LIVRE ni
J'avois autrefois tenu comme un conte de vieille ce que Homère escrit que ceux qui navigent vers les Lotophages (1) s'affriandent tellement du Loton(2^ qui est un plaisant et délicieux fruict- qu'ils ne se soucient plus de leur pays et perdent l'envie d'y retourner; mais, y repensant ces jours-cy, j'ay commencé à soupçonner que l'autheur de cette fable a voulu par là, comme par un mystère de l'ancienne sagesse, faire entendre que les philosophes, qui habitoient en ces quartiers-là, entretenoient les hommes qui y arrivoient de discours si doux et si agréables, qu'ils leur faisoient oublier leurs propres et particulières affections par la contemplation des choses célestes et divines. Ce que j'ay jugé par exemple fort faisable : car j'ay trouvé mon esprit tellement alléché et allégé par les deux après-disnées passées, que je n'avois plus aucun autre soin ni souhait que de revoir ces hon-
(1) En Afrique. Odyssée, TX, 84 sq.
(2) Le lotos arbre est généralement identifié avec le jujubier. Ne pas confondre son fruit avec la fleur du lotus aquatique, dont il est beaucoup question dans la poésie antique.
nesles gens là et jouir à cœur saoul (M de leur tant (-) douce compagnie et agréable consolation. Je vous jure qu'après les avoir ouïs, il mesembloitquej'avois changé de fortune, et que comme Cenée (3) de fille devint garçon, ainsi de pusillanime et efféminé^ j'estois rendu constant et courageux, et, de misérable, quasi-heureux. Tant a de puissance sur nous la parole et le discours animez d'une vive raison, à changer nos opinions et, avec nos opinions, nos passions. Je croy que, comme en la musique, ceux qui chantent ont autant, voire plus de plaisir que ceux qui escoulent : aussi ces sages personnages-là avoient remporté de cette conférence le mesme contentement que moi. Car ils revindrent tous le jour d'après, mesme devant (^) l'heure : de façon que, sans beaucoup de cérémonies, nous nous remismes comme nous estions les jours d'auparavant. Lors, prenant la parole et m'adressant à Linus [Le Fèvre] :
'<• Orphée [Houllier], lui dis-je, vous engagea hier à nous réciter aujourd'hui les derniers propos que tint, avant son décès, à ses amis, ce célèbre personnage que nous avons tant aimé en sa vie et tant regretté à sa mort. Je voy bien que vous venez disposé pour le faire : mais
(1) « A cœur saoul », ces trois mots supprimés dans l'édition de
(2) « Tant » supprimé dans l'édition de 1041.
(3) Cénée avait d'abord été une femme appelée Cénis : Neptune, après avoir abusé d'elle, la métamorphosa en homme.
(4) Éd. dft 1641 : avant.
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VOUS auriez, ce me semble, trop bon marché de ne contribuer à celte compagnie que vostre simple mémoire : nous méritons bien, pour l'amitié dont il yous plaist nous honorer, que vous nous donniez quelque chose de vostre invention. A la vérité, ce discours qu'Orphée [Houllier] nous a promis de vous, seroil bien une belle pièce et qui se joindroit fort proprement à ce qu'il nous a dit de la Providence : toutefois, puisque je suis ici comme un malade entre les médecins, soyez-moi un peu indulgent en cela. Et, avant que d'entrer en cette matière, donnez-moi, je vous prie, vostre advis sur quelques doutes qui me sont entrez en l'esprit depuis avoir ouï Orphée [Houllier] : et puis vous nous continuerez, s'il vous plaist, ce que nous vous avions hier demandé. La pièce que vous nous apportez est si belle, que je m'asseure qu'elle conviendra bien à quelque endroit qu'on la vueille appliquer, et peut-estre raesme Irouverez-vous qu'elle pourra servir à la résolution de ce que je vous veux maintenant proposer.
Je suis, à la vérité, contraint de confesser que cette sage Providence gouverne tout en ce monde, que, de son ordonnance, découlent les heureux et sinistres événemens des affaires et que rien n'arrive que justement, mesme es conversions des Estais et ruine des villes et des royaumes. Mais aussi il me semble que, de là, on peut inférer que, puisque nous ne pouvons empescher que ce qui est ordonné là haut n'advienne, en vain roidissonsnous les bras contre le torrent; et quand nous voyons
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que nostre Estât a pris son coup, en vain présentonsnous i'espaule pour le souslenir, en vain, avec tant d'efforts, résistons-nous à ceux qui en sapent les fondemens, en vain sommes-nous empeschez quel parti nous devons prendre. Est-ce pas, et le plus seur et le plus sage, de prendre celui du Destin, et suivre la Providence, quand nous connoissons son inclination? ou, en tout cas, ne nous vaudroit-il pas mieux reposer que d'estre continuellement à monter et remonter cette pierre, qui doit aussi bien retomber quand nous l'aurons relevée?
Certainement j'ay veu les plus sages de nostre temps fort empeschez là-dessus, voyans le parti le plus jusle estouffé par le plus fort. Les uns, emportez de leur courage, se sont généreusement opposez à tout ce qui s'est présenté d'injuste et, comme de propos délibéré, ont fait bris contre la force ; les autres ont, comme font les mariniers, prudemment lovié (i), quand ils n'ont peu rien avancer et évité, enreiaschant, leshurts(2) qu'ils ont jugé ne pouvoir franchir sans naufrage.
Je désire sçavoir de vous lesquels nous devons imiter; et si, lorsque nous voyons que les contentions de la vertu contre la violence sont inutiles au public et dommageables et funestes à nostre particulier, nous nous devons entièrement retirer des actions publiques et du maniement des affaires; ou si la vertu doit, mesme
[i] Louvoyé.
(2) Éminence, obstacle qui se dresse. L'édition de 1617 porte « les heures ».
parmi les plus rudes tempestes, tenir opiniastrement sa route et se laisser plustost accabler que reculer; ou bien, s'il y a point quelque chemin moyen entre une obstinée austérité et une honteuse servitude, par lequel une innocente prudence puisse échapper de ces tempestes civiles et précipices qui nous environnent de tous costez, pour, servant au public autant que nous en avons de moyen, couler cette vie mortelle, attendant l'heure qui nous appellera à celte autre immortelle.
— A ce que je voy, dit Linus [Le Fèvre], ce sera ici comme es festins des princes; ceux qui traitent les premiers en ont le meilleur marché : la despense croist et la magnificence s'augmente pour les derniers. Mais puisque vous venez sans semondre et que vous me surprenez, je vous traiteray en amis à mon ordinaire, plus pour satisfaire à vostre volonté que pour espérance que j'aye de manier dignement un si fascheux sujet sans m'y estre préparé.
J'ay eu autrefois le mesme doute que vous et me sembloit au commencement que c'estoit le plus sage et le plus seur de céder à la violence et faire, comme vous dites, voye au destin : pour ce que c'est peine perdue de se tourmenter après ce que l'on désespère de pouvoir obtenir. L'espérance est celle seule qui anime et vivifie nostre travail. D'espérer contre la Providence, ce n'est pas simple folie, c'est une double fureur. Mais comme il advient ordinairement, que les choses, que nous voyons de loin, nous semblent tout autres que nous ne les trou-
vons quand nous en approchons : aussi, sondant et approfondissant cette proposition qui, en sa première apparence, me sembloit sage, Yoire sainte et religieuse, je Tay trouvée imprudente, voire impie et ay connu que ce n'est qu'une mollesse d'esprit, qui nous veut retirer du labeur et du soleil, pour nous mettre au repos et à l'ombre. Ce qu'elle fait avec des prétextes fort aiscz à découvrir à celui qui voudra hardiment tirer le rideau pour voir à nud la vérité.
Pourquoi disons-nous qu'il nous faut tenir les bras croisez èscalamitez publiques, de peur de nous opposer à la Providence et au destin? 11 y a Providence, il est vrai ; il y a destin, je le croy, et ne pouvons empescher leurs effets. Mais, je vous prie, que sçavons-nous ce que veut faiie la Providence? Comment pouvons-nous deviner ses conseils? D'autant plus qu'elle est certaine et infaillible en ce qu'elle veut, d'autant plus sommes-nous incertains et ignorans de ce qu'elle veut. Dieu a enveloppé l'advenir d'un épais nuage, impénétrable aux yeux de nostre foible entendement : sagement certes et à propos pour nous. Car l'asseurance que l'homme eust eu des biens qui lui doivent arriver, l'eust tenu en telle inquiétude et lui eust haussé le courage de telle façon qu'on ne l'eust peu contenir en son devoir : et la certitude du mal qui lui doit advenir, l'eust mis en telle anxiété et lui eust flestri le cocrage de telle sorte que l'on ne l'eust sceu relever.
Puis donc que les choses futures nous sont si incertaines et que nos espérances et nos craintes nous trom-
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pent également, quel pied pouvons-nous prendre pour nous résoudre sur la crainte de l'advenir à abandonner noslre devoir présent?
Dieu a résolu, dirons-nous, de ruiner noslre ville; nous en voyons beaucoup de signes : voilà des méchans et ambitieux qui renversent l'ordre, les loix et la police. Je les laisseray faire, car aussi bien ne gagneray-je rien de m'y opposer.
0 lasche et molle voix! qui est-ce qui vous a rendus si sçavans en peu de temps et vous a fait entrer au conseil de Dieu pour entendre son dessein? L'incertitude des choses humaines ne nous a-elle pas encore appris combien celles que nous estimons les plus fermes sont les plustot esbranlées et renversées? et celles que nous croyons à deux doigts de leur ruine, redressées et raffermies tout d'un coup?
Et néantmoins, quand nous serions tout asseurez de ne pouvoir sauver noslre pays, le devrions-nous pour cela abandonner? Nous n'abandonnons pas les malades frappez de maladies incurables : ce n'est pas peu faire, ce me semble, que de rendre la mort douce à ceux à qui elle est inévitable et leur appliquer des remèdes lénitifs et palliatifs quand les autres n'y peuvent rien profiler. Il y a mesme quelque grâce à bien mourir, et tient-on pour office d'amitié de fermer les yeux à ses amis et leur composer les membres à la mort. Quand nous ne pourrons faire autre chose, pourquoi ne rendrons-nous pas ce dernier devoir à noslre iiays? El moins donc le
Du Y AIR. 13
devons-nous délaisser es grans remuemens, séditions et calamitez publiques: le mal n'est jamais si grand qu'il faille désespérer du salut.
]\Jais ce qui est en tel cas plus difficile à résoudre, c'est à sçavoir si on doit prendre nécessairement le plus juste parti et le suivre, ou si l'on se peut tenir coy en celui dans lequel on se trouve enveloppé, attendant l'occasion de movenner la réconciliation de tous les deux et de ramener ceux qui se sont dévoyez, à la reconnoissance de leur faute et au désir de leur devoir. Car de sçavoir si l'on doit aider ou servir le parti que l'on connoit injuste, cela ne gist point en délibération, sinon parmi ceux qui n'ont ni vertu, ni conscience.
Je croy que la loi de Solon estoil pleine de prudence et de sagesse, laquelle ordonnoit qu'es divisions chacun prist incontinent parti : pour ce que de deux factions, y en ayant ordinairement une injuste et qui entreprend injurieusement sur Vautre, le citoyen est inexcusable qui quitte le parti des loix et du salut public pour se rendre spectateur de la ruine de son pays. Mais j'estime que cela se doit entendre du commencement des remuemens, lesquels il est fort aisé d'estouffer à leur naissance. Que si le prince, ou celui qui gouverne sous son aulhorité, laisse par sa négligence gagner ce venin de sédition et former un parti si fort qu'il s'empare de l'Estat et de la ville où nous sommes, et qu'en en sortant nous ne puissions y apporter remède ains seulement témoigner nostre volonté envers le prince ou le public : je pense qu'il y a
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en ce cas beaucoup de raisons qui nous peuvent excuser d'y demeurer, ores que nous estimions injuste et séditieuse la faction qui gouverne.
La première est la nécessité, quand nous y sommes retenus par force : car celle-là n'a point de loi.
La seconde est une loi commune des atïaires du monde qui veut que Ton cède à la force, oi!i elle est establie. Comme la vertu nous commande de souhaiter les choses bonnes, ainsi nous conseille-elle de supporter les autres qui arrivent malgré nous, et de rabattre mesme quelquefois de l'amour que nous avons à l'Estat et de ce que nous devons aux loix, afin de ne nous perdre point mal à propos. Et cela, qui le pourra trouver estrange, puisque ce sévère et incorruptible Caton l'a ainsi jugé lorsque, partant de Syracuse pour aller trouver Pompée, il conseilla aux Siciliens d'obéir à César qui s'estoit rendu maistre de l'Italie?
La troisième, quand tous nos biens et moyens sont au lieu de noslre demeure, et qu'en sortant nous tomberions en une extrême pauvreté : car bien que la pauvreté ne soit pas excuse recevable pour nous faire faire chose méchante, si est-ce que la crainte d'icelle nous doit aucunement excuser si nous ne faisons (out ce que la vigueur des loix peut désirer de nous. Et ce principalement en cette saison où les gens de bien ne trouvent faveur ni support qu'en leur bourse : et où la pauvreté, et ceux qui en sont touchez, sont fuis de tout le monde comme la peste.
Mais la plus légitime excuse, je Tay estimée de ceux qui, en telles rencontres, se trouvent attachez auprès des pères et mères vieux, ou valétudinaires, ou auprès d'une femme et d'un nombre d'enfans. La piété et affection naturelle dispense de beaucoup de choses contre la rio-ueur des loix civiles. Et bien que la loi dise que, pour la querelle du pays, nous ne devons espagoer ni père, ni enfans, et qu'elle semble en ce cas, vouloir de propos délibéré entamer le droit de nature, si se doitelle au moins entendre quand, abandonnant ceux ausqueh la charité nous lie si estroit(i), nous pouvons servir de quelque chose et faire quelque effet qui profite autant à la piété publique, comme il offense la domestique. Ces considérations-là ont retenu, comme vous voyez, parmi nous beaucoup d'honnestes gens, qui portent avec un extrême regret et ennui la veuë de cette misérable confusion-cy, et qui eussent désiré, plus que chose du monde, en estre hors s'ils eussent pensé, l'estant (2)^ pouvoir servir de quelque chose au public; mais d'abandonner ceux à qui ils estoient nécessaires ici, pour aller là n'estre qu'à charge au prince qui les rappeloit, ils ont estimé ne le pas devoir faire (3). Or eslans enfermez en ce vaisseau, comme nous nous y sommes trouvez quelques-uns à leur malheur, tenans des charges publiques, nous avons esté contraints de dissimuler beau-
(1) Éd. de 1625 et de 1641 : estroitement.
(2) L'édition de 1641 supprime « l'estant ».
(3) Éd. de 1641 : ne le devoir pas faire.
coup de choses pileuses, à dire vrai, contre les loix de l'Estat et le devoir de nos offices.
Souvent j'ay disputé en moi-mesme, s'il ne falloit pas, quand telles occasions se présentoient, s'opposer courageusement au mal et plaider la cause de la justice avec le hasard de sa vie. Après en avoir veu quelques-uns se perdre en le tenant, j'ay trouvé véritable le dire d'un ancien, que le commencement de toutes les vertus c'est la prudence; que c'est elle qui, comme la guide (^), doit marcher devant et faire ouverture aux autres, et qu'où elle n'est point, elles demeurent comme aveugles; et d'autant plus qu'elles se hastent et s'efforcent, d'autant plustost chopent-elles, s'oflensent et olfensent ceux sur lesquels elles tombent.
Donc, en tout ce que nous entreprenons, après avoir considéré si la fin en est juste, nous devons examiner les moyens que nous avons de l'effectuer et ne nous pas perdre à crédit. Et quand nous n'avons pas le moyen de faire tout ce que le salut public désireroit de nous, tascher à faire dextrement le mieux que nous pourrons.
Or croy-je qu'en Testât oii nous sommes tombez, il n'a rien resté aux gens de bien qu'ils poussent faire pour s'acquitter de ce qu'ils dévoient à leurs charges, que de rompre, par beaucoup de doux et gracieux moyens, beaucoup de mauvaises et dangereuses entreprises, et allentir par artifices le cours de la violence, qu'ils ne
(1) Guide est encore féminin dans les classiques du xvii" siècle.
pouvoient du tout arresfer. Car comme ceux qui se sont prostituez aux nouveautez et ont servy de leur esprit la passion des autres, sont inexcusables devant Dieu et devant les hommes : aussi n'estimé-je pas louables ceux qui, voyans la force eslablie, se sont perdus de gayeté de cœur.
En quelque condition que soit réduit nostre pays, il a grand intérest d'avoir des gens do bien qui se conservent en réputation de n'estre point contraires au peuple : afin que, l'occasion se présentant de donner un bon conseil, ils le puissent faire, et avec une main gracieuse, et non redoutée, et (^) sonder et souder les playes des dissensions civiles. Un chasleau quelquefois, qui se maintient, donne moyen de recouvrer toute une province, et un sage et advisé citoyen, se conservant en crédit en sa ville, sera peut-estre la semence du repos public. Car comme la santé revient au corps malade par le moyen des parties saines qui gardent entiers les principes de la vie; aussi, en une ville, la paix et la concorde se restablit par l'esprit modeste et non passionné du bon citoyen.
H n'est pas croyable combien d'admirables et salutaires effets ont produits entre les peuples les seuls visages de ceux qui avoient réputation d'estre justes et entiers et aimer le bien public; mais il faut que ce soit avec l'occasion. C'est le temps qui assaisonne les conseils. Il y a un certain moment aux aff'aires, lequel si vous ne prenez
(1) L'édition de 1641 supprime ce mot ce et ».
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à propos, en vain vous tourmentez-vous pour en penser venir à bout. Ce qui s'observe principalement en ceux qui ont à manier les esprits des peuples aigris.
Marc-Aurèle, le philosophe, dit en un endroit du livre mal intitulé de sa vie, que les mauvaises opinions sont des abcès en l'esprit de l'homme. Si ce sont des abcès, il les faut de nécessité laisser mourir avantque les ouvrir, autrement le fer y mettra le feu et, en les entamant, on augmentera le mal au lieu de le guérir.
Il faut dire la vérité : ce sont estrangcs bestes que peuples; c'est un hasardeux mestier que de les vouloir manier, quand ils ont une fois secoué le joug des loix et pris aux dents le frein de la liberté (i), ou plustost de la licence. Tous ceux qui l'auront expérimenté une fois, n'estimeront rien une aulre (~) la perte de leurs bieos, pour éviter une telle et si inconsidérée fureur. Mais il y a des choses en ce monde qui ne s'apprennent que par l'expérience qui est une chère et dangereuse maistresse.
Donc celui qui, par nécessité^ ou par un honneste dessein de secourir son pays, se sera laissé envelopper dans un parti illégitime, tout ce qu'il peut faire, c'est observer toutes les occasions qui se présentent de fléchir doucement lesvolontez de ses concitoyens à reconnoistre leur bien et à le désirer. Ce qu'il pourra aisément faire
(1) Nous dirions aujourd'hui « le mors ».
(2) L'édition de 1641 répèle ici le mot <( fois ».
par une modération et démonstration de ne rechercher que leur profit, leur coulant la raison en Tesprit par la parole et les ramenant par discours peu à peu à ce qui est juste. En quoy il faut qu'il imite le \in qui, du commencement, par un goust friand et délicieux, invile les personnes à en user, puis, se meslant parmi leur sang, et eschaufTant petit à petit tout le corps, les assoupit et se rend maistre d'eux.
Car enfin il faut faire estât que toutes les grandes affaires ne se meinent à bout qu'avec la douceur et la patience. Dont la nature nous donne une belle instruction, produisant toutes choses, pour si grandes et excellentes qu'elles soient, par un mouvement insensible. Et cela doit-il principalement essayer à l'endroit de ceux qui ont plus d'authorité, pour ce qu'ils sont comme fontaines publiques où se puisent les conseils qui perdent ou sauvent les Eclats: le goust que ceux-là prennent se répand puis après aisément es esprits des autres. Il profite beaucoup aussi quand on le pratique à l'endroit de ceux qui parlent ordinairement au peuple; pour ce que ce sont les canaux par lesquels se distilent les affections dont le vulgaire s'abreuve et dont il est, puis après, poussé à de bonnes ou mauvaises actions. Mais deux choses ont empesché de noslre temps les honnestes gens de les pouvoir aborder.
La première que, comme gens nouveaux et non expérimentez aux affaires, ils se laissoient aisément imprimer telles opinions que vouloient ceux qui les avoient les
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premiers prévenus; et se paissoienl volontiers de vaines espérances sur lesquelles ils bastissoient des chimères en Tair.
L'autre, qu'il leur est advenu ce qu'on dit ordinairement, que ceux, qui pèchent par art pèchent bien plus griefvement, car ils pèchent plus opiniastrement et se défendent de la science contre la raison.
Ils ont voulu réduire le gouvernement politic, qui consiste en une prudence particulière, sous des règles générales, et en faire une science universelle; et ainsi, appliquant les règles où il falloit appliquer les exceptions, ils ont perverty le jugement de toutes choses.
C'estoit un plaisir que de les voir discourir : ils faisoient comme les mauvais mathématiciens qui, présupposant un angle droit, ou quelque figure autre qu'elle n'est, font là-dessus des démonstrations nécessaires des choses qui ne sont et ne peuvent estre du tout. Car en argumentant, depuis que vous avez accordé quelque chose de faux, on vous en tire des conséquences estrangement absurdes. La formule d'argumenter de ce temps a esté :
« Cela sert pour la conservation de la religion, il le faut donc faire ».
Or la première partie de l'argument, qui estoit sujette à estre niée et prouvée, et qui le plus souvent n'estoit pas seulement douteuse mais mesme évidemment fausse, estoit toujours posée pour indubitable et quelque fois en faisoit-on un article de foy.
Les choses qui se proposoient, estoient de celles qui se dévoient examiner par une grande et meure prudence, par l'exemple des effets qu'ont produits semblables affaires et où il falloit considérer le temps, les momens, les volootez des hommes et mille autres circonstances. Toutefois ceux qui n'avoient ni l'expérience des choses passées, ni la connoissance des présentes, ont esté ceux qui se sont attribué l'authorité d'en juger. A tous les inconvéniens que l'on leur a représentez, à tous les mauvais succès que l'on leur a prédit qui arriveroient de leurs précipitez conseils, on n'a eu autre réponse sinon que Dieu y pourvoiroit. Comme si Dieu eust été assis là haut exprès pour observer leurs passions et accommoder le reste du monde à leurs desseins, et non pas eux posez ça bas pour observer la volonté de Dieu, par la disposition des choses et événemens des affaires, pour s'y accommoder et parvenir à leur fin, ou en approcher le plus près qu'ils pourroient, par des moyens faisables et ordinaires!
Si tost qu'ils voyoient un chemin un peu long et fascheux, ils s'attachoient des ailes de cire et se jetoieot en l'air pour parvenir oh le désir et la peur les tiroient : aussi est-il advenu que leurs ailes se sont fondues au soleil, et sont tombez et, en tombant, ont tiré après eux leurs citoyens en une mer de maux et de misères.
Je ne voudrois pas, à la vérité, blasmer l'intention de tous, pour en avoir connu d'entre eux qui estoient transportez du zèle de leur religion : mais je doute si devant
Dieu leur volonté Jeur servira d'excuse d'avoir entrepris chose si importante et à laquelle ils n'entendoient rien. Car si les loix civiles condamnent celui qui s'ingère de faire un m.estier qu'il ne sçait pas, et le font respondre de tout le dommage qu'apporte son impéritie U) : ceux qui, comme par force, ont entrepris le gouvernement et, par leur faute, nous ont jetez en tant de dangers, ne seront-ils point responsables de tant de morts, de tant de bruslemens, de tant de pillages, de tant de violemens, de tant de sacrilèges, de tant de blasphèmes qui sont venus à la suite de leurs mauvais et inconsidérez conseils?
Je prie à Dieu qu'il le leur vueille pardonner, mais ils sont cause de beaucoup de maux et nous donnent bien sujet de dire de nostre Estât ce que un ancien a dit du sien :
« La chose publique s'est perdue plus par les remèdes dont elle a esté pansée que par son propre mal ».
— Hé quoyî me direz-vous, les gens de bien se taisoient-ils lors? que ne remonstroient-ils vertueusement ce qu'ils pensoienl estre du bien public? que ne s'opposoieot-ils à toutes ces indiscrétions-là?
Hélas! il n'y a en telles choses empeschez que ceux qui y sont! Souvent, voyant ce misérable gouvernement et la perplexité où estoient les gens de bien, m'est-il
(1) Éd. de 1641 : ignorance.
souvenu d'une histoire qui est arrivée de nostre temps en cette ville.
11 advint en une honnesle maison qu'un singe, que l'on y nourrissoil par plaisir, alla prendre un petit enfant au berceau et le porta au faiste de la couverture : incontinent qu'on s'en apercent, le père et la mère accoururent tout transis, pleurans et ne sçachans que faire; car de crier ou courir après le singe, il eust laissé tomber l'enfant, qui se fust rompu cent fois le col. Ils aiiendoient donc, sans mot dire, et regardoient piteusement les larmes aux yeux et tout tremblans de frayeur ce qui en devoit advenir. Il arriva, et ce fut une grande grâce de Dieu, que le singe redescendit tout doucement et reporta l'enfant oh il l'avoit pris.
Nous avons eu et avons les mesmes sueurs, et avons veu et voyons encore nostre religion etnostre pauvre Estât entre les mains d'estranges gens et merveilleusement estourdis, qui s^en jouent et les tiennent pendus en l'air du bout des doigts et prests à les précipiter au moindre estonnement. Au moins pleust-il à Dieu, mais je ne l'ose espérer, qu'à la fin ils nous fissent le tour du singe et nous remissent où ils nous ont pris au commencement. Certainement je pense que les honnestes gens sont fort excusables si, voyans de si chers gages entre leurs mains, le précipice où ils les avoient portez et leur naturelle imprudence, ils les ont regardez pour un temps sans mot dire.
La première faute a esté en ceux qui, dès le commen-
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cernent, leur ont permis se saisir et emparer de l'Eslal : la seconde, que l'on nous voudroit imputer, n'a esté que la suite nécessaire de l'autre, aussi excusable comme la première est blasmable. Non que je voulusse par là défendre ceux qui, au fort du mal, mesme par une trop grande crainte, se sont toujours laissez aller du costé où ils ont veu la force et la violence tirer : car ils sont en partie cause que nos maux sont devenus incurables. Et se peuvent avec raison accomparer aux fardeaux mobiles, qui sont dans un navire, lesquels roulans toujours du costé dont le vaisseau penche, sont cause, quand la tempeste arrive, de le faire renverser.
Entre trop et peu demeure mesure : il y a différence entre rompre ou ployer. Comme l'on peut faillir par une obstination et importune sévérité : aussi fault-on dangereusement par une grande laschelé et supine (^) connivence et par une façon de biaiser, par laquelle on abandonne du tout la justice sous prétexte de suivre la prudence. Et, pour vous dire librement, j'ay veu un grand nombre de gens qui se sont précipitez par cette fenestrelà et, toujours biaisant, se sont enfin trouvez aussi esloignez du devoir d'un bon citoyen, comme ceux qui s'estoient jetez au mal tout-à-coup, et ont descendu aussi bas, degré à degré, com.ine les autres qui s'estoient, d'un plein sauf, lancez à la confusion.
(1) « Supine », nulle, paresseuse; littéralement : couché sur le clos. Ce mot est supprimé dans l'édition de 1641.
Il est fort dangereux, à ceux qui n'ont pas la force ou l'adresse de s'arrester quand ils veulent, de se commettre à une droite vallée; il faut que ceux qui laissent le grand chemin pour prendre les destours, sçachent bien le pays, autrement ils s'esgarent fort aisément.
Toutefois, pour ce que celle prudence, qui cède doucement à ce qu'elle ne peut vaincre, peut profiter en beaucoup de rencontres semblables à celles qui nous sont arrivées, quand on en use avec jugement et modération : je vous diray les bornes que je lui voudrois planter.
Ce seroit premièrement de ne jamais dissimuler au commencement des remuemens, ni consentir à chose injuste et qui fust contre les loix, pour si petite qu'elle peust estre : au contraire voudrois-je que l'on s'y opposasl, mesme avec la vive force, tant qu'il y a moyen, que le hasard est commun et qu'il y a espérance et apparence qu'en hasardant, la raison peut avoir le dessus. C'est un grand erreur, dont beaucoup de gens sont coiffez, de penser qu'il ne faut rien hasarder en un Estât : souvent, pour ne vouloir rien aventurer pendant que l'on est fort, on se laisse réduire à tel point qu'il faut aventurer, foible, et rendre très douteux ce qui ne l'esloit que bien peu.
La fortune, s'il faut ainsi parler, ne veut pas que nous pensions pouvoir tout asseurer par la prudence : il y a beaucoup de choses où elle veut avoir part et que l'on lui doive la grâce de l'événement. Mais c'est le principal
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que de metlre le droit de son costé : et cela fait, avec toutes les considérations et tous les avantages que Ton peut prendre, tenter le hasard et commettre tout à cette souveraine puissance de Dieu qui donne aux affaires telle issue qu'il lui plaist.
Si les choses sont venues si avant et passées à si mauvais termes, que la violence culbute les loix et la force l'emporte par dessus la justice, je ne voudrois pour cela jamais consentir à une chose injuste, sinon pour en éviter une plus mauvaise et plus injuste qui autrement en adviendroit. Or la règle que je désirerois qu'on tînt en ce cas, c'est qu'en cette comparaison de maux, et crainte d'un pire, nous n'y comptions jamais le nostre particulier pour le comparer au public. Car celui qui, par crainte du mal particulier dont on le menace, se rend autheur ou ministre de la calamité publique, n'a rien qui le puisse excuser. Mais il faut juger avec soin et prudence, si le plus grand mal que nous craignons qu'il n'arrive au public, se peut point autrement eschever i^) : s'il ne se peut, en ce cas composer avec la violence, c'est faire ce qu'on feroit sur mer en la tourmente et. (2) faire jet d'une partie de la marchandise pour tascher de sauver le reste. Rarement ceux qui gouvernent des Estais troublez sont-ils empeschez à choisir de deux biens le meilleur, mais bien souvent à élire de
(1) Esquiver. Éd. de IGil : éviter.
(2) Éd. de 1641 : c'est.
deux maux le moindre : le bon ne s'y juge tel que par comparaison du pire. C'est pourquoi une inflexible rigueur ne seroit pas opportune en ces occasions-là et allumeroit pluslost la fureur d'un peuple licencieux qu'elle ne l'assoupiroit.
Et pourtant y a-il peut estre lieu lors d'imiter le soleil qui va bien toujours de l'est à ouest, mais en biaisant tantost vers le nord, tantost vers le sud, de peur que, demeurant ferme sous une mesme ligne, il ne sèche et brusle ce qu'il ne doit que fomenter et doucement eschaufer. Le bon citoyen doit bien avoir pour son but le salut public et la justice dont il dépend. Mais quand le chemin ordinaire ne l'y peut amener, si faut-il qu'il s'y conduise par celui qui reste le plus commode. En vain se seroit-il proposé la conservation de son pays, s'il le devoit perdre par les remèdes par lesquels il le veut sauver. Car les affaires et les conseils se mesurent principalement par la fin.
Voilà, ce me semble, ce que peut faire un bon citoyen en public: en particulier la saison lui donne beaucoup de belles occasions de bien faire. Il a premièrement à consoler ses parens, ses amis, ses voisins, et, selon que les degrez d'affection le conjoignent de plus près à chacun d'eux, les assister, leur donner courage, les conseiller à la conduite de leurs affaires, les défendre de l'injure d'autrui, les secourir en leurs nécessitez, selon qu'il en aura le moyen. Qu'il se lève si matin et se couche si tard qu'il voudra, la journée ne sera jamais
ES CAT.AMITRZ PUBr.ïQUES. 209
assez lon^nje pour salisC.iire a tous les offices, aus.juuls la misère d'aulrui l'appellera. Qu'il mette la main à quelque endroit qu'il voudra, il y trouvera une playe à panser. Ce piteux et calamiteux (emps ne laisse rien de sain ni d'entier.
Ici l'appellera le vefvage de sa sœur, de là l'orbilé (i) de son frère, de l'autre costé le brigandage fait à son ami, en un autre endroit la prison de son parent, de deçà le danger de son voisin. Plustost trouvera-il ici un lieu vuide d'air que de mal.
Mais, sans sortir de sa maison, il aura prou (2) de sujet d'employer la vertu et faire office de bon citoyen. Carqui est celui-là si heureuxqui n'aesté (ouclié, durant ce temps, de mille sortes d'afflictions? qui n'a point senti les dents venimeuses de la calomnie? que les yeux bigles (3) de l'envie n'ont point regardé? que le brigandage public n'a point atteint? et qu'en tout cas la désolation du pays n'a despouillé de ses biens et envoyé nud comme un homme eschappédu naufrage?
C'est là qu'il faut se monstrer homme et faire paroistre que la vertu ne consiste pas en parole, mais en belles et généreuses résolutions.
(1) i< OrbiLé » synonyme de « veiiva-e ». Le mot vidua en latin était réservé à la femme, orbs s'appliquait à riiom.m.e. L'emploi de cette expression fut également reproché à Du Vair. V. Niceron XLIH, 154.
(2) P]d. de i641, au lieu de <r prou 5) : u tousjours trop».
(3) L'édition de 1641 remplace « bigles » par « malins ». Yeux jjigles, qui louchent, regards obliques.
De Vair. 14
Il faut premièrement que le bon citoyen porte lors patiemment ses arflictions, faisant un bon et religieux jugement de la Providence divine, sans laquelle vous avez entendu que rien n'arrive ici-bas : et qu'il reconnoisse que son infortune est sa pari et portion contingente de la société humaine, au mal commun de laquelle il doit participer volontairement, comme il a fait et feroit au bien s'il arrivoit.
Secondement, je désire que cette patience-là ne siège (i) pas seulement en son cœur, mais mesme qu'elle reluise sur son front, tant pour porter témoignage d'honneur à la vertu et monstrer ce qu'elle peut contre le malheur, (jue pour servir d'un miroir bien poli, sur lequel ses concitoyens puissent composer et compasser leurs actions comme sur un beau et parfait patron.
C'est en tout temps chose fort louable et glorieuse de servir aux siens d'exemple de bien-faire; mais c'est chose fort utile et fructueuse en un temps calamiteux et misérable de leur servir d'exemple de patiemment endurer. Comme le premier heur est d'éviter le mal, le second est de s'y porter constamment (-).
(1) L'éJitlon de 1641, au lieu de « siège » imprime a soit ».
(2) Les édiiicns de 1617 et 1618 impriment incorrectement « heurt ». Toutes les éditions jusqu'en 1641 donnent « se porter ». L'édition de 1641 corrige malencontreusement « heur » en u bonheur ». a Heur » a ici le sens de sort, desiin, du latin augurium; nécessité:
Lieu vous doitit la fortune et l'heur ^Jeireur eu: n'a esté la mieu.
Clament ^Iarot.
Or ne veux-je pas ici entrer à discourir les raisons qui nous excitent à cette constance-là, qui nous la persuadent, voire qui nous y forcent si nous voulons demeurer hommes. Ce queMusée [Monantheuil] et Orphée [Houllier] en ont dit devant moi est plus que suffisant; toutefois s'il falloit mettre toutes les raisons à la balance, j'estimerois que celle qui est demeurée derrière, et qu'Orphée [Houllier] n'a fait qu'effleurer, emporteroit toutes les autres ensemble. Car ceux qui seront une fois bien persuadez que la mort n'est que le passage à une autre plus heureuse vie, ne la craindront plus. Que si la mort, outre laquelle ne s'estendent ni l'empire de la fortune, ni les menaces des loix, ne les eslonne point, que feront les injures et menaces des hommes qui ne sont que les mains de la fortune et les instrumens des loix? Et, au contraire, ceux qui ne le croiront pas, quels préceptes leur peut-on donner, quelles raisons alléguer qui les puissent consoler en leurs calamitez? Car bien que vous leur monstriez que les afflictions nous arrivent de droit commun par la loi de la nature, et non par l'injure de celte prétendue fortune, et que rien n'advient que par l'ordonnance de la Providence divine, cela ne soude pas la playe qu'ils reçoivent en leur cœur, de voir que l'innocence soit un sujet de misère et de tourment.
Si vous ne leur faites rien voir de plus loin que cet espace qui est enfermé entre leur naissance et leur mort, comme entre deux bornes : je ne voy point pourquoi ils doivent quitter les douceurs du monde pour enfîeller
leur vie de celle aspre et anière vertu. Je ne voy rien pourquoi l'homme ne se doive courroucer contre la nature de Tavoir rendu le plus misérable et calamiteux animal de tous ceux que le soleil voit et se mocquer de cette verlu qui lui propose lant de peines et de travaux sans aucune récompense.
Nous avons, disoit Platon, deux grans démons qui nous avancent et nous retirent en nos actions : le loyer et la peine; or ne voy-je pas que nous les puissions trouver en ce monde oia la plupart du temps les bons sont affligez et les méchans à leur aise. 11 faut donc pousser plus avant nos espérances et les faire passer outre les bornes de celte courte et chélive vie et connoistre que la mort est le premier de tous nos vrais biens et l'entrée de noslre heur et (t) félicité.
L'homme n'est pas seulement mortel, comme a dit quelqu'un, afin qu'il y eust quelque fin à sa misère, afin que les bons soient louez sans envie et les méchans blasmez sans crainte, afin que les richesses soient contemnées ''^) comme inutiles après elle, mais principalement afin que les boossoient perpétuellement heureux et les méchans perpétuellement malheureux. C'est là la (3) consolation qui adoucit nos travaux et nourrit noslre patience, de l'espérance, ou plustost asseurance, d'une vie sans fin et sans borne, qui nous attend quand nous
(1) L'édition de 1641 supprime « heur et ».
(2) Éd. de 1641 : méprisées.
(3) Éd. de 16 il : C'est là ceste vraye consolation.
Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 213
sortons d'ici, à laquelle pleust-il i^) à Dieu que nous pensassions tous les jours, toutes les heures et tous les momens : 0^) nous trouverions en cette méditation ua suffisant réconfort à nos adversitez, une séante modération en nos prospéritez.
iMais tiélas! nous en reculons le plus loin que nous pouvons la pensée et, qui pis est, beaucoup la décroient du tout, et voudroient volontiers n'estre plus après la mort de peur d'esire comme ils méritent. Ils font ce qu'ils peuvent pour faire mourir leur âme avec leur corps et vont emprunter des raisons chez les philosophes anciens, pour combattre et renverser l'unique but, le seul loyer et la dernière fin de la philosophie.
Pour moi j'estime ces gens-là assez punis par leur maligne opinion qui leur ravisl d'entre les mains l'unique espérance qui adoucit et assaisonne cette fascheuse et amère vie; et dirois volontiers qu'on les laissas! estre malheureux puisqu'ils le veulent estre. Mais il semble que vous m'ayez imposé la charge de leur reprocher leur erreur et les condamner par leurs propres raisons. Car pour autre sujet ne me pouvez-vous avoir prescrit de clorre ce discours par le récit des derniers propos de ce bon vieillard, que pour les convaincre de leur aveuglement par la lumière d'un si bel esprit.
Pour vous, je sçay que vous ne désirez ni preuve, ni
(1) Éd. de IGirl : pleust à Dieu....
(2) Éd. de 1641 : car nous trouverions.
esclaircissement de ce point ; vous, dis-je, qui, non seulement le croyez, l'affermez et publiez, mais en faites quasi le préface et la conclusion de tous vos propos et de toutes vos actions. Tellement que le discours vous en seroit inutile et ennuyeux, sinon que vous ayez accoustumé de vous en servir comme les Égyptiens de leurs sceletos(^) et que vous ne vous puissiez Icser de table sans ouïr parler de l'immortalité de Tâme, non plus qu'eux de la mort du corps : ou peut-estre, comme la mémoire de ce personnage vous est fort chère, vous désiriez de la rafreschir par la recordation d'une si belle fin. Je rapporteray donc au plus près qu'il me sera possible ce qu'il [de Thou] nous discourut sur ce sujet le jour auparavant que Dieu le retira d'ici, comme de dessous la ruine de cet Estât.
Ce bon vieillard avoit passé toute sa vie au Palais (2), ayant lors atteint soixante et quinze ans (•^). Il avoit veu beaucoup de mouvemens en ce royaume qui en avoient troublé le repos; mais il n'y en avoit encore point veu qui menaçassent la ruine et dissipation de l'Estat. Le roi, l'ayant mandé de sa maison de Celi(4), pour un affaire (^) de grande conséquence et qui regar-
(1) Squelettes, momies.
(2) Et non « à Paris », comme disent ses biograpiies.
(3) Exactement soixante-quatorze ans et un mois.
(4) Cely, cant. et arr. de Meaux (S.-et-M.). Sa femme, Jacqueline Tuleu lui avait apporte' en dot cette seigneurie qui, depuis, passa dans la maison de Harlay.
(5) (( Affaire » était des deux genres au xvi^ siècle.
Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 216
doit les remuemens qui dous ont depuis tant travaillez, [et luij, ayant par le discours de cet affaire préveu les misères qui nous dévoient accueillir, en conceut une grande mélancolie : de sorte que celte fascherie donnant atteinte à sa santé ja débilitée par l'âge, il en tomba malade. Durant cette maladie, il esloit visité des plus célèbres hommes de la ville. Pource (4) qne je lui eslois voisin et que je l'aimois et honorois fort, j'y allois souvent.
Le jour avant qu'il mourut, s'estant trouve bon nombre de gens doctes près de lui, et lui se trouvant plus coy qu'il n'avoit accoustumé, se meurent plusieurs propos, mesme de la condition des gens de bien qui estoient appelez aux grandes charg(\'î, laquelle est quasi toujours misérable, estant leur vertu salariée d'envies et défaveurs pour les plus douces récompenses, et d'injures et d'outrages pour les plus ordinaires. Quelqu'un vint à dire qu'encore la religion, en laquelle nous estions nourris, nous donnoit beaucoup d'avantage par dessus les anciens, nous proposant le loyer de nos labeurs en l'autre vie et nous faisant connoistre que la meilleure partie de nous survit nostre corps, voire que nostre corps mesme ne pourrit que pour germer et se renouveler un jour en une plus heureuse vie, en laquelle la vertu doit recevoir la couronne qu'elle aura méritée, oii les autres, qui n'ont esté esclairez que de la
(1) Éd. de IGil : et pource....
sombre lumière de nature, n'ont peu pénétrer par discours, ni estendre leurs espérances plus avant que la mort, ni par conséquent avoir autre consolation que celle de ce monde, qui est certainement bien petite. Ce bon seigneur, levant la teste de dessus le chevet, et s'appuyant sur le coude :
a Je me suis, dit-il, entretenu une partie de la nuict, sur ce sujet, et, après y avoir bien resvé (i), j'ay conclu que c'est la plus forte et plus certaine consolation que nous puissions prendre, que l'asseurance d'une seconde et plus heureuse vie. Et bien que noslre foy nous la donne et que l'esprit de Dieu nous l'ait spécialement révélée, si ne pensé-je pas que les philosophes anciens l'aient ignorée et que ce qu'ils ont eu de vertu ait manqué de cette consolation, sinon qu'ils l'ayent voulu rejeter, quand la nature de sa propre main la leur a présentée, et croy que si je vous pouvois ramener tout ce qui m'en a passé celte nuict par l'esprit, que vous le confesseriez ainsi ».
Lors, se disposant de contenance et de parole, comme il avoit accouslumé quand il vouloil continuer un propos, nous nous disposasmes aussi, avec un grand silence, à l'ouïr et il poursuivit, à plus près '.-), en tels mots :
« De toutes les choses du monde en la connoissance desquelles nous pouvons faillir, il n'y en a point dont
(1) Éd. de 1641 : pense.
(2) Les e'ditions de 1625 et de 1641 ont modernisé en imprimant « à peu près ».
l'ignorance soit plus pernicieuse el dommageable que de l'eslat de nostre âme après celte vie caduque et mortelle. Car, de là, dérive une flotante anxiété et misérable inquiétude, qui fait que les hommes, ne trouvans rien en ce monde d'heureux, et n'altendans rien après ce monde de certain, pensent eslre envoyez çà bas comme à un fatal tourment, oi^i ils doivent vivre et mourir malheureux. Ils haïssent leur vie et craignent leur mort et, de peur de tomber en ce qu'ils craignent, ils embrassent ce qu'ils méprisent. Comme faisoit cet Ulysse dans Homère qui, se sauvant du naufrage, accolloitun figuier sauvage, non pour ce qu'il Taimast, mais de peur qu'en le laschant il cheust dans la Charybde qu'il voyoit au-dessous.
» Au contraire, ceux qui ont abreuvé leur esprit de celte vraie et certaine connoissance, que l'âme n'est ici qu'en pèlerinage, s'acheminant à un autre plus heureux domicile, ne prennent pas le loisir de se plaindre des espines et des ronces qui les esgratignent en passant, ni à cueillir et bouqueler W les fleurs qui s'y présentent; mais, emportez d'une vive ardeur de trouver un tel giste, ils brossent (2) au travers et négligent tout ce qu'ils rencontrent, sinon en tant qu'il leur est nécessaire pour leur voyage.
» Or necroiray-je jamais que cette puissance ordinaire
(1) L'édition de 16il supprime « et bouqueter )>.
(2) Brosser, brousser, terme de chasse, traverser la brousse.
de Dieu, que Ton appelle communément Nature, qui, en toutes autres choses a eslé tant favorable aux hommes, leur ait dénié, en quelque siècle que ce soit, la coonoissance de ce qui estoit plus nécessaire pour leur bien et pour acquérir la perfection de leur estre; plustost estimeray-je que ceux qui ont nié cette immortalité soient deceux que la parole de Dieu, prononcée par saint Paul, déclare inexcusables, pour avoir eu les degrez des choses visibles suffisans à monter aux invisibles, s'ils n'eussent mieux aimé s'en servir pour descendre que pour monter : gens ambitieux à leur misère, qui ont osté la force au discours qui les peut rendre heureux, pour la donner à celui qui les veut rendre malheureux.
« Je ne voudrois, ce me semble, pour les convaincre, que produire contre eux l'opinion commune de tous les peuples du monde, lesquels, en quelque siècle qu'ils aient vescu, quelque endroit de la terre qu'ils aient habité, quelques mœurs et quelques coustumes qu'ils aient observées, ont eu pour fondement de leurs actions, polices et sociétez civiles, cette créance que leur âme survivoit à leur corps et n'estoit point sujette à la mort. Autrement, pourquoi eussent-ils déifié, comme ils ont fait, les plus célèbres d'entre eux, institué tant d'honorables cérémonies en leur mémoire?
)) Les Indiens et les Druides ont esté estimez entre les anciens payens les deux plus sages nations et qui avoient plus profondément fouillé au sein de la nature
Es CALAMITEZ PUBLIQUES. 219
et puisé les plus hauts secrets (^) de la sapience : ils connoissoient si certainement cette immortalité, qu'ils couroient à perte d'haleine à cette mort corporelle, qui en est l'entrée, et se jetoient et précipiloient gayement k toutes les honorables occasions qui les y pouvoient porter.
» Celte opinion a eu divers effets en divers peuples, mais elle a esté en tous. Et si, par exception, s'en est trouvé quelques-uns qui aient creu le contraire, quand ils ont hanté et fréquenté les autres, ils sont revenus à cet advis. Ce qui fait bien co-inoislre que celte créance est née avec l'homme, partant naturelle, parlant droite et véritable, car la nature universelle, et qui n'est point corrompue par nostre vice particulier, ne nous suggère que de saines et pures opinions. Comme elle n'adresse nostre appétit, et celui des autres animaux, qu'aux viandes qui sont propres à les nourrir, aussi n'enclineelle nostre entendement, sinon à comprendre la vérité et y consentir comme à son vrai objet et aliment, et laquelle lui estant représentée, s'applique à lui, comme l'image s'engraine au moule sur lequel elle a esté premièrement jetée.
» Mais pource que ces gens-là méprisent pour la plupart les jugemens populaires et pensent que la vérité n'habite point parmi le vulgaire, ains croyent que la nature l'a enfouye bien profondément en terre, où il la faut trouver
(1) Éd. de 1617 : degrés.
avec la verge divine de la philosophie et la tirer avec les sueurs d'une profonde et laborieuse méditation, faisons retirer les peuples et les nations, et leur exhibons (i) seulement ceux qui ont emporté la gloire par tous les siècles d'estre, et les plus sages et les plus sçavans. Pithagoras, Solon, Socrates, Platon, Aristotc, et tant et tant d'autres que, pour les nommer tous, il faudroit autant de temps comme il y en a qu'ils ont vescu, ne nous ont pas laissé seulement en la mémoire des hommes le témoignage de ce qu'ils en ont creu, mais mesmo ils l'ont consigné en leurs escrits : voire qu'ils ont posé cette maxime de l'immortalité de l'âme, comme le centre de la philosophie auquel venoient aboutir toutes les autres règles, et tout ce quejamais se pouvoit introduire d'honneste et salutaire pour la conservation de la vie civile, et spécialement pour cette autre partie, après laquelle ils ont tant travaillé, qu'ils appellent la tranquillité de l'âme. S'il y avoit donc quelque doute en ce fait-là, si est-ce que le témoignage de tels personnages si concordans en cela, Tauroit esclairci et devroil ramener à cetie opinion ceux qui font tant de cas d'eux, lesquels se devroient laisser vaincre par l'authorité de ces grans génies de nature, puisque mesme en ce faisant ils rendent leur condition meilleure. Mais, industrieux à leur propre nial^ pour alléger (2) l'authorité de ces grans
(1) Éd. de 1641 : et leur présentons....
(2) Éd. de 1641 : diminuer.
ES CALAMITFZ PUBLIQUES- 221
hommes-là, ils disent qu'ils ne font cas que des raisons, lesquelles ils veulent séparer des personnes, afin de les peser toutes pures et que la vérité ne soit point en celte question balancée ou enlevée par le poids du nom ou renom de ses aulheurs.
» El pour ce veulent-ils assujettir ce discours aux règles de l'escole et demandent que l'on leur démonstre ce que l'on veut faire croire. Ils voudroient volontiers que Ton les mcnast quasi par les sens à la connoissance de ce qu'on leur propose, ou pour le moins, par les maximes qu'on recueille des sens, on leur conclusl ce qu'on leur veut persuader : trop injustes en cela et peu considérans la nature de ce qu'ils traitent.
» Il faut du discours pour connoistre les choses dont les formes sont noyées en la matière : il faut lors se servir des sens et, par le moyen de ce que nous touchons et voyons, venir, comme par degrez, à Tintelligence de ce qui est plus esloigné; mais vouloir comprendre la nature de noslre âme de cette façon, c'est ne la pas vouloir connoistre. Car, estant simple, comme elle est, il faut qu'elle entre toute nue en noslre entendement, ayant à remplir toute la place : tout ce qui l'accompagneroit, l'empescheruit.
))Es choses mesme sensibles, dont le sens est fort aigu, le sentiment s"en fait si soudain, qu'il vous faut perdre la connoissance de la façon dont il se fait. Aussi des choses intelligibles, celles qui sont toutes pures occupent si promptcmcnt noslre entendement, que vous ne
pouvez dire sinon qu'elles sont, mais vous ne pouvez dire comment : car elles ne se font pas connoistre par témoignages empruntez, elles se manifestent d'ellesraesmes et sont plus connues que tout ce qui les veut recommander.
» Et, pour ce, le vrai moyen de connoistre la nature de noslre âme, c'est de l'élever par dessus le corps et la retirer toute à soy : afin que, réfléchie en soy-mesme, elle se connoisse par soy-mesme.
» Toutefois s'il y en a de si opiniastres,qui ne la veulent voir que noyée dans la chair, et juger sa grandeur par l'ombre de ses effets, comme ils font la lune par l'ombre de la terre, si est-ce qu'au Iravers de cette sombre et pesante masse qui l'enveloppe, elle jette des étincelles, voire des flammes si vives de son immortalité qu'il faut que ceux qui la regardent, confessent, ou qu'ils la voyent ou qu'ils sont aveuglez. Ils voyent que ce rayon de divinité, enveloppé dans ce petit nuage de chair, jette sa lumière d'un bout à l'autre du monde : après avoir mesuré ce qui est fini, passe jusques à l'infini, comprend les formes de toutes choses et s'y transforme, reçoit les contraires, le feu et l'eau, le chaud et le froid, sans s'altérer ni corrompre. Comment donc peuvent-ils présupposer quelque matière en celle qui a de telles actions, veu que toute matière est finie et bornée par certaines dimensions, ne reçoit rien plus ample que soy, n'est capable que d'une seule forme substantielle et ne peut contenir en mesme temps choses contraires?
» Si elle n'est point matérielle, comment seroit-elle mortelle, veu que la mort, par leur dire mesme, n'est autre chose que la séparation de la matière d'avec la forme? Kl si, comme d'autres, ils la définissent le bout du mouvement, où le trouveront-ils en l'âme? Car nous voyons que la volonté, qui est sa principale partie, estant libre, comme ils la reconnoissent eux-mesmes, et ayant par conséquent en soy le principe de son mouvement, — qui la lui peut oster? Rien ne se donnant volontairement fin à soy-mesme, ce qui se meut à sa volonté, se mouvra W toujours et par conséquent n'aura point de fin de durée, mais seulement fin de désir et d'intention, qui ne se borne que par l'infinité. Et quant à l'entendement, qui est l'autre principale partie ou plustost vertu de l'àme, ne le voyons-nous pas^ sortant de soy-mesme, embrasser toutes choses et puis revenir en soy-mesme : et par cette continuelle réûexion, comme par un mouvement circulaire, témoigner qu'il n'a point de fin? Ce qu'il témoigne encore aussi clairement par la nature des objets qu'il choisit pour son exercice ordinaire el, par manière de dire, pour sa nourriture et son aliment.
» Car il ne se paist, ne s'entretient sinon de la connoissance des choses universelles, des idées et des espèces, lesquelles les philosophes constituent immuables et immortelles. Les sens, qui sont instrumens corporels,
(1) Éd. de 1618 : « se mouvra ». — Éd. de 1595, 1606, 1610, 1617, 1641 : « se meuvera )>. — Éd. de 1619 : « se mouvera >u
meslez |>arini la inaiière corruptihle, s'arresleul bien aux choses particulières, et considèrent chaque objet selon les qualitez fluantes et périssables; mais l'entendement, contemplant ce qui est de la vraie nature et essence des choses, comprend ce qui est général et également ditîus en tous les particuliers et individus, comme un eslre stable, permanent et immuable.
» Or faut-il que toutes choses, qui sont nées pour agir, soient proportionnées à leur objet : en vain travailleroit l'ouvrier sur une matière plus forte que son outil ; en vain donneriez-vous à digérer et à comprendre à une chose corruptible et mortelle, choses incorruptibles et immortelIes?Eh quoy? Ce désir insatiable d'apprendre, qui est naturel à nostre entendement, ne nous tesmoigne-il pas le semblable? Qui est-ce qui a jamais tant veu, tant connu, tant appris, à qui la science n'ait rallumé et augmenté le désir de sçavoir, au lieu de l'esleindre et apaiser? « Quand j'aurois, disoit cet ancien (( sage, un pied dans la fosse, si voudrois je appren- « dre ».
» Qu'est-ce à dire?
» C'est que l'appétit de nostre estomac se peut bien assouvir, pour ce que la nature Ta proportionné à une chose finie, qui sont les viandes nécessaires pour nostre nourriture; mais celui de nostre 4me se monstre insatiable en ce monde, pour ce qu'elle l'a proportionné à la vérité éternelle, de laquelle le corps lui empesche la libre jouissance en celte vie, ne lui en donnant, pour la
recueillir, que le vaisseau (i) des Danaïdes qui n'eu peut pas beaucoup recevoir à la fois, et encore est percé au fond de ce misérable pertuis d'oubliance, par où s'écoule la plupart de ce qu'elle en reçoit. Tellement que toute la vie de l'homme, si vous considérez exactement les actions de ceux qui se gouvernent par la droite raison, n'est autre chose qu'un effort et contention de l'âme, laquelle tasche, tant qu'elle peut, à réparer cette fluante mortalité du corps par la participation des choses éternelles, à la jouissance desquelles elle le rameine le plus qu'elle peut.
» Elle voudroit volontiers lui éterniser la vie : n'en pouvant venir à bout par la nature, elle y employé l'art et l'industrie et lui procure, par la gloire et par le renom, une continuation de vie en la mémoire des hommes. Et, pour cet effet, nous la voyons ordinairement jetée et avancée sur l'advenir, prévenant de pensée le temps qui sera après la mort du corps; comme nous faisons ici le lendemain du jour où nous vivons; et se pourvoyant de louange et de gloire comme de munitions convenables pour une vie heureuse et glorieuse, à laquelle elle aspire.
» 11 est trop aisé à juger que si nostreâmene pressentoit asseurément son estre advenir, elle ne s'empescheroit point de desseins qui tendissent plus loin que cette vie corporelle : et pour y parvenir ne voudroit point en
(i) Vaisseau, synonyme de vase.
Du Vaip. 15
tous cas hasarder si librement celte vie temporelle, après laquelle elle D'altendroit plus rien. Quiconques aient esté ceux qui ont si courageusemeot prodigué leur vie en telles occasions — or y en a-il eu infinis en tous les siècles — et qui se sont, par manière de dire, euxmesmes immolez sur l'autel de la patrie; ils ont, en méprisant la mort, donné un signalé témoignage à l'immortalité de leur âme. Et ne sçauroit-on imaginer qu'ils aient aussi librement accourci leur vie pourcroislre leur honneur, qu'ils n'aient esté asseurez en eux-mesmes d'en jouir après la vie : ni qu'ils aient si franchement quitté leurs douceurs de ce monde, qu'ils n'aient eu quelque bon ?age de la récompense qu'ils en attendoieni en l'autre.
)) Quand l'âme se vient à élever sur les ailes d'un généreux désir, et qu'elle passe de cette région obscure et nubileuse qui environne la terre, à celle plus haute, plus pure et plus sereine qui approche du ciel, elle reconnoit en soy-mesme beaucoup de belles remarques de son estre et des tiaits du grand ouvrier qui l'a créée à son image et y ^ imprimé la figure de la divinité. Ce que je ne dis point seulement pour l'avoir appris de roracle de vérité, mais le dis après ceux qui ne l'ont appris que du livre de la nature mesme.
» Car Platon, et beaucoup d'autres devant lui, et plusieurs autres après, discourant de la création du monde et de ses parties, ont bien dit que les autres animaux avoient esté créez par les moindres dieux — qui veut à
mon advis dire les anges, — comme par des causes secondes, lesquelles pour estre desja aucunement esloignéesdu premier eslre, ne le leur ont peu communiquer parfaitement : d'autant que celte communication n'est qu'un presl de leur vertu, séparée et désunie de la première masse et par conséquent aucunement imparfaite. Mais quant à l'àme de l'homme, ils confessent que Dieu seul l'a créée, et, parlant, dépendant sans moyen de l'estre parfait, elle participe à sa perfection, et est exempte de corruption en sa substance et, par conséquent, de mort.
» Et cela certainement esloit-il bien raisonnable et convenable à ce grand architecte, qu'ayant basty ce bel ouvrage du monde, digne de porter le nom mesme de la beauté, puis qu'il se reliroit hors de la veue de ses oeuvres(i), il y laissast son image, comme une statue animée qui conservast et exigeast de ceux qui la verroient, l'honneur et la révérence deus à ce souverain architecte et seigneur de l'univers. Or faut-il qu'une image, faite par un bon maistre, rapporte quelque chose à toutes les parties du sujet qu'elle imite : en quoy pourroit-elle imiter l'éternité de Dieu, que par l'immortalité de son âme? Puisqu'elle ne peut estre de mesme, c'est-à-dire n'avoir point eu de cominencement, en quoy lui peutelle ressembler, que de n'avoir point de bout, qui est à dire estre immortelle?
(1) (( Puis qu'il se retiroit hors de la veue de ses œuvres », ce membre de phrase supprimé dans l'édition de 1641.
)) Puisque Dieu avoit composé l'univers de deux différentes parties, Tune intelligible et l'autre sensible, Tune corruptible et l'autre incorruptible, il falloit, pour les lier et assembler, un entre-deux, — qui participast de la nature de l'un et de l'autre. L'homme, par un excellent artifice, a esté fait la pièce du milieu et, pour ce, concurrent en lui les perfections de toutes les deux parties, l'une intelligible et l'autre sensible. Il a, par le moyen du corps, les plus excellentes qualitez qui soient es choses sensibles et corruptibles et, par le moyen de l'âme, les plus excellentes conditions qui soient aux intelligibles et incorruptibles.
» Et bien que, par ce meslange, ce qui est de céleste en lui soit déprimé, et comme pestry avec la terre et abaissé, voire affaissé par le contre-poids de la chair, si ne laisse-il pas de monstrer, par un continuel effort, sa nature, le lieu de son origine, son inclination et la fin de son désir, qui tend certainement toujours à la divinité, et à posséder, dès cette vie présente, les béabitudes(*) que nous remarquons en Dieu.
)) Certainement il ne désireroit jamais cette divinité et n'y aspireroit pas s'il ne la compreooit, et ne la comprendroit jamais si, ce dont il la comprend, estoit mortel et périssable. Car quelle proportion y auroit-il de la mortalité à l'immortalité? Or, voyons un peu ce que l'entendement de l'homme en comprend, ce que sa
(1) L'édition de 1623 et celle de 1641 impriment « perfections ».
volonté en désire, et il faudra, quel qu'il soit, qu'il confesse qu'ils sont immortels.
» Contemplons, dis je, un peu d'ici-bas, parmi ces espesses ténèbres du monde, avec nos yeux de chatshuans, la lumière de la divinité : considérons les perfections dont elle est revestue et par lesquelles, comme les vestemens, nous la reconnoissons et remarquons : ne verrons-nous pas incontinent que ce sont toutes choses après lesquelles l'homme court naturellement et travaille incessamment à les acquérir, n'a plaisir qu'à les posséder et jouir?
» Dieu est la souveraine bonté. Que désire l'homme, à quoy travaille-il qu'au bien? si mesme ses affections sont perverties et qu'elles s'adonnent au mal, elles lui donnent le nom de bien, et protestent qu'elles ne le recherchent sinon en tant qu'elles le pensent estre bien. Ostez à quelque chose que ce soit le nom de bien, il n'en tiendra plus compte : tant de soy-mesme il reconnoist estre né pour le bien! De sorte que tout ce qui le veut attirer en doit avoir l'essence ou l'apparence.
» Dieu est la souveraine sagesse. Qui est l'homme qui ne vueille estre tenu pour sage? qui n.e fuye la réputation d'estre fol? qui ne se gouverne avec le plus de prudence qu'il peut? qui ne cherche de l'ordre et de la disposition en toutes choses? qui ne se resjouisse en soymesme, quand il le peut trouver? qui ne loue, n'estime et n'admire ceux qui abondent en cette sagesse, comme
approchans plus près de Texcellente fia à laquelle l'homme est né?
» Dieu est Ja souveraine puissance. Que souhaite l'homme davantage que l'authorilé et le commandement? Chacun aspire naturellement à commander : et ceux qui le sçavent bien faire sont honorez entre les hommes comme une espèce de demi-dieux envoyez ça bas pour la conservation et direction du monde inférieur.
» Dieu est !a souveraine vérité. A quoy est bandé l'entendement de l'homme qu'au vrai? à quoy se plaisl-il, à quoi acquiesce-il, sinon à la connoissance de ce qui est vrayment? Le faux mesme n'y est receu que sous le nom de vrai, et n'y a personne si mal né au monde qui ne se fasche d'errer, d'ignorer, d'estre trompé; et, au contraire, qui ne sente du plaisir et du contentement à sça- Yoir et apprendre. Et certainement on peut dire que la vérité est la forme de nostre entendement : car il n'entend et ne connoist que tant qu'elle est en lui.
)) Dieu est tout et tout est en Dieu. L'homme désire eslre partout : s'il n'y peut porter son corps, il y porte son esprit. En tant qu'il peut, il met tout en soy et se remplit des formes et des idées de toutes choses.
» Dieu est autheur de tout et se plaist à faire tout : l'homme n'a point de plus grand plaisir en ce monde qu'à produire beaucoup de choses et n'y a rien qui le resjouisse tant que ce qui sort de lui, soient enfans, soient ouvrages, soient inventions.
» Dieu est toujours^ et l'homme ne craint rien tant que de finir et ne souhaite rien tant que de perpétuer son estre : il cherche à le faire par la conservation de la vie; n'en pouvant venir à bout par là, il Tessaye par la continuation de sa postérité : et jugeant encore ce moyen-là trop débile, il le tente par l'acquisition d'une grande et glorieuse renommée.
» Dieu administre tout justement : l'homme aime, révère et recherche la justice comme le seur et seul lien de la vie et société civile. C'est un grand cas, comme l'amour en est naturel à l'homme : ceux, mesmes qui, corrompus, ne la veulent pas pour soy, l'honorent en autrui.
» Dieu en son gouvernement persévère toujours en un mesme dessein : et l'homme, en ce qu'il entreprend, en veut venir à bout; il ne se laisse vaincre, ni par difficulté, ni par travail. C'est chose estrange de ce qu'endurent les hommes pour conduire à fin leurs entreprises.
» Dieu vit une vie aboiidante, oj^ulente et plaisante : l'opulence et le plaisir sont les souhaits ordinaires des hommes.
» Dieu se contemple soy-mesme et s'admire : l'homme se considère soy-mesme, s'esmerveille de son excellence, se prise plus que toutes les autres créatures et met toute son estude à se parer et honorer et faire paroislre ce qui est d'excellent en lui.
» Bref, vous ne sçauriez rien imaginer de ce grand et souverain créateur dont vous ne reconnoissiez l'homme
estrangement désireux et ne voyiez ses mouvemens bandez à Tacquérir et à s'unir et conformer autant qu'il peut à cette aisoée et 'd) incompréliensible divinité. Ce qui a fait escrier avec eslonnement l'ancien Zaroastre :
0 homme que tu es ua très hardy ouvrage I
comme ne pouvant comprendre qu'en ce bas et mortel monde, et parmi la fange et l'ordure, il se peut trouver une si puissante nature qui s'éievast jusques par dessus les cieux et, par la connoissance de tant de choses et imitation des actions divines, quasi se déïfiast soy-mesme en cette vie.
» Mais il devoit avoir appris d'un plus ancien que lui (2), que ce qui se rend si esmerveillable en Tbomme n'est rien qui tienne de la terre, ni de cette basse et corruptible demeure : c'est une divinité comme bannie et exilée pour un temps du ciel, son vrai domicile, qui vague et erre ça bas dans nostre corps, fait continuellement son effort pour parvenir à son vrai séjour et se relancer à cette heureuse et céleste habitation de laquelle, selon qu'elle s'approche plus près, plus divine se montreelle.
» Pourquoi penseriez-vous,je vous prie, qu'es derniers jours de nostre vie, en cette agonie et lutte que l'âme
(1) L'édition de 1641 supprime « aisne'e et ».
(2) Après « lui », les éditions de 1625 et de 1641, ajoutent : « bien que Payen et parlant peut-estre trop hardiment... ».
fait avec le corps, nostre esprit ait plus de force et de vigueur, ordonne plus prudemment et plus saintement de toutes choses, prévoye plus certainement l'advenir, le prédise et prophétise, sinon pour ce qu'il commence à se rapprocher de son origine, à se rejoindre à cet estre immortel et participer à la vérité éternelle?
» N'observez-vous pas que les pierres, qui tombent d'en haut, plus elles s'approchent de la terre et plus elles descendent visle : le feu au contraire, qui monte vers le ciel, plus il est élevé et plus il haste son vol? Pour ce que naturellement chaque chose, plus elle se sent près de son repos et de ce qu'elle désire, et plus s'y meutelle vigoureusement. Ainsi nostre âme estant sur le point, comme de rentrer en sa sphère et se rejoindre à la divinité (D, se monstre plus divine, ravive ses forces et redouble sa vertu.
» Or, ce qui a tant de divinité et tend perpétuellement à la source de divinité, qui ne doutera qu'il ne soit immortel? Donc l'immortalité de Tàme reluit en toutes ses actions.
» Mais quand autre chose ne la témoigneroil, la Providence divine la monstreroit évidemment. Car, puisqu'il y a Providence, de quoy je croy que ceux qui ont des yeux, quand bien ils n'auroient point d'entendement, ne peuvent douter, il faut qu'il y ait une justice
[i) Les éditions de 1625 et 1641 ajoutent ici : dont elle est partie comme de son origine.
au monde : s'il y a justice, il faut que les bons soient récompensez et les méchans punis. Ils ne le sont pas toujours en celte vie, oii nous voyons souvent les gens de bien vivre en pauvreté et mourir en peine; et, au contraire, les méchans vivre en délices et mourir en repos. 11 faut donc que les âmes vivent après ie corps, pour recevoir le loyer ou la punition de leurs bonnes ou mauvaises actions.
» Les méchans veulent estouffer par discours le ressentiment que l'homme a de Timmortalilé de son âme; mais ils ne peuvent par effet. C'est un rayon de lumière que la nature a allumé en nostre cœur, qui sert de fanal à la vertu, pour la guider parmi ces ténèbres mortelles, et de flambeau furial à la méchanceté, pour anticiper ses méritez tourmens.
» Nous autres, Chrétiens, sommes à la vérité en cela principalement bien plus heureux, que les payens, que Dieu ne s'est pas contenté de ce que nous pouvions apprendre de l'immortalité de nos âmes par le livre commun de la nature et à l'aide de nostre faible raison; mais nous en a voulu lui-mesme confirmer le témoignage par sa propre parole et enflammer en une claire et pleine lumière les premières eslincelles de cette espérance naturelle.
» 0 bonté divine! Vous avez présenté aux autres la vérité comme voilée et enveloppée, mais pour nous, vous l'avez fait descendre du ciel toute nue et découler en nos esprits par les canaux de vostre sainte parole.
Heureuse et admirable parole qui nous suggère en un moment tout ce que les veilles de tant d'années ont peu acquérir de plus beau (D aux esprits des plus sçavans philosophes. Parfaite science qui ne laisse plus lieu de douter après ses préceptes; excellente discipline dont les règles sont tous principes qui se persuadent soy-mesme. ), D'elle nous apprenons que nos âmes sont créées et parties de vos mains et découlées en nos corps pour les conduire et gouverner. Que nous sommes colloquez ici commeen un magnifique temple pour y contempler vostre
toute-puissance, révérer vostre infinie bonté, entendre vostre sainte volonté et y obéir. Que celte vie n'est que l'apprentissage de nos âmes, lesquelles, après le temps et les labeurs qui leur sont ordonnez, doivent eslre levées de garde, mises en liberté, et rendues au repos éternel où elles trouveront de quoy assouvir ce désir de divinité, dont elles ont élancé ici les premières pointes au travers de cette pesante et empeschante chair.
» D'elle apprenons-nous davantage que, non seulement nos âmes après cette vie en trouvent une autre plus heureuse, mais nos corps mesmes, pourissans ici comme le grain dans la terre, germeront en nouveau fruit cl se renouvelleront en eslal de gloire et de perfection.
» Pour cela la Divinité, descendant du ciel, s'est derechef meslée parmi la chair, pour remouler et repaistrir nostre humanité, difformée et défigurée par le
(1) L'édilion de 1641 ajoute : et d'excellent.
péché : s'est rejoiole avec nous pour dous pouvoir retirer avec elle : s'est humiliée afin de nous exalter : a vivifié son humanité après la mori, pour vivifier en nous Tespérance de cette glorieuse résurrection, dont elle a voulu eslre les primices (i) et par laquelle nous serons introduits en l'hérilage de gloire, recevans et en l'âme et au corps la splendeur incompréhensible de la lumière éternelle.
)) Mais le passage, pour arriver là, c'est la mort. Mort désirable, puisqu'elle nous fait changer de vue avec tant de profit. Mort, non mort, puisque c'est le commencement de la vraie vie et que nous ne sommes dans ce corps, que comme le poussin dans la coque, qu'il faut casser pour esclore, comme l'enfant dans la matrice qu'il faut quitter pour venir au jour. Laissons-la craindre à ceux qui pensent que tout périt avec le corps, ou à ceux qui attendent après elle la peine de leurs méchancetez.
)' Et, puisque nous avons tant de témoignages et si certains gages de nostre vie future et sommes assurez que, mourans ici en la crainte de Dieu, en la foy de son fils bien-aimé et confiance de sa bonté, nous devons revivre là haut et entrer en gloire avec lui au thrône de sa divinité, passons allègrement et déposons librement le fardeau qui nous empesche et arreste, comme nous ferions des habits profanes à l'entrée d'un saint temple.
» Quant à moi, mes amis, je me sens lanlost arrivé
(1) Sic, édition de 4595 et 1606; édition suivante ce prémices »^
ES CALAMITKZ PUBLIQUES. 237
à ce port, avec une grande consolation de mes affliclions passées et pressenti aient de la félicité que j'altens. J'ay flotté au monde en de grandes et dangereuses tourmentes; elles ont agité mon âme, mais elles ne l'ont peu, grâces à Dieu, renverser. Je sçay bien que la condition de l'infirmité humaine m'a, comme elle fait tous les autres, fort esloigné de la perfection que Dieu désire en nous : mais pour le moins ne m'a-elle jamais fait perdre la ferme et constante volonté d'avancer son honneur et sa gloire, ni rien rabattre de l'affection qu'un boa citoyen doit à son pays. Ma conscience me rend ce témoignage, et ce témoignage me rend la mort douce et agréable.
» Je voudrois bien, à mon dernier soupir, faire encore quelque service au public; mais n'en ayantautre moyen, je me retourneray vers vous qui estes de mes meilleurs amis et des siens, et, pour le dernier office que je puis rendre à une si sainte amitié, je vous conjureray que puisque vous demeurez ici pour clorre la fin d'un misérable siècle, vous affermissiez vos esprits par belles et constantes résolutions, afin de soustenir courageusement les efforts de la tempeste qui menace cet E^tat et vos fortunes particulières. Car tous les âges passez ont peu veu de misères et calamitez que vous ne deviez voir en vos jours.
» Le dedans, le dehors de ce royaume, les grans et les petits, sont tous comme furieusement poussez à sa ruine et désolation. Vous serez tout estonnez un de ces
jours quand vous verrez les loix renversées, le gouvernement changé, tout mis en confusion, ceux qui gouverneront avec dessein de se perdre eux et leur pays, et qu'il ne sera pas pernriis aux gens de bien d'ouvrir la bouche et donner un bon et salutaire conseil.
» Souvenez-vous lors, que vous estes hommes et que vous estes François. Que voslre courage ne s'enfuye pas avec vostre bonheur. Fichez(i) vous au droit et à la raison, et si la vague a à vous emporter (2), qu'elle vous accable le timon encore en la main. Yoicy le temps qu'il faut présenter l'estomac à la fortune pour la défense de l'Estat et couvrir de son corps celui de sa patrie.
» Sans doute cette ruine ne se peut éviter sans un grand et généreux courage de ceux qui s'y opposeront, ce que tous les gens d'honneur à mon advis doivent faire. Vous sçaurez bien toutefois tempérer par prudence ce qu'une obstinée austérité ne feroit qu'aigrir et empirer et suivre le destin sans abandonner la vertu. Vous courrez en bien faisant de grans hasards et souffrirez beaucoup d'injures; mais que vous peut-il arriver de si estrange ou horrible, que l'espérance du souverain bien auquel je vous vay devancer, n'adoucisse? »
Voilà quasi les mesmes propos que nous tint ce grand et sage personnage. Je vous les ay récitez à regret, sçachant bien que l'imbécillité de ma mémoire et rudesse
(1) Éd. de 1641 : Portez.
(2) Éd. de 1641 : et si la vague vous doit emporter....
de ma langue feroient beaucoup perdre du poids de ses raisons cl de la grâce de son discours. Que si vous l'eussiez ouï lui-mesme, avec sa douce et agréable façon, il eust enflammé en vostre âme un si vif et ardent désir de la béatitude éternelle, qu'il n'y a affliction au monde dont il ne vous eust esteint le sentiment ».
Là Linus [Le Fèvre] finit son propos, et moi, tout resjoui et consolé :
« Il faut bien, lui dis-je, que ce discours fust beau, veu que vous, qui en tous auslres me rendez fort satisfait, m'avez semblé au récit de cestui-cy vous surmonter vous-mesme. Je croy que l'air et la souvenance de ce grand personnage-là, qui vous est encore fraische et présente pour l'honneur et l'amitié que vous lui avez portée, animoit vostre langue et inspiroit en vous quelque chose de plus qu'humain. Pleust à Dieu que ce propos peust continuer aussi long temps que nos misères! Je m'asseure que tant que j'aurois les oreilles pleines de tels discoursj'aurois l'esprit vuide d'ennuis.
» Je vous jure que depuis le temps que cette calamité nous a accueillis, je n'ay rien rencontré qui m'ait rendu celte vie plus supportable, que ce que j'ay entendu de vous trois, ces trois derniers jours ici, mais principalement ce jourd'hui. L'on dit que Ptolémée(i) fut contraint de défendre à Egesias(2)Cyrénien de plus discourir
(1) Ptolémée, septième roi d'Egypte, de 140 à 117.
(2) Agésias, philosophe platonicien qui avait à Alexandrie une école très suivie.
en public de l'immortalité de l'âme; parce que la plupart de ceux qui Toyolent, s'avançoient la mort de leur main. Gela me fait croire qu'il estoit mal instruit du sujet qu'il traitoit. Car j'estime qu'il n'y a rien au monde qui nous donne plus de courage à endurer patiemment nos misères que les raisons que j'ay maintenant apprises de vous, qui, en peu de mots, nous avez représenté quelle est la cause et la fin de nos afflictions et quelle récompense trouve nostre patience quand nous y pouvons persévérer jusques au bout. C'est pourquoi je désirerois, pour la consolation de mon pauvre pays affligé, qu'au contraire de ce que l'on fit à Egesias, l'on vous contraignist tous trois de continuer tous les jours en public un semblable discours.
» Mais pour ce que c'est chose que je ne puis espérer, j'ay bien délibéré de conserver soigneusement en ma mémoire tout ce que j'en ay appris de vous : et, à mon premier loisir — si tant est que nos infortunées estudes en puissent obtenir quelqu'un — le consigner en la foy des lettres, pour le laisser à la postérité, afin d'instruire en semblables aventures ceux qui viendront après nous et, par mesme moyen, leur rendre témoignage qu'en un siècle très corrompu et entre des hommes eslrangement dénaturez, nous avons vescu avec une grande compassion de la misère publique et encore plus grand désir de la pouvoir soulager ».
A Monsieur de L... '2).
Je suis bien aise qu'il soit parti de ma maiu quelque chose qui vousait pieu. Je n'eslimeray jamais mes veilles
(1) UExhortation se rattache étroitement au livre III du Traité de la Constance. Comme ce livre, et avec plus de concisicn, elle met eu relief le devoT de fermeté et de patience, en même temps que le devoir d'action qui s'impose au citoyen au milieu des calamités publiques. Elle fait également du patriotisme la loi suprême. Tout porte à croire que cet écrit est antérieur à la Constance. Du Vair dans les éditions collectives de ses œuvres Ta toujours placé immédiatement avant. Il peut être antérieur aussi à 1590, époque où certainement avait paru déjà la traduction de la lettre de saint BasUe qui en a été roccasion.
(2) Cougny {Guill. Du Vair, p. 112), avait cru reconnaître sous ces initiales Antoine de Loménie, le père du comte de Brienne. iMais cette attribution ne s'accorde ni avec le langage de Du Vair ni avec les faits. Antoine de Loménie était plus jeune que Du Vair qui n'aurait pu ni dire de lui « l'âge et l'expérience vous ont apporté une grande suffisance et mùreté de conseil », ni parler en ces termes de ses fonctions : « Vous qui avez toujours vécu en charge et que votre office oblige à travailler au salut public ». A. de Loménie avait été attaché
Du VAifi. 16
mieux employées, que quand elles serviront au contentement de ceux qui m'honorent de leur amitié, et à qui j'ay voué service comme à vous.
Mais si l'Epistre de saint Basile, que j'ay mise en François, vous a donné quelque plaisir, ce n'est pas à moi à qui vous en devez la g-râce, à moi, dis-je, qui ay plustost empiré qu'amendé l'ouvrage de ce grand homme-là, le faisant changer de langue et parler noslre François. Certainement, de tous les Pères Grecs, il n'y en a point qui me revienne plus que celui-là. Chacun a son goust. Je laisseray louer aux aulres ce qu'ils voudront, mais pour moi j'useray plus volontiers de ce qui me plaist. Celui-ci me plaist grandement.
Toutefois vostre lettre a fait qu'il m'a despieu quand vous m avez escrit que la fréquente lecture de cette épislre, que vous dites que vous relisez quasi tous les jours, vous a fait venir envie de vous retirer en quelque
de tout temps à la personne de Henri IV et ne pouvait se trouver à Paris pendant la Ligue.
Un autre nom se présente à l'esprit si Ton admet, comme il est vraisemblable, que l'Exhortation a préce'dé ou suivi de peu la mort de Henri HI. C'est celui de Tami de Du Vair, Mathias de La Bruyère, lettré qui faisait partie du groupe des amis d'Odet Turnèbe, et qui, dès 1571, était « lieutenaiit particulier civil et criminel de la prévôté de Paris » (voyez son acte de mariage dans le Dictionnaire critique deJal^yo La Bruyère). Bien qu'il devînt lieutenant civil sous la Ligue, il resta en rapports suivis avec Du Vair et celui-ci lui sauva la vie après ia soumission de Paris à Henri IV. Si cette attribution était exacte, elle serait piquante. C'est à un ancêtre direct de notre grand La Bruyère que V Exhortation aurait été adressée.
monastère, et y passer le reste de vos jours, pour divertir vos yeux de la veuë de tant de misères que produit cette misérable guerre civile, et convertir entièrement vostre esprit et vos pensées à l'honneur et au service de Dieu. Ce dessein, je le confesse, procède d'un cœur plein de piété, et projette bien un moyen qui vous pourroit apporter, en vostre particulier, quelque tranquillité d'esprit et repos de conscience, que j'estime un des plus grans biens que nous puissions espérer, mais qui m'apporteroit un extrême regret d'eslre privé d'une si douce et si chère compagnie, et au public un dommage très grand. Vous feriez, croyez-moi^ injure à vostre pays et à vos amis. Il faut chercher son bien, mais sans le dommage d'autrui.
Nous ne sommes pas nez en ce monde pour nousmesmes, nous ne sommes que la moindre parcelle de l'univers, liez toutefois et attachez aux grandes et principales parties d'icelui par de très estroites obligations, qui ne nous permettent point de nous en retirer en cette saison, sans violer la charité et piété. iNe pensez pas pour cela que je me vueille desdire, ni rien diminuer de la louange que saint Basile, et tant de Pères anciens, et moi après eux, avons donnée à la vie solitaire. Je la prise beaucoup, je l'aime, et peut-estre par trop. Mais je désire que vous l'aimiez comme eux, et avec les mesmes considérations qu'eux, et non par un découragement, plustost pour éviter les traverses et fascheries de la vie civile, que p'our suivre le plaisir qui est en
la conlemplation. Suivez, si vous voulez, l'exemple des Pères anciens, mais suivez-le avec la mesme prudence et modération qu'eux.
Ce n'est pas, et me croyez, en telle saison que celle-cy, que leur exemple et exhortation appelle à la solitude telles gens que vous. La vie monastique n'a pas esté introduite^ ni en une saison troublée, ni pour ceux dont et la prudence et la fidélité estoient nécessaires à la conduite et gouvernement des affaires publiques. Aussi ne voyons-nous pas qu'en la naissance de l'Eglise Chrestienne, lorsqu'elle estoit agitée de toutes sortes de tourmens et afflictions, les Pères se soient retirez aux déserts et aux solitudes, pour y servir Dieu en repos. Leur vie a esté pleine d'action, et action publique, empeschée à ordonner les Eglises^, discipliner les peuples, conserver la paix et l'union aux villes et provinces, et servir d'exemple de modestie et de tempérance à tout le monde. Mais quand les Chrestiens ont esté en pleine seureté, que les Empereurs ont embrassé la Religion, et mis à couvert, sous leurs armes et faveur, ceux qui en faisoient profession, alors le repos estant estably^ et la chose publique se pouvant quasi maintenir de soymesme sur les bons et asseurez fondemens que tant de sages et saints personnages y avoient jetez auparavant, il a esté permis aux grans hommes de jouir de la douceur de la solitude.
Mais encore en quel âge l'ont-ils fait? Après avoir consumé leurs plus vigoureuses années en la conduite
A LA VIE CIVILK.
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de la vie civile, parmi les hommes et les affaires. A cet âge et'de cette façon saint Basile et saint lérosme, et les autres, se retirèrent. Et toutefois, quand la nécessité s'est présentée, en a Ton rappelé quelques uns et les a-on contrains de rentrer aux charges, et venir travailler pour le public.
D'autres sont demeurez toute leur vie en la solitude; c'a esté qu'ils n'ont pas esté jugez estre nécessaires aux affaires qui se présentoient.
Et de vérité, qui pourroil supporter de voir pendant la tempeste, lorsque les flots bondissent plus haut, que la mer escume plus furieusement, que les vents soufflent plus tempestueusement, les plus entendus pilotes quitter le gouvernail aux passagers, pour aller prendre le sommeil? Pendant le calme, chacun peut manier le timon, l'art sert de peu et l'ignorance ne nuit pas beaucoup; mais pendant l'orage paroist l'adresse et la prudence de celui qui gouverne, de laquelle seule dé{)end le salut de ceux qui sont embarquez avec lui.
L'estude, l'âge et l'expérience vous ont apporté une grande suffisance et meureté de conseil, vostre preud'hommie et sincérité vous ont donné l'affection au bien public telle que vous la devez avoir, et acquis créance parmi vos concitoyens telle que le temps permet aux gens de bien de l'avoir, — avec quel prétexte abandonnerez vous le public?
Je ne puis, dites-vous, supporter les fureurs qui régnent parmi les peuples; je ne sçaurois voir le
désordre et confusion où toutes choses sont tombées.
Dites-moi, je vous prie, est-ce pas de vous que j'ay entendu si souvent que le pays nous tieut lieu de père et de mère, et que pour cet effet on Ta appelé patrie, par un nom dont la dérivation signifie le père, et la terminaison féminine signifie la mère, comme lesconjoignant tous deux en mesme mot, et signifiant patrie et matrie tout ensemble? Si un père estoit devenu furieux et insensé, à qui en donneriez-vous le soin, la garde et la tutelle? Ne respondrez-vouspas: auxenfans?Silesenfans s'en vouloient excuser pour dire qu'ils en reçoivent de la peine, des injures et des coups, ne les blasmeriez-vous pas, et avec conviées ne les conlraindriez-vous pas à faire l'office que la nature et la charité leur commande?
11 y a, dites-vous, deux choses qui vous destournenl, et semblent vous excuser de ne vous point mesler d'affaires L'une, que c'est peine perdue, que les contentions des gens de bien sont entièrement inutiles, et ne font autre chose que leur apporter de l'envie sans aucun fruit au public. La playe n'est plus curable, la licence a trop gagné sur la raison. Les gens de bien ne sont tenus d^ travailler pour le public, sinon autant que leur labeur peut profiter et qu'il y a quelque espérance de salut. En TEstat, comme en la médecine^ il ne faut point mettre la main aux maladies désespérées : qui le fait, n'en rapporte que du déshonneur. L'autre, que vous dites, qu'il y a des choses qu'un homme de bien ne peut en façon quelconque supporter ni dissimuler : la patience
est bien une grande vertu, fort séante et nécessaire à la vie des liommes, mais si a-elle ses bornes; le mal vient quelquefois à tel point qu'il ne se peut plus endurer par ceux qui ont l'amour et la crainte de Dieu devant les yeux.
Quant au premier, je vous diray, que c'est une excuse recberchée par la lascheté et la paresse, plustost fondée sur noslre pusillanimité que sur la prudence dont elle se vante. Car qui est-ce qui peut avoir juste occasion de désespérer du salut d'un Estât, ou d'une ville, veu que nous voyons, par le cours des histoires, quelle incertitude il y a et en leur ruine et en leurconservalion? Combien s'est-il veu, et d'Estats, et de villes choir en leur fleur, par un subit mouvement, comme un grand vent, et d'autres, tout penchans et à demi tombez, se releuer miraculeusement et redresser au milieu de leurs ruines? La fortune, c'est-à-dire cette puissance de Dieu imprévoyable aux hommes, les a pendus entre la crainte et l'espérance; il n'y a jamais rien de si asseuré qu'il n'y faille craindre, ni rien de si esbranlé qu'il n'y faille espérer.
H est certainement bien vrai que si nostre saint estoit entièrement entre nos mains, pieça nous fussions péris; mais Dieu combat pour nous contre nous, et nous veut sauver par force. Or quanil nostre ruine seroit asseurée, et que nous verrions aussi clair à l'advenir, comme nous n'y voyons goutte, est ce pas une partie du devoir de bons enfans et de bons amis d'assister les malades, mesme désespérez, jusqu'à la mort,
2i8 EXHORTATION
e( la leur rendre douce puis que Ton ne les en peut garantir?
Vous ne pouvez, dites-vous, supporter l'effrénée licence que prennent quelques particuliers, l'oppression de la justice, le désordre et la confusion en laquelle nous vivons.
Que voudriez-vons donc voir? Toutes choses comme elles doivent estre, les bons en authorité, les mauvais réprimez par les loix, la justice régner? Ce sont des souhaits dignes de vous, dignes d'un homme de bien; mais le Fnonde ne se gouverne pas par souhaits. Il est bien permis de désirer les choses bonnes, mais, quelles qu'elles soient, il les faut supporter. H y aura des vices au monde, tant qu'il y aura des hommes. C'est à guérir et à soulager ces désordres-là, que la république et vostre devoir vous appellent; il ne faut pas seulement apporter vos vœux, mais vos mains et travailler à guérir vostre pays de si fascheuses playes.
Vous n'y ferez pas ce que voudrez, le mal n'est pas traictable, je le sçay bien; vous y ferez ce que vous pourrez, et ce que la condition du mal vous permettra. C'est un mestier, où nous ne choisissons pas la matière, on nous la donne : bien souvent un bon ouvrier est contraint de travailler en bois pourry; il ne faut pas qu'il quitte tout pour cela, ains regarde ce que l'on peut faire de mieux, d'un si mauvais sujet.
Solon, enquis s'il avoit donné aux Athéniens les meilleures loix qu'il pourroit :
« NoD, respondit-il, mais bien les meilleures qu'ils pouvoient endurer ».
Il faut proportionner les remèdes à la force et nature du malade.
Bref, nous ne sommes garands es affaires que de nos conseils, lesquelsestans les meilleursqu'ils puissent estre, pour ce qui est faisable, nous en sommes deschargez envers Dieu et envers les hommes. Quant aux injures particulières que nous en recevons, oii pouvons-nous mieux employer la charité et la patience? Où sera l'exercice de ce que l'escole chrestienne nous sonne et nous apprend, si les injures et les calomnies des peuples, avec lesquels nous vivons, nous sont insupportables? Quand mesme nous espérons que, par nostre patience, nous apaiserons les fureurs populaires, ramènerons les peuples esmeus à un droit jugement, esterons aux méchans Tauthorité, et la rendrons aux bons; ces maladies-là certainement se guérissent plus par le temps que par les remèdes. C'est beaucoup par prudence de les entretenir, qu'elles n'empirent point, car enfin la longueur meurit et guérit.
La santé revient avec l'expérience aux peuples, et lors ils recherchent les gens de bien, et alhorrent ceux qu'ils chérissoient auparauant. Us sont comme les filles qui ont les pasles couleurs : elles mangent toutes les plus mauvaises viandes qu'elles puissent trouver, mais puis après elles les revomissent; car lors qu'ils sont esmeus, ils se servent des plus perdus et vicieux, mais
quand ils viennent à se rasseoir, et à esbouillir celle ardeur inconsidérée, ils les rejettent, ils les punissent.
Le public n'a-il pas donc bien intérest que les gens de bien se conservent pour celle saison-là et n'abandonnent pas, par despit ou désespoir, le vaisseau où ils voyent les passagers, pour un temps enyvrez, rager et tempester?
Il y faut, je le confesse, courir mille hasards, souffrir mille indignilez. Mais où est la peine, là est le mérite : du labeur naist la gloire. Principalement entre nous, Chresliens, qui faisons profession d'endurer, et qui nous enroolons sous un capitaine qui nous dénonce une dure et fascheuse milice, ne nous propose la couronne sinon après d'estranges travaux et innumérables labeurs. Il ne vante ses victoires, ni des soldats qui l'ont suivi, que par la patience. Par celte seule vertu, ils ont conquis tant de provinces, tant de royaumes, tant d'empires, et ne sont glorieux que des injures qu'ils ont receues.
Où voulons-nous donc mieux l'imiter, que parmi les hasards, les opprobres et les injures? Et tout cela, en quelle autre plus digne et plus recommandable occasion les pouvons-nous endurer, que pour servir au salut et conservation de nostre pays? Si la charité, que Dieu nous a tant recommandée, peut tant sur nous que de nous faire exposer nos biens et nos vies pour le salut de noslre prochain, que devons-nous faire pour tant d'hommes, tant de villes, tant de provinces, ausquelles
la nature nous a conjoints et alliez par mesmes loix, par mesme langue, par mesmes mœurs, et par une secrète affection qu'elle a imprimée en nous, de laquelle quiconque se départ est jugé, de toutes les nations du monde, indigne de voir le jour et de vivre entre les hommes, comme un inhumain et cruel parricide?
Dieu n'est pas venu en ce monde pour dissoudre celte obligation naturelle-là, au contraire pour en eslreindre plus serré le nœud, par cette charité qu'il nous a tant et tant recommandée. Aussi voyons-nous que quand une fois nous venons à couper ce lien de commune affection à nostre pays, toute sorte, non seulement de désordres, mais de crimes et méchancelez les plus abominables en arrivent : les larcins, brigandages, meurtres, violemmens, sacrilèges régnent incontinent. Or qu'y a-t-il au monde qui lui soit plus désagréable, qu'il abhorre plus et qui plus embrase sa fureur, et l'incite davantage à ruiner et confondre les peuples?
Quoy donc? pendant que tant de gens travaillent à dresser des précipices pour se ruiner eux et leur pays, voulez-vous, vous qui avez toujours vescu en charge, et que vostre office oblige à travailler au salut public, demeurer en solitude, comme à l'escart, pour voir en seureté le feu embraser vostre pays, et vous réserver à contempler ses cendres? Quel regret aurez-vous de n'y avoir pas apporté le secours que vous pouviez; au moins de ne l'avoir pas tenté? Ne voyez-vous pas tous