut pas douter que si nous pouvons prendre la résolution à laquelle et les raisons et les exemples que je vous ay représentés cy-dessus nous invitent, que nous n'en venions aisément à bout. Car ils ne sont pas plus difficiles à supporter que les grandes et fascheuses maladies : au contraire, il semble qu'ayans le corps et la santé entière pour y résister, que la nature nous seconde en ce combat et nous preste des forces pour nous y rendre victorieux. Il n'est pas croyable combien en cet endroit peuvent le discours et la raison, non seulement à nous rendre conslans, mais mesme(i)à nous faire trouver douce et plaisante la douleur. Ce seroit chose immense de vous citer les exemples de ceux qui, non seulement ont courageusement attendu le tourment, mais, persuadez par la raison, l'ont esté chercher et l'ont supporté avec quelque plaisir.

(1) Éd. de 1641 : encore.

Voussçavez comme en Lacédémone les jeunes enfans s'enlrefoueltoient \'ivement, sans que l'on aperceust en leurvisage aucune marque ne ressentiment de douleur. Quoy donc ! esloient-ils insensibles? Non certainement; mais en ce tendre àge-là, ils s'estoient tellement imprimez en Tesprit, que c'estoit une grande gloire que de s'accoustumer à endurer pour servir au pays, qu^ils surmontoient aisément la douleur par le courage et rioient de ce que les autres ont accoustumé de plorer. Ne sçaurions-nous faire^ pour l'honneur de la vertu, ce que ceux-là faisoient pour leur pays; pour le repos de nostre esprit, ce qu'ils faisoient pour le bien de leur république?

Le page d'Alexandre se laissa brusler par un charbon sans faire frime (i) aucune, ne contenance de se plaindre, de peur de faire, en la présence de son maistre, quelque chose d'indécent et qui troublast la cérémonie du sacrifice. Et nous, à la présence des hommes, des anges, de la nature et de Dieu mesme, n'endurerons-nous point quelque chose qui monstre que nous nous sçavons accommoder aux loix de l'univers et à la volonté du souverain?

Pompée, estant allé en ambassade pour le peuple Romain, fut surpris par le roi Gentius, qui le voulut contraindre de déceler les affaires publiques; mais, pour

(1) Frime, a ici le sens de grimace. L'éuilion de 1641 remplace ce mol par a démonstration )>.

lui monstrer qu'il n'y avoit aucun tourment au monde qui le lui peust faire dire, il mit lui-mesme son doigt au feu, et le laissa brusler jusques à ce que Gentius mesme l'en relira. Il cherchoit le tourment pour faire paroistre ce que pouvoit la fidélité ; et nous, si le tourment nous arrive, voulons-nous trahir nostre âme et oublier ce que nous devons d'honneur à ce qui est de divin en nous? Voulons-nous, dis-je^ lors abaisser nostre esprit et l'asservir à nostre corps, pour se condouloir avec lui et compatir à ses maux?

Bien plus généreux estoit ce brave x\naxarque (^) qui, demi-brisé dans les mortiers du tyran (2), ne voulut jamais confesser que son esprit fust touché de tourment. « Pilez, broyez tout voslre saoul, disoit-il, le sac d'Anaxarque, car, quant à lui, vous ne sçauriez le blesser! »

De là, de là, venoit cette belle résolution, de là, comme d'une vive source, découloit cette constance qu'il avoit appris à mespriser le corps comme chose qui n'est point à nous, ni en nostre puissance : et à en user comme d'une robe empruntée pour faire paroistre pour un temps nostre esprit sur ce bas et tumultueux théâtre. Or celui-là seroit-il pas trop délicat qui crieroit et huiroit (3) pour ce que l'on lui auroit gasté sa robe, que

(1) Philosophe d'Abdère, disciple de Démocrite, ami d'Alexandre qu'il accompagna en Asie.

(2) Nicocréon, tyran de Chypre.

(3) Les mots « et huiroit » supprimés dans Tédition de 1641. Huir,

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 95

quelque espine la lui auroit accrochée ou quelqu'un, en passant, la lui auroit deschirée? Quelque vil fripier, qui voudroit faire son profit de telle denrée, s'en plaindroit; un prince, un grand, un riche bourgeois s'en riroit et n'en feroit compte, comparant cette perte au reste des grans biens qu'il a.

Faisons cas de nostre àme comme nous devons, soyons curieux de son honneur et de son repos, et nous ne ferons aucun cas de tout ce que nostre corps peut endurer ici-bas.

Guy, mais le mal sera si grand que nous y perdrons la vie et verrons trancher le fil de nos ans par le fin beau mitan (i). Qui est-ce qui se peut se garantir d'appréhender ce coup, duquel la nature mesme a horreur? Car la mort, encore qu'elle vienne à son terme, si estelle espouvantable, combien plus le sera-elle, quand elle s'avancera et nous cueillera en verd, au fort de nostre jeunesse?

Nous nous trompons : la mort n'a rien de soy d'effroyable, non plus que la naissance. La nature n'a rien d'estrange, ni de redoutable. La mort est tous les jours parmi nous et ne nous fait point de peur: nous mourons tous les jours et chaque heure de nostre vie, qui est passée, est morte pour nous. La dernière goutte qui sort de la bouteille n'est pas celle qui la vuide^ mais qui

verbe actif, couvrir de huées; vieux mot qui ne se trouve déjà plus dans La Curne de Sainte-Palaye.

(1) L'édition de 1641 remplace ce mot par « milieu ».

achève de la vuider; et le dernier moment de noslre vie n'est pas celui qui fait la mort, mais seulement qui l'achève. La principale partie de la mort consiste en ce que nous avons vescu. Plus nous désirons vivre, plus nous désirons que la mort gagne sur nous. Mais d'où nous vient ce désir? De l'opinion du vulgaire qui veut tout mesurer à l'aune et n'estime rien de précieux que ce qui est grand : ou, au contraire, les choses exquises et excellentes sont ordinairement subliles et déliées. C'est un trait de grand maislre, d'enclorre beaucoup en peu d'espace; et peut-on dire qu'il est quasi fatal aux hommes illustres de ne pas vivre longtemps. La grande vertu et la grande vie ne se rencontrent guères ensemble. La vie se mesure parla fin : pourveu qu'elle en soit belle, tout le reste a sa proportion. La quantité ne sert de rien pour la rendre ou plus ou moins heureuse; non plus que la grandeur ne rend pas le grand cercle plus rond que le petit : la figure y fait tout.

« Encore, direz-vous, soiihaiteroit-on volontiers de mourir en paix dans son lict,^ entre les siens, consolé d'eux, en les consolant. Cela est misérable d'eslre tué en quelque coin et demeurer sans sépulture ».

Tant de gens, qui vont à la guerre et prennent la poste pour se trouver à une bataille, ne sont pas de cet avis. Us vont mourir tout en vie et s'ensevelir parmi leurs ennemis. Les petits enfans craignent les hommes masquez : descouvrez-leur le visage, ils n'ont plus de peur. Aussi, croyez-!noi, le feu, le îer, la flamme, nous

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 97

esloonent en la façon que nous nous les imaginons; levons-leur le masque : la mort dont ils nous menacent n'est que la mesme mort dont meurent les femmes et les petits enfans.

« Mais je laisseray, me direz-vous, de petits orphelins sans conduite et sans support! »

Comme si ces enfans-là esloient plus à vous qu'à Dieu, comme si vous les aimiez davantage que lui, qui en est le premier et pins vrai père, ou comme si vous aviez plus de moyen de les conserver que lui! Non, non; ils auront le père commun de tout le monde, qui veillera sur eux et qui les conservera sous l'aile de sa faveur, comme il fait toutes ses créatures, depuis les plus grandes jusques aux plus petites.

Les maux donc ne sont jamais si grans que nostre ambitieuse opinion nous les propose : elle nous donne l'espouvante par ses artifices. Mais bien nous perd-elle et corrompt-elle tout à fait, quand elle nous veut persuader qu'en telles occasions il nous faut chémer (U et ennuyer. Vrayment quand la tristesse, qu'elle nous apporte, n'auroit rien de pire que la déformité dont elle est accompagnée, si la devrions-nous fuir à \oiies et à rames. Observez-la : si tost qu'elle entre chez nous, elle nous remplit d'une honte que nous avons de nous monstrer en public, voire mesme en particulier à nos amis.

(1) Éd. de 1641 : atlrister. — « Chémer », diminuer, maigrir, dépérir.

Du Vair 7

Depuis que nous sommes une fois saisis de cette passion, nous ne cherchons que quelque coin pour nous accroupir (^) et fuir la veue des hommes. Nous ne voulons plus de témoins de nos actions : la veue de nos amis nous est à charge.

Qu'est-ce à dire cela, sinon qu'elle se condamne soymesme et reconnoitcombien elle est indécente? Nediriez- Tous pas que c'est quelque femme surprise en débauche qui se cache et se musse et a honte d'estre reconnue? ou le Cherea de Térence (2) qui, s'estant habillé en eunuque pour faire une friponnerie, se trouve surpris au milieu de la rue ou en une maison eslrange (3)? C'est bien habiller les hommes en eunuques, voire les chaslrer du tout, que de les laisser tomber en celte tristesse-là qui leur oste tout ce qu'ils ont de masie et généreux et nous donne toutes les contenances et toutes les infirmitez des femmes. Aussi les Thraces habilloient-ils en femmes les hommes qui esloient en dueil W, fust pour leur faire honte d'eux-mesmes à eux-mesmes, ou pour leur donner occasion de cesser bien tost de si mauvaises et efféminées contenances. Mais qu'esloit-il besoin de ces habitslà pour cela? Car il me semble que leurs visages et

(1) Éd. de 1641: mettre.

(2) Dans la comédie intitulée VEunitque.

(3) Étrangère.

(4) Qui estoient en deuil, c'est-à-dire qui se douloient, du verbe se douloir, se plaindre, se lamenter. L'édition de 1641 porte : « qui marquoient leur chagrin ».

toutes leurs actions leur estoient un suffisant adverlissement qu'ils n'estoient plus hommes. G'estoità mon advis un reproche public que les loix leur faisoient de leur pusillanimité, une semonce de revenir à eux mesmes et revestir leur courage viril.

Les loix romaines, qui ont esté plus généreuses, n'ont pas cherché des remèdes par la honte, contre ces efféminées lamentations ; car elles les ont défendues tout à fait par leurs premières et plus pures ordonnances. Elles n'ont pas pensé que la mort, ni de père, ni de mère, ni d'enfans, ni de parent, ni d'ami, deust estre cause de nous dénaturer et faire chose contraire à la virilité. Bien ont-elles permis les premières larmes qu'espreint (0 une fraische et récente douleur. Ces larmes, dis-je, qui peuvent mesme tomber des yeux des philosophes et qui gardent avec l'humanité la dignité, qui peuvent choir de nos yeux sans que la vertu choyé (2) de nostre cœur. G'estoient, je pense, de celles-là qui couloient sur les joues de la belle Panthea, quand Araspes en devint amoureux (^), pour l'avoir veu pleurer fort tendrement et pitoyablement à son gré la mort de son mary. Car les premières pointes de la

(1) Espraindre : exprimer en pressant (Lacurne-Saint-Palaye).

(2) Éd. de 164i : tombe.

(3) Panthée, femme d'Abradate, roi de Susiane. Faite prisonnière durant la guerre des Assyriens contre les Perses, elle inspira une violente passion à Araspe, l'un des officiers de Gyrus, chargé de la garder.

lUO LA CONSTANCE ET CONSOLATION

douleur élèvent en nous des passions si vives et si naïfves, qu'elles passent aisément en Tesprit de ceux qui nous voyent et les enflamment de la mesme ardeur.

Mais cette tristesse envieillie, qui a pénétré jusques à la mouelle de nos os, fane nostre visage et flestrit noslre âme tout ensemble, de telle façon que rien n'est plus agréable en nous. Et si la nature a fait naistre quelque chose d'aimable en noslre corps, ou en nostre esprit, il se fond en cette amère passion, comme la beauté d'une perle se dissout dans le vinaigre. C'est pitié lors, que de nous voir : nous nous en allons, la teste baissée, les yeux fichez en terre, la bouche sans parole, les membres sans mouvemens; les yeux ne nous servent que pour pleurer et direz-vous que nous ne sommes rien que des statues suantes.

Ce n'est pas sans cause que les poètes nous ont laissé par mémoire que Niobé avoit esté convertie en une image de pierre à force de pleurer. Ils n'ont pas seulement voulu par là, comme un ancien a pensé, nous représenter le silence qu'elle avoit gardé en son dueil, mais aussi nous apprendre qu'elle avoit perdu tout sentiment pour s'estre abandonnée à la tristesse. Nous la devrions donc fuir, quand ce ne seroit que pour estre si indécente et si déshonneste; mais elle est avec cela eslrangem^ent dommageable et en cela d'autant plus dangereuse qu'elle nuit sous couleur de profiler. Elle fait semblant d'accourir pour nous secourir et, au contraire, elle nous offense : elle fait contenance de

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 101

tirer le fer de la playe et elle Tenfonce jusques au cœur; elle nous promet la médecine et nous donne le poison. Ses coups sont d'autant plus difficiles à parer et ses entreprises à rompre, que c'est un ennemi domestique, nourry et élevé chez nous et que nous avons nous-mesmes engendré pour nostre peine. A mon advis que c'estoit d'elle de qui parloit le comique grec, quand il s'escrioit contre les hommes :

« 0 pauvres gens! combien endurez-vous de maux volontaires, outre les nécessaires que la nature vous envoyé ! »

Car de qui nous pouvons-nous plaindre que de nous quand, après le sentiment des maux passez, nous en retenons encore la fascherie et nous opiniastrons à les remascher et ramener continuellement en nostre mémoire, ou que, par la crainte de {'advenir, nous languissons découragez. N'est-ce pas de nous que nous vient ce mal-là, duquel nous ne devons pas nous esbahir s'il est si durable, veu qui il est comme les fleuves qui sortent de la mer et y retournent et qui, pour tirer leur source du mesme lieu où ils se deschargent, ne tarissent jamais?

Pauvres sots! pourquoi arrousons-nous si soigneusement cette plante dont les fruits sont si amers? trouvonsnous quelque goust à ces plaintes, ces ennuis, ces regrets, ces souspirs dont elle enfielle nostre vie et empoisonne toutes nos actions? Car tant qu'elle habite chez nous, que faisons-nous digne du nom d'homme?A quelle heure pensons-nous à servir la patrie, à faire l'office d'un bon

citoyen, à nous opposer aux. factions des méchans, à défendre les loix. des assauts de l'ambition et de Tavarice, à secourir nos amis de l'oppression des méchans? Quelle relasche nous donne cette importune passion pour lever les yeux au ciel et, avec un esprit pur, remercier ce grand et souverain empereur qui nous a colloquez(i) ici-bas et nous a fait tant de grâces (2) et de faveurs, que, quand nous n'aurions autre chose à faire qu'à lui en rendre grâces, si n'aurions-nous pas en toute noslre vie du temps à demi?

Certainement on ne la sçauroit excuser; elle est, ou fort indiscrète, ou fort maligne : car, ou sa fin est mauvaise, ou elle erre et s'esgare de sa fin.

Si son but est d'augmenter nostre mal et que, plus elle empiète sur nous, plus elle rend nostre vie fascheuse et ennuyeuse, que ne la repoussons-nous à l'abordée? que ne lui fermons-nous la porte au nez (3), ou, pour le moins, ne la chassons-nous par les espaules W si tost que nous connoissons ses desseins? Nous sommes bien traistres à nostre propre repos si, connoissans ses ennemis, si, sçachans qui sont ceux qui le ruinent, nous les recevons, nous les supportons, nous les choyons!

(l)Éd. de i641 : logez.

(2) Les mots « de grâces et », supprimés dans Tédition de 1641 : correction littéraire à cause de la répétition du mot « grâces » deux lignes plus bas.

(3) L'édition de 1641 supprime les mots « au nez ».

(4) L'édition de 1641 supprime les mots u par les épaules ».

Si son but est de soulager nostre douleur, la diminuer et la deslremper en nos larmes, pourquoi nous servoQs-nous si longtemps d'une si mauvaise et si téméraire officière, qui fait tout le contraire de ce qu'elle veut? qui l'a jamais veue parvenir à ce but là? en quel esprit est-elle jamais entrée qu'elle ait consolé? Au contraire, si elle l'a trouvé tremblant, ne l'a-elle pas terracé? si cheant (M, accablé? 11 n'en sort pas un d'entre ses mains, que gasté, froissé et brisé. Quand elle y a passé, il n'y demeure plus de force ni de résistance, et devient comme un lieu bas et creux, qui n'est pas seulement saly des ordures qui y croissent, mais de tous costez les esgouts s'y deschargent et l'eau pure s'y corrompt. Car l'homme saisi de tristesse s'offense de ses maux, et de ceux d'autrui, des publics et des particuliers : les bonnes fortunes mesmes qui lui arrivent, lui desplaisent; tout s'aigrit en son esprit^ comme les viandes font en un estomac débauché.

Mais outre tout cela, je dis que la tristesse, venant pour le sujet pour lequel elle vous arrive, est fort injuste et j'oserois quasi dire « impie ». Car qu'est-elle autre chose qu'une plainte téméraire et outrageuse contre la nature et la loi commune du monde? La première voix que prononce la nature, c'est que toutes choses qui sont sous le ciel de la lune sont périssables et que, comme elles ont eu commencement, aussi auront-elles

(1) Éd. de 1641 : tombant.

104 La cunstance kt consolation

fin. Vous en vouiez, comme par privilège, exempter voslre ville et la rendre immortelle.

Les villes, les Estais, les royaumes sont de la mesme condition que les autres parties du monde : voire, l'estre en est plus incertain et plus infirme. Car la plupart des autres ont leur forme qui unit leurs membres avec un seul nœud si fort et si estroit que difficilement les peut-on séparer; mais les villes et les Estais sont composés d'infinies choses toutes diflérentes, qui ne sont alliées et assemblées que par les volontez des hommes, poussées à une communion et société par quelque céleste inclination. Et ces volontez-là eslans aisées à esbranler, la ruine des villes est toujours prompte et quasi présente. Car des mouvemens de ces volontez-là viennent les guerres et les séditions qui les conduisent à leur fin; mais quand il ne leur arriveroit aucunes maladies, c'est-à-dire inconveniens de violence, dont elles périssent le plus souvent, si faudroit-il qu'elles définassent (0 de (2) vieillesse, par la loi commune du monde, pource qu'elles ont leur jeunesse, leur virilité, leur vieillesse comme les hommes : et bien que tous leurs autres âges eussent été fermes et sains, si faudroit-il, en fin, que la vieillesse les consommas t (3).

Or si nous avons préveu cela, pourquoi nous en

(l)Éd. de 1641 : finissent.

(2) Éd. de 1641 : par.

(3) Éd. de 1618 : consumasL

tourmeotons-nous? Si nous ne l'avons point préveu, de quoy nous plaignons-nous, sinon de nostre imprudence? La condition de la nature est bien dure et bien misérable si, de toutes les choses que nous ignorons, il faut, quand elles arrivent, qu'elle en endure le reproche et les injures.

Tienl-il à elle que nous ne le sçachions? nous Ta-elle celé? y a-il coin au monde où elle ne l'ait escrit? C'est un grand cas que nous sommes plus justes à l'endroit de tous les autres que de la nature, qui nous est nôantmoins plus gracieuse et plus favorable que tous les autres.

Si nous tenions une maison à louage et qu'il print fantaisie au propriétaire de l'abalre pour ce qu'elle fust vieille et qu'il la fallust rebastir, ou qu'il la voulust appliquer à son usage, nous vuiderions de gré à gré et en chercherions une autre sans nous tourmenter ni quereller. Pourquoi? c'est la loi commune qui lui permet d'user ainsi de ce qui est sien. Sçavez-vous qui sont ceux qui se chagrinent quand il faut déloger, qui se plaignent et se tourmentent? ce sont les enfans de ceux qui ont des baux à longues années. Car pour ce qu'ils en ont toujours veu jouir leurs pères et qu'ils ne se sont jamais mis en peine de regarder les litres de leur maison, ils ont fait estât que le fonds leur en appartenoit et se sont nourris en cette opinion : ils ont passé leur jeunesse sans apprendre mestier, sans s'accoustumer au travail; comme ils sont devenus grans,

le bail est expiré, il se faut pourvoir ailleurs; ce coup non préveu les estonne : ils pleurent, ils se lamentent et, au lieu de remercier le propriétaire de ce qu'il les a longtemps laissé jouir à si grand marché, ils mesdisent de lui. Mais nous sommes encore bien plus imprudens et plus injustes envers la nature, que ceuxlà ne sont envers leurs seigneurs. Car ceux-là (^) ont peut-estre leur bail à titre onéreux, ils ont possible financé au commencement pour y entrer : nous ne sommes ici que précairement^ tout ce que nous avons, nous le tenons en bienfait et à temps. A ceux-là encore, on a attendu à les advertir jusques à ce que le bail fust expiré : à nous, la nature dénonce tous les jours la condition sous laquelle nous sommes ici.

Je vous prie, dites-moi, quand nous venons au monde, y entrons-nous ou si nous y sommes introduits? y venons-nous pour y commander ou pour y servir? pour y donner la loi ou pour la recevoir? Je croy que, sans mot dire, vous me respondez que nous y venons pour obéïr et suivre ce que nous y trouvons desja establi. 11 faut que nous nous accommodions aux saisons, aux nuicls, à la température des régions, bref^ à tout ce qui arrive au gouvernement du monde. Or cette loi-là est douce, bénigne, gracieuse : tout y est, si nous le sçavons bien considérer, en nostre faveur. Et ncantmoins, s'il s'y trouvoit quelque chose de dur, le vrai moyen

(1) Éd. de lG4i : ils.

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 107

d'adoucir la servitude nécessaire, c'est d'obéir volontairement.

Ne devons-nous pas estimer que, quand nous entrons au monde, nous contractons avec la nature, et nous obligeons de garder les loix qu'elle a données et publiées, depuis tant de siècles, aux villes, aux républiques, aux royaumes? Comme elle est sage, providente et désireuse de conserver la beauté de son ouvrage, elle a donné à chaque chose la plus longue durée qu'elle a peu : mais le vice et imperfection de la matière dont les choses sont créées, a fait premièrement que, des terrestres, il n'y en peut avoir aucune immortelle, et que, des mortelles mesmes, beaucoup ne durent pas tant que leur nature désire, le vice de la matière prévenant la grâce de la nature. Le remède qu'elle a cherché à cet inconvénient, c'est une durée par succession qu'elle a donnée aux choses, faisant qu'en perdant une forme, elles en reçoivent une autre, et que rien ne dépérit du tout, mais seulement se transmue : la terre demeurant comme de l'argile entre ses mains, toujours molle; laquelle elle repétrit et remoulle (l) diversement, lui donnant une nouvelle face, par une fraische figure couvrant la vieille : et par ce moyen imitant çà bas l'immortalité qu'elle n'y a peu entièrement apporter. De là vient que les villes, les royaumes, les empires se changent ainsi et naissent de la ruine les uns des

(1) Éd. de 1G18 : remouille.

autres : le jeu chaugeant toujours, et ne demeurant rien ferme ne stable que le théâtre. Qu'y a-il plus équitable, puisqu'elle est mère commune de tous les hommes, qu'elle ait voulu gratifier toutes les parties de la terre par un tour de grandeur et magnificence qu'elle fait passer de lieu en lieu?

Ce tour enfin est venu jusques à nous et avons veu en nos jours nostre pays si comblé de biens, de richesses, de gloire, de délices, qu'il ne se pouvoit dire plus. Nous sommes maintenant sur le retour, nostre fortune est sortie de chez nous comme d'une maison crevacée de tous coslez, nous sommes demeurez attendans la cheute : les uns crient, les autres regardent, les autres s'enfuyent. Qu'y a-il tant à s'estonner? Un vieil homme meurt, une vieille maison tombe, que faut-il tant crier? Qu'y a-il en cela que ce que vous voyez tous les jours et par tout? Les fruits fleurissent, se nouent, se nourrissent, se meurissent, se pourrissent; les herbes poindent, s'estendent, se fanent; les arbres croissent, s'entretiennent, se seichent; les animaux naissent, vivent, meurent; le temps mesme, qui enveloppe tout le monde, est enveloppé par sa ruine et se perd en se coulant : il roule doucement les saisons les unes sur les autres et toutes celles qui se passent se perdent. De toutes ces choses muables, que voulez-vous faire de constant? de toutes ces choses mortelles, que voulezvous faire d'immortel? Me voulez-vous bien eslonner, faites-moi voir quelque chose de permanent ici-bas.

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 109

Mais je vous fais tort de vous entretenir de raisons si grossières, vous autres dont le laborieux estude est comme le miroir de la nature, et qui vous pouvez représenter en un instant, et tirer du thrésor de vostre mémoire la face du monde telle qu'elle a esté depuis sa création. Repassez, je vous prie, par dessus, et considérez que sont devenues toutes ces grandes et admirables villes, basties avec tant d'années, embellies avec tant de travaux, enrichies avec tant de sueurs. Elles ont eu chacune plusieurs siècles entiers qui n'ont esté employez qu'à despouiller le reste du monde pour les revestir et parer.

L'Asie vous représente Troye la grande, la superbe Babylone, la magnifique Hierusalem; l'Afrique vous monstre les Thèbes aux cent portes, la puissante Carthage, l'opulente Alexandrie; l'Europe vous produit les doctes Athènes, la triomphante Conslantinople, et Rome, le miracle, et de toutes les villes et de tout le monde.

Pourquoi direz-vous que toutes ces belles citez-là aient jamais esté si florissantes, sinon pour estre ruinées? et pourquoi mesme ruinées tant de fois, sinon pour ce que leur destin sembloit résistera la nature et vouloit fléchir la mortalité des choses humaines? Combien de fois chacune d'elles a-elle veu ses ennemis renverser ses murs, saccager ses maisons, tuer ses citoyens et brusler ses temples? La nécessité de périr leur a esté si grande que quand elles n'ont point trouvé

itO LA CONSTANCE ET CONSOLATION

d'enoemis étrangers pour travaillera leur ruine, elles ont armé leurs propres habitans les uns contre les autres, pour exécuter ce qui estoit ordonné de leur fin. Il n'y a remède, la loi y est : il en faut passer par là. Quand nous voyons ou oyons la ruine des autres : voilà un préjujé pour nous lors que nostre terme sera escheu. Ce qui arrive à un, peut arriver à un chacun : le coup du premier menace celui qui le suit. Scipion, celui qui ruina Carlhage, voyant le feu dedans, qui dévoroit tant et tant de richesses et de superbes édifices, qui consommoit la plus puissante ville de l'Afrique, touché de compassion de la fragilité des choses humaines, se prit à pleurer le mal qu'il faisoit et prononça deux vers d'Homère qui signifioient :

Un jour fatal viendra que la puissante Troye Priam et ses sujets seront tous mis en proye (1)

en entendant de la ville de Rome ce que le poète avoit dit de Troye. Mais il se trompa fort à deviner. Car combien de jours, et non pas un seulement, a-elle esté mise en proye? combien de fois saccagée? combien de fois ruinée? combien de fois bruslée? et néantmoins elle s'est relevée du milieu de ses cendres et, obstinée contre son malheur, semble avoir lassé sa mauvaise fortune de travailler davantage à sa ruine. Toutefois la loi com-

(1) 'EaasTa-. ^jU-ap d-'av T.orolo'Ar^ 'llio; ict],

■/.a' nc''a|j.o; xa: }<x6; s'Uuu.cÀtoj Uy.iu.oio.

Iliade, ch. VI, vers 448-49.

Es CALAMITEZ PUBLIQUES. Ht

mune nous apprend qu'il faut qu'elle passe encore comme les autres, et quand elle échapperoit quelques siècles, elle n'échappera pas au moins la fin des siècles et l'embrasement de l'univers.

Platon s'estoit bien alambiquê le cerveau pour trouver des moyens de fonder tellement sa république, qu'elle fust permanente et perdurable. Et néantmoins, après que l'on lui a passé pour vérité tous ses songes, et que l'on Ta interroo^é si, au bout de là, cette belle république pourroit estre rendue immortelle, — il a ingénument confessé que non : lui, dis-je, qui affirmoit le inonde estre immortel. Mais, désirant gratifier son ouvrage et flatter ses pensées, il introduit les Muses, qui viennent discourir de la durée des Estais et proposent certaines proportions de nombres, gardant lesquelles ils se pourroient conserver longuement florissans; et confessent toutefois rondement que, comme tous Estais ont leur naissance et commencement, aussi faut-il qu'ils ayent leur fin. C'est la loi commune de la nature, sous laquelle il faut fléchir et suivre volontairement, de peur qu'elle ne nous entraîne violemment : l'obéissance en est douce, la violence pleine de peine et de honte.

Cependant j'entends bien ce que vous me voulez dire, c'est qu'il vous semble que nous basions nous mesmes nostre ruine (i) et que nous avançons de nos mains la

(1) L'édition de 1641 ajoute ici : et nos destinées.

fin de ce pauvre royaume, sans attendre que la vieillesse l'emporte et que, doucement et sans se débattre, il passe comme de la vie à la mort. Vous vous trompez : ces animaux-là (i) ne meurent point autrement, ils n'ont jamais la fin douce.

Car comme ceux qui meurent de maladies, dont le siège est es nerfs ou au cerveau, ont de grandes convulsions avant que d'expirer : aussi ont les républiques qui périssent ordinairement de ce que leurs loix, qui sont comme leurs nerfs, sont offensées el violées. Or s'il est ainsi, comme Ton dit ordinairement, que les coups préveus n'apportent pas tant d'estonnement,nous avons, ce me semble, grande occasion de porter plus patiemment et avec plus de résolution la cheute de noslre Estât, veu le long temps qu'il y a qu'il bransle et les grans indices et marques apparentes que nous avons eu pieça de sa ruine.

Premièrement, il est fort vieil et si vieil que jamais il ne s'en est veu qui ait duré si grand âge. Vieillir c'est s'accoustumer à mourir. On demande ordinairement de ceux qui sont extrêmement vieux, s'ils vivent encore : il y a plus à s'estonner de leur vie que de leur mort. Quand ils sont morts, on dit :

« A la fin, il s'en est allé! »

Comme si on vouloit dire : il a plus duré qu'on n'eusl pensé.

(1) L'édition de 1641 remplace « ces aniniaux-là » par « les Estais )K

ES CALAMITEZ PUBLIQUES. Ii3

Outre son âge, il a eu depuis deux cens ans de grandes et fascheuses maladies. Les querelles d'Orléans et de Bourgogne l'ont mené jusques sur le bord de la fosse. Estant revenu de cette grande cheule, et ayant repris son en-bon-point, il a vescn fort dissolument sous François et Henry second : en cette vie desbordée et dissolue a amassé beaucoup de mauvaises humeurs et encore plus de mauvaises mœurs. Sous la jeunesse de nos derniers rois, il est vrayment revenu en enfance et a entièrement changé de complexion. Car depuis que les mœurs des étrangers ont commencé à nous plaire, les nostres se sont tellement perverties et corrompues, que nous pouvons dire, long temps y a, que nous ne sommes plus François.

Il n'y a partie en cet Estât, que Ton n'ait, non seulement gastée, mais mesme diffamée d'excez.

Car, pour le regard de nostre noblesse, qui est la principale colomne de ce royaume, celle qui Ta élevé en la grandeur où nous l'avons veu et toujours soustenu, et à laquelle est vrayment deue la gloire que le nom François a parmi les nations lointaines, l'on n'a obmis aucun artifice pour la dénaturer et décourager; noyer dans le luxe, la volupté et l'avarice, cette ancienne générosité qu'elle avoit héréditaire de ses pères et lui faire perdre l'amour et charité qu'elle devoit avoir à la grandeur et conservation de l'Eslat.

Quant à l'Église, qui devoit eslre la mère de la piété, l'exemplaire des bonnes mœurs, le lien de tous les autres

Du Vair. 8

lli LA CONSTANCE ET CONSOLATION

ordres, l'on Fa déshonorée et diffamée tant qu'on a peu, rendant les plus grandes charges et prélalures la récompense des plus viles, voire des plus sales ministères de la Cour. Tellement que l'impiété et l'ignorance se sont en beaucoup d'endroits assises au thrône de la sainteté et vérité, et rendu l'ordre odieux par le vice de ceux qui y estoieat préposez.

La justice, — qui estoit celle seule qui pouvoit encore aucunement retenir les autres parties en office, si elle eust esté saine et entière comme elle devoit — a eu toute la face changée. Sa principale authorité a esté retirée par devers le souverain pour eslre, non pas administrée, mais pervertie par courtisans au gré de ceux qui avoient la faveur i^).

Et, pour couronner tant de désordres et combler tout à fait nostre malheur, sont survenues les querelles de la Religion sur le sujet desquelles se sont dressez partis et factions par quiconque a voulu, qui ont esté aisément entretenus par la facilité et légèreté de nostre peuple et

(i) Du Vair fait ici aliusion à la réorganisation du Conseil du roi sous les derniers Valois. Il avait été ouvert aux prélats, aux grands seigneurs, aux favoris. Le Conseil des Affaires avait été séparé du Conseil privé et du grand Conseil. Le nombre des évocations, enlevant des sentences à la justice réglée, s'était quand et quand accru à l'excès. Le Parlement de Toulouse se plaint de ce que, en quelques années (1549-1554), seize cas nouveaux d'évocation étaient venus augmenter le nombre de cas, déjà si nombreux, qui dépouillaient les tribunaux des Parlements au profit de la Cour du roi. Voy. Noël Valois, Le Cons?il ch( ?*o?' (1888, in-4"), introduction.

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par les artifices de nos voisins qui cherchoient à se mettre à couvert dessous nos ruines. De ces estincelles s'est allumé ce feu qui nous a quasi dévorez, auquel chacun est accouru, non pas pour l'esteindre, mais pour en emporter sa pièce, comme d'un commun embrasement.

Se faudra-il estonner si un vieil Estât meurt de telles maladies? Bien plustost se faudroit-il esbahir s'il en pouvoit relever.

Adjoustez à cela les anciennes prédictions, qui avoient esté faites longtemps y a, de sa désolation : qui se sont trouvées si véritables, à nostre grand malheur, qu'elles en ont acquis gloire à l'art et foy à gens que l'on avoit toujours tenus pour pipeurs. Ce qui nous monstre bien que les révolutions des grans Estais sont ordonnées d'en haut et signifiées mesme auparavant qu'elles adviennent.

Je dis donc que quand ce que vous craignez arriveroit, ce seroit chose ordinaire, naturelle et préveue, et que, parlant, il la faudroit supporter patiemment, comme nous faisons les vicissitudes des saisons, altérations des élémens et autres changemens que nous voyons tous les jours en toutes les parties du monde. Et ne dis pas pourtant que ce soit chose qui doive asseurément arriver et ne désespère point encore du salut de ma pauvre France^, ni de mon pauvre Paris : ains me promets que si la fin et la ruine en est inévitable, Dieu différera quelque autre saison rexéculion de ce qui en

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peut eslre ordonné. Car, encore que les signes de cette maladie, non seulement contagieuse mais aussi pestileote, qui a saisi cet Estât, soient pour la plupart mortels : si semble-il maintenant que la nature commence à s'aider et que les parties nobles monstrent encore de la force et vigueur pour supporter les remèdes.

Les peuples, qui se sont laissez esbranler à ce ruineux mouvement par les vents de la crainte et de l'espérance, crainte de perdre leur religion et espérance de quelque soulagement, voyent clairement que, par leurs forcenez conseils, ils ont attiré le mal qu'ils fuyoient et esloigné le bien qu'ils espéroient. Laissons meuriri'humeur et vous verrez que la nature opérera de soy-mesme et produira de salutaires effets.

Puis après les chefs des peuples commencent à perdre l'espérance qui les animoit à ce dessein. Ce rayon de faveur populaire, qui les a esveillez, est passé comme un esclair; et la fortune leur a monstre qu'elle ne les favorisoit point tant pour leur bien que pour nostre peine. Ils voyent davantage, et le voyent évidemment, que les étrangers, desquels ils ont pensé estayer leur grandeur, ne désirent rien tant que leur ruine et n'empruntent leurs bras que pour les user à faire leur besongne : n'ayans délibéré de leur faire autre grâce, que celle que le Cyclope d'Homère promettoil à Ulysse, qui est de le manger le dernier. Estimons-nous qu'ils soient inconsiderez à leur propre bien, si dénaturez à leur propte pay?, si ingrats aux peuples qui les ont tant

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aimez que, voyans les choses en cet eslat, ils ne choisissent plustost d'obliger la France en lui rendant la paix et le repos, et retenans les grades d'honneur, grans et signalez, comme ils les peuvent avoir, que rendre leur nom et leur mémoire odieuse à jamais en se précipitant en l'honteuse servitude d'un ambitieux Espagnol (^), pour y faire trébucher avec soy ceux qui ont déposé en leur foy leur salut et leur vie? Non, je ne croiray jamais qu'ils vueillent flestrir leur renommée d'un acte si indigne, et pour ce veux-je espérer qu'ils s'accommoderont aux vœux des peuples, qui les invitent au repos.

Que s'ils le font, que ne devons-nous espérer? Et quand ils ne le feront, de quoy devons-nous désespérer? puisque Dieu a fait naistre en nos jours, et sur le temps de ce fatal mouvement, un prince pour succéder à cette couronne, seul capable au monde pour relever, ou par la paix, ou par la guerre, le faix de cet Estât penchant. Pour la paix, il a le nom de cette grande et royale famille de saint Louys, qui rappelle à son obéissance tous les sujets de ce royaume, qui ne peuvent espérer d'eslre gouvernez par plus heureux auspices que de la race de ce grand roi qui a élevé jusques au ciel nostre sceptre François, et s'est élevé soy-mesme là haut

(1) Le roi d'Espagne Philippe II, représenté en France par son ambassadeur, le duc de Feria, voulait faire abroger par les États généraux la loi Salique et proclamer les droits au trône de France de sa fille, l'infante Isabelle, qu'il destinait en mariage à l'archiduc Ernest d'Autriche, frère de l'empereur Rodolphe II.

par sa piété, pour estre comme le garde et saiat tutélaire de cet Estât. Il a une bonté et clémence naturelle si grande, qu'elle passe jusques à Texcez : et le feroit soupçonner de nonchalance, si sa vaillance et générosité, qui reluisent en toutes les parties de sa vie, n'effaçoient ce soupçon. Car bien que sa fortune, plus traversée que de prince de son temps, l'ait fait naistre entre les armes civiles et parmi les injures, on ne sçauroit remarquer un seul exemple de vengeance, non pas qu'il ait faite, mais seulement recherchée : estimantse venger assez de ses ennemis en les méprisant et leur oslant le moyen de mal faire : de sorte qu'il a rendu douteux si c'est plus d'heur à lui de vaincre ses ennemis qu'à eux d'estre vaincus par lui. Que si avec cela Dieu, qui tient les cœurs des rois en sa main, dispose le sien à ce qui est encore nécessaire à la parfaite union de ses sujets et, pour ce faire, le réduise à la créance de l'Église catholique et religion des rois ses prédécesseurs (^), qui est-ce qui pourra empesclier nostre heur et nostre repos?

Or avons-nous toute occasion d'espérer ce bien-là, à ce que l'on rapporte du naturel de ce prince, qui est fort capable de raison et persuasible à ce qu'on lui fait connoistre se devoir faire. Nous sçavons ce qu'il en a promis à toute sa noblesse : il a toujours esté recommandé pour estre prince de foy et qui ne manque jamais

(1) Passage manifestement antérieur au 2o juillet 1593, date de l'abjuration de Henri IV.

à sa parole. Je m'asseure que nous aurons en fin de lui^ pour ce regard, ce que nous en devons désirer et qu'il fera par ce moyen tomber les armes des mains de ceux qui disent ne les avoir prises que pour ce sujet. Si toutefois l'obstination de ceux qui cherchent leur grandeur dans les ruines publiques le contraint d'essayer, par le tranchant de l'espée, ce que le tranchant de la raison devroit faire : quel autre pouvoit succéder à cet Estât plus capable de restablir le royaume et couvrir de l'ombre de son pavois celle pauvre couronne assaillie de tous coslez?

Dieu lui a donné un cœur plein de vaillance, un courage invincible aux adversilez : et, de peur que ce courage se relaschast par le repos, il Ta exercé dès son enfance jusques à présent par des labeurs et dangers continuels, avec tel heur neantmoins, que tant de hasardeuses secousses ne lui ont esté qu'une cscole de vertu et une moisson de gloire. Et semble certainement, à voir le progrez de sa fortune, qu'elle lui ait excité exprez cette guerre : et y ait appelé tant de sortes de nations, pour y voir le spectacle d'une extrême valeur et d'un extrême bonheur.

Non, non; croyez que vous n'avez onques remarqué en la suite des temps et cours des siècles, que les Estais soient renversez lorsque Dieu a envoyé de tels princes pour les commander : bien ont-ils esté rudement secouez et esbranlez, mais puis après raffermis par la vigueur de tels chefs. De sorte que je présume que l'altération et le

mouvement que nous sentons, n'est point de Textirpation de l'Estat, mais seulement une incision qui se fait avec un douloureux et rude ferrement, pour, au lieu d'une branche que Dieu a retranchée, anter la plus prochaine sur la lige royale. Et pour ce, esperé-je que Dieu trouvera, lorsque nous l'allendrons le moins, quelque moyen propre de nous sauver tous : et principalement cette tant belle et auguste ville, en laquelle il y a encore bon nombre d'hommes qui Tinvoquent en pureté de cœur.

Si toutefois, il advenoil autrement, si faudroit-il prendre patience; car ces grans accidens-là, arrivans par la providence éternelle, il n'est non plus loisible que possible de s'y opposer : et dis bien davantage qu'il n'est ni juste, ni utile de s'en fascher, estant très certain que tout ce qui est ordonné de cette main souveraine, tend à nostre bien et à sa gloire.

Mais pour ce que l'heure de souper est sonnée (i) et que ce discours peut esire mieux poursuivy par ceux qui m'escoutent que par moi, je le leur laisseray sans l'entamer, estant raisonnable que, puisque nostre misère est commune, ils contribuent quelque chose à nostre commune consolation ».

Là finit Musée [Monantheuil] et nous nous levasmes avec l'esprit plus tranquille que nous ne nous estions assis.

(1) Éd. de 164i : venue.

« Ce n'est pas tout, dis-je lors, ô Musée, puisque vous Yous deschargez de continuer le discours que vous avez commencé, il faut que vous choisissiez quelqu''un qui le face ».

Lui, haisant un bouquet fané qu'il tenoit en sa main, le présenta à Orphée [Houllier] :

« Je vous le baille, lui dit-il, pour demain.

— J'accepte, respondit Orphée [Houllier] le bouquet, mais non pas la charge de me présenter, comme dit le proverbe Romain, au théâtre après Roscius ».

Et là-dessus nous nous séparasmes, a\ans promis de nous retrouver là, à la mesme heure, le lendemain.

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