LIVRE II
Le lendemain, incontinent après disner, il se donna une alarme à la ville : pour ce que nous estions (i) tous quatre d'un mesme quartier, nous nous trouvasmes ensemble au corps de garde (2) ; là nous nous entreregardions avec mesmes pensées, parlans des yeux et du visage, et disans en nous-mesmes :
« Quelle pitié qu'il faut que nous nous trouvions ici armez contre nostre propre bien et pour empescher, par manière de dire, nostre bonne fortune d'entrer chez nous! Car quel est l'homme de bien qui ne doive désirer, voire par le pillage de toute la ville, plustost sortir de cette extrême misère et en délivrer le royaume, que d'immoler ainsi nos vies à la rage et méchanceté
(1) Éd. de 1641 : et pour ce nous estions....
(2) V. ce que dit Du Vair, en ses « Anecdotes » éd. Lalanne, à la suite des Mémoires de Marg. de Valois (Bibl. elzév., 1858, in-16, p. 241-242), que, par faveur, il n'était appelé que rarement au corps de garde et qu'il y jouait à prime.
d'un petit nombre de séditieux qui assouvissent leur cruauté et avarice de nostre langueur et pauvreté? Quelle fatale lascheté que tout ce peuple, ou au moins la plupart que nous voyons ici armé, connoisse son mal et en désire le remède et le puisse avoir s'il vouloit, n'aye néantmoins le courage de se plaindre et supporter (1) ceux qui lui monstrent le chemin de salut? Tant ce venin de sédition a désuni les volontez et la crainte que les mauvais ont imprimée aux cœurs des simples, leur a gelé le sang et assoupi les esprits I »
Or, nous estans accostez :
(( Eh bien, dis-je, Orphée [Houllier] nostre assignation est bien changée, à ce que je voy : nous sommes taillez de n'avoir pas cette après-disnée si douce que celle d'hier. Si ne vous sera-ce pas excuse de ce que vous nous devez : au contraire la debte croistra par la demeure, car comme vous voyez que nos maux croissent, aussi faut-il que vous augmentiez vos raisons.
— J'ay bien peur, dit-il, que cette journée ne nous escarte et nous prive peut-estre pour jamais d'une si douce et agréable compagnie. Je vous a-^seure que si la mort m'eust pris partant hier d'avec vous, elle m'eust trouvé fort content et eust clos ma vie fort à propos, à mon gré. Car je confesse que le discours de Musée [Monanlheuil] adoucit tellement ma tristesse et calma en sorte mon esprit par le poids de ses raisons et par le
(1) Dans le sens de « soutenir ».
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miel de ses paroles, que je désirerois d'estre tous les jours ennuyé si j'esloisasseuré d'eslrelousles jours ainsi consolé. Le mal est heureux quand il se guérit avec plaisir. 0 que j'eusse souhaité qu'il eust poursuivy le propos qu'il avoit entamé, voire à la charge de perdre le souper, voire à la charge de ne souper de l'année I Ces discours-là ne sont que tout nectar et ambrosie : c'est une viande qui est aujourd'hui plus nécessaire à l'esprit, que le pain et le vin ne sont au corps : c'est nourriture et médecine tout ensemble. Je vous jure qu'en l'oyant il me sembloit que cette belle Hélène d'Homère, avec la mesme main dont elle déroba le cœur des Grecs et des Troyens, me versoit en la bouche ce doux et gracieux Nepenthesll) qui endormoit la douleur des affligez et leur remettoit le courage.
— Il a, dis-je, mis les gages en bonne main; j'espère que ce qu'il a bien commencé, vous l'achèverez très bien ».
Là-dessus on nous vint dire que la rumeur estoit passée et que nous nous pouvions retirer. Lors, je les pris tous trois f)ar le manteau :
«Il faut venir, dis-je, où vous prornisles hier. A nous autres, qui sommes armez, il est permis de nous faire droit à nous-mesmes. Si la loi Romaine permet de
(1) Odyssée, ch. IV, vers 210-221. On ignore ce quêtait ce narcotique. Pline prétendait que ce n'était autre que le vin. Nom donné aujourd'hui à des plantes qui croissent dans l'Inde et dans l'île de Madagascar.
traîner en jugement celui (jni n'y veut pas aller, combien plustost le droit des armes?
— Nous n'y allons pas, dit Linus [Le Fèvrel, nous y courons! »
Après que nous fusmes entrez et désarmez et que nous eusmes fait un tour de jardin pour reprendre un peu nos esprits :
« Je vous prie, leur dis-je, reprenons nos places et faisons provision de repos; car, à mon advis, nous aurons prou (i) de loisir d'estre debout. Et puisque c'est à vous, seigneur Orphée [Houllier], à continuer le discours, ne vous faites point prier et n'usez point d'excuses; car, en un mot, nous ne les recevrons pas ».
Après quelques semblables semonces, Orphée [Houllier] commença ainsi :
« C'est de vérité la plus grande et plus certaine consolation que puissent prendre et recevoir les hommes es caîamitez publiques ou particulières, que de se persuader que tout ce qui leur arrive est ordonné par cette puissance éternelle, distribué par cette sagesse infinie qui gouverne le monde avec la mesme bonté et justice qu'elle l'a créé. Car quand cette opinion a une fois pris racine en l'esprit des hommes, je ne sçay pas quels vents pourroient jamais esbranler leur constance, veu que nous devons croire qu'il ne sort rien de cette bénigne et gracieuse main qui ne tende à nostre bien.
(1) Éd. de 1641 : assez.
Mais combien (0 que celte Providence — que l'on peut définir le soin perpétuel que Dieu a au gouvernement de tout ce qu'il a créé — esclaire journellement en toutes les parties du monde et qu'elle paroisse en effets admirables : si est-ce que la plupart des hommes lui ferment malicieusement les yeux ou la regardent de travers, et prennent peine à se tromper soy-mesme, afin de n'estre point obligez à cette sage maistresse qui préside à la naissance et conservation de tout ce qui se voit en l'univers. A la vérité peu s'en est-il trouvé qui ayent osé passer si avant en impiété, que de la nier du tout! et, s'il s'en est trouvé quelques-uns, je ne veux point sçavoir leur nom, et veux présupposer qu'ils n'ayent point esté, puisqu'ils en sont si indignes.
Bien y en a-il grand nombre, desquels j'ay souvent ouï et toujours rejeté les opinions qui, advouans la puissance et sagesse divine en la première création du monde, lui en ont oslé le gouvernement, après qu'il a esté créé : les uns l'attribuans à cet ordre qu'ils appellent Nature, les autres à une nécessité fatale, les autres au hasard et à la fortune. En quoy ils semblent avoir plustost changé le nom, que la puissance de la Providence. Car en expliquant leur opinion, ils monstrent bien qu'en tous les évenemens de ce monde, ils reconnoissent quelque chose de grand et divin, dont ils ne sçavent pas la nature : et néantmoins, par je ne sçay
(l) Éd. de 164i : mais encore....
quelle jalousie et présomption, ils veulent que ce peu qu'ils en sçavent passe pour une pleine et entière science, et la partie pour le tout : aimans mieux méconnoistre la Providence que reconnoistre leur ignorance.
Il est, à mon advis, arrivé à ces gens-là ce qui adviendroit à trois diverses personnes qui, venans par trois divers chemins, verroient de loin une grande pyramide de marbre telie que vous pourriez imaginer celle des rois d'Egypte, gravée de trois costez de plusieurs caractères et lettres hiéroglyphiques. Chacun d'eux remarqueroit du commencement la face qui seroit de son costé et, s'il n'approchoit plus près, il jugeroit qu'il n'y auroit que celle-là, et s'en retourneroit en opinion d'avoir tout veu : et ainsi rapporteroient tous divers advis d'une mesme chose et asseureroient qu'elle est telle qu'esloit le costé d'oii chacun d'eux l'auroit veue. Mais s'ils en approchoient de plus près et qu'ils vinssent à tourner à Tentour, lors chacun d'eux verroit toutes les trois faces, connoislroit que toutes trois elles ne font qu'un corps, seroient bien informez de Testât de la chose et en demeureroient entre eux d'accord.
Quand ces gens-cy sont venus à contempler cette puissance souveraine qui conduit et gouverne l'univers et qu'ils l'ont considérée en ses effets, chacun d'eux s'est contenté de la regarder de loin et en concevoir ce que la première veue lui en a représenté. Celui qui avoit aperceu un ordre et suite de causes réglées, qui se poussent en estre l'une l'autre, l'a appelée Nature et a
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cru que celte Nature faisoit tout. Celui qui avoit veu arriver plusieurs choses qui avoieot esté et préveues et prédites, que Ton n'avoit toutefois peu éviter, a appelé la puissance qui les produisoit Destin et fatale nécessité : et a jugé que tout dépendoit de là. L'autre, qui avait veu une infinité d'événemens dont on ne lui pouvoit rendre raison, et qui sembloient arriver sans cause, a nommé la puissance, dont tels événemens procédoient Fortune et a estimé que toutes choses se manioient de cette façon.
Que si chacun d'eux cust pris la peine d'approcher de plus près de la vérité et rapporter en commun ce qu'il avoit veu en particulier, peut-estre eussent-ils conneu au vrai quelle estoit la figure de celte première et souveraine puissance, de laquelle dérivent toutes les causes et tous les événemens du «monde, et compris qu'en cette Nature, en ce Destin, en cette Fortune tous assemblez, reluit, au travers de l'ignorance humaine, celte sage et excellente Providence divine, connue toutefois plus selon la proportion de nostre faible entendement que selon son incompréhensible grandeur et majesté.
Car je ne doute point, qu'en la création de l'univers. Dieu n'ait estably une règle et une loi certaine, selon laquelle toutes choses doivent estre produites, disposées et conservées, laquelle qui voudra appeler Nature, je n'ay que dire pour l'empescher, pourveu qu'il n'en face point une essence à part, hors de Dieu, à laquelle il pense qu'il ait commis le gouvernement des choses créées,
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pour se mettre en repos. Au contraire, cette Nature ne peut estre autre chose que cette première puissance et vertu qui, dès le commencement, sans sortir de lui, s'est imprimée en la matière et lui a donné ce mouvement réglé par lequel les choses se conservent en leur eslre et, outre, produisent leurs effets. Laquelle puissance est par lui, de jour en jour, et d'heure en heure, de moment en moment, inspirée au monde, lequel est recréé et réformé en le conservant : et le refait tous les jours par parties, tel qu'elle l'a fait au commencement. Tellement qu'il semble que Dieu ne l'ait basty que comme son officine et boutique pour y ouvrer perpétuellement et y tenir toujours en action cette sienne bonté infinie qui ne peut durer sans se communiquer. Bien est-il vrai que, comme un 'grand architecte, il a beaucoup d'ouvriers sous soy qu'il employé à ce grand maniement, non tant par nécessité qu'il en ait, que pour la décoration de ce superbe atelier, parade de sa splendeur et magnificence, pour faire participer ses créatures à une de ses plus augustes et souveraines puissances, et les faire produire et quasi créer quelque chose, aussi bien que lui. Et pour ce, par une admirable sagesse, il a laissé une partie des choses basses et terrestres aucunement imparfaites, comme pour servir à l'homme de matière et de sujet à plusieurs beaux ouvrages : et lui a, quant et quant, donné l'art de les pouvoir adapter et accommoder. 11 lui a donné les pierres et ne lui a pas donné les bastimens, mais bien
l'art de les faire; il lui a donné les mines et ne lui a pas donné la monnaie, mais bien l'art de la faire; il lui a donné le bled et il ne lui a pas donné le pain, mais bien l'art de le faire; il lui a donné les laines et ne lui a pas donné les draps, mais bien l'art de les faire. Bref, il semble qu'après avoir créé l'homme à son image, q<i'il ait partagé avec lui l'honneur de la création des choses, voire mesme de la création de l'homme, ayant voulu qu'il coopéras! à la génération de sa postérité, et que comme lui, souverain et premier créateur, avoit fait l'âme à son image, ainsi l'homme, comme associé à sa gloire, fist en la génération un autre corps semblable au sien. Et combien mesme que Dieu se soit réservé la création de Tâme humaine comme d'un grand chef d'œuvre qui ne peut estre élabouré que de sa propre main; si est-ce qu'en cela il a aussi appelé l'homme comme à son aide, lui en avant réservé l'institution, la discipline et polissure, pour se pouvoir comme vanter d'avoir contribué quelque chose à sa propre perfection.
Mais il ne faut dire ni penser pour cela que l'authorité, qu'il a donnée aux choses créées, diminue en rien la sienne. Il ne s'endort pas sur leur soin et ne se repose pas sur leur vigilance; au contraire, p'-is il leur a donné de puissance, plus a-il besoin de les veiller et plus il a d'ouvriers en bcsongne, plus est-il nécessaire qu'il ait, non seulement l'œil, mais aussi la main sur eux pour réformer et tourner à bien ce qu'ils font au
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contraire du parfait patron, qu'il leur a proposé, et pour les guider et adresser en leurs œuvres, lesquelles sans sa (^) conduite et assistance, ne peuvent en façon quelconque se conserver ni maintenir.
Je veux donc dire que, quelque grande vertu que nous voyonsès chosescréées, quelquegransetréglezmouvemens que nous reconnoissons (2) es causes secondes, nous ne devons pas estimer pour cela que la première soit oisive et que les autres ne facent rien que par son ordonnance. Et moins encore croire que cet ordre et entresuite, que nous voyons en toutes choses, soit la cause principale et universelle d'icelles, veu qu'elle n'en est que l'effet. Non plus qu'en la musique l'harmonie n'est pas la cause, mais l'effet des accords produits par l'opération de l'art et science du musicien qui assemble les tons et les dispose en bonne consonance.
Or, comme c'est la Providence qui, par cet ordre réglé qu'on appelle Nature, produit et conserve chaque chose particulière selon la loi générale qui est en toutes celles de mesme espèce; aussi est-ce elle qui, outre cet ordre réglé qu'on appelle Nature, imprime quelquefois aux choses du monde des qualitez et y fait intervenir des accidens qui sont, tantost dififérens, tantost contraires à leur naturel, et puis compassé les rencontres des choses entre elles pour leur faire produire l'effet
(1) Le mot '.( sa » supprimé dans les éditions de 1625 et 1641.
(2) Éd. de 1619. — Éd. de 1595 et de 1641 : reconnoissions.
qu'elle a ordonné; tellement que, nouant et ramassant plusieurs causes différentes, de la liaison et tissure d'icelles elle tire, non la fin, qui est naturelle ou proposée à chacune d'elles, mais un événement par elle
désigné.
De sorte que, comme la Nature se considère principalement en la création et production et entretenement de chaque chose en so>f, selon son espèce et condition, et par une règle ordinaire et toujours semblable ; le Destin, au contraire, apparoit es événemens qui procèdent de la rencontre de ces choses ja créées, qui, tempérées par une règle inconnue auK hommes, produisent des effets préordonnez, qui semblent inévitables et ne -concernent ni ne s'accommodent pas tant à la nature de chaque chose qu'à celle de tout l'univers.
Certainement, il sembleroit que cette loy n'eust point esté nécessaire au monde, si chaque chose eust gardé le premier mouvement que Dieu lui avoit donné à la création. Car, ayant infus en chacune la forme et le principe d'agir les plus parfaits qu'il se pouvoit désirer, persévérant en cette condition, il s'en suivoit que leur propre nature eust de soy-mesme conduit leurs actions à de bons effets les unes envers les autres, et, par conséquent, au bien de tout l'univers et gloire de leur créateur. Mais (i), ou par le vice et imbécillité de la matière,
(1) Après le mot « Mais », rédition de 1641 ajoute u il est arrivé que )>.
OU par la délicatesse de leur forme, qui ne se pouvoit conserver sans adhérer p(;rpétuellement à leur créateur, elles se sont défigurées et détraquées du chemin que la nature leur avoit tracé. Par exemple, les anges et les hommes ont esté créez comme les plus parfaites pièces de l'univers et Dieu, en leur création, leur avoit infus une vive et pure lumière pour conduire leurs actions à bien user des choses du monde, et, par conséquent, en produire des effets à sa gloire. Mais comme es grans bastimens, il advient ordinairement que ce dont il arrive plustost faute, sera d'un entablement trop enrichi ou de quelque escalier suspendu par grand artifice — pour ce que, plus l'art rend l'œuvre excellent, plus le rend-il délicat; — ainsi ces plus parfaites créatures-là se sont-elles les premières laschées et sorties hors leur alignement, perverti et violé Tordre et la fin de leur création. Lequel désordre n'est pas seulement demeuré en eux-mesmes, mais, pour la grande puissance avec laquelle ils avoient été créez, ils l'ont fait passer es choses dont ils ont abusé, lli, qui plus est, il semble que, par leur faute, les autres choses, qui esloient créées pour eux, se soient incontinent changées par un secret consentement, ou (M par un secret jugement, pour servir à leur peine. C'est pourquoi il a fallu que cet œil tout- voyant, qui passe au travers des siècles comme
(1) Après le mot w oa », les éditions de 1625 et 1641 ajoutent « plustost )).
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le soleil au travers de l'air, ayant, dès le commencement, préveu cette confusion, ait aussi dès lors disposé le remède pour arrester Tinsolence des anges et des hommes et empescher qu'ils n'estendissent leurs mauvaises actions aussi loin que leurs mauvaises volontez.
Ce remède a esté cette loi inviolable par laquelle il a pourveu cà tous les événemens et a ordonné que les choses arriveroient comme nous les voyons advenir, non du tout selon la puissance ordinaire des causes, mais selon que Dieu les veut faire opérer, tantost bandant, tantost laschant leur force, et quelquefois les faisant ouvrer tout au contraire de leur naturel et ramenant à sa volonté ce que les hommes pensent faire à la leur.
« iMais, me dira quelqu'un, il semble que cette dernière loi soit contraire à la première : Dieu estant immuable en son essence, le doit estre pareillement en ses desseins. Voulons-nous penser que lui, à qui toutes choses sont connues de toute éternité, prenne de nouveaux advis? »
Le changement qui est en cecy n'est pas en Dieu, mais il est en ses œuvres, lesquelles estant hors de lui, qui est seul immuable, ne pouvoient estre semblables à lui, ains sujettes à empirer et défîner par le vice de la matière dont elles sont composées. Et le remède, que Dieu a apporté au mal, n'est pas un nouveau conseil ; si bien il est exécuté depuis la dépravation de la nature, il n'a pas laissé d'estre résolu auparavant mesme
sa création. Car, comme l'ouvrier qui monte un horloge pour aller vingt-qnatre heures, avant que lever les contrepoids et lui donner le mouvement, peut prévoir ou que la rouille alentira son cours, ou que quelque estourdi viendra remuer l'aiguille, toucher aux roues et débaucher le balancier, et dès lors pourvoir à ce qu'il faudra faire pour radjuster et remettre à son point. Ainsi Dieu, qui a préveu, avant mesme la création du monde, ce qui devoit manquer au gouvernement et enlretenement d'icelui, au mesme instant y a destiné les remèdes, lesquels, encore qu'ils se présentent à nos yeux par succession de temps et suite des siècles, ne laissent pas d'avoir esté préparez de toute éternité. Car tout ainsi qu'il faut que le poète ait sa comédie toute preste auparavant que personne se présente sur le théâtre et que, dès lors que le prologue commence, celui qui doit jouer le dernier acte sçache bien son roolet : aussi des choses qui sont advenues et qui adviendront ici bas par tant d'années, la dernière qui doitclorre l'âge du monde estoit connue et ordonnée par le Créateur avant que la première commençast d'estre.
C'est, ce me semble, ce que vouloit signifier Diarchas en Philostrate, quand il disoit que Dieu avoit engendré le monde, tout à la fois, comme les animaux font leurs petits : nonobstant que, comme eux, il l'ait enfanté peu à peu, faisant sortir une partie devant et l'autre après. Ce n'est pas le temps qui est père et autheur des choses :
il n'en esl que le despensier, et, comme Tatian (i) remonslroii aux Grecs, rintroducleur qui les conduit sur le théâtre.
« Ouy, mais, dira quelqu'un, si de toute éternité les choses ont esté ordonnées et que ceste ordonnance ne puisse estre violée, que deviendra la liberté de nostre volonté? faudra-il pas qu'elle soit serve de cette loi et qu'elle soit telle ou telle, bonne ou mauvaise, selon qu'elle l'aura ordonné? »
Non; car ce Destin, quia préordonné toutes choses, a ordonné que nostre volonté seroit libre, tellement qu'en nostre volonté, s'il y a quelque nécessité, elle n'est autre sinon qu'elle est nécessairement libre. Et quant à ce que nos volontez ont esté préveues telles qu'elles doivent estre, elles ont esté préveues pour ce qu'elles dévoient (2) estre telles, et ne sont pas telles pour ce qu'elles ont esté préveues.
« Mais, me dira un autre, de quoy sert nostre volonté, puis que des choses que nous voulons, il ne s'en fait que ce que Dieu en a ordonné et qu'il n'y en a quasi rien en nostre puissance? Nous ne sçaurions quasi vouloir chose si aisée, — quand, il ne seroit, par manière de dire, question que de porter la main à la bouche, — qui ne puisse estre empeschée
(1) Tatien, philosophe platonicien, originaire de Syrie, vivait au n* siècle de noire ère. Il écrivit uq Discours contre les Grecs en faveur de la Foi nouvtMle.
(2) Éd. de 1041 : doivent.
par une iafinilé de rencontres. C'est ce que dit le proverbe :
« Il tombe beaacoup de choses entre le verre et les lèvres ».
Bien que nous pouvons beaucoup de choses que nous voulons, et voulons beaucoup de choses que nous pouvons, si ne pouvons-nous pas dire qu'il y ait aucun événement, pour si petit qu'il soit, qui dépende entièrement de nous. Pour cela toutefois nostre volonté ne laisse pas d'estre libre : pour ce qu'elle n'est pas l'action, mais le mouvement à l'action, et ne laisse pas de nous servir : pour ce qu'encore elle ne soit pas seule cause, si coopère-elle avec les autres (jui sont toutes amassées et accouplées par le destin à un mesme nœud pour faire un seul efTet. Quand elle se dresse à la fin qu'elle doit, elle est secondée par le destin et favorisée par la rencontre des autres causes : et, ce faisant, conduite à ce qu'elle s'est proposé ou, pour le moins, à une autre fin que la Providence juge lui estre salutaire. Quand, au contraire, elle s'adresse à une mauvaise fin, elle est, par la concurrence des autres causes et force du destin, emportée à un effet tout différent de son dessein, mais pour le moins toujours à un but dont Dieu, malgré elle, tire sa gloire et le bien de l'univers. Car^ combien que le destin ne change point le plus souvent rien en la nature des causes et qu'il laisse opérer les volontaires volontairement, les nécessaires nécessairement, les naturelles naturellement; si est-ce que.
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de la meslange (i) et assemblage de toutes ensemble au point et à la forme qu'il les fait rencontrer, il fait sortir tels effets que bon lui semble; tirant bien souvent de mesmes causes de tout contraires effets, comme de mesmes lettres transposées, nous composons des mots tout différens. Il est si adroit ouvrier, que tout lui sert à ce qu'il veut faire. Bien souvent que nous pensons résister à ses conseils, en nous laissant faire il nous meine où il lui plaist. Ne plus ne moins que ce grand ciel qui enveloppe tous les autres, encore qu'il n'empesche pas leur cours naturel d'Occident en Orient, ne laisse pas de les entraîner tous les jours avec lui d'Orient en Occident.
Soit que nous allions le pas, ou que nous courions, que nous nous bastions ou arrestions, que nous allions droit ou nous destournions, nous arrivons au giste avec le destin : nous ne le sçaurions eschapper, nous le trouvons en le fuyant, y tombons en reculant, et l'invitons taschant de l'éviter (2). Ce destin part d'une puissance trop sage et d'une sagesse trop puissante pour y pouvoir résister, ou par force ou par finesse. Or tel, et si grand qu'il est, ce n'est, non plus que la Nature, qu'un des effets de cette sage Providence, qui remplit et gouverne toutes choses et qui est respandue par toutes les parties de l'univers et est quasi comme son âme.
(1) « Mélange » était indifféremment masculin ou féminia au XVI® siècle.
(2) L'édition de 1593 porte : « l'invitons en l'évitant ».
Elle conduit toutes ses parties avec de sages et infail- Jibles conseils et raisons très certaines, lesquelles bien souvent nous ne comprenons que bien tard et quelquefois point du tout : ou, pour estre sa sagesse si profonde et si inscrutable que nous n'y pouvons pénétrer, ou pour estre nostre négligence et stupidité si grande, que nous ne daignons ouvrir les yeux pour la considérer. De là advient que les hommes imputent au hasard tous les événemens dont ils ne comprennent point les causes. Et de là est advenu que quelques-uns, estans si abrutis qu'ils ne remarquoient aucune cause des effets qu'ils voyoient, ils estimoient que tout arrivoit par hasard. Ainsi se sont-ils fait de leur ignorance et brutalité une déesse qu'ils nomment Fortune, et la peignent les yeux bandez, tournant avec une roue les affaires du monde, poussant tout à l'aventure, et jetant ses présens et faveurs au hasard comme on fait la mon noyé neuve ai-x entrées des rois : selon que chacun se trouve près, il en recueille ce qui en tombe sur lui.
Mais je voudrois bien que ceux qui veulent faire gouverner le monde, à cette téméraire aveugle, par tant de siècles, lui laissassent seulement pour un an gouverner leurs maisons, ils y trouveroient un beau mesnage. Pauvres gens! Ils voient bien qu'une petite famille ne peut subsister un an sans une grande prudence et ils veulent que ce grand univers, composé de tant de différentes parties, subsiste tant de milliers d'années, sous la conduite du hasard? Ils ne voudroient pas avoir baillé
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un troupeau de moutons <à un berger qui eust mauvaise veue, et ils veulent commellre à une aveugle témérité le gouvernement de tant de légions et d'anges et d'hommes!
0 ingrate race de gensl Pourquoi dressez-vous des autels à vos dieux, si vos sacrilèges opinions n'adorent que la Fortune? Pourquoi sacrifiez-vous après vos victoires pour remercier celie qui ne vous a veus, quand elle vous a sauvez et ne vous voit quand vous la remerciez? Vous pensez [»eut-estre que ce fantosme ait les oreilles meilleures que les yeux?
Ce qui a comblé les hommes de cet erreur et les a ainsi poussez à arracher la reigle et le compas de la main de la Providence pour faire entre-choquer témérairement toutes choses, et tout tomber au hasard, c'a esté — à mon advis — d'avoir voulu accommoder la grandeur et puissance de Dieu ta leur infirmité et n'avoir voulu reconnoislre plus haute et plus profonde divinité, que celle que le premier objet des choses présenloit à leur sens. La Providence divine est un abysme de lumière, dont l'esprit de l'homme ne peut pénétrer le fonds qu'en tenant longuement l'œil fiché dessus : encore faut il ramasser sa veue en quelque petit pertuis et la conduire, comme par une mire, de peur que cette lueur infinie ne l'esblouïsse et esteigne.
Toutefois, pour connoistre simplement qu'elle est, et qu'il n'y a point de Fortune, le moindre et plus foible esprit y peut suffire. Car si peu que nous observions la
conduite du monde et de ses parties, nous jugeons incontinent qu'il n'y a rien ici bas de ténnéraire ni d'aventurier (^), que noslre ignorance et indiscrétion; encore ne l'est-eJle que pour nous : pour ce que noslre témérité mesme et noslre incertitude est certaine à Ja Providence.
Rien de toutes les choses du monde ne lui eschappe, pour si petites qu'elles soient. Elle les manie et conduit, tient et retient au point où elles doivent estre, tant pour leur bien particulier que pour le bien de l'univers. Or, entre toutes, il n'y en a point, à mon advis, sur lesquelles elle veille plus attentivement que sur les empires et royaumes dont elle est la vraie mère et tutrice. Nous voyons leur origine et leur naissance comme marquées dans le ciel et introduites ça bas par la révolution des astres. Nous les voyons arriver avec des mouvemens si estranges entre les nations, que vous diriez quasi que c'est la terre qui enfante avec travail et douleur. Leur croissance se fait avec des rencontres si estranges, avec des hurls (2) et des heurs si remarquables, qu'en nul autre endroit on ne voit la divinité avancer et promouvoir plus évidemment les succès des affaires, qu'en l'eslablissement des nouveaux Estais.
Souvenez-vous, je vous prie, de Tadvenement des
(1) L'édition de 1C41 ajoute ici : « ny de forLait ».
(2) L'édition de 1617 porte : « ... avec des rencontres si merveilleuses, avec des hurs et des heurs si remarquables... »; celle de 1618 : « ... avec des hurts et des heurts... ».
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Juifs en la Palestine et contemplez avec quels miracles une troupe de pauvres fugitifs a tant débellé de peuples, tant reversé de provinces, tant ruiné de citez, pour édifier cette grande et superbe Hierusalem, et bastir ce riche et magnifique temple auquel seul Dieu a voulu estre servi et adoré pour un temps.
Venez puis après à cette considération que fait Tite- Live du progrès de TEmpire romain, cortiparant à Rome les peuples dont elle estoit environnée en sa jeunesse, qui estoient tons plus puissans en richesses, en hommes, en armes et en toutes commoditez. U s'esbabit comme cent fois elle n'a esté estouffée au berceau et comme Ton l'a laissée parvenir à cette grandeur, autant enviée qu'admirée. Mais il sembloit que Dieu lui prestàt ses mains pour combattre ses ennemis et lui misl, comme faisoit cette statue de Fortune à Démétrius, les villes toutes prises dans le poing. Je ne me puis oster de l'entendemeût, qu'il n'eust choisi cet endroit de la terre comme fatal, pour estre la teste de tout le monde, pour assembler sous ce chef l'Europe, l'Afrique et l'Asie, comme ses membres; et faire découler de ce chef, par toutes les parties de la terre, la grâce qu'il avoit préparée de toute éternité, pour le salut universel des hommes.
Quand je considère aussi l'establissement de ce jadis si brave et florissant royaume François, le renom et honneur duquel a passé de l'Occident jusques à l'Orient, que je contemple avec combien d'esmerveil-
\Ai L,V CONSTANCE ET CONSOLATION
labiés évenemens il a esté fondé, élevé et conservé par Tespace de près de douze cens ans, et de combien de grandes et éminentes ruines, il a esté menacé et garanly; je pense que l'on ne peut nier que ce ne soit celle divine Providence qui l'ail gardé et maintenu jusques ici.
El, à dire vrai, à quoy se peut-elle plaire davantage, qu'à voir un grand nombre d'hommes assemblez, vivre saintement sous de justes loix, comme font ordinairement les peuples nouveaux, et observer, en leur ordre, police et obéissance, la mesme harmonie qui reluit en tout l'Univers? Or, comme cette sage Providence ordonne de la naissance des villes et des royaumes, aussi ordonne-elle de leur fin. Elle n'ordonne rien qui ne soit juste, par quel droit donc nous en pouvons-nous plaindre?
Considérez, je vous prie, la ruine de tous les empires et de toutes les grandes villes, conférez leur commencement avec leur fin, et vous jugerez leurs advenemens dignes d'estre favorisez pour leur vertu, secondez en leurs entreprises par celte sainte Providence : au conlraire vous confesserez que leur fin esloit juste et que leur vice avoil comme forcé la justice divine de les ruiner.
Je laisse les premières monarchies des Perses et des Assyriens, qui se sont plongées et enfin noyées dans les délices; les républiques des Grecs, qui ont esté estouffées par l'ambition et l'avarice; et vous veux seulement
Es CALAMÎTEZ PUBLIQUES. 145
faire tourner les yeux vers les reliques de celte misérable Hierusalem et considérer si, à l'heure de sa ruine, elle n'esloit pas à charge à la terre, à reproche au ciel, tant pour avoir esté le théâtre où l'impiété avoit combattu la divinité, que pour estre lors un esgout de tout vice et méchanceté. N'a l'on pas veu la Providence marcher pas à pas à la peine de ce peuple, duquel les scelérées actions ont esté longtemps auparavant prophétisées et, après avoir esté exécutées, ont esté menacées, et les peines qui les atlendoient annoncées? Et quand le temps est venu, toutes choses ne s^y sont-elles pas disposées, et n'ont-ils pas eux-mesmes travaillé de façon à leur ruine qu'il n'a pas esté en la puissanc^î de leur ennemi de les sauver? Tout a esté plus clément envers eux qu'eux-mesmes et, de tous les maux qu'ils ont endurez, il n'y en a pas eu de plus cruels que ceux qu'ils se sont faits. La méchanceté a cela de juste qu'elle se punit ordinairement soy-mesme, se conduit malgré tout le monde au supplice et sert de bourreau le plus souvent à sa peine.
Passons à la destruction de la ville de Rome et voyons quand elle est arrivée et de quelle façon : ce n'a pas esté quand les mœurs y estoicnt pures et saintes, que cette grande légalité, fidélité et magnanimité y florissoit telle qu'elle a fait dire à Tertullian que leurs loix approchoient fort de l'innocence; mais c'a esté quand ils ont eu despouillé toute la terre de ses richesses et qu'avec l'or et l'argent de toutes les provinces, ils en ont tiré
Du Vai«. 10
U6 LA CONSTANCE ET CONSOLATiON
tous les vices et toutes les corruptions. C'a esté après que la vérité leur a esté longuement annoncée et qu'elle n'a peu obtenir d'eux de la retirer d'une incestueuse et (^) sacrilège idolâtrie, à la pureté du service de Dieu. Et comment est-elle arrivée? par des moyens miraculeux et où la Providence s'est monstrée ocuiairement (2). L'on a veu des nations inconnues poussées par des secrets mouvemenset occultes inspirations, presque sans intelligence entre elles, se lever tout entières de leur siège pour venir, les unes après les autres, inonder cet empire. Et, en mesme temps, les empereurs elles sujets, qui avoient autrefois contenu, par la seule réputation de leur vertu, tous les peuples du monde sous leur obéissance, si lasches, si divisez et mal advisez, que vous eussiez dit proprement que c'estoit la Providence qui envoyast desousterons(3) en une moisson ja bien meure, et preste à couper.
Mais, sans divertir aux exemples étrangers, examinez quel estoit Testât de nostre France quand la tempeslc nous a accueillis et la façon dont elle nous a battus. Je ne veux pas, non plus que vous, si mal augurer du salut de mon pays, ni tellement désespérer de la miséricorde de Dieu, que je pense devoir eslre ici sa totale ruine. Toutefois, de quelque costé que les choses tournent, il
(1) Les mots « incestueuse et » supprimes dans l'édition de 1041. . (2) L'é Jition de lolT porte (c ordinairement ».
(3; OusteronF, mois onneurs. On av.àt aussi le verbe <( ouster », faire l'août, Ja moisson, du hùn aiigustare.
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ne se peut faire que ce ne soit un très grand et horrible changement, plein de misère et désolation.
Pouvons-nous nier que cette calamité ne nous soit 1res justement arrivée et que nous ne fussions lors venus à tel désordre et si infâme dépravation, que nous avions honte de nous-mesmes et servions d'argument à l'impiété pour conclure que Dieu, qui tardoit tant à nous punir, n'avoit point de soin des choses humaines? Je me contenterai de ce que Musée [Monantheuil] en a touché en général, et fort retenûment, et de ce que vous en sçavez tous en particulier à vostre grand regret, comme je croy. J'ay seulement envie d'entrer avec vous en considération de la façon dont la Providence a usé pour nous chastier tous, les uns par les autres, menant et conduisant nos actions à fin toute contraire à nos desseins et faisant servir tous nos conseils contre nousmesmes à nostre punition.
Nous sommes ici entre nos amis et très fidèles : je croy que ce que nous dirons ne passera point le sueil de la porte; nous pouvons parler librement.
Si les moyens et artifices humains pouvoient servir de remède contre le destin et l'ordonnance de la Providence, sans doute il sembloit que le defunct roi (i) se peust aisément défendre de la ruine qui l'a accablé ; car, premièrement, il n'y avoit point d'apparence de se servir contre lui du prétexte de la religion, veu que,
(i) Henri JII.
non seulement il estoit catholique^ mais mesme excessif en apparence de dévotions, jusques à mener pluslost la yie d'un moine que d'un roi; tellement que ce que l'opinion de la religion peut en un Estât, estoit en sa faveur etsembloit beaucoup servir à sa conservation. De ses sujets, les princes de son sang estoient de son parti, tant pour l'obligation qu'ils avoient à sa dignité que pour estre persuadez que le parti qui se dressoit nouveau en cet Estât, estoit pour les estouffer. La noblesse estoit aussi' quasi toute à sa dévotion, tant pour les mesmes raisons que pour bien connoistre que le peuple, s'élevant contre son prince, voudroit avec lui opprimer tout ce qui estoit éminent. Le menu peuple de la campagne estoit si recreu (i) des guerres passées^ qu'il ne demandoit que le repos; celui des villes avoit quasi tout son bien entre les mains du prince, soit h cause des rentes, ou des offices que chacun avoit achetez de lui, 11 avoit mis aux charges des armes ou de la judicature tous ceux qui y estoient. Des gens d'Eglise, les prélats, avoient tous esté faits de sa main, et tous ceux qui espéroient quelque dignité ne la pouvoient attendre que de lui; et, quant aux plus petits, il les gratifioit et favorisoit en tout ce qu'il pouvoit. Qui eust jamais pensé qu'un roi, fortifié de tous ces moyens-là, eust deu rien craindre, mesme un remuement qui estoit la ruine évidente de tous ceux qui y prestoient leurs mains? Et au
(1) Recreu : épuisé, défait.
moins, qui se fust jamais douté qu'il eust peu recevoir l'injure qu'il souffrit ce jour fatal des barricades (i), ce jour de la nativité de nostre misère? Je pense resver toutes et quantes fois que j'y songe, et ne puis croire ce que ma mémoire m'en représente, tant cet événement me semble hors de raison et de discours!
Le roi estoit en sa ville capitale, assisté d'un très grand nombre de signalez princes, seigneurs et gentilshommes : il y avoit son Parlement et sa justice ordinaire; il tenoit la Bastille et avoit en sa puissance tous les lieux forts de la ville, l'artillerie et les munitions de guerre : le prévost des marchans, les eschevins, les colonels et capitaines de la ville estoient tous ses officiers et serviteurs obligez et affectionnez à son service; il avoit, outre cela, bien six mille hommes de guerre étrangers, disposez comme il avoit voulu; nonobstant tout cela, une émotion de peuple, élevée sous un faux bruit, lui fit voir son peuple armé contre lui et sa personne comme assiégée dans son Louvre. G'estoit chose merveilleuse à qui eust considéré l'humeur de ce peuple ainsi mutiné. Car de tant d'hommes, qui sortoient avec les armes, les gens d'honneur jugeoient bien la conséquence de ce fait; et la plupart mesme des autres estoient assez retenus de la révérence
(1) Journée des Barricades, 12 mai 1588. Henri III, assailli par la populace à l'instigation du duc de Guise, n'eut que le temps de fuir sa capitale rebelle où il ne devait jamais rentrer. Voyez l'Introduction, p. 4-5.
deue au souverain ; de façon que qui les eust tous interrogez à part, il n'y en eust eu que peu ou point qui n'eussent désiré que ce trouble ne fust point advenu, ou qu'il eust esté desjà apaisé. Néantmoins la fureur qui agitoit ce peuple eschaufa tellement les esprits que ceux qui, du commencement, craignoienl de sortir en la rue avec les armes, estoient tous prests le lendemain d'aller assiéger leur prince souverain jusques dans son chasteau. De façon qu'il fut contraint, pour se sauver, d'abandonner Ja ville et se retirer comme à la fuite. Encore ce peuple estoit-il si forcené, qu'il l'eust volontiers poursuivi.
Chose eslrange, qu'un peuple, qu'il avoit tant chéri et engraissé de la despouille du reste de ses sujets, auquel il s'estoit apprivoisé et familiarisé, voire outre toute décence, qui avoit plus d'intérest que nul autre à la conservation du repos public, ait en un moment perdu le respect de la majesté royale, la souvenance de ses bienfaits, la crainte des loix, la révérence de ses magistrats, pour se précipiter par une telle insolence et témérité à un abysme de maux et de misères. Que veut dire tout cela, sinon qu'il y avoit quelque plus haute puissance qui manioit ces esprits-là et donnoit mouvement (M à cette sédition, pour estre le commencement de la peine que Dieu avoit préparée au roi et
(1) L'édition de 1625 porte « faisoiL ouverture », et celle de 1641 « donnoit ouverture ».
Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 151
à tout son royaume? Car je croy que, dès ce jour, la couronne lui tomba de la leste et, à nostre grand malheur et au sien, commença à se briser.
Et, depuis, toutes choses n'ont cessé de se tourner à nostre ruine et tous les conseils, que l'on a pensé prendre pour nostre salut, se convertir à nostre misère et calamité et de ceux qui en estoient les autheurs. Mais ce qui est le plus admirable en la suite de nos maux, c'est que depuis que Dieu permit que ce pauvre Estât fust déchiré en ces deux grans partis, il s'en servit de façon que vous eussiez dit qu'ils estoient disposez et dressez pour se donner l'un après l'autre chacun son coup, comme s'ils eussent esté aux gages de la juslice divine, pour servir à la punition l'un de l'autre.
Le premier coup avoit esté celui que le roi avoit receu : grand certainement de se voir chassé par ses sujets de la ville capitale de son royaume, de se voir comme banni au milieu de son Estât, de se voir despouillé de son aulhorité et de ses commoditez. Il fit, pour se revencher, le coup de Blois (i), qui fut bien une grande playe à ses ennemis, mais ce ne fut pas guérison à la sienne. Il eslimoit avoir estouffé par cet acte tout le parti contraire et esteint dans le sang de ces deux princes les flambeaux de la guerre civile; mais tant s'en faut : il les r'alluma et débonda par cette playe les torrens de sang qui, depuis, ont inondé
(1) L'assassinât du duc et du cardinal de Guise, 23 décembre 1588.
la France. Car vous sçavez comme aussi lest quasi toutes les grandes villes de ce royaume se soulevèrent, réunirent et conjurèrent.
Vous vous souvenez comme incoriilneot après il fut assiégé et quasi pris dans Tours '^^. Certainement toutes choses lui estoient ja si contraires et la fortune sembloit si l'avorahle au parti de la Ligue, que ceux qui en estoient pensoient avoir tout gagné et se comportoient fort insolemment en leur fortune. Mais la bataille de Senlis (2) leur donna incontinent sur les doigts et rabatit l'orgueil et Tespérance de ceux qui estoient partis d'ici pour aller acheter le pillage de cette ville-là, que nous tenions desja comme (3) prise. Après, suivit le siège de cette ville-cy (^), qui nous mit à deux doigts près de nostre ruine, et de vérité il n'y avoit pas moyen de l'éviter, quand le sort commença à tourner et que le roi fut malheureusement tué de ce coup espouvantable qui finit piteusement sa vie, et mit une grande confusion parmi les siens '5).
Le cœur commença lors à croistre à la Ligue et nouvelles espérances à reluire aux chefs d'icelle, mesme lors que le roi, qui est à présent (^), fut assiégé dans
(i) 7 mai rô89.
(2) 27 mai 1589.
(3) L'édition de 1617 porte « même » au lieu de « comme ».
(4) Derniers jours de juillet 1589.
(5) Henri III reçut le 1^' août la blessure dont il mourut le 2 (1589).
(6) Henri IV. — Phrase qui a dû être remaniée en 1594.
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Dieppe (^) el que l'on contoit à la place IMauberl (2) que l'on Tamèneroit au premier jour à Paris prisonnier. Ce bon temps-là ne dura guères; car on fut tout esbahi qu'on le veit et sentit dans les faux-bourgs de Paris, et peu s'en fallut dans la ville (3). Cela certainement nous estonna fort, mais ne nous fit pas sages pourtant.
La Ligue eut, incontinent après, une puissante armée (^) et prist le bois de Vincennes et Pontoise. L'on ne se promettoit rien moins à Paris, sinon qu'on s'en alloit prendre le roi. Car on pense ici que donner une bataille et la gagner ce soit une mesme chose. On leur apprit bien que c'en sont deux; car la Ligue donna la bataille, mais elle y fut bien frottée (^). Cette perte fut incontinent suivie de celle des villes de Mantes (6), Gorbeil CO et Melun («i; toutefois rheur (9) du vainqueur ne fut pas si grand qu'il ne trouvas! à Sens une espine qui en arresta le cours.
(1) Premiers jours de septembre 1589.
(2) Cf. L'Estoile, Mémoires- journaux^ même date (au moins d'après les anc. éditions), car cette anecdote ne se trouve pas dans les m?s. originaux publiés par Brunet, Cbampollion... (Paris, Jouaust, 1875 sq. 12 vol. in-8°). Voy. t. V, p. 7 et 248.
(3) Attaque brusquée des faubourgs de Paris, l^r novembre 1SS9.
(4) Celle du duc de Mayenne qui vint se jeter dans Paris, dans la nuit du 2 novembre 1589.
(5) Bataille d'Ivry, 14 mars 1590.
(6) Annoncée par le roi dans une lettre du 18 mars 1590, Lettres missives, III, 172.
(7) Henri IV y fit son entrée le l^** avril. L'Estoile, à la date.
(8) Le 17 avril. Ibid.
(9) Bonheur.
iSi LA CONSTANCE ET CONSOLATION
Maintenant voicy Paris assiégé W, endurant toutes les pauvretez que l'on sçauroit, non pas dire, mais penser. L'on attend à présent ici le secours des étrangers qui viendront ruiner le pays et, s'ils peuvent, s'emparer de la France.
Qu'est-ce tout cela, si non un flux et reflux de misère? un tour et retour de calamité qui nous abysmera à la fin, si Dieu n'a plus de pitié de nous, que nous n'en avons nous-mesmes? Qui est-ce qui est si aveuij:le, et de corps et d'entendement, qui ne voit que tout cela n'est autre chose que la main de Dieu qui, avec les verges des guerres, nous fouette l'un après l'autre à tour de roole, sans que personne s'en puisse exempter? Qui ne juge clairement qu'il se sert de noslre malice et méchanceté, pour nous punir les uns par les autres?
Les rois, les princes et la noblesse sont chastiez par le soulèvement des peuples qui secouent le joug de l'obéissance, s'emparent de leurs maisons, les font errer et vaguer çà et là avec leurs familles ruinées et désolées : sont chastiez par les playes auxquelles ils sont exposez tous les jours, par l'effusion de leur sang, dont la campagne est lantost toute teinte.
Le peuple, d'autre costé, est chastié par les gens de guerre qui le volent, pillent et rançonnent : les villes sont prises et reprises, et celles qui se peuvent garder mangées de garnisons, foulées de gardes et de courvées,
(1) Du 6 mai au 30 août 1590.
pressées de disette et de famine, et, qui pis est, les habitans s'entrevoient, s'entrepillent, s'entreniangent les uns les autres.
Quant aux gens d'Église, les vices desquels ont autant qu'autre chose embrasé l'ire de Dieu sur nous et allumé cette guerre, qu'ils entretiennent encore tant qu'ils peuvent, ils sont le commun jouet de tous les autres et comme le sujet de l'insolence et des injures de la noblesse et du tiers Estât. Je laisse à dire que le service de Dieu cesse partout, que Timpiété et le blasphème s'establil, qu'il n'y a sorte de sacrilège et de pollution qui ne se commette dans les lieux saints; non que ce ne deust estre là nostre plus vive et sensible douleur, et néantmoins c^est dont nous nous plaignons le moins. Mais quant aux biens et commoditez temporelles, pour lesquelles nous nous sommes tant tourmentez, et avons, pour dire vrai, excité toutes ces tragédies, comment est-ce qu'ils y sont traitez? Leurs bénéfices, leurs terres et revenus sont occupez, ruinez et bruslez à la campagne, et leurs personnes sont emprisonnées, rançonnées et injuriées par les villes. Plus ils ont de dignité et de prééminence, plus ils sont vexez et tourmentez. Et qui est encore plus remarquable, c'est qu'ils sont encore plus mal traitez par ceux de la faction qu'ils ont suscitée, qu'ils ne sont par ceux qu'ils estiment leurs ennemis. Nul grade, nulle qualité, nul ordre, nulle sainteté ne les peut défendre de l'insolence des mutins des villes ou soldats des armées, ou gentilshommes des champs.
0! comme Dieu reaverse les desseins des hommes et comme il les sçait bien punir les uns par les autres! Que reste-il plus pour contenter ceux qui ont douté de la justice divine, sinon de voir qu'encore quelques scelerez (1), qui régnent en paix et exécutent sur les innocens leurs malheureuses volontez, soient chastiez à leur tour? Nous ne sommes pas à la fin du jeu : ayons patience jusques au bout et nous verrons ce que nous attendons; nous verrons, dis-je, que le mesme peuple qu'ils ont aigry contre les gens de bien, pourchassera leur ruine. Car les peuples esmeus ressemblent à la mer laquelle, tourmentée et tempestée, élève audessus de l'eau toutes les ordures qui sont au fond, mais peu à peu elle les jette en terre. Nous avons desja veu l'exemple de quelques-uns, l'ambition et l'avarice desquels a esté payée par le mespris et l'injure du vulgaire. Il faut espérer que les autres viendront à leur tour et participeront aux affliclions qu'ils ont procurées à tant d'hoanestes gens.
Ce que nous avons à craindre, c'est que Dieu ne nous vueille tous envelopper en une mesme ruine, comme nous en sommes fort menacez, et abysmer tout d'un coup tant et tant de méchantes consciences qui sont parmi nous, ne pouvant autrement venir à bout de les amender.
Le remède qui nous reste, c'est de nous prosterner
(1) Sceléré, forme régulière, remplacée dans la suite par le latinisme ou rilalianisme « scélérat ».
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dévotement devant sa divine Majesté pour fléchir, par l'humilité de nos prières, la rigueur de sa justice et obtenir de lui qu'il nous vueille plus de bien que nous ne nous en voulons : et que, puisqu'en ce que nous avons le plus désiré nous avons trouvé nostre mal, en ce que nous avons le plus craint, elle nous face par sa toute-puissance retrouver nostre bien. Toutefois, si son ire persévère sur nous, quelque fortune qui nous attende, il nous la faut porter patiemment et avec grande révérence, comme (0 estant présentée par cette sage et juste Providence, la balance de laquelle ne s'esbranle jamais que par le poids de la raison, à laquelle partant il nous faut conformer nos volontez.
Je comprends bien ce qui vous pique en ce discours : c'est la mesme espine qui m'a esgratigné autrefois sur ce mesme chemin. Vous ne pouvez entendre pourquoi il faut qu'en tels accidens les bons pâtissent avec les mauvais, les innocens avec les coupables. S'il y a Providence, elle est juste; si elle est juste, elle doit récompenser les bons et punir les méchans et non pas les envelopper en une mesme affliction.
Mais pour vous lever ce doute de l'esprit, je vous voudrois bien demander en quel endroit de la terre vous avez trouvé cette innocence que vous plaignez tant et à quoy vous la pouvez reconnoistre ?
(1) Entre ce mot et Je mot suivant, les éditions de 1625 et de 1641 placent le mot « nous ».
Nos fautes et nos péchez s'exercent bien par nos membres et parties visibles de nostre corps, mais ils s'engendrent en l'intérieur de nostre âme; c'est la matrice 011 ils se conçoivent, laquelle ils ne souillent pas moins pour n'estre pas enfantez que s'ils venoient au jour. Car encore les mauvaises volontez que nous exécutons, sont ordinairement suivies d'un regret qui les purge aucunement; mais quant aux méchantes intentions que nous couvons en nostre esprit, comme la braise sous la cendre, nous pensons que, pour ce qu'elles ne sont pas connues, elles ne sont point mauvaises, et nous ne nous en (^) retirons pas. Si ainsi est que le siège du péché soit en nostre âme et que nous n'y puissions pénétrer, comment voulons-nous connoistre l'innocence d'autrui, veu que nous sçavons combien de fois nous offensons Dieu nous-mesmes sans que les autres l'aperçoivent? Cela n'est point de nostre juridiction; laissonsen connoistre à celui qui est ?eul juge des cœurs et volontez des hommes; et, s'il nous faut en cela présumer quelque chose, suivons la présomption la plus raisonnable, présumons pour son jugement et croyons qu'il est juste.
Gomme de vrai, il est fort difficile qu'en un siècle si corrompu son foudre tombe en un lieu où il ne trouve des coupables. Les poissons ont bien celte propriété qu'ils naissent et se nourrissent dans la mer sans
(1) Mot ajouté par les éditions de 1623 et IG41.
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en tirer la salure; mais que les hommes puissent naistre el se nourrir en l'ordure et infection de la terre sans en estre entachez, s'il n'est impossible, il est très difficile.
Mais je veux bien que vous trouviez parmi nous un bon nombre de personnes saintes et du tout innocentes, et que ceux-là soient de ceux qui sont plus affligez par les misères publiques : je veux néantmoins souslenir qu'ils n'ont nulle occasion de se plaindre, au contraire qu'ils en doivent remercier Dieu comme d'une grande faveur, et compter ces accidens-là entre les plus précieux biens qu'ils ont receus de lui.
Cette médecine vous semble amère, à voir la façon dont vous la goustez; mais avalez-la et vous la sentirez et douce et salutaire, et vous mettra l'esprit en repos plus que remède dont vous puissiez user.
Ouy, je dis que ce que nous appelons misères et calamitez, ce sont dons de Dieu très précieux et profitables. Pour vous le persuader, il vous devroit suffire que je vous aye monstre que la cause en est bonne et qu'elles partent d'une main toute bonne, de laquelle, comme d'une vive source, dérivent toutes les veines de nos biens. iMais si la cause en est bonne, la fin en est encore meilleure; et cela vous prouverai-je aisément : toutefois, avant qu'en venir là, je veux respondre à quelques objections que je lis en voslre visage, que vous me voulez faire touchant les moyens qui servent pour parvenir à cette fin.
Les guerres, me direz-vous, les meurlres, les piJlages, les violemens et les autres fléaux, par lesquels nous sommes affligez^ ne sont-ce pas choses mauvaises de soy? ceux qui les font, n'ont-ils pas dessein de nous maifaire? ne désirent-ils pas noslre dommage? ne tendent-ils pas à nostre ruine ? sçauriez-vous appeler maux nos misères, sans accuser les vices de ceux qui en sont les inslrumens et souillent leurs mains en tant de sacrilèges et de méchancetez?
Pour esclaircir ce doute, je désire que vous faciez distinction entre les afflictions qui nous arrivent : les unes ne procèdent que des causes naturelles ou supérieures, comme la famine, tremblement de terre, peste, inondations, mortalitez et autres semblables; es autres la volonté de l'homme coopère, comme les lyrannies, les guerres, les meurlres, les pillages. Celles-là n'ont sacs doute autre dessein que nostre bien, car elles n'ont autre fin que celle de celui qui les ordonne; celles-cy ont sans doute une mauvaise intention, car la volonté des méchans les conduit : mais c'est un mal dont Dieu fait un bien. Car encore que les hommes particuliers, dont Dieu se sert en tels effets, tendent à une mauvaise fin^ toutefois la dernière fin à laquelle il les fait aboutir est nostre bien et nostre salut.
Comme l'archer adresse la flèche au but que la flèche ne voit pas, aussi les conduit-il à un effet qu'ils n'entendent ni ne désirent pas.
Ce que nous ne devons pas trouver estrange es actions
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de celte toute-sage Providence; veu mesme qu'es affaires humaines bien souvent pour parvenir à une chose, nous nous servons de ce qui tend à une autre^ ou diverse^ ou contraire.
Voilà une armée de soldats qui vont tous, la teste baissée, au combat : les uns sont piquez de querelle, les autres poussez d'un désir de gloire, les autres incitez par un despit, les autres par Fespoir du pillage; mais, au bout, ils se rangent tous à l'intention du général, qui est la victoire. Les bons et les méchans sont en ce monde à la solde de Dieu et comhatlenlpour sa gloire : quelques-uns comme choisis et instruits, les autres comme forçats et esclaves.
Pourquoi, me direz-vous, se sert-il des méchans, lui qui est tout bon et tout puissant? n'a-il pas d'autres moyens d'effectuer ses volontez?
11 n'a pas fait les méchans tels; ils se sont rendus tels d'eux-mesmes ; mais puisqu'ils sont tels, il faut qu'ils lui servent de quelque chose. []n grand ouvrier ne doit rien laisser d'oisif en son officine. Des choses les plus mauvaises, l'art en tire des effets très bons et très salutaires.
Je vous dirai davantage, qu'il y a beaucoup de choses très utiles qui ne pourroient pas subsister s'il n'y avoit quelque chose niauvaise dedans. Ce célèbre médicament, invention vrayment divine contre les poisons, la thériaque, a pour son principal ingrédient la vipère, qui est l'un des plus venimeux de tons les serpens.Youdriez-vous
Du Vair, 11
reprendre Dieu de ce qu'es affliclions qu'il nous envoyé, comme ud médicament aussi nécessaire que salutaire pour la purgalion de nos âmes, il y mesle quelque peu de cette vipère humaine qui est la perverse volonté des médians, laquelle il tempère de telle façon par plusieurs autres sucs qu'il y adjouste, et par le feu de la sainte charité dont il nous aime, qu'elle ne nous peut rien apporter de mauvais que le goust, qui nous semble un peu amer^ comme font tous les médicamens qui ont grande vertu. L'effet sans doute en est toujours bon et la fin n'est certainement jamais autre que noslre bien et profit, soit que nous soyons verlueux, soit que nous sovons vicieux, soit que nous soyons innocens, soit que nous soyons coupables.
Et premièrement, quant aux gens de bien, que peut faire mieux un père pour ses enfans, qui ont à vivre en une province exposée à la guerre, que de les nourrir au travail, les apprendre à porter le chaud et le froid, la faim et la soif, les dresser aux armes, à ne rien craindre, à aller aux coups comme aux nopces? Ceux qui ont esté élevez de celte façon, vivent libres, conservent leurs biens, acquièrent de Thonneur et de la gloire et sont estimez heureux; au contraire ceux qui ont esté tenus délicatement et ont apoltrony (i) leurs âmes par les
(1) Apolironir : accoutumer à la paresse, rendre lâche, énerver. Mot tombé en désuétude depuis le xvi« siècle. Il ne s'est conservé que comme terme de fauconnerie. Le faucon apoltrcni est loiseau c( auquel on a coupé les ongles de derrière pour lui Oter le courage
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délices, sont la proye des autres, servent humblement au plus fort, endurent toutes sortes d'injures, vivent et meurent sans honneur.
L'homme entre au monde comme en un champ de bataille où toutes sortes de maux l'environnent; depuis sa naissance jusques à sa mort, il n'a autre exercice que le combat. Vous estonnez-vous si ce bon et sage père nous veut souvent exercer pour nous endurcir au travail? — Point, point. Il ne nous flatte pas en sotte mère qui gaste ses enfans; mais nous rudoie en sage père qui les manie austèrement. Il nous tient continuellement en haleine et nous exerce, non seulement jusques à la sueur, mais mesme jusques au sang. Il sçait bien que le soldat ne devient capitaine qu'en travaillant, veillant, pâtissant, souffrant, endurant, supportant le jour, la nuict, le froid, le chaud, la pluye, le soleil. Le matelot ne devient pilote qu'entre les tempestes et les orages : et l'homme ne devient vrayment homme, c'est-à-dire courageux et constant, qu'entre les adversitez.
C'est l'affliction qui lui fait connoistre ce qu'il a de force : c'est elle qui, comme le fusil du caillou, tire de l'homme celte eslincelle de feu divin qu'il a au cœur et fait paroistre et reluire sa vertu. II n'y a rien si digne de l'homme que de surmonter l'adversité; ni moyen de la
et empêcher qu'il r.e vole le j^^ros gibier » (Dictionnaire de Riohelet, v° Poltron).
surmonter qu'en la combattant; ni moyen de la combattre qu'en la rencontrant.
Voilà la première utilité qu'apporte raffliction à l'homme de bien, qui n'est pas petite. Comme celte-là a quelque travail adjoint à soy, celle qui suit a beaucoup de consolation. Elle consiste en ce que la calamité lui fait connoistre quel compte Dieu fait de lui. Car il faut estimer qu'il ne nous met aux hasards et aux dangers que pour quelque bonne opinion qu'il a de nostre vertu et pour le désir qu'il a de nous voir bien faire. Le capitaine ne choisit pas un soldat de peu pour tenter une pénible et hasardeuse entreprise : il trait (^) les plus courageux et ceux dont il fait plus de cas, pour leur donner la pointe(2). C'est un jugement d'honneur que de commettre une charge fâcheuse à un homme. Les payens mesmes ont fait ce jugement-là des adversitez et ont estimé que ceux à qui elles arrivoient, estoient des plus chers amis de leurs dieux : par ces degrez-là ils font monter Hercules au ciel. Et quanta nous, mieux instruits qu'eux, nous avons nostre leçon par escrit, qui nous chante que nous ne serons point couronnez si nous ne combattons.
Ne devons-nous pas estimer que, quand nous sommes invitez au combat, nous sommes invitez à la gloire?
Quelle voix pensez-vous qui peust estre plus agréable
(J) Il trait, c'est-à-dire il choisit; l'édition du 1641 porte u trie ». (2) Donner la pointe, c'est-à-dire placer en tête; au preni'er rang.
à ceux qui se préseotoienl aux jeux Olympiques, que celle de la trompette qui les appeloit pour entrer eu la lice? Ne croyez-YOus pas mesme, qu'en l'ardeur du duel, le désir qu'ils avoient de plaire au peuple et en remporter un honorable jugement, leur ostoit le sentiment de la peine et leur rendoit leurs playes
douces?
Or, outre le plaisir que nous rece\ons en nostre âme, pendant que nous sommes occupez à de belles et généreuses actions et que, par manière de dire, la constance est en œuvre et lutte contre l'adversité, il nous en demeure encore un bien plus grand après coup(i), et lorsque nous sommes délivrez et nous avons trouvé le port. Car il n'y a rien si doux au monde, ni qui contente plus nostre âme, que le témoignage que rend nostre conscience à la vertu, et la mémoire qui nous demeure d'avoir courageusement combattu Tmfortune. Nous nous sentons lors remplis d'un indicible contentement et nous semble que la splendeur
(1) « Ces mots devant coup et après coup, qui répondent à ceux de avant et après main ou la main, qu'il me semble avoir vus ailleurs pour .< avant» et « après », auront été formés de l'usage des gages de batailles judiciaires ». La Curne de Sainte-Palaye. — Dans Liuré ce après coup » n'existe plus qu'à titre de locution adverbiale. Éd de 1606 : Un bien plus grand coup après. Éd. de 1617 : Un bien plus grand goust après.... Éd. de 1625 : En demeure encore un bien plus grand coup après et lorsque nous sommes délivrez. Ed. de lutl : En demeure encore un bien plus grand, lors que nous sommes délivrez.
d'une vraie et saine gloire reluit à l'entour de nous et nous donne quelque prééminence entre les hommes.
11 se tire encore un autre bien de noslre patience, qui ne nous doit pas moins consoler que les précédens. C'est le fruit, que recueillent ceux qui viennent après nous, de nostre exemple, qui leur sert comme d'un flambeau pour leur esclairer aux belles et glorieuses actions. Nous devons à la postérité la plupart de nos vives affections : et me semble que ceux qui sont nés à l'honneur n'ont point de souhaits plus ardens ni plus ordinaires, que de pouvoir sacrifier leur vie pour le bien public. De façon qu'il me semble que les occasions, qui nous donnent moyen d'instruire les autres à bien faire à nostre imitation et nous rendre illustres à l'advenir, par la recommandatioa de nostre vertu, nous doivent eslre fort agréables; pour ce qu'elles nous sont fort honorables, et profitables à la postérité. Le sang et les sueurs de ceux qui se comportent vertueusement en leurs calamitez, sont autant de fontaines qui ne tarissent jamais, d'où coule en l'Ame de ceux qui vivent aux siècles d'au dessous (i), un généreux désir de leur ressembler.
Il n'y a donc point de doute que les gens de bien ne reçoivent profit des calamitez qui leur arrivent et que le public n'en tire de grandes commoditez. Voyons s'il en
(1) Ed. de 1G41 : au lieu de u d'au dessous », « après ».
est ainsi de celles qui arrivent aux coupables, qui sont bien en plus grand nombre que les autres.
Ouy certainement.
De ceux qui sont dévoyez du chemin delà vertu et de l'obéissance qu'ils doivent à Dieu — qui est la vraie et unique innocence — il y en a de deux sortes : les uns ne font que commencer à s'esgarer, les autres sont comme tout perdus; aux uns et aux autres, l'affliction est le salutaire et nécessaire remède. Aux premiers elle sert d'un bénin et paternel chastiment : c'est comme les verges dont Dieu rameine à son devoir celui qui se débauche, usant en nostre endroit de l'office d'un sage père, lequel corrige ses enfans d'autant plus soigneusement qu'il les aime chèrement. Il les chastie en leurs premières et plus légères fautes, de peur que, négligées, elles ne se tournent en habitude, l'habitude en crime, et qu'ils ne tombent entre les mains de la justice publique pour n'avoir pas souffert la repréhension domestique, et qu'ils n'endurent un honteux et cruel supplice pour n'avoir pas enduré une paternelle et charitable correction.
Je vous diray plus, que Dieu, comme il est infiniment sage et encore meilleur en nostre endroit, prévient souvent nos fautes ; et comme il voit nos volontez penchées à mal faire, il nous redresse parles adversitez, comme par un mors qu'il nous met en bouche, pour arrester nostre mauvaise inclination et dompter nos affections par nos afflictions.
168 LA CONSTAiNXK ET CONSOLATION
Disons yérité :
Combien de fois en noslre vie la Providence nous a-elle surpris en de mauvaises pensées et, nous donnant sur les doigts, nous a-elle fait lascher prise? Combien de mauvaises rencontres nous avons eues, qui ont parlé à nostre conscience, rabattu nostre orgueil et nous ont advertis que nous estions bommes?
On dit que le grand Roi François (vrayment grand, car il avoit de grandes \ertus et de grans vices), ayant esté pris prisonnier à la bataille de Pavie, fut mené en un monastère, où la première chose qui se présenta à ses yeux fut une inscription qui estoit sur le portail, de ce verset d'un pseaume :
« Cela va bien, Seigneur, que vous m'ayez abaissé pour m'apprendre que c'est que de vostre juslice ».
Un autre imputera celle rencontre au hasard : de moi, je l'estime un œuvre singulier de la Providence divine qui a fait trouver ce prince à cet endroit, après une telle fortune : afin qu'il veist sa leçon par escrit et entendist l'adverlissemenl que Dieu lui donnoit,de faire profit de sa calamité et modérer cette vanité, avec laquelle il gastoit et corrompoit beaucoup de belles vertus qui esloient en lui. Plus les princes sont puissans, plus ils sont veillez de ce souverain gouverneur qui, connoissant Timporlance de leurs actions à la ruine ou conservation des peuples, leur retient ou lasche le cœur et la main, selon qu'il juge à propos pour nostre bien et
pour sa gloire. On ne sçauroit mieux dire que l'Escrilure :
Le cœur des rois est en la main de Dieu.
Ce sont les procureurs et administrateurs qu'il envoyé ici avec puissance fort libre et fort ample; laquelle toutefois il sçait bien révoquer ou modérer, quand il lui
plaist. .,
Puisque ce discours m'a jeté à cet exemple, .] y adjousteray celui d'un jeune gentilhomme François, lequel de 'nos jours avoit fait graver ces mots en un
poigoal (^) :
Je frappe sans respect.
11 advint qu'en dansant une voUe, son poignal se desgaina et le blessa si avant en la cuisse qu'il en cuida mourir. Je vous laisse à penser (2) si ce coup ne parloit pas à lui et ne lui reprochoit pas sa témérité?
Or, soit que nous considérions les afflictions qui nous arrivent, ou avant que nous tombions en quelque faute, ou après nos premières et plus légères fautes, nous trouverons que Dieu nous traite toujours fort indulgemment. Ce ne sont ordinairement que douces corrections, semblables à celle des Perses qui fouettent les habits au lieu de ceux qui ont faiUy. 11 ne s'attaque qu'à nos biens, à nos honneurs, à quelques haillons comme cela : il
(1) Poignal, italien : pugMiale.
(2) Éd. (le 1641 : juger.
nous les este quelquefois pour un temps, comme on fait les couteaux et les daguettes aux petits enfans, de peur qu'ils ne s'en blessent.
Voilà, quant aux premiers; quant aux autres qui sont incorrigibles, que le chastiment paternel n'a peu fléchir, et auxquels Dieu est contraint de se monstrer juste juge et décerner une rigoureuse peine; on ne peut dire que leur calamité ne soit très bonne et très utile. Si nous considérons la personne de celui qui l'envoyé, Timmuable loi de sa justice élernelle veut que ce qui ne se peut amender soit osté et retranché de ce monde; si nous considérons Tintérest général de la société humaine, il est certain qu'elle ne pourroit subsister, si les méchans n'estoient chasliez et retenus par la rigueur de la peine, puisque l'amour de la vertu ne les peut contenir.
Ceux qui gouvernent des villes ou des bourgades jugent que, pour les conserver, il faut de nécessité chastier les coupe-bourses et larrons particuliers, et vous ne voudrez pas que celui qui gouverne tout le inoiide, punisse les rois, les princes, les républiques et les villes toutes entières, desquelles la puissance et authorité est exempte des loix civiles et n'a plus rien par-dessus pour la punir que la justice divine, sans laquelle le mal feroit son progrez partout et eslendroit sa corruption par tous les autres endroits du monde?
Or qui est-ce qui peut improuver ce qui profite à tout le monde et s'en plaindre, en son particulier? Ce qui nous est commun avec d'autres, nous l'appelons
ES CALAMITKZ PUBLIQUES. l ' '
<< noslre ». Un bien qui appartient à tout l'univers, ne rappellerons-nous pas nostre bien? N'avons-nous pas tous intérest qu'il arrive des exemples de la justice divine qui apprennent aux hommes qu'il y a un œil tout yovant là-haut qui juge et examine toutes choses et qu on oyê la voix des inéchans entre les supplices qui adverlisse les autres :
D'aimer justice et n'oublier pas Dieu?
C'est chose trop claire et trop aisée à persuader aux hommes qu'il faut que les méchans soient punis. Mais peut-eslre que ce qui sera plus difficile, sera de leur persuader que la calamité méritée qui leur eschet pour peine, est pour leur bien et profit. Ce devroit bien estre sans doute le premier souhait de l'homme de ne pom mériter la peine; mais, l'ayant méritée, le second doit estre de l'acquitter vistement. Car ce que Dieu envoyé aux hommes en ce monde pour les punir, ne procède point d'un esprit qui leur vueille nuire, mais seu ement arresler le cours de leur méchanceté et, ce faisant, arrester aussi le cours de leur misère. D'autant que la justice divine, ayant à proportionner la rigueur des peines à la grandeur des crimes, plus elle laisseroit régner les méchans, plus elle croistroit la mesure de leur
tourment. . u o
Voulez-vous voir que la peine est le bien des méchans .
Souvenez-vous de ceux que vous avez veus au supplice,
qui louoient la justice el les loix qui les faisoient mourir?
0 que saints sont les foudres qu'adorent mesme ceux qui en sont frappezl
Je vous diray davantage qu'il s'en est veu qui, ayant commis de grans crimes, estoient tellement travaillez en leur esprit, qu'après avoir esté longuement cachez, ils se seroient venus eux-mesmes accuser et sousmetire à la peine, comme à l'expiation de leur forfait, estimant le tourment ordonné par les loix beaucoup plus doux que celui que leur donuoit leur conscience. S'il se trouve des coupables qui reçoivent en gré la mort ordonnée par les loix civiles pour leur mesfait, et y trouvent quelque consolation; à combien plus forte raison doivent-ils avoir agréable la calamité décernée [jar la justice divine, laquelle, receue avec un esprit patient et doux, s'ils ont encore à vivre en ce siècle, purifie leur âme et met leur conscience en repos, et, s'ils y meurent, les délivre des lourmens éternels? Si nous avons un membre pourry, nous allons chez le chirurgien et, si nous n'y pouvons aller, nous l'envoyons prier de venir pour nous le couper, de peur qu'il n'infecle et gaste le reste; et ne voulons-nous pas que nostre âme, pour se garantir de l'ordure et pollution que nostre corps et nos biens lui apportent, s'en laisse despouiller par ce souverain médecin qui vient de lui-mcsme à nous et ne fait rien que pour nostre bien !
J'aperçoy bien en vos contenances que, de ce discours
comme d'un feu peu clair, se lève une fumée qui vous cuit aux yeux.
C'est, à mon advis, une grande inégalité et déproporlion W qui se voit en la punition des méchans, qui diminue Ja foy de ce que nous avons dit de la Providence. Car nous voyons ordinairement que, des méchans, les uns sont punis, les autres ne le sont pas; les uns, qui ont fait beaucoup de méchancetez, endurent peu de peine, les autres, au contraire.
A cette objection, il me pourroit suffire de ce que je voi]S ay dit cy-dessus, que la volonté de Dieu est la souveraine justice, que, puisqu'il le veut ainsi, il est bien. La mesme raison pour laquelle il fait toutes choses, veut aussi que personne ne lui en demande raison. Ses conseils sont abysmes profonds et inscrutables et où nos yeux, qui à peine voyent ce qui est à nos pieds, ne peuvent pénétrer, et toutefois, si nous la voulons suivre à tastons, nous la trouverons si juste, voire si libérale, qu'elle nous rendra raison de ce mesme dont elle n'en doit point, et trouverons sa justice, en la plupart des choses qui nous travaillent, toujours égale à soy-mesmc. Et, bien que pour un temps elle se cache, à la fin elle se découvre, et paroist de mesme couleur en un endroit qu'en l'autre, imitant les rivières qui se perdent en terre en quelques endroits, mais viennent néantmoius à se
{i) Édition de 1641 : disproportion.
découvrir et resourcer (i), quand elles approchent de la mer.
Premièrement, quant à ce que vous pensez qu'il y ait des médians impunis, vous vous trompez : la peine et la méchanceté sont sœurs jumelles, qui naissent ensemble et ne s'abandonnent jamais. Le remords de conscience piquant et aigu, les ennuis mornes et sourds, les repentances amères sont bourreaux domestiques qui ne m.anquent jamais.
Ne pensez pas que ce soient fables ce que les poètes représentent des Furies avec des brandons à la main qui viennent réveiller les coupables: c'est une image peinte au vif, et tirée après le naturel, de la passion qu'endurent les méchans tourmentez par leur propre conscience. N'estimez pas que les douleurs d'une roue ou d'un feu, ou de quelque autre humain supplice, approchent en rien de la cruauté des fureurs qui agitent l'esprit des scelerez.
Quelle peine eust-on peu excogiler qui eust autant géhenne ce Catule (2) qui avoit persécuté les Juifs, que faisoit sa conscience, lui représentant en ses songes une grande multitude d'hommes par lui massacrez qui, tous hideux et sangians, lui découvroient leurs playes, lui redemandoieut leurs enfans qu'il avoit fait meurtrir, leurs biens qu'il avoit pillez et, au bout de là, le
(1) Resourcer, action de se relever, de resurgere, par l'intermédiaire du participe resours, resource, re?ourcer.
(2) Au lieu de « Catule », l'édition de 1641 porte « meschans ».
menaçoient et lui prédisoieet d'horribles calamitez?
Quelle roue pensez-vous que c estoit à Hérode d'entendre de jour et de nuict les esprits de sa femme et de ses enfans qui luireprochoient avec injures sa cruauté, de les avoir fait malheureusement et inhumainement assassiner?
Quelles richesses, quelles magnificences, quelles voluptez peuvent resjouir ceux qui sont en telles pensées? Toute leur vie n'est-elle pas un supplice continuel?
Mais je veux qu'il s'en trouve qui évitent en ce monde ces tourmens-là. Quel peuple, pour si barbare qu'il ait onques esté, a jamais douté qu'il n'y ait des enfers, qui les attendent après la mort, et oîj leurs peines doivent estre d'autant plus rigoureuses et horribles qu'elles auront esté différées à ce temps là, et pour être acquittées lors qu'ils en seront plus sensibles? Leur tourment ne commence pas en cette vie, de peur qu'il ne finisse avec la vie; il les attend lorsqu'ils seront en ce lieu, où il les puisse retenir pour jamais. Et cela, les méchans le pressentent assez et en donnent prou de marques. Car combien en voyons-nous, lesquels avoient semblé auparavant vivre avec une grande sécurité et repos d'esprit qui, approchaiis de leur fin, ont commencé à se désespérer, démener et tourmenter, prédisans les misères qui les attendoient là-bas?
Les méchans n'échappent donc point les mains de la justice divine; mais quelques-uns disent qu'ils sont
punis trop tard et que la Providence a tort de les supporter si longtemps; car s'ils estoient chasliez des premières fautes, ils ne commettroient pas, puis après, les secondes.
Il est fort aisé de satisfaire à cette curieuse objection, car quand la Providence n'auroit autre occasion d'estre si lente à punir que pour nous servir d'exemple à ne rien précipiter, quand il est question de juger de la vie des hommes, elle auroit assez de raison. Pleust à Dieu que nous fissions bien nostre profit de l'instruction qu^elle nous donne en cet endroit! Elle, qui n'ignore rien, qui connoist le fond de nos pensées, ne va au jugement qu'à pieds de plomb : que devons-nous faire, nous qui aux choses plus claires ne voyons goutte et, en celles que nous estimons les plus certaines^ sommes ordinairement trompez? Si nous prenions autant de loisir et de soins pour juger de la Providence que la Providence en prend pour nous juger, nous en serions mieux informez que nous ne sommes et trouverions qu'elle ne fait rien qu'avec très grande justice et sagesse.
Mais elle a encore une autre évidente occasion de celte tardité (i) : elle veut rendre les incorrigibles inexcusables et leur oster tout sujet de dire qu'ils n'ont pas eu moyen de s'amender; et aux flexibles elle veut donner loisir de se reconnoistre et revenir au port de
(1) Éd. de IGil : lardiveté.
Es CALAMITF.Z PUBLIQUES. 177
salut. 11 s'est veu beaucoup d'hommes au monde desquels si Dieu eust puny les premières fautes à la rigueur, il eust estouffé de grandes, voire admirables vertus qui, depuis, ont fleury en eux. Les premiers et plus chauds bouillons de la jeunesse jettent quelquefois leurescume qui rend mesme la vieillesse plus pure et plus modérée. Ce que le poète grec a voulu signifier quand il a représenté Ulysse qui, l'espée au poing, contraignit Circé de lui rendre ses compagnons et les restituer à leur première forme; car il dit qu'elle les lui rendit plus beaux et plus purs qu'ils n'avoient jamais esté, voulant nous faire par là entendre que, quand la raison, qui est signifiée par l'espée, contraint la volupté, qui est signifiée par Circé, de remettre les hommes à leur vrai naturel et les rendre à leur première perfection, ils deviennent plus beaux que s'ils n'avoient jamais esté souillez par les délices et sont comme escurez par la terre et la lie du monde, dont ils s'estoient salis.
Voulez- vous encore une autre raison de la tarilive exécution des jugcmens de Dieu contre les coupables? C'est qu'il n'a pas toujours ses bourreaux prests : il ne punit les méchans que par les niéchans; il altend quelquefois à chastier un tyran jusques à ce qu'il se trouve quelque cruel et asseuré meurtrier pour entreprendre de l'assassiner. Quelquefois il attend la saison plus propre, afin d'avoir plus de spectateurs de sa justice et que l'exemple en soit plus signalé. Quelquefois
Du Vair. 12
il V veut garder des solennitez et des cérémonies pour rendre l'acte plus célèbre. Ainsi voulul-il que César fust lue dans le Sénat duquel il avoit usurpé l'aulhorilé et devant la statue de Pompée, son gendre, duquel il avoit si ambitieusement poursuivi la ruine. Ainsi voulut-il, depuis, que Brutus et Cassius se tuassent des mesmes poignals dont ils avoient tué César.
Mais de toutes les objections qui se font contre la Providence, celle qui semble estre plus difficile à soudre (^) est, à mon advis, que nous voyons bien souvent que les uns font la faute et les autres en portent la peine, et, comme disoit le vers de Solon :
Souvent pour un méchant Dieu perd une cité.
Le père fait la faute et le fils ou petit-fils en sera misérable.
Qui voudra aussi curieusement esplucher les effets de la Providence pour la défendre, comme Ton fait pour la destruire, la difficulté sera bien aisée à résoudre, et en ce que Ton veut arguer beaucoup d'iniquité, on y trouvera beaucoup de sagesse et de justice. Car par cette façon Dieu advertit tous les hommes de veiller pour empescher le mal et le chastier quand il est commis : de peur que, si l'on attend quTl y mette la main, il ne se prenne aussi bien à ceux qui l'ont permis qu'à ceux qui l'ont commis.
(1) Résoudre.
Que pensez-vous que la coustume qui s'observoit entre les Romains de décimer les légions, voire toutes les armées qui avoient fuy, donnoit de courage aux bons soldats pour tenir ferme et mourir plustost glorieusement de la main de l'ennemi que honteusement de la main d'un bourreau? Qui est-ce qui ne loue la loi qui est en Turquie, par laquelle les habitans d'une ville, ou d'un bourg, sont tenus de respondre du vol qui a esté fait dans leur territoire? Cela les rend si diligens à y pourvoir qu'on n'oit point parler qu'il s'y en commette.
En naissant en ce monde, en nous habituant aux villes et aux pays, nous contractons une taisible société et nous obligeons envers Dieu les uns pour les autres. 11 est le vrai et premier seigneur de la terre et de tout ce qu'elle contient : il nous la baille à jouir à tous en commun, à la charge d'eslre gens de bien à peine d'encourir la rigueur de son ire : pourquoi ne seronsnous pas solidairement responsables des conditions ausquelles il nous a donné tant de biens? Si nous avons contracté avec un marchand d'une compagnie, tous ses associez en sont tenus : si une ville ou communauté nous doit quelque chose, nous faisons exécuter les particuliers.
Si cette pensée nous fust souvent venue en l'esprit dès le commencement de nos remuemens, et que nous nous fussions proposé que nous avions à porter indifféremment la peine, des insolences, brigandages et méchan-
celez que nous avons veu commettre, et que nous avons nourris et fomentez par nostre indulgence et — pour parler franchement — par nostre lascheté, lorsque nous les pouvions aisément eslouffer à leur naissance, nous nous fussions, ou je me trompe, garantis de tant de maux qui nous tourmentent et nostre pays de la ruine qui le menace. Mais pendant que chacun a songé à sauver son particulier, le public a esté abandonné à ceux qui Font voulu déchirer. Nous nous trouvons maintenant engagez sous sa cheule et apprenons trop tard que le dire de Solon est trop vrai : qu'il n'y a jamais serrure ni verrou qui puisse empescher que le mal public n'entre dans les maisons privées. En vain celui pense-il sauver sa maison qui laisse perdre l'Eslat. 11 est bien dit certainement : celui qui trahist son pays se livre soy-mesme.
Respoudons un mot à ceux qui se plaignent que les enfans portent la peine des péchez de leur père. Je ne sçay pourquoi ils le trouvent si estrange, veu que les loix civiles estendent jusques aux enfans la peine de ceux qui sont condamnez pour crime de leze-majesté. Estimez-vous la majesté de Dieu moindre que celle des rois et des princes du monde? Et ne pensez-vous pas que la mesme considération qu'ont eue les législateurs, Dieu ne l'aye aussi et qu'il ne désire contenir les méchans par la crainte de ce qui les peut davantage émouvoir? Tel n'est pas retenu par son propre mal, qui l'est par celui qui est proposé à ses enfans. Nous
sommes beaucoup plus affligez de leur misère que de la nostre. A quoy peut estre mieux employée celte charité paternelle du père envers ses eofans, que pour le lier plus estroitement à l'obéïssauce et service de Dieu et (^) le conjurer, par le bien et par la fortune de sa postérité, à ne le point irriter?
Or, puisque toutes les afflictions que nous endurons nous arrivent de la main de la Providence, nous arrivent justement, nous arrivent salutairement, encore que bien souvent nous n'en comprenions pas la cause et n'en prévoyions pas la fin, si devons-nous nous y accommoder doucement et honorer, par noslre patience et humble silence, le saint jugement de celui qui l'a ainsi ordonné. Car comme es sacrifices d'Eleusine (-)^ à ce que récite Clément Alexandrin (3), les novices et initiez demeuroient tout du long du service couchez par terre, aussi en ce grand temple du monde, durant le sacrifice que nous devons faire continuellement à la sapience éternelle, en la contemplation de ses œuvres, nous n'avons point de contenance qui nous soit si séante que l'humilité, la reconnoissance de sa grandeur et de nostre bassesse, de sa puissance et de nostre
(1) L'édition de 1641 supprime le mot « et ».
(2) Les célèbres fêtes d'Eleusis. Voyez l'ouvrage capital de Paul Foucart, Les mystères d'Eleusis, Paris, 1914.
(3) Clément d'Alexandrie, Père de l'Église, ii« siècle. Les œuvres ont été publiées pour la première fois à Florence, 1550, infolio.
infirmité, de sa sagesse et de nostre témérité, de sa bonté et de nostre perversité.
Ployons donc volontairement sous son ordonnance, soit que nostre ville, pour sa vieillesse et caducité, ait à tomber par terre et obéir à la loi commune des choses créées; soit que, par le tour et vicissitude des affaires humaines, l'honneur et.la magnificence, dont elle a jouy si long temps, doivent estre transférés ailleurs; soit que la fin des siècles approche et que la ruine commune, qui doit accabler toutes les parties de la terre, nous esbranle les premiers et commence chez nous ce qu'elle doit estendre par tout; ou soit — et c'est ce que je crains le plus — que Dieu vueille punir tout à un coup tant de trahisons, de perfidies, d'assassinats, d'empoisonnemens, d'adultères, d'incestes, de blasphèmes et d'hypocrisies, que nostre ville a couvez depuis quelques années et notamment depuis trente ans en ça.
Acquiesçons à sa volonté, suivons gayement un si snge capitaine et qui nous aime tant. S'il nous meine aux coups, il nous meine à la gloire : si ce n'est que par les playes, elles seront honorables; si c'est par la mort, elle sera heureuse, pourveu qu'elle nous arrive en lui obéissant.
Embrassons donc la constance et nous plantons droits sur les pas de nostre devoir, lournans toujours le visage devers l'adversité : nous vaincrons estans surmontez, lescoups qui nousfrapperontnous affermiront davantage, nouslasseronsetestonneronsle mal par nostre asseurance;
Es CALAMITEZ PUBLIQUES. i 83
comme ce tant célèbre Callimaque en la bataille de Marathon qui, tout transpercé de flèches, demeura droit, soustenu par les traits mesmes qui Tavoient tué; et donna, tout mort qu'il estoit, l'espouvante aux barbares qui l'estimoient immortel de ce que tant de coups ne le pouvoient fair» tomber.
Les afflictions, qui sont portées constamment, et avec le contrepoids de la raison, nous entretiennent droits et fermes; et, au lieu qu'autrement nous pencherions trop vers la terre, nous relèvent vers le ciel.
Car nous n'avons rien qui nous témoigne autant l'immortalité de nos âmes et face resplendir plus clairement l'espoir de la vie éternelle, que le courage que nous donne la constance, laquelle, nous exhortant aux braves et généreuses actions et à la patience, semble nous en proposer quant-et-quant la récompense et nous donner un secret ressentiment du lieu où nous la devons attendre ; qui n'est pas en ce misérable et mortel monde, où tout est plein de misère et pauvreté et où — comme dit le poète grec -— la calamité se promeine continuellement sur les testes des hommes; mais là-haut, au ciel, en une cité permanente qui est le vrai et naturel domicile de l'âme et le port où, après les flots et la tourmente de la terre, elle doit surgir et se reposer éternellement, pleine de resjouissance et de contentement, tels que lui peut donner l'heureux objet et la sainte fruition de toutes les bcautez et bontez du monde, puisées en leur pure et première source ».
Orphée [IloullierJ acheva là son discours, mais encore qu'il se teust, nous ne laissions pas d'escoulcr, pensans que nostre silence l'invileroit à conlinuei*; car nous ne nous pouvions assouvir de Touïr. Il se leva le premier et nous, après, fort à regret. Et lors Musée [Monantheuil] lui dit :
« Je m'atlendoy, quand vous estes venu à loucher celle dernière consolation de l'espérance que nous devons avoir en l'autre vie, que vous nous réciteriez quelque chose des propos que je vous ay autrefois ouï conter, que ce bon vieillard, qui tenoit le premier lieu en nostre Sénat de France (^), aux mœurs duquel reluisoit la légalité française, que nous aimions tant et honorions tous, tint à ceux qui Tallèrent visiter le jour auparavant qu'il mourut. Il y a tantost huict ans qu'il est mort (2) et le bonheur de la France avec lui. Je pris si grand plaisir à ce peu que vous nous en distes lors, que toujours depuis j'ay gardé cette envie de vous prier de me les réciter tout au long.
(1) Le Premier Président du Parlement de Paris. Cet office était alors tenu par Christophe de Thou, né en octobre 1508, mort le 1^' novembre 1582. Le célèbre historien Jacques-Augustin de Thou était son fils.
(2) Le sens propre et usuel au xvi* siècle de tantôt est, non pas à peu près, mais bientôt. Nous avons donc l'indication précise que Du Vair écrivit son ouvrage, un certain temps avant le mois de novembre 1590, et selon toute vraisemblance pendant le siège de Paris par Henri IV, quatre ans environ avant la date de l'épître dédicatoire.
— Je VOUS ay, respondit-il, dit(i) tout ce que j'en sçavois : car je n'arrivay que sur la fin de son discours. Mais voilà Linus [Le Fèvre], qui fut tout ce jour-là avec lui, lequel pourra contenter vostre désir. Cela mérite bien une autre après-disnée : réservez-le à demain ».
(1) Éd. de 1641 : raconté.