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Traité de la constance

MINISTRE D'ÉTAT ANCIEN MINISTRE DE LA JUSTICE ANCIEN MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES iMEMBRE DU SÉNAT ^^-^^

M'omTnaçô dô Icv respectueuse a^ffeoùmv eu de V entier dévouement

QJe son très olèissant serviteur ^

LUCIEN DU Bois.

Juste Lipse est une des gloires de la Belgique. Il n'est pas de nation qui ne fût fière d'avoir produit un tel homme. Non seulement, par la patience de ses recherches, la sagacité de sa critique et la sûreté de son érudition, il a contribué pour une large part à nous restituer le texte des grands écrivains de l'antiquité, corrompu dans la nuit des âges, et à nous rouvrir le trésor des connaissances intellectuelles accumulées par les travaux immortels des plus puissants génies de la Grèce et de Rome; mais encore, par l'empire qu'il sut prendre sur les savants, les littérateurs et les publicistes de son temps, il fut un de ceux qui influèrent avec le plus d'efficacité sur les esprits, et sur le mouvement des idées au développement desquelles nous

assistons encore de nos jours. Juste Lipse fut généralement reconnu et accepté, pendant plus d'un demi-siècle, comme un chef et comme un maître, par tous les hommes qui pensaient; il partageait cette domination glorieuse sur les intelligences avec Joseph Scaliger et le grand Casaubon : c'est ce qu'on a appelé le second triumvirat littéraire du XVI'' siècle (^). Des souverains, des princes, des nobles, des militaires, des magistrats, des prêtres, des gens de tout ordre et de tout état, et jusqu'aux femmes du meilleur monde et les plus élégantes, excités par la célébrité de son nom, venaient le visiter et lui rendre hommage dans sa retraite : les hommes les plus éminents par leurs dignités, par leurs emplois ou par leurs talents tenaient à honneur d'entretenir avec lui correspondance : on le prenait pour juge dans toutes les controverses historiques et littéraires et dans toutes les questions à l'ordre du jour : aucune réputation ne s'établissait qui ne fût consacrée par ses suffrages : ses disciples et ses partisans, répandus par toute l'Europe, formaient une école considérable que l'on appelait la secte des Lipsiens. Et, cependant, si l'on excepte quelques rares érudits restés fidèles aux anciennes disciplines, qui donc aujourd'hui se pré- Ci NiSARD, le tnumvirat littéraire au \xi^ siècli', Paris, 1852, iû-8».

occupe de Juste Lipse et connaît de lui autre chose que son nom ? Le latin a cessé d'être la langue universelle. Or, toutes les œuvres de Juste Lipse sont écrites en latin; elles échappent ainsi à l'intelligence d'un très grand nombre et gisent ensevelies sous la poussière des bibliothèques.

Ne laissons pas se ternir ainsi l'éclat de l'auréole de nos Belges : le capital intellectuel d'une nation mérite d'être préservé au même titre, et avec plus de soin encore, que son capital industriel ou commercial. On le comprend généralement pour la peinture et l'architecture. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour toutes les œuvres de l'intelligence? Pourquoi ne pas restaurer les bons livres avec le même amour que l'on met à conserver les bons tableaux et les monuments des âges anciens? Les uns comme les autres font également partie de la richesse nationale. Animé de cette pensée, nous avons résolu de faire un choix parmi les ouvrages principaux de Juste Lipse et de les vulgariser en les traduisant du latin.

Nous commençons par le traité de la Constance, et cela pour deux motifs.

En premier lieu, le traité de la Constance, écrit au milieu des calamités publiques qui affligeaient la patrie en proie, à cette époque néfaste, aux malheurs et aux ravages de la guerre civile et de la

guerre étrangère, est une de ces œuvres morales dont l'utilité est toujours actuelle, et qui nous apprennent à conserver l'égalité et conséquemment la vigueur de l'àme, quelles que soient les vicissitudes de la fortune favorable ou contraire. Pour notre compte, nous avons été incité à le traduire précisément par le spectacle des catastrophes de 1870, de la guerre, du siège de Paris et de la hideuse insurrection de la Commune. Les réflexions que nous avons puisées dans la méditation de cet excellent opuscule n'ont pas été d'un faible secours pour maintenir notre âme dans les régions sereines de la philosophie, et pour raffermir notre confiance dans la Providence divine qui veille sur l'humanité, préside à son avenir, et sait ménager ses progrès suivant des desseins impénétrables tant qu'ils ne sont pas accomplis.

En second Heu, le traité de la Constance intéresse d'une façon spéciale l'histoire de notre pays: il a été dédié par son auteur aux Bourgmestre et Échevins et au Conseil communal de la ville d'Anvers; cette dédicace a été agréée avec reconnaissance; la ville d'Anvers en a noblement récompensé Juste Lipse par l'octroi du droit de bourgeoisie, et, traitant l'ouvrage lui-même comme un joyau d'un prix inestimable, elle a fait enchâsser les deux livres de la Constance dans un reliquaire d'or

fermé à clef et précieusement conservé à l'Hôtelde-ville.

Qu'on ne s'étonne donc pas si, en nous efforçant de renouveler le souvenir de Juste Lipse et en donnant au public cette traduction delà Constance, nous sommes soutenu par la conviction que nous faisons un acte de patriotisme, un acte utile pour la Belgique tout entière et particulièrement pour celte noble cité d'Anvers, qui est à la fois la grande métropole de notre commerce maritime, le berceau de nos libertés modernes et l'inexpugnable boulevard de notre indépendance nationale.

Nous sommes dans la seconde moitié du seizième siècle : les hautes études, à cette époque, étaient très fortes en Belgique, beaucoup plus qu'à présent. En même temps nous voyons les esprits fortement agités par les questions religieuses et par les questions politiques. L'amour de la nouveauté se montrait partout : la foi discutée avait perdu de son empire sur les âmes : le Concile de Trente allait se réunir : saint Ignace venait de fonder la Compagnie de Jésus: Luther était mort depuis un an : l'Angleterre, sous l'impulsion de Henri VIII,

s'était séparée de l'Eglise : l'Allemagne, le Danemark, la Suède se déclaraient pour les nouvelles doctrines et le libre examen : toutes les anciennes institutionschancelaientébranlées:unétatnouveau semblait se préparer pour le monde. Ces époques de troubles paraissent, au premier abord, contraires aux loisirs que réclame la culture des lettres. Cependant, il n'en est rien : les esprits, tenus en éveil parTébuIlition des passions contemporaines, puisent, dirait-on, des forces plus grandes dans les événements calamiteux qui se déroulent devant eux, et c'est presque toujours alors qu'on voit apparaître les plus brillantes pléiades de maîtres dans toutes les branches des beaux-arts et des belles-lettres.

Juste Lipse est né à Isque, à égale distance de Louvain et de Bruxelles, le 18 octobre, ou 15 des calendes de novembre 1547, l'année même où Charles-Quint remportait sa victoire définitive sur les princes luthériens (^j. Il avait reçu au baptême le nom de Josse qu'il changea plus tard en celui

(') AubertMirœus, ou Le Mire, da Bruxelles, chanoine et bibliothécaire de la ville d'Auvers, puis aumônier et historiographe de l'infante Isabelle, a écrit, en latin, la vie ou plutôt l'éloge de Juste Lipse, dont il avait été l'ami, eu tête de l'édition de ses œuvres publiées àLyon, 1613, 2 vol. in-folio. U raconte que, dans la nuit qui précéda la naissance de notre auteur, sa mère vit en .songe deux enfants d'une blancheur admirable qui se promenaient dans sa chambre en se tenant étroite-

de Juste. Sans être considérable, sa famille tenait un rang distingué par sa fortune et par sa position. Son père, Egide, était lieutenant-amman ou commandant de la garde civique de Bruxelles. Il tenait à la noblesse par les femmes, son bisaïeul ayant épousé une demoiselle Linkebeke (^) qui lui avait apporté en dot le fief de Rode, des terres et la maison d'Isque, où la famille demeurait pendant la première enfance de Juste Lipse(-).

Dès l'âge de six ans, on le mit à Bruxelles à l'école de la paroisse de la Chapelle f ); et, à dix ans, il fut

ment embrassés : présage, dit le bon chanoine, de la science et de la modestie qui devaient caractéiiser un jour, et à un si haut degré, l'enfant prés de venir au monde.

M. le baron de Reiflfenberg, dans son commentaire latin sur la vie et les ouvrages de Juste Lipse, mémoire plein d'érudition, publié en 1823 et couronné par l'Académie royale de Belgique, a donné une vue de la maison natale du savant. Cette maison, située à trois lieues de Bruxelles, sur une pente qui mène à la route de Louvain, existe encore aujourd'hui et appartient à la famille Poot.

(') Anne Linkebeke était d'une famille très noble, mais déjà éteinte dans les mâles. Juste Lipse son mari, bisaïeul de notre professeur, était un savant distingué. Martin Lipse, grand oncle de Juste, chanoine augustin à Louvain, a donné de bonnes éditions d'anciens auteurs, avec des remarques : il était intimement lié avec Erasme. L'aïeule maternelle de Juste Lipse était une noble dame, Marguerite Eichantia, dont les ancêtres, le père et les frères ont fait figure à la Cour des princes belges.

(2) La famille de Juste Lipse n'habitait Isque qu'accidentellement. Elle appartenait à la bourgeoisie de Bruxelles où elle avait pignon sur rue. La maison de Bruxelles ayant été détruite par un incendie, la famille s'était retirée dans sa villa d'Isque, pendant la reconstruction de l'habitation incendiée.

(3) A l'école de la Chapelle, Lipse eut pour condisciple Denis Villers, depuis chanoine à Tournai, le premier belge qui se soit fait remarquer

envoyé au collège d'Ath en Hainaut, l'un des plus anciens de la Belgique, et célèbre par la quantité d'hommes distingués qui y ont été élevés (').

pai* le nombre et l'excellent choix des livres de sa bibliothèque et par la possession d'un musée de numismatique et de curiosités recueillies par lui dans ses voyages en Italie et en Allemagne. (Mirœus.)

Lipse donna, pendant qu'il était à cette école, des preuves d'un esprit si vif et si précoce que ses maîtres le proposaient pour modèle aux autres enfants élevés avec lui. Mais il ne put jamais y apprendre à former ses lettres, et il conserva pendant toute sa vie une écriture tellement indéchiffrable qu'elle faisait le désespoir de ceux qui étaient obligés de lire ses lettres et ses manuscrits. {Vie de Juste Lipse. Bibliothèque populaire, Bruxelles, 1838, in- 32.) — Son écriture, dit Bayle, n'était qu'un griffonnage illisible.

(') Nous avons trouvé à la Bibliothèque royale de Bruxelles un petit volume très rare et très curieux, intitulé « Regiilœ collegii Athensis — Ath, 1648 ". Entête de ce règlement figure un discours du régent du collège, Michel Couteau, lequel rappelle que l'un de ses prédécesseurs, Pierre Du Jardin, avait été le professeur de Juste Lipse et en avait reçu, sous la date du 3 des ides de juillet 1601, la lettre suivante :

•« J'ai été affligé avec raison, car c'est sans intention que je n'ai pas •• été vous voir à mon retour de voyage. Pourquoi as-tu agi ainsi? me " demanderez-vous. Je me hâtais, mes intérêts me rappelaient et me .' poussaient malgré moi vers mes pénates. Vous savez, qu'exerçant " une fonction publique, je suis assujéti à. certaine honorable servi- •• tude, mais ce n'eu est pas moins une servitude. Je souhaite donc •• qu'elle m'excuse auprès de vous et que vous approuviez sinon le fait, " du moins l'intention. Sachez que mon esprit est votre ouvrage et " appartient à cet endroit où j'ai commencé agréablement, je dirai •• même utilement, comme dans un camp ou dans une arène, à exei'cer

- et à former mon esprit naissant. 0 douce pensée qui remplit mon « âme d'amour et de reconnaissance !

" Quœ mihi flcxanimo mentem perfundet amorel

" Kt, en effet, j'en fais ici l'aveu, c'est à vous que je suis redevable

- de cette étincelle de fou nouveau qui est en moi, à vous quej'ai tou- •• jours (rouvé si bienveillant envers moi. Que puis-je vous donner

Juste Lipse s'est plaint toute sa vie du temps énorme qu'on lui fit alors consacrer aux rudiments delalanguelatine.Laméthoded'enseignementétait très vicieuse : chaque école avait une grammaire différente, on fatiguait les élèves de règles, de vaines formules et de questions sans importance, les retenant pendant la meilleure partie de leur âge à l'entrée des connaissances humaines, sans les y laisser pénétrer, rebutant ainsi beaucoup de jeunes esprits et leur faisant prendre en haine, non sans motif, l'étude des lettres. Ces défauts n'ont pas entièrement disparu; l'on tient mal à propos les élèves pendant plusieurs années sur les principes que l'usage, la lecture et l'intelligence des auteurs leur enseigneraient naturellement et beaucoup mieux; et si Juste Lipse avait vécu de nos jours, il aurait encore le droit de se plaindre, comme il l'a fait, d'avoir consacré trop de temps

" pour vous payer de retour i Ma personne?ne vous la dois-je pas déjà " tout entière?

<• Quod monstror digito prcetereuntiura, « Quod spiro et placeo, siplaceo, tuum est.

- O Ath, ô mes délices! ô école de ma première jeunesse! Puissiez- M VOUS la diriger encore longtemps et avec bonheur, cette école, comme « vous le faites, pour votre gloire et pour le bien de la patrie ! » {Lettre n° xc de la l'" centurie de la correspondance avec les Belges.)

Un des successeurs de Pierre Du Jardin et de Michel Couteau, M. T. Ouverleaux, préfet des études au collège d'Ath, a renouvelé le même souvenir dans un discours éloquent qu'il prononça, à l'occasion de la distribution des prix, au mois d'août 1855.

à ces bagatelles stériles et de n'avoir pu mieux l'employer à l'étude du style, de la littérature, de l'histoire et de la philosophie f). Son génie s'annonçait dès lors. Il apprenait seul la langue française, langue qu'il ne parvint jamais à parler correctement, mais qu'il comprenait et écrivait assez bien; il faisait aussi des vers latins.

A seize ans, il fut placé au collège des Jésuites à Cologne où il eut beaucoup de succès dans ses classes. Sa vocation paraissait l'entraîner alors à faire des discours et à étudier les philosophes. Parvenait-il à rassembler cinq ou six de ses camarades, il les haranguait; et son biographe Mirœus conclut de là qu'il fût devenu sans doute un grand orateur, si les habitudes de son siècle lui eussent ouvert la carrière de l'éloquence.

(1) Dans une lettre adressée à Adolphe de Metkercke, antiquaire et philologue, qui fut nommé, par le duc d'Alençon, président du Conseil de Flandre, en 1580, Juste Lipse déplore le temps qu'il a perdu à ses études préparatoh-es et ajoute : « Quel fruit aurais-je obtenu si j'avais

- passé ces cinq années à m'exercer à la composition, et si j'avais étu-

- dié des choses plus sérieuses? Et cette faute de tous les jours est

- causée non pas tant par l'incapacité des maîtres que par leur vanité •• et leur routine. " — Dans cette même lettre, du 3 des ides de novembre 1582, Juste Lipse rapporte que Christophe Plantin lui avait demandé de faire une grammaire qui fut commune à toute la Belgique : rien n'étant plus préjudiciable aux bonnes études que cette variété de grammaires. — Michel Montaigne faisait des plaintes analogues sur la mauvaise méthode de l'enseignement au xvi*" siècle : " C'est, dit-il •• dans ses immortels Essais, un grand et bel agencement sans doute •• que le grec et le latin, mais on lachepte trop cher. ••

En même temps, il apprenait le grec. C'est là une circonstance caractéristique qu'il faut noter.

Depuis la renaissance des lettres, depuis même la translation du siège de l'Empire à Constantinople, l'étude du grec avait été peu en honneur dans l'Occident catholique. En dehors de la rivalité introduite par Constantin entre l'ancienne et la nouvelle capitale, et des hérésies dont la politique impériale avait fait de Byzance un foyer perpétuel, les chefs de l'Eglise, dans leur haute sagesse, se défiaient des demi-savants : ils connaissaient l'imperturbable assurance avec laquelle les gens infatués de ce qu'ils croient savoir convertissent leurs visions en réalités, et ils ne voulaient pas que quelque pédant pût critiquer à tort et à travers la version des Septante, de peur que, sous le vain et faux prétexte d'erreurs grammaticales, il ne fût porté atteinte à l'autorité nécessaire de la Vulgate(^). Cette crainte ne paraîtra pas étrange à ceux qui se sou-

(') Signalons ce passage d'un sermonnaire du xvi« siècle : « On a " trouvé une nouvelle langue qu'on appelle grecque; il faut s'en garan- " tir soigneusement: elle est la mère des hérésies. \\ y a en cett<> •' langue un livre appelé iVourca?', Testament, qui est plein de ronces " et de vipères. -•

viendront (les querellas si longues, si importantes au fond, quoique si futiles en apparence, des Réalistes et des Nominaux. Mais les temps étaient changés L'esprit d'innovation et d'examen avait éclaté avec violence dans divers pays de l'Europe : la fermentation et l'inquiétude agitaient toutes les classes : on contestait l'autorité d'Aristote avec autant d'acharnement et d'impatience que la suprématie du Pontife romain : on voulait à tout prix sortir de ce qu'on appelait la léthargie ancienne, remonter aux sources, renouveler la littérature et la philosophie, discuter les croyances religieuses. Bien loin de s'opposer à ce réveil des intelligences, les membres du clergé catholique se jetèrent eux-mêmes dans le mouvement avec une ardeur généreuse: cédant à la noble émulation d'égaler au moins les réformateurs dans les talents qui leur avaient servi à séduire les hommes, et d'acquérir les connaissances nécessaires pour défendre victorieusement la vérité contre les attaques des sectaires, ils s'appliquèrent à l'étude de toutes les sciences utiles, et les cultivèrent avec tant de zèle et de succès qu'ils parvinrent bientôt à se rendre, dans toutes les branches des connaissances humaines, des maîtres autant et plus habiles que les plus illustres docteurs du protestantisme. Les Pères delà Compagnie de Jésus, institués, en 1540,

pour se dévouer sans trêve et sans repos au service de Dieu et de son Vicaire, et dont l'objet principal était d'instruire la jeunesse et de réfuter les erreurs répandues par les ennemis du Saint-Siège, les Jésuites, ne furent pas les moins zélés promoteurs de cette révolution salutaire. On les vit améliorer les vieilles méthodes de la scolastique, corriger ses formes barbares, se livrer à une étude approfondie des langues anciennes et des langues modernes, enseigner le grec et l'hébreu, cultiver à l'envi les sciences, la poésie et tous les arts aimables, et faire faire à leurs élèves des progrès rapides. Les études n'étaient nulle part aussi bonnes que chez eux (').

(') La création des collèges de la Compagnie de Jésus a été le point de départ d'une révolution radicale dans le système des études. Jusqu'alors, les universités et les collèges avaient été dans la main du pouvoir civil ou complètement indépendants. Chaque professeur enseignait une partie des sciences et des belles-lettres, sans mêler rien de religieux à ses leçons : la théologie avait ses classes particulières; mais elle n'exerçait dans les autres classes aucune influence sur les idées, les sentiments, les habitudes de la vie. Sous la direction des Révérends Pères, l'étude de la théologie continua d'être l'objet d'un cours spécial, mais les opinions et les pratiques religieuses s'étendirent sur tout le système de l'éducation. Cet Ordre dévoué s'étudiait à rattacher au pouvoir pontifical les jeunes esprits que la fermentation générale tendait à y soustraire, et il combattait ainsi les attaques des sectaires avec des arniQS beaucoup plus efficaces que l'argumentation et la prédication. Les collèges des Jésuites formaient dans toute l'Europe comme autant de lazarets contre la contagion de l'hérésie, d'ardents foyers pour la défense de la foi. En même temps, la méthode d'enseignement était identique dans toutes ces écoles, les mêmes livi*es élémentaires étaient appris, les mêmes auteurs expliqués et de la même manière, et il se

Il faut convenir toutefois que Juste Lipse ne fit point dans la langue grecque les progrès que ces habiles professeurs auraient été en droit d'attendre. Livré tout entier à l'étude du latin, il accorda moins de temps à celle du grec; et, si on le compare aux érudits, ses contemporains, on peut presque dire qu'il n'eut jamais de cette belle langue qu'une médiocre teinture. Casaubon, son émule et son ami, disait que, sous ce rapport, Lipse n'était qu'un enfant. Les Hollandais allaient plus loin; ils l'accusaient de ne pas même savoir lire le grec. Ces reproches peu justes troublaient la quiétude de notre savant; il avouait qu'il n'était pas fort exercé dans cette partie de la littérature, mais non qu'il l'ignorât, et, pour aller au devant de la critique à cet égard, il tomba dans le travers de vouloir faire parade de la science qu'il avait le moins et de larder de citations grecques toutes ses

répandit bientôt parmi les classes cultivées une instruction générale à peu prés la même pour tous, qui est demeurée l'un des cachets de notre époque. Cette uniformité n'existait point chez les anciens. — Ce sont aussi les Pères Jésuites qui ont séparé de la littérature l'étude des sciences physiques, mathématiques, politiques et morales. Peut-être ont-ils mérité par là le reproche d'avoir affaibli dans renseignement le principe fécond de l'universalité, qui était l'un des caractères des universités anciennes. Ils ont prouvé cependant, par leurs beaux travaux mathématiques à la Chine et aux Indes, qu'ils ne redoutaient la concurrence de personne dans aucune des directions que peut prendre l'intelligence humaine. Avant tout, ils suivaient un plan profond de conservation sociale.

productions, et surtout ses lettres familières. Disons immédiatement que, sans être très fort comme helléniste, Lipse l'était cependant assez pour avoir, de l'aveu de Casaubon lui-même, traduit Polybe avec beaucoup d'exactitude, et infiniment mieux qu'aucun de ses devanciers.

Ce qui le passionnait, c'était l'étude de la philosophie, principalement dans ses rapports avec la morale et la politique. Il lisait avec avidité tous les livres relatifs à cette haute science, les comparait ensemble, prenait des notes, faisait des extraits. Ses maîtres s'alarmèrentde cette ardeur périlleuse, en effet, dans ce siècle de discussion et de nouveautés : ils lui arrachaient les livres des mains, déchiraient ses cahiers, et les traités que déjà il s'efforçait de composer d'après les commentateurs les plus autorisés; mais ils apportaient à cette répression une bienveillance toute paternelle qui toucha profondément cet élève si bien doué, et dont il conserva toute sa vie le souvenir le plus reconnaissant et le plus affectueux. Son goût pour la philosophie ne s'affaiblit pourtant jamais, et c'est à ce goût que nous devons les études approfondies à l'aide desquelles il sut, le premier, coordonner et mettre en lumière non seulement les maximes de la philosophie stoïcienne, mais encore l'ensemble et le corps entier des doctrines de cette grande école.

Les Jésuites avaient bien jugé de la portée de cet esprit patient et infatigable dans tous les genres d'investigations scientifiques et littéraires; ils tentèrent de se l'attacher. Lipse n'y répugnait pas ; mais ses parents ne voulurent pas voir leur fils unique, le seul espoir de leur race, entrer dans la carrière ecclésiastique. Ils se hâtèrent de le retirer de Cologne pour le mettre à l'Université de Louvain, dont l'un de ses ancêtres avait été l'un des premiers recteurs.

Pendant qu'il était à Louvain, il perdit son père et sa mère. Lui-même nous dépeint son père comme un homme rude, prompt à la main, fort ami des festins et des réunions joyeuses, et ayant consumé ainsi la majeure partie de son patrimoine.

La Belgique était alors fort travaillée : les idées nouvelles, les prétentions des Espagnols, les décrets sévères de Philippe II, l'administration rigide des gouverneurs, les cruautés du duc d'Albe avaient tout bouleversé. Depuis l'emprisonnement du comte d'Egmont, Guillaume le Taciturne était demeuré seul à la tête du parti national. Perrenot,

cardinal de Granvelle, avait dq)uis longtemps jugé la place intenable pour lui, et il s'était retiré à Besançon, d'où il venait d'être appelé à Rome.

Juste Lipse écrivit à ce moment ses livres des Variarum lectionum, en style cicéronien, et, pour se créer un protecteur puissant, il les dédia au cardinal de Granvelle.

Juste Lipse débutait en maître. Dans toute sa carrière, il n'a plus rien écrit avec autant d'élégance et de pureté que ce premier ouvrage. Le style en est excellent, clair, abondant et harmonieux, nourri de l'étude de Gicéron et des maîtres de la bonne latinité. L'auteur éclaircit plusieurs passages difficiles de Gicéron, de Properce, de Varron et de beaucoup d'autres. Le ton est toujours modeste comme il convient à un jeune homme; les critiques qu'il adresse à quelques gens de lettres, dont il combat les interprétations, n'ont rien de ce caractère acerbe et insultant qui était de mode alors, mais sont au contraire empreintes de politesse et de condescendance. Le cardinal de Granvelle, qui n'était pas seulement un politique consommé et un de ces ministres d'État de premier ordre devenus si rares aujourd'hui, mais qui était aussi un hommedu meilleur monde et un esprit très cultivé, fut enchanté de cet ouvrage, fit venir l'auteur auprès de lui, à Rome, et l'attacha à sa maison

comme secrétaire préposé à sa correspondance latine.

Juste Lipse resta deux ans dans la maison du cardinal, traité avec une extrême bienveillance, non seulement excité, mais aidé par la science de son patron à continuer ses études. Ses fonctions lui laissaient de longs loisirs qu'il consacrait a la recherche des inscriptions lapidaires, à la visite des ruines et de tout ce qu'il y avait à étudier à Rome et dans les environs. Le savant cardinal Sirlet (^) lui ouvrit la bibliothèque vaticane et ce fut là qu'il put comparer les difiërents manuscrits de Sénéque, de Tacite, de Plante, de Cicéron, de Properce, etc., et prendre les notes qui lui permirent plus tard de donner de ces écrivains des éditions correctes, et des commentaires pleins de remarques savantes et de rapprochements judi-

(') Le cai'dinal Sirlet, né en 1514, en Calabre, avait une science prodigieuse : il parlait l'hébreu, le grec et le latin avec autant de facilité que sa langue maternelle. Il fut sur le point d'être pape à la mort de Pie IV, ea 1565 : Charles Borromée lui avait gagné beaucoup de voix dans le conclave; mais on craignit qu'un pape si savant ne fut pas assez appliqué aux affaires, et on n'alla pas plus loin. Le cardinal Sirl*»t fut chargé de la garde de la bibliothèque vaticane qui suffisait à peine à l'ardeur de ses recherches. 11 n'en sortit presque plus, ne cessa de travailler qu'en cessant de vivre, et pourtant, il n'a rien laissé que quelrjues variantes sur les psaumes, dânsVapparatus de laBibled'Alcala, et quelques traductions de vies de saints et d'oraisons de Saint-Grégoire di^ Naziance. Le conclave avait jugé sainement. Sirlet était un de ces savants qui aiment le travail pour lui-même et n'y cherchent que la satisfaction de leur gonf pour l'étude.

cieiix. Il fréquenta aussi les bibliothèques publiques et privées les plus fameuses de la ville éternelle, notamment celles des Farnèse et des Sforce.

Des hommes très érudits de différents pays florissaient à Rome, dans ce même temps : Antoine Muret, Paul Manuce et ce Benci, qui, pour entrer dans la Société de Jésus, quitta son prénom païen de Plante, pour celui plus orthodoxe de François. Lipse suivit les cours de Muret, et se lia avec Jérémie Mercuriali, le prince des médecins de ce temps, avec Charles Sigonius et Pierre Victorius, connus comme historiens et comme philologues, lesquels lui témoignèrent beaucoup d'affection, et contribuèrent à donner à son esprit plus d'étendue, à sa renommée un plus grand et plus prompt essor.

On ne sait pas bien pourquoi Juste Lipse se sépara du cardinal de Granvelle; mais, au lieu de suivre ce prince de l'Église quand il alla prendre possession de la vice-royauté de Naples, il revint à Louvain et y vécut, pendant un an, d'un genre de vie qui, de son aveu, ressemblait fort peu à celui de Caton : libre, sans parents, sans tuteur, il se laissa facilement séduire par l'exemple de ses camarades et entraîner aux plaisirs de son âge Son bon naturel et de salutaires conseils lui firent abandonner enfin cette vie dissipée : pour mieux

rompre ses mauvaises habiluiles il voulut visiter l'Allemagne. Là, se place son voyage à Liège, où il fut reçu chez Charles Lange, ou Langius, chanoine de Saint-Lambert, son vieil et très savant ami. Langius était passionné à la fois pour les fleurs et pour la philosophie : c'est durant cette visite que Lipse prit le goût de l'horticulture, et qu'il jeta les bases de ce livre d'or de la Constance, où il n'y a d'autres interlocuteurs que Lipse et Langius, et où les jardins sont décrits avec tant de charmes et de complaisance.

Durant son voyage vers l'Allemagne il avait passé par la Franche-comté et par Dole, siège de l'université quePhilippe-le-Bon,duc de Bourgogne et de Brabant, avait fondée en 1422; il y séjourna quelques jours. Là, dans un dîner donné en son honneur, Lipse prononça le panégyrique de Victor Gisélin nouvellement inauguré docteur en médecine. L'excitation causée par cette harangue et peutêtre aussi par quelque excès de table, donna à Lipse une fièvre violente; sa vie fut en péril. Aussitôt guéri, il partit pour Vienne et se présenta à Maximilien IL La cour de cet Empereur réunissait alors autant de savants et de gens de lettres que toutes les autres cours de l'Europe prises ensemble. C'est a Vienne que Lipse connut Auger-Ghislain Busbec(]ue, illustre comme ambassadeur, Jean Craton

et Nicolas Biesus, médecins fameux, ainsi que Jean Sambuc et l'historien Etienne Pigh, qui cherchèrent à le retenir et à le fixer parmi eux. Mais il avait Tamour de son pays. Pour y revenir, il passa par la Bohême, visita Prague, la Misnie, la Thuringe et la Saxe. Alors lui arrivèrent de tristes nouvelles : la guerre désolait de nouveau la Belgique, son patrimoine était ravagé par la soldatesque. Retardant son retour, il sollicita et obtint une chaire de professeur d'éloquence et d'histoire à léna : ce fut son début dans la carrière qu'il ne quitta plus jusqu'à son dernier soupir.

C'était assurément un succès bien séduisant pour un jeune homme de vingt-quatre ans que de devenir titulaire d'une chaire importante dans une université renommée. Les professeurs des diverses Facultés jouissaient d'une considération dont nous ne pouvons guère aujourd'hui nous faire une idée juste. Ils disputaient pour la préséance avec les nobles : ils avaient même été régulièrement investis du titre et de toutes les prérogatives de la Chevalerie; on les appelait Chevaliers-clercs, comme les docteurs en droit du Parlement de Paris. L'étude

(k's sciences et des lettres était déjà regardée par les peuples comme une profession au moins aussi utile et aussi honorable que celle des armes; et les chefs de la monarchie française avaient, depuis plusieurs siècles, donné l'exemple de s'appuyer sur les Chevaliers-clercs, à la fois pour restreindre l'autorité des grands vassaux et pour résister aux exigences de la curie romaine. Rappelons qu'en 1340, c'est à dire plus de deux siècles avant Juste Lipse, l'Université d'Oxford comptait, à elle seule, l)lus de trente mille étudiants. Au xvi*' siècle, le nombre des universités s'était considérablement accru en Europe : la clientèle de chacune avait diminué, sans doute, mais l'importance personnelle des professeurs et des docteurs était restée la même, et l'on recherchait partout, sans distinction de nationalité, les savants les plus notables et les hommes les plus éminents, pour leur confier les chaires de l'enseignement public.

Juste Lipse faisait donc un grand \ms, malgré son illustration précoce, en obtenant à son âge une position si enviée. Mais cette belle médaille avait un triste revers.

Les princes de Saxe, de la branche Ernestine, avaient été des premiers à se passionner pour les doctrines de Lutlier. Ils étaient devenus les promoteurs les plus ardents de la Réforme. Charles-

Ûiiint, pour désunir îe faisceau de la ligue de Smalkalde, avait réussi à gagner à son parti Maurice, chef de la branche cadette, dite Albertine, et lui avait conféré l'Électorat de Saxe, au mépris des droits de l'Électeur fait prisonnier à la bataille de Mûhlberg et iniquement condamné à mort pour vaincre la résistance de sa femme, l'héroïque Sibille. léna était le centre de l'opposition contre l'Empire, le refuge et la forteresse des champions les plus déterminés du protestantisme. L'Université d'Iéna avait été créée parle duc de Saxe-Weimar, en lo5o, précisément dans ce but, et son nom seul était pour les catholiques un objet d'horreur, comme celui d'un repaire de rébellion et d'hérésie. 11 fallait donc que Lipse eût, d'un côté, bien peu de fermeté dans ses doctrines religieuses, et que, de l'autre, il fût bien impatient de se produire sur le théâtre de l'enseignement, pour consentir à occuper une chaire à cette université. C'était de sa part presque une apostasie. Quels qu'aient pu être ses sentiments dans le for intérieur, il ne pouvait exercer le professorat dans ce foyer du luthéranisme, sans se montrer lui-même luthérien comme ses collègues. Sur ce point, il ne laissa rien à désirer aux protestants les plus rigides. Cela est certain : en effet, il avait pour ennemis tous ceux qui le considéraient comme un intrus dans l'uni-

versité et qui aspiraient à le remplacer : ceux-là étaient très nombreux; s'ils avaient douté de la sincérité de sa conversion au protestantisme, ces rivaux auraient assurément tiré parti de cette arme irrésistible : or, pas un n'en parla. Lipse ayant été élu doyen de la Faculté des arts, tous ses collègues en masse s'opposèrent à sa nomination; il ne fut fait à cette occasion aucune allusion à ses croyances religieuses : on se rabattit à dire, ce qui était vrai et ce qui est assez piquant, que Lipse n'était pas maître ès-arts, et que ce titre était indispensable pour occuper le Décanat. Lipse n'était que bachelier; mais il était déjà un homme de lettres illustre : le duc de Saxe-Weimar jugea avec bon sens que c'est la science et non pas le diplôme qui constitue le savant, et, par une lettre rendue publique, il ordonna que Lipse fût reconnu comme maître ès-arts et confirmé dans la dignité de doyen (^).

Néanmoins, Lipse, malgré la douceur de ses mœurs et l'aménité de ses manières, ne put par-

(i) M*'''" De Ram , alors recteur magnifique de l'Université de Louvain, dans son discours pour l'inauguration du monument de Juste Lipse, en 1853, a fait ressortir cette circonstance intéressante : ■' Ainsi, •' un savant belge, pendant les deux années qu'il enseigna l'éloquence - et l'histoire à l'Université diéna, trouva, au début de sa carrière, il " y a trois siècles déjà, un protecteur et un admirateur dans la maison " de Saxe-Cobourtr. •■

venir à se concilier la faveur de ses collègues, ni à calmer l'opposition et les sentiments de malveillance qui fermentaient autour de lui. Le 1'' mars 1574, après avoir fait a gréer sa démission au prince, il quitta les bords de la Saale.

Lipse songeait à rentrer dans sa patrie. S'étant arrêté à Cologne, il y fit la connaissance d'Anne Calstria, ou Yanden Calsterre, veuve originaire d'une famille patricienne de Louvain, et il l'épousa malgré le conseil de ses amis. Comme il le dit luimême en citant un vers d'Euripide : « Les destins en avaient décidé ainsi, et le lit nuptial est aussi fatal pour Je mari que pour la femme. » Lipse ne trouva pas dans le mariage ce qu'il avait désiré par dessus tout, une postérité pour perpétuer sa race et son nom. Sa femme plus âgée que lui, n'eut point d'enfants; elle tenait à dominer dans sa maison; mais notre auteur se réfugia dans ses études, et la concorde ne fut jamais sérieusement troublée entre eux (^). Il n'est pas sans in-

(•) L'anecdote suivante, puisée dans la tradition, peint la compagne de Juste Lipse :

•• ... Lors de notre visite au village natal de J. Lipse, le sacristain •• de l'endroit, qui nous accompagnait, nous raconta une anecdote qui,

lérét (le remarquer ici que la femme de Lipse était fermement attachée à la religion catholique et même dévote. On doit en conclure que Lipse, à l'occasion de son mariage, rentra dans le giron de l'Église. Il est constant que sa femme avait pris un grand empire sur lui et que, dans la suite, elle ne fut pas étrangère à sa réconciliation avec les Pères de la Compagnie de Jésus.

Lipse demeura à Cologne pendant près de neuf mois; il y écrivit les ctntiquœ Lectiones, contenant des commentaires et des corrections sur les comédies de Plante, pour lequel il professait une singulière estime. Il ne manquait aucune occasion de louer cet auteur et d'en conseiller la lecture. « Lisez Plante, disait-il à ses élèves d'Iéna, il contient plus de doctrine véritable que Térence; c'est l'écri-

•• jusqu'à ce jour, a échappé aux biographes du savant professeur. La ■• Providence, nous dit-il, avait doté J. Lipse d'une épouse dont le •• peu d'aménité lui causa plus d'un ennui. Un jour que l'archiduc •• Albert était venu, à Isque, faire visite à son conseiller d'État, la •• femme de ce dernier, qui, accidentellement, avait ouvert au prince, •• le reçut sans lui donner la moindre marque de respect. L'archiduc, •■ formalisé de cet accueil, eut la franchise d'en parler à Lipse qui se " borna, en haussant les épaules, à lui répondre : " Mon Prince, c'est une " femme ", voulant ainsi donnera entendre que, plus d'une fois déjà, il " avait fait à la sienne des observations sur sou manque de politesse, " mais que, avec l'obstination commune à son sexe, elle avait toujours " persisté dans sa manière d'agir. " {Juste Lipse patriote, par Eo. Vax KvEN, archiviste de la ville de Louvain, 1S53, broch. in-lG). M. Van Kven confirme le récit de son sacristain par un renvoi au Dictioniiairc histoi'iqiii; de Baijle, RoKcrdam, 1097,

vain le plus utile à lire après Cicéroii; vous y trouverez réunis la propriété des termes, la pureté, l'urbanité, la plaisanterie légère, le sel attique et les grâces que vous chercheriez vainement ailleurs dans le Latium. » Il aurait pu ajouter que Plante, meilleur imitateur des Grecs, avait observé les mœurs avec plus de pénétration, qu'il avait plus de force comique et était plus véritablement poète que son rival.

Ce fut aussi pendant son séjour à Cologne que Lipse commença à éclaircir, par des notes philologiques et historiques. Tacite, le plus profond des historiens, qu'il contribua à nous mieux faire connaître. Déjà Ferret, Alciat et Bertran avaient essayé de le faire, mais essayé seulement. Noire savant compatriote une fois entré dans cette carrière, la suivit jusqu'au bout, et il publia, sur Tacite, un commentaire complet et excellent, qui mérita d'avoir dix-sept éditions en moins d'un siècle (').

(') Nous avons dit que lorsque Lipse était à Rome chez le cardinal de Granvelie, il se lia avec Muret, l'un des savants les plus célèbres de l'Europe. Celui-ci travaillait depuis assez longtemps à des commentaires sur Tacite, et, habitué à aider de ses conseils les jeunes gens qui venaient s'éclairer prés de lui, il ne fit aucune ditîiculté de communiquer ses notes à Lipse. Lorsque l'ouvrage de ce dernier parut, Muret jirétendit y reconnaître plusieurs de ses idées et s'en plaignit. Lipse se drl'endit de ce plagiat, dont il serait inju.ste de l'accuser : il est naturel que deux hommes se rencontrent quand ils suivent la même route, (fie (le Juste Lipse. Bibliothèque populaire, Bruxelles, 1838, in-32.;

Cependant, l'inflexible duc d'Alhe, qui n'avait reculé ni devant les mesures les plus cruelles, ni devant les supplices les plus atroces pour asseoir en Belgique la domination du fils de Charles-Quint, avait été rappelé et remplacé par un successeur animé d'intentions conciliantes. Requesens, quoiquesansnégliger un seul instantl'emploides moyens militaires, avait proclamé à Bruxelles une amnistie générale, aboli quelques impôts odieux et supprimé le Conseil des troubles, ce terrible instrument de tyrannie qui avait fait tomber tant de nobles têtes, et que le peuple avait justement flétri du nom de tribunal de sang. L'état de siège n'existait plus. Les États de Brabant croyaient pouvoir compter sur le rétablissement des anciens privilèges communaux et provinciaux : ils protestaient d'ailleurs de leur fidélité au roi et de leur amour pour la religion catholique Juste Lipse revint à Isque dans la maison paternelle, désireux d'y consacrer sa vie à de studieux loisirs, loin de l'ambition et des soucis de la politique, et de partager son temps entre la culture de ses champs et le commerce des doctes sœurs. Nous avons de lui une letti'e écrite vers ce temps au conseiller royal Guillaume Breu-

ghel, son parent, dans laquelle il vante avec éloquence les charmes de la vie rurale et déclare qu'il préfère la campagne à la ville pour la sagesse, pour les nuœurs, pour le bonheur et pour le profit qu'on y trouve.

Mais la pacification du pays n'était qu'apparente. Les soldats des partis contraires désolaient la campagne (^); une bande de partisans envahit la tranquille maison de notre savant, et Juste Lipse fut contraint d'aller chercher un refuge à Louvain.

Là fut donné à la jeunesse un noble et beau spectacle. On vit l'ancien professeur d'éloquence à l'Université d'Iéna, l'ancien doyen de la Faculté des arts, le savant déjà illustre, le commentateur érudit de Tacite et l'auteur d'ouvrages célèbres que tous les gens de lettres avaient continuellement dans les mains, se remettre comme un jeune homme sur les bancs de l'école, suivre les cours de jurisprudence, affronter avec éclat les académiques épreuves des examens et des thèses publiques et

(') De tout temps les armées d'invasion ont vécu sur le pays ennemi, et la dernière guerre nous a montré avec quelle rigueur ce formidable droit de réquisition est encore exercé par les armées les mieux disciplinées. Que de maux n'en devait-il pas résulter pour les populations rurales, à l'époque de Juste Lipse, quand les troupes ne recevaient ni solde, ni rations régulières et que le pays était nécessairement livré à la discrétion absolue du soldat! Les villes souffraient moins, parce que les citoyens trouvaient, dans une entente commune, les moyens de régulariser au moins ce désordre et de se faire protéger par la discipline militaire.

conquérir le diplôme de docteur en droit ('). On aurait pu croire qu'en se livrant à ces études, Lipse avait en vue de se frayer une carrière nouvelle dans le barreau ou dans la magistrature. Il n'en était rien. Son caractère prudent et réservé l'a toujours empêché de vouloir se lancer sur la mer orageuse des fonctions publiques, surtout au milieu de la confusion si grande de toutes choses qui régnait alors en Belgique, où les plus sages conseils étaient un objet de mépris quand ils n'étaient pas un motif de persécution. 11 n'avait pas non plus de goût pour le barreau, et faisait peu de cas d'une profession consistant, selon lui, à soutenir indifféremment le pour et le contre, non par conviction ou par zèle du bien i)ublic, mais au gré du client qui commande et qui paye.

(') Peudanf qufi Juste Lip»e étudiait à Louvain pour conquérir le diplôme de docteur en droit, il y rencontra le célèbre Bellarrain, neveu du pape Marcel II. Bellarmin, entré jeune dans l'ordre des Jésuites, lit tant de progrés dans les sciences et donna de si foi-tes preuves de son zèle et de ses talents, qu'il fut envoyé à vingt-sept ans à Louvain pour combattre l'hérésie, à la fois comme professeur de prédication et comme professeur de théologie à l'Université. Les premiers emplois de son ordre, la faveur do cinq papes consécutifs et le chapeau de cardinal furent la récompense de cette expédition qui dura sept ans. Tout le monde connaît la longue liste des ouvrages de cet illustre et .savant professeur de l'Université de Louvain. Citons seulement ici son livre de ScripUn-ibus eccleaiasiiiis, qu'il comjiosa chez nous au milieu des occupations que lui donnaient ses deux chaires. L'édition générale de ses œuvres remplit sept gros volumes in-folio, Cologne, IW."),

u;r, . t ](iu».

Juste Lipse étudiait les lois pour acquérir une instruction plus solide(^), pour pénétrer plus avant dans la science des choses de l'antiquité, pour saisir dans la jurisprudence le cachet qu'y ont successivement imprimé les révolutions de l'histoire et les doctrines des différentes écoles philosophiques.

C'est pendant ces fécondes études, que, résumant et complétant les travaux de Pomponius Lœtus, de Paul Manuce, de François Hotoman et d'autres savants, il a colligé et donné au public le recueil des lois édictées par les anciens rois de Rome, et l'importante loi des XII Tables; — sérieux service rendu à l'érudition.

Vers le même temps, le hasard lui fit découvrir à Louvain dans la boutique d'un épicier, parmi les papiers destinés à être convertis en cornets, un manuscrit de Tite-Live, très vieux et en mauvais état, qu'il put acheter à bon compte. Cette découverte donna lieu aux livres des Epistolicarum qiiœstiomim , spécialement consacrés à éclaircir

(') La connaissance du droit romain est indispensable pour obtenir

une pleine intelligence des anciens. Depuis que les études littéraires

ont été séparées des études juridiques, les littérateurs ont perdu la

clef de beaucoup de passages importants des grands écrivains de Romo,

et, de leur côté, les juristes n'ont-ils pas perdu quelque peu de cette

élégance, de cette urbanité et de cette pureté de langage qui, autrefois,

caractérisaient, à un degré si éminent, les Ulpien, les Tribonien, les

L'ujas et tous les grands jurisconsultes?

et à restituer divers passages du grand historien de Rome.

L'œuvre de Tite-Live était déjà retrouvée en partie depuis longtemps, et sa réputation n'avait point péri. Alphonse d'Aragon avait reçu des habitants de Padoue, comme une très précieuse relique, un fragment du bras de leur illustre compatriote; le prince, quand il était malade, se faisait lire des pages de l'histoire de Tite-Live, et il y prenait, assurait-il, plus de plaisir qu'aux concerts des maîtres de sa Chapelle. Léon X avait fondé une chaire pour expliquer Tite-Live dans le même Capitole d'où cet historien avait été autrefois banni comme trop favorable au parti de Pompée. L'imprimerie avait reproduit ce qui restait de ses œuvres, d'abord à Rome, en 1469; puis à Venise, en 1470; à Mayence, en 1519, etc. Des hommes érudits s'en étaient occupés avec fruit. Les travaux de Juste Lipse n'en furent pas moins très dignes d'intérêt : il a fait ressortir l'élégance et la pureté de ce style, dont tous nos efforts ne parviennent pas à reconnaître la légère patavinité reprochée par les contemporains, et montré la noblesse, la clarté et le parfait enchaînement des récits. Dans le même ouvrage, notre auteur, a rétabli, d'après les inscriptions marmoréennes, d'ai)rès les tables d'airain et les fastes consulaires, plusieurs passages importants des Pandectes, et

donné d'utiles corrections d'Ausone, de Martial, de Pline l'ancien, de Juvénal et d'Apulée.

Pendant que le laborieux savant se livrait à ces paisibles études, la question religieuse compliquée du désir de chasser l'étranger du sol de la patrie, faisait naître de graves dissidences entre les provinces catholiques du sud et les provinces calvinistes du nord des Pays-Bas, préparant, d'une part, la fondation de la République Batave, et, de l'autre, la restauration de l'autorité espagnole dans la Belgique future. Le Congrès, réuni à Gand, des députés des États de Hollande et de Zélande et du parti national belge, avait inutilement tenté de cimenter une alliance durable entre les dixsept provinces, par la fameuse charte de 1576, connue dans l'histoire sous le nom de Pacification de Gand. Les classes supérieures de la Belgique étaient effrayées de l'ambition et du génie du Taciturne, et, tandis que le peuple maintenait encore dressé l'ancien étendard des Gueux, la Noblesse se ralliait à la cause royale, en vue d'assurer le triomphe de la religion catholique sur l'hérésie. De là cette nouvelle charte, dite l'Union de

Bruxelles, germe fatal de la division prochaine et d'une nouvelle et longue série d'infortunes. Le dénouement de la crise fut hâté par la précipitation des Gantois, ces irréconciliables ennemis de la domination étrangère. Vainement le prince d'Orange cherche à ralentir ce mouvement intempestif, à désarmer les haines religieuses, et à réunir sur le terrain de la tolérance les patriotes de toutes les confessions. Gand s'insurge : une armée de vingt mille ouvriers sans travail, prêts à tout, et déterminés aux plus grands sacrifices pour ressusciter les jours éclatants bien qu'orageux de la liberté communale, s'avance dans le pays sous la conduite de deux gentilshommes plus braves soldats que bons politiques. Don Juan d'Autriche, le chevaleresque vainqueur de Lépante, rencontre le 31 janvier lo78, à Gembloux, l'armée nationale et l'anéantit. C'en est fait. Le désastre est irréparable. Les principales villes du Brabant tombent au pouvoir des vainqueurs, et le soldat espagnol entre en maître à Louvain. Juste Lipse est frappé de terreur : il songe à la procédure sommaire de l'Inquisition et au compte qui lui peut être demandé de son compromettant séjour à léna, de son professorat à l'Université luthérienne : il quitte tout, et, sans même prendre le temps de mettre en sûreté ses meubles, ses livres, ses papiers, son

argent, il se sauve à Anvers. Martin Del Rio, son ami, se trouva fort à propos à Louvain pour mettre sa demeure à l'abri du pillage et de la confiscation. Del Rio, qui avait été l'un de ses condisciples à l'Université de Louvain, était alors membre du conseil de don Juan et juge dans le camp royal, conséquemment bien en position de le servir.

Lipse s'était réfugié à Anvers chez un autre de ses amis, Christophe Plantin, l'habile imprimeur français, si connu par sa belle édition, en huit volumes in-folio, de la bible polyglotte d'Alcala, et qui, ayant fait une fortune considérable par son travail, vivait avec tout le confort possible à cette époque (^). Mais Lipse n'osa point rester en Relgique; il ne se crut hors de danger que lorsqu'il fut parvenu en Hollande où il vécut près d'un an, sans domicile certain, à la manière d'un numide, comme il dit, et ne sachant où se fixer.

La protection du prince d'Orange lui fit obtenir en 1579, une chaire à l'Université de Leyde, qui

(') La maison de Christophe Plantin existe encore de nos jours, place du Vendredi, à Anvers, et la chambre qu'y a occupée Juste Lipse a été religieusement conservée, par les héritiers et les successeurs du célèbre imprimeur, dans l'état oii elle se trouvait alors.

avait été fondée en 1575 (^). C'était pour Juste Lipse comme une seconde apostasie : s'il avait dû se

(•) n compta parmi ses élèves, à Leyde, le prince Maurice de Nassau et le savant Jean Gruter qui fut son auditeur pendant sept années consécutives.

C'est aussi sous Juste Lipse, pendant quil professait à Leyde, que se forma dans les lettres l'italien Scipion Gentili, jui-isconsulte éminent, dont on estime avec raison les ouvrages sur les lois et le traité sur les droits de la nature et des gens, et qui fut successivement professeur à Bàle, à Heidelberg, à Altorf. Scipion Gentili avait pour Lipse une admiration passionnée et il était digne d'un tel maître, comme il l'a prouvé par des poésies élégantes, par des paraphrases de psaumes et par des notes sur la Jérusale^n délivrée, dont il traduisit en vers latins les premiers chants. U était luthérien, et, pour cette cause, il avait quitté l'Italie avec son père et son frère Albéric, lequel obtint et occupa avec distinction, jusqu'à sa mort, une chaire de droit à l'Université d'Oxford.— Nous ferons observer, à cette occasion, que Voltaire s'est exprimé d'une manière trop absolue et peu conforme à la vérité, lorsqu'il a dit dans son Essai sur les mœurs, chap. cxxviii : >• Peu de personnes pri- « rent le parti de Luther en Italie. Ce peuple ingénieux, occupé - d'intrigues et de plaisirs, n'eut aucune part à ces troubles. « Si les novateurs ne troublèrent pas la paix publique en Italie, ce fut uniquement par le soin que prit l'autorité de veiller sur toutes les entreprises particulières et de les arrêter aux premiers pas. Mais ce serait se faire une idée très fausse du caractère italien que de le supposer trop léger pour attacher du prix aux grandes questions de la métaphysique, de la philosophie et de la religion. C'est tout le contraire. Pendant que tant d'illustres personnages italiens se faisaient remarquer par leurs talents et par leur ardeur dans ladéfense des droits du Saint-Siége, d'autres devenaient les sectateurs fervents et les apôtres des idées nouvelles. Calvin avait séjourné à Ferrare sous le nom de Charles d'Heppeville,et ily avait fait de nombreux prosélytes ; des villes entières avaient paru infectées du poison de l'hérésie; toutes les classes du clergé séculier et régulier avaient fourni leur contingent d'apostats, tels que le chanoine régulier Vermigli, le théologien Girolamo Zanchi de Bergame, Ochino, deux fois élu général des Capucins, Vergerio, évéque de Capo d'Istria et Nonce apostolique sous Paul III : la liste serait longue à épuiser. Non seulement les idées de Luther et de Calvin avaient pénétré en Italie, mais il avait surgi dans son sein même un grand nombre d'autres

montrer luthérien à léna, il lui fallait à Leyde être calviniste. Il parut se soumettre à cette nécessité sans répugnance, en se disant sans doute que ce ne serait gue provisoire, mais ce provisoire dura douze ans : pendant douze ans, il eut à supporter les reproches de sa femme, désolée de lui avoir vu déserter sa foi, ceux de ses amis catholiques, surtout de Del Rio, devenu jésuite, et ceux de sa propre conscience : bien longue et bien triste épreuve !

Lipse n'avait pas de vocation pour le martyre : sur les questions religieuses et politiques, il affectait, pour son repos, l'opinion dominante des pays où il vivait. Outre le goût de la tranquillité, il avait encore l'amour-propre qui lui faisait désirer d'occuper une chaire de professeur et d'être en évidence. Enfin, il n'était pas riche : les émoluments de sa place l'aidaient à vivre avec plus d'aisance, et, quoiqu'il n'en convienne jamais, cette considération ne lui était pas à beaucoup près

redoutables ennemis de la Cour de Rome. Sans remonter jusqu'aux Arnauld de Brescia et aux Jérôme Savonarole, il nous suffira de citer ici toute la famille des Socini, fondateurs de la secte des Sociniens, dont les opinions anti-triuitaires et sur les effets de la mort du Christ tenaient de l'ancien Ariauisme, et ne répugnaient pas moins au Protestantisme qu'au Catholicisme. Il s'en fallut de peu que Lelio Socini, retiré à Zurich, ne fournit à Calvin une nouvelle occasion de prouver au monde, en relevant le bûcher de Michel Servet, comment il entendait la tolérance religieuse.

indifférente. Plus d'une fois, dans sa correspondance avec ses amis, il déplore avec amertume le peu d'économie de son père, et la brèche que celui-ci avait faite à sa fortune par un trop vif penchant aux plaisirs (^). Si véritablement, comme il l'assure, et comme sa conduite ultérieure semble le prouver, le calvinisme n'était pour lui qu'un masque extérieur, cette contradiction continuelle, entre ses actes et ses pensées, entre sa conduite et ses croyances, a dû semer bien des chagrins dans sa vie.

Quoiqu'il en soit, il laissa si peu soupçonner la sincérité de son adhésion aux doctrines de la Réforme, que des querelles religieuses s'étant élevées en Hollande, entre les ministres des diverses sectes protestantes, ce fut lui que les magistrats de Leyde et les Etats-Généraux chargèrent à plusieurs reprises , et avec succès , du rôle d'arbitre et de conciliateur.

Pendant son séjour à Leyde, Lipse était dans la fleur de l'âge et du talent. C'est là qu'il a écrit et publié ses livres les meilleurs. Il recommandait à ses amis et suivait lui-même l'exemple de Pline

(') Les prodigalités du père de Juste Lipse obligèrent sa famille à le faire interdire pendant les dei'nières années de sa vie et à le placer sous tutelle. (Alph. Wauters, archiviste de la ville de Bruxelles, Histoire des environs de Bruxelh's, 1855, t. IIL V. Yssche, p. 477).

lancien qui ne lisait jamais rien que la plume à la main, en prenant des notes ou faisant des extraits. Les deux livres des Electa, qui parurent en 1580, sont proprement un de ces recueils de notes, sur une multitude de sujets divers, mais rangées dans un ordre clair et méthodique. Le chapitre V du livre I donne une correction du PervigiUum Veneris, d'après une copie que Sannazar avait rapportée d'Italie en 1504, et que Pierre Pithou avait retrouvée et envoyée à Lipse (^). On trouve dans les Electa l'explication ingénieuse de beaucoup d'usages de l'antiquité. L'ouvrage devait être grossi de remarques sur les fragments des anciens auteurs; mais cette partie de son manuscrit lui fut volée par un de ses amis, qu'il voue, en raison de ce larcin, aux dieux infernaux.

Peu de temps après, il publia sa Satyre Ménippée (-), badinage aimable, élégant et poli sur les

(1) C'est dans cet ouvrage, L. 2, C. 7, que Lipse émet l'opinion que les commentaires de César ont été altérés en plus d'un endroit. Mais il n'est pas vrai, comme on l'en a fort injustement accusé, qu'il ait attribué ces commentaires à Julius Celsius. Loin de là : dans ses questions épistolaires, L. 2, C. 2, il reprend Louis Carrion d'avoir été de cet avis. Ménage dit que cette opinion, qui attribuait à un autre écrivain les commentaires de César, s'était répandue parce que les meilleurs manuscrits de ces commentaires portaient en tête l'indication qu'ils avaient été révisés par un grammairien nommé Julius Celsius Constantinus. Les copies faites d'après ces manuscrits étaient jugées les plus correctes.

(2) Scaliger lui écrivit, à l'occasion de cette satire, les choses les plus flatteuses, en l'assurant qu'il le regardait moins comme son ami que

poètes de cour et les lauréats officiels,qui faillit lui susciter de très graves embarras avec l'Empire, parce qu'on Faccusa d'avoir manqué de respect envers la personne sacrée de l'Empereur, quand il avait dit que c'est Apollon et non l'Empereur qui fait les poètes (^).

comme son maître, et que ses écrits lui semblaient encore plus précieux que son amitié. Scaliger et Juste Lipse s'accablaient réciproquement de louanges ; et, tandis que celui-ci comparait le premier à un aigle planant fièrement dans les airs, Scaliger appelait Juste Lipse la gloire et le soutien des lettres en Europe. Mais chacun d'eux démentait ces éloges en particulier, et Scaliger écrivait : « Ce que fait Juste Lipse plaît au vulgaire, comme Ramus : il faut être estimé des doctes et non

pas seulement des écoliers Sijeme voulais prendre contre quelqu'un,

je ne me prendrais pas à Lipsius, mais à un autre grand personnage

qu"il n'est Je ne me soucie guère qu'il m'aime. " On voit que la

confraternité des hommes de lettres de ce siècle ressemblait assez à celle de^ hommes de lettres nos contemporains. {Yie de Juste Lipse. Bibliothèque populaire, Bruxelles, 1838, in-32.)

(1) Il n'était pas prudent en ces temps là de prendre les princes à partie. Nous trouvons à ce propos dans les opuscules de M. Gachard, archi- -\iste général du royaume de Belgique, une note qui nous a paru d'autant plus intéressante à reproduire ici qu'elle concerne précisément le successeur de Juste Lipse dans sa chaire à l' université de Louvain. — Ce professeur, Erycius Puteanus, était soupçonné d'avoir écrit, contre Jacqixes !<"■ d'Angleterre, une satire très violente qui fit beaucoup de bruit et qui était intitulée : Isaaci Casauboni Corona regia, etc. Bayle rapporte que le roi d'Angleterre, furieux d'être dépeint sous des couleurs si noires, obtint de ses alliés que l'auteur de ce libelle fût recherché pour être puni. Mais ce que Bayle n'a pas su, c'est que Jacques P"" envoya à l'archiduc Albert un ambassadeur extraordinaii'e, exprés pour lui dénoncer Puteanus et lui demander sa punition. La lettre originale du Roi est au dépôt des affaires étrangères, à Paris, dans un volume de correspondances diplomatiques intitulé : Pays-Bas, 1601 à 1615 ; elle est ainsi conçue :

« A Monsieur mon frère et cousin l'archiduc Albert d'Autriche.

•' Monsieur mon frère et cousin, nous envoyons vers vous le cheva-

Puis vinrent, à de courts intervalles, ses Notes sur Yalère Maxime, ses Remarques sur Sénèque le tragique, sur Velleius Paterculus; son Traité sur la véritable prononciation de la langue latine, où il fait observer avec justesse que les langues modernes dérivent du latin parlé et non du latin écrit; et plusieurs centuries de lettres familières, aug-

" lier Benêt, docteiu" en droit et juge de la cour de nostre prérogative, •' et chancelier de la royne nostre très chère compagne, en qualité de '• nostre ambassadeur pour vous demander justice contre la personne '. d'Iriceus Puteanus, professeur en vostre Université de Louvain, " pour le libelle diffamatoire qu'il a osé escrire et publier contre nous, " intitulé : Isaaci Casauboni Coro-na regia, par lequel il s'est efforcé •• malicieusement et calomnieusement de flestrir l'honneur de nostre " réputation. Qui estant une licence indigne et intolérable à l'endroit •• d'un prince, nous nous promettons qu'en cela, vous nous ferez avoir » telle raison qu'il appartient, non seulement pour le respect de nostre » qualité et de la bonne amitié qui est entre noz couronnes et vos pro- •• vinces, mais aussy mesmes pour Tamour de la justice qui est due à « tous : en quoy, comme vous nous donnerez tesmoignage particulier ■' de vosti^e bienveillance, aussy vous obligerez réciproquement la « nostre envers vous, et nous serons prêts à vous en faire paroistre les « effets, quand l'occasion se présentera, ainsy que nous avons chargé " nostre ambassadeur de vous fayre plus particulièrement entendre « de bouche, auquel nous vous prions de donner audience gracieuse « et toute créance en ce qu'il vous dira et proposera de nostre part. •' Ainsy nous prions Dieu, Monsieur mon frère et cousin, de vous " tenir en sa saincte et digne garde. De nostre palais de Westminster, « le 20e de mars. Tan 1616.

« Vostre très affectionné cousin et frère, •^ Jacques, R. •• Heureusement pour Puteanus, son innocence fut reconnue, car Jacques P"" était assez vindicatif : les États-généraux de Hollande furent obligés de destituer de sa chaire à l'Université de Leyde le professeur Voi'stius, uniquement parce que celui-ci était Arminien et que le roi d'Angleterre avait ces sectaires en horreur.

mentées d'une dissertation sur l'art épistolaire, à l'usage de la jeunesse.

En 1582, il mit au jour ses Saturnalmm libri, qui traitent des gladiateurs et des divers jeux du cirque, et qu'il fit suivre d'un livre sur la forme, les dispositions et les aménagements des amphithéâtres. C'est une suite savante au travail de Panvinius De ludis circensihus (M.

(1) Vers ce temps, une grande nouvelle se répandit dans la république des lettres ; on venait de retrouver et d'imprimer le traité perdu de Consolatio7ie, œuvre philosophique de Cicéron composée par le grand orateur à l'occasion de la mort de sa fille Tullia. Joachim Camérarius en envoya un exemplaire à Juste Lipse, Celui-ci reconnut aussitôt que cette prétendue trouvaille n'était qu'une supercherie littéraire, une mystification organisée avec beaucoup d'esprit et de talent, mais non avec le style même de Cicéi'on. La sagacité de Lipse alla jusqu'à déceler la personnalité du mystificateur, Charles Sigonius. Riccoboni se joignit à Lipse, et il en résulta de toutes parts des clameurs et des discussions de la plus grande vivacité, mais qui prouvèrent la fraude avec évidence. — Charles Sigonius. ou plutôt Sigonio, né à Modéne en 1519, était un des professeurs les plus distingués de l'Université de Bologne. La tranquillité de sa vieillesse fut singulièrement troublée par cette idée malencontreusequ'il eut d'attribuer àCicéron le livre (?econsofe<w«e composé par lui-même. Cette folle querelle le brouilla avec Juste Lipse et un grand nombre de ses amis. Mais il ne faudrait pas croire que Sigonio fut unhommesansvaleur.il est un de ceuxqui ont porté le plus de lumières dans les ténèbres des antiquités romaines. Ses Fastes consulaires et l'ample commentaire qu'il y joignit, en les publiant, furent le premier ouvrage où l'histoire de Rome ait été exposée dans l'ordre chronologique et avec une critique saine. Ses Schoîies et corrections sur les décades de Tite-Live, ses ouvrages sur Yancien droit civil des citoyens romains, sur Vancien droit de Vltalie et sur Yancien droit des provinces romaines, son traité des noms des Romains et ses trois livres sur leurs jugements sont encore les meilleurs guides que nous ayons pour diriger nos recherches dans ces matières difficiles. Sigonio fut en outre le fondateur de la diplomatique, cette science si utile à la conservation

L'année d'après, Lipse donna son œuvre la plus originale, celle dont il fit toujours le plus de cas, sur laquelle il fondait son plus grand espoir d'arriver à la postérité, le traité de la Constance. Il le composa, dit-il, pour se détourner de la contemplation des calamités sous le poids desquelles gémissait sa patrie et pour se consoler de ses propres chagrins. Mais son but véritable était, d'une part, de prouver que l'étude des belles-lettres ne le détournait pas de la philosophie, et, d'autre part, d'adapter les maximes des stoïciens à la vérité chrétienne. Grande assurément était sa hardiesse de relever l'étendard de la philosophie païenne dans un siècle où la théologie dominait si fort sur toutes les sciences ! Il s'encourageait du précepte de saint Augustin qu'il faut prendre aux anciens tout ce qu'ils ont dit de bon et appliquer sans scrupules à notre usage les biens enlevés à ces injustes possesseurs. Ce petit livre est écrit avec infiniment d'élégance et de clarté. Les contemporains lui ont tait bon

et à l'interpi'étation des documents authentiques enfouis dans les archives publiques et privées de toute l'Europe. A l'aide de ces monuments écrits généralement avec indépendance et sincérité, il put retracer V Histoire de V Italie depuis l'arrivée des Lombards jusqu'à la fin du XII*' siècle. On lui doit encore une Histoire de VEnipire d'Occident, en vingt livres, quatre livres sur la République d'Athènes, huit sur la Ré'publique des Héhro^ix et une multitude d'opuscules sur des sujets divers. Combien nous sommes loin aujourd'hui de ces temps de fortes études et de labeur infatigable!

accueil et il fut presque aussitôt traduit en diverses langues (^i. Nous nous abstiendrons d'en faire ici l'éloge ou la critique, puisque nous en donnons

(1) Le traité de la Constance est un prompt et immense succès. Naudé, le comparant à la cassette dans laquelle Darius serrait ses pierres précieuses, disait que Lipse avait eu l'art d'y répandre et d'y faire entrer tous les trésors de son esprit, et tout ce que son style avait à la fois de plus brillant et de plus élégant. Raphelengius, petit-fils du célèbre imprimeur Plantin, prétendait que lors même que tous les ouvrages de Lipse viendraient à être perdus, celui-ci pourrait consoler de la perte de tous les autres. ( Vie de Juste Lipse. Bibliothèque populaire, Bruxelles, 1838, in-32.) — « Nous connaissons un exemplaire fort curieux du traité de la Constance. Guillaume Barclay l'avait fait relier avec des feuilles de papier blanc intercalées et en avait fait un album amicorum. Un grand nombre d'hommes distingués de ce temps, Isaac Casaubon, Martin Del Rio, François Dousa, Juste Lipse lui-même, Aubert Mirœus, Erycius Puteanus, Philippe Rubens, Balthazar Moret et beaucoup d'autres avaient mis leur signature sur cet album. » (Bxyle, Dictionnaire historique et critique. V. Juste Lipse). — Les Allemands , qui voyageaient beaucoup, avaient coutume, lorsqu'ils étaient gens de lettres, de se nmuir au départ d'un livre blanc, bien relié, qu on nommait album amicorum, et ils ne manquaient pas d'aller visiter les savants de tous les lieux où ils passaient et de leur présenter cet album atin qu'ils y missent leur nom, ■• ce que ceux-ci faisaient ordinairement en y " joignant quelque propos sentencieux et quelque témoignage de « bienveillance en toutes sortes de langues. U n'y a rien que nous ne <• fassions pour nous procurer- cet honneur, estimant que c'est une « chose autant curieuse qu'instructive d'avoir connu de ces gens •' doctes qui font tant de bruit dans le monde, et d'avoir un spéci-

" men de leur écriture Dans les festins, quand toutes les santés

« ordinaires ont été bues, on prend l'album amicorum et l'on passe - en revue, en buvant à leur santé, tous ces grands hommes qui ont •• eu la bonté d'y mettre leur nom ". (S*-Evremond, Œuvres mêlées, t. II, p. 81.)

Le traité de la Constance a été traduit en fi-ançais une pi'emière fois par Xuysement, Leyde, 1584, in-4" ; une seconde fois par de Lagrange, avocat au Parlement, Paris, 1741, in-12. La traduction que nous offrons aujourd'hui au pul)lic est la troi.fiéme.

ci-après la traduction littérale. Le lecteur jugera par lui-même.

Après TœuYre la plus chère à Juste Lipse vint celle qui lui causa le plus d'ennuis, d'embarras et de difficultés, par les orages qu'elle amassa sur sa tête et les disputes qu'elle lui suscita. Nous voulons parler de ses Politiques. Ce n'est pas là une étude sérieuse sur l'art de gouverner les hommes, comme la République de Bodin, ou le Prince de Machiavel. C'est un simple travail de mosaïque. Aubert Mirœus dit que Lipse a fait comme les brodeurs qui composent un tissu avec des fds de difl'érentes natures, et cette comparaison est juste en ce que le livre entier n'est qu'un assemblage de sentences détachées, prises à droite et à gauche dans Tacite, Cicéron, Aristote, Xénophon, la Bible, etc., partout enfin. En la forme, c'est une œuvre agréable d'esprit, un recueil commode de citations faciles à trouver au besoin : au fond, ce n'est qu'une compilation à peu près sans valeur et sans idée qui soit propre à l'auteur.

Or, dans ce centon, Lipse émet l'opinion que le chef d'un État ne doit, pour le bon ordre, y souffrir

qu'une seule religion. Quelle légèreté singulière d'énoncer une proposition pareille au milieu d'une nation, qui était précisément en guerre avec son souverain pour échapper à la religion que celui-ci prétendait lui imposer! Mais Lipse ne s'en tient pas là. Il avait à placer une belle phrase qu'il avait trouvée dans les discours de Cicéron contre Marc Antoine, et il ne veut pas perdre son effet. Ce n'est pas le cas de la clémence, ajoute-t-il, Ure et SECA, brûle et coupe, il vaut mieux perdre un membre que le corps entier.

On ne peut disconvenir qu'une telle phrase ne fût odieuse après la Saint- Barthélémy, après les effroyables persécutions religieuses qui avaient si longtemps désolé la Belgique, et surtout sous la plume d'un homme qui passait si lestement d'une confession à une autre, quand son intérêt l'y con* viait. La vérité est que Lipse ne s'était pas bien rendu compte de la portée de ce que Cicéron lui faisait dire, et qu'il fut bien déconcerté quand il entendit la tempête qu'il avait soulevée en indiquant cet abominable remède du fer et du feu contre les dissidents. Il fut attaqué de tous les côtés avec une extrême violence, notamment par un certain Théodore Coornhert, homme de peu de lettres et d'une latinité médiocre, auteur et apôtre d'une nouvelle secte religieuse, en Hollande, qui

avait eu des relations familières et amicales avec lui et qui avait même traduit son traité de la Constance en hollandais. Cela ne l'empêcha pas de dénoncer Lipse à l'indignation de tous les réformés. Lipse aurait pu répondre que, lorsque la politique est en jeu, la tolérance n'est pas de mise; que Calvin avait à son compte le bûcher de Servet, comme l'Inquisition avait au sien les autoda-fé, et que Bèze, ce Père de l'Église protestante, avait ouvertement prêché que les dissidents en religion sont lespires des scélérats et doivent être punis comme des parricides. Mais il était sérieusement gêné par ses antécédents et par sa situation présente. Il se borna donc à prétendre que les mots ure et seca ne doivent pas être pris à la lettre, mais comme une pure figure de rhétorique; et que, dans tous les cas, il n'avait pas voulu parler du dernier supplice, mais d'un remède local, à la façon des médecins qui, au besoin, appliquent la cautérisation à une plaie ou l'amputation à un membre malade. La réponse à Coornhert est intitulée De una religione adversiis dialogistam. Nous n'insisterons pas sur cette querelle aujourd'hui sans intérêt ; toutefois, nous ne croyons pas inutile de rappeler à ce propos que Lipse était un homme d'une douceur extrême, péchant plutôt par la timidité que par l'audace, fuyant les disputes

et ayant toute espèce de bruit en horreur (').

Dans cette controverse sur le livre des Politiques, les États de Hollande et les magistrats de Leyde prirent le parti de Lipse, imposèrent silence à son adversaire, et ne parurent avoir rien perdu de leur confiance et de leur amitié pour notre auteur. Mais lui se fatiguait de la contrainte perpétuelle où le maintenait sa position fausse en matière de religion; le mécontentement de sa femme et de ses amis catholiques le troublait profondément : il était bourrelé de remords.

Sous prétexte de santé, il demanda et obtint un congé de six mois pour aller prendre les eaux de Spa, et il promit de revenir à Leyde quand ce congé serait expiré.

Lipse ne revint pas (^). Aussitôt sorti de la

(1) Étrange fatalité! ce livre des Politiques, source de tant d'ennuis pour Lipse, du côté des protestants, ne lui causa pas moins de déboires du côté des catholiques. II fut mis à l'index de l'Église romaine, quelques années après, et Lipse dut se soumettre à corriger ou à faire disparaître plusieurs opinions jugées malsonnantes.

[-} Les derniers écrits de Lipse lui avaient fait à Leyde des ennemis nombreux. De plus, il avait des liaisons avec le parti du duc de Leicester que la reine Elisabeth d'Angleterre venait d'envoyer en Hollande avec six mille hommes. Lipse avait donc beaucoup de graves raisons pour quitter ce foyer d'intrigues. {Vie de Juste Lipse. Bibliothèque populaire, Bruxelles, 1838, in-32.)

Hollande, il se rendit en Allemagne et, après un court séjour à Hambourg, alla s'enfermer chez les Jésuites de Mayence pour se réconcilier définitivement avec l'Église catholique. Écoutons-le luimême. Voici la lettre que, de Mayence, il écrivit à son ami, le P. Del Rio, le 14 avril 1591 :

« Mon révérend Père, le vieil et sincère attache- '< ment que vous et votre Compagnie m'avez tou- « jours montré m'interdit de vous cacher le grand « acte que je viens d'accomplir. La bonté de Dieu ce m'a permis de m'arracher aux filets qui m'enve- « loppaient, et je suis arrivé sain et sauf chez vos « Pères en Allemagne. Quand je dis sain et sauf, M je mens, car j'y suis arrivé malade et accablé « sous le poids de mes péchés. Mais, par la misé- « ricorde de Dieu et le secours de vos Pères, me « voici délivré : il ne me reste plus qu'à persévérer « avec constance dans la bonne voie. Aidez-moi « de vos prières, vous qui avez si efficacement « contribué à m'y ramener. Que Dieu me châtie « de nouveau dans sa colère si, depuis vos lettres, <c j'ai eu un seul instant de repos. Nuit et jour, je « ressentais cet aiguillon; mon sommeil était à « tout moment interrompu par l'insomnie. Grâces « soient donc rendues à Dieu qui m'a tiré de là « malgré moi et m'a ramené dans des lieux où je ce puis me rendre utile à l'Église et à la chose

<' publique comme je m'efforcerai de le faire avec « son secours. Je suis présentement chez vos « Pères de Mayence et mon premier soin est de « vous écrire. Réjouissez-vous, mon frère, d'avoir « retrouvé un frère et un ami, et pardonnez-moi « mes fautes passées, comme Dieu me les a par- « données lui-même. Je me recommande sérieu- « sèment, très sérieusement, à vos prières et à « celles du P. Oranus; faites-lui part de cette « nouvelle, mais à lui seul : il ne convient pas de « la divulguer encore, car ma femme, ma famille (c et mon modeste avoir sont toujours en Hollande. « Je ne tarderai pas à les faire venir, et alors je « me ferai connaître publiquement aux gens de « bien. Priez, ah ! priez pour moi. »

Cette lettre nous dispense de tout commentaire. Elle explique avec clarté les causes de la nouvelle évolution religieuse de Juste Lipse, à laquelle, constatons-le, toute considération d'intérêt matériel paraît entièrement étrangère cette fois, et elle nous donne la clef du reste de sa vie.

Les Hollandais regrettèrent d'abord vivement que Juste Lipse eût déserté son poste de professeur à l'Université de Leyde, sur laquelle son enseignement avait jeté un grand lustre. Ils firent tous leurs efforts pour l'engager k revenir, refusèrent longtemps d'agréer sa démission et don-

lièrent de l'argent à sa femme, avec mission d'aller le rejoindre et tâcher de le fléchir et de le ramener. Mais quand ils connurent le véritable motif de sa retraite, leurs sentiments changèrent, et ils ne songèrent plus qu'à lui donner pour successeur un homme d'une autorité au moins égale à la sienne dans le monde des lettres; ils jetèrent les yeux sur Joseph Scaliger, littérateur moins élégant mais aussi érudit comme philologue, créateur de la science chronologique, protestant décidé, illustre par son père, et qui, par son caractère et par ses talents, s'était imposé à l'Europe savante comme l'un des triumvirs littéraires. Scaliger n'avait pas le don de parler en public. Les États de Hollande ne lui en donnèrent pas moins le titre et les appointements de professeur, en le dispensant de faire son cours, et il acheva sa vieillesse dans cette honorable sinécure.

Mais revenons à Juste Lipse.

Le bruit de sa rupture avec la Hollande s'étant répandu et confirmé, il lui vint de tous côtés les offres les plusbrillantes deprinces, de villes et d'universités qui désiraient s'attacher un personnage

si distingué dans les lettres, si profond dans la connaissance des langues savantes. Nous ne pourrions, sans d'inutiles longueurs, citer ici les noms de tous les princes qui firent auprès de lui des démarches dans ce sens. Qu'il suffise de nommer le duc Guillaume de Bohême, son frère l'évêque de Cologne, le cardinal Frédéric Borromée, les cardinaux Colonna, Palœotti et Sforza, le pape Clément VIII, le duc de Ferrare et le roi de France, Henri IV, qui n'aimait pas Scaliger et qui eût été charmé de lui faire pièce en le remplaçant en France par notre Juste Lipse. Le sénat de Venise, les universités de Padoue, de Bologne, les ducs de Toscane et d'Urbin le laissaient libre de fixer à son gré l'indemnité pour frais de voyage, le traitement annuel et les honneurs qu'il voulait avoir pour venir s'établir chez eux. L'offre la plus touchante fut celle du vieux savant Espagnol Arias Montanus, que Philippe II avait préposé à l'édition de la Bible polyglotte imprimée chez Plantin : ce brave homme demandait à Lipse, avec l'effusion la plus bienveillante, de venir s'installer en Espagne, dans sa maison, promettant de le traiter en fils plutôt qu'en ami, de partager avec lui, tant qu'il vivrait, tout ce qu'il avait et de lui laisser ses biens par testament après sa mort. 11 faut noter aussi l'offre des Pisans qui lui

proposaient une chaire d'histoire, avec la faculté pour lui de croire ce qu'il voudrait en matière de religion (^).

En d'autres temps, Lipse eût probablement accepté l'une ou l'autre de ces propositions honorables et avantageuses; mais, il n'avait qu'une santé chancelante, il désirait se fixer dans son pays et y finir ses jours. Ses amis de la Compagnie de Jésus, qui l'avaient retiré de Leyde et ramené au bercail comme une brebis égarée, lui avaient promis de veiller à ses intérêts temporels avec la même sollicitude qu'ils voulaient pourvoir à ses besoins spirituels, et ils lui avaient fait entrevoir la possibilité d'obtenir une chaire à l'Université catholique de Louvain. Seulement il fallait attendre que fussent pleinement dissipées les préventions légitimes accumulées contre lui par ses tergiversations religieuses. On ne se fiait guère à la solidité de ses croyances , et beaucoup allaient disant que cette nouvelle volte-face

(') Les univex'sités italiennes étaient alors tombées dans une profonde décadence et la position des professeurs était loin d'y être enviable. Voici ce qu'en disait le cardinal Duperron : « J'aimerais mieux être « professeur du roi de France avec 300 écus, qu'en Italie avec 800. En " Italie, les pi'ofesseurs sont esclaves des écoliers. Lorsque les docteurs " sont en chaire, s'il prend un avertin aux écoliers, ils lui feront raille " indignités, lui jetteront leurs pantoufles à la tête et des pointes dans •• les f.... , quil est contraint d'endurer, comme M. Guillaume des '• laquais. •• (Perroxiana, V". Professeurs.)

n'était encore qu'un changement de masque. Lipse ne négligea rien pour faire disparaître ces doutes fâcheux. 11 écrivait aux Jésuites dans une lettre qui fut rendue publique : « Mes Pères, je vous « institue désormais les arbitres et les directeurs « de ma vie. Ne m'épargnez ni les conseils ni les « ordres. Mes paroles, mes écrits, mes actions, je « prétends tout soumettre à votre conduite. » Plus tard, il écrivait encore : « Candidat du ciel, ce c'est au ciel que j'aspire et non aux biens et aux « honneurs de la terre, vanités fantastiques pour « lesquelles je n'ai que du mépris. »

En outre, il donnait des gages non équivoques de son retour sincère à la foi véritable. Le jour de la Nativité de la Vierge, dans une conférence publique, à Liège, il prononça le panégyrique de la Bienheureuse Marie, et il écrivit à ses amis qu'il s'en était tiré à son honneur et qu'il avait saisi volontiers cette occasion de montrer au monde l'orthodoxie de ses sentiments religieux. 11 n'en était pas moins aux yeux de la Cour d'Espagne un hérétique relaps, c'est à dire un de ces hommes que Philippe II avait le plus en horreur, et pour lesquels il fut toujours impitoyable. Les Jésuites intervinrent heureusement en sa faveur. Ils représentèrent, et non sans raison, que Lipse ne s'était jamais immiscé dans les controverses religieuses, qu'il n'avait en réalité

jamais attaqué la vraie religion, qu'il avait toujours été, soit à léna, soit à Leyde, exclusivement appliqué à l'étude et à l'enseignement des belleslettres; ils, obtinrent sa grâce, d'abord du prince de Parme, gouverneur des provinces Belgiques, puis enfin du Roi lui-même.

Toutes ces négociations avaient demandé du temps. Lipse s'était rendu de Mayence à Spa, dont les eaux semblaient favorables à sa maladie du foie. Ensuite il se fixa provisoirement à Liège, désireux, non d'y fonder une école qui eût pu faire concurrence au Collège des Révérends Pères, mais de rassembler autour de lui un petit nombre d'élèves pour s'entretenir dans la pratique de l'enseignement, et pour se procurer quelque aisance.

Deux ans environ après son départ de Leyde, il fut nommé professeur d'histoire et de littérature à Louvain (M.

L'Université de Louvain, fondée en 1426 sous le nom de Studium générale, par Jean IV, duc de Brabant, avait été l'une des plus florissantes et des

(') La date de l'entrée de Juste Lipse comme professeur à l'Université de Louvain est certaine et doit être reportée à l'année 1592, ainsi que

plus illustres de l'Europe. Tout docteur devait avoir passé par cette école pour mettre le sceau à sa réputation. Mais les choses avaient bien changé pendant la guerre : les lettres étaient à peu près abandonnées et les étudiants, au nombre encore de plus de six mille, se livraient à tous les désordres qui sont le fruit ordinaire de l'ignorance, de l'indiscipline et de l'oisiveté.

rétablissent les pièces suivantes, trouvées dans les archives de la ville de Louvain :

" La première pièce est une requête sans date adressée aux magistrats de Louvain par un certain Nicolas Foxius qui demandait que Juste Lipse fût attaché comme professeur à l'Université. 1\ est dit dans cette requête que Juste Lipse était depuis plusieurs années réconcilié avec le Roi et avec TÉglise et qu'il était actuellement sans emploi à Liège, où beaucoup de princes lui faisaient de belles propositions pour l'attirer chez eux.

" La deuxième pièce est une lettre de l'Université de Louvain, également sans date, ayant pour objet de recommander Juste Lipse aux États de Brabant : et l'Université fait observer que ce savant a été réconcilié avec l'Église et avec le Roi par l'intervention des Pères de la Société de Jésus.

« La troisième pièce est une letti'e du 17 juillet 1592, par laquelle les bourgmestre, échevins et conseillers municipaux de Louvain écrivent à Juste Lipse qu'ils ont appris avec plaisir son désir de venir uabiter leur ville; ils l'invitent à mettre ce dessein à exécution, lui promettent de lui accorder toutes les immunités possibles, et l'assurent qu'ils feront tout ce qui dépendi'a d'eux pour lui être agréable. Ce sera, ajoutentils, avec grand plaisir qu'ils le verront dans leur ville, et ils en espèrent le meilleur résultat pour le rétablissement de leur université. Cette lettre est en flamand.

« JusteLipse répond le21 juillet, aussi en flamand, qui était sa langue maternelle, qu'on lui fait partout des offres bien avantageuses dans différents pays catholiques, mais qu'il préfère Louvain, pourvu cependant qu'on lui accorde l'exemption de garde et celle des logements

Lipse se voua tout entier à la tâche de rendre à l'Université de Louvain sa splendeur première et il y réussit. Il fut le véritable restaurateur de cet établissement célèbre; l'impulsion qu'il a su lui donner s'est maintenue jusqu'à la suppression de l'Université en 1797.

Cette institution a été rétablie de nos jours et l'on peut dire, à la gloire des Belges modernes,

militaires. II ne se porte pas assez bien pour monter la garde, et la présence de gens de guerre dans sa maison troublerait ses études.

« La cinquième pièce est un acte des 17 juin et 12 septembre 1592, par lequel les trois États de Brabant prient Juste Lipse dans des termes très flatteurs de se rendre à Louvain, pour l'amour de sa patrie, et d'y enseigner à l'Université les lettres humaines, moyennant une pension de 600 florins.

« La sixième et dernière pièceest une lettre adressée par Juste Lipse, en décembre 1594, au greffier des États de Brabant, pour lui dire qu'il ne peut pas vivre avec ces 600 florins et qu'il demande une augmentation de traitement. (Par suite de cette réclamation, son traitement fut porté à 1,000 florins.) »

Les documents que nous venons de citer ont été reti'ouvés de nos jours par notre éminent archiviste général, M. Gachard, dont la sagacité a su, par de nombreuses et utiles découvertes, éclaircir tant de points obscurs de l'histoire de notre pays. Nous sommes heureux, à cette occasion, de rendre un hommage public à cet érudit, français d'origine, mais belge par l'adoption.

" M. Gachard, disait avec raison M. Léopold Delisle à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, le 27 décembre 1872, en le proposant en première ligne pour la place de correspondant particulier de l'Institut, vacante par la mort de notre compatriote M. Polain, de Liège, M. Gachard est le véritable organisateur des archives de Belgique : il en a inventorié et classé les richesses ; il en a assuré la conservation ; à la place de dépôts en quelque sorte embryonnaires qu'il a reçus, il laissera à son pays d'adoption, et aux historiens futurs, des collections précieuses, faciles à consulter et qui peuvent être mises au rang des meilleures de l'Europe. »

que, par l'habileté de son administration et par la force de ses études, l'Université catholique nouvelle n'a point dégénéré de l'ancienne Aima Mater. Plusieurs de ses professeurs figurent avec éclat comme députés dans la Chambre de nos Représentants et même dans les Conseils delà Couronne. La voie leur avait été ouverte par Juste Lipse, leur digne prédécesseur, bui aussi, il a joint successivement au titre de professeur celui d'historiographe du roi d'Espagne et des États du Brabant, et celui de membre du Conseil d'Etat : mais il n'a jamais voulu en remplir les fonctions.

Lipse avait conçu le plan d'un grand ouvrage, qui, sous le titre de Flambeau de l'histoire, Fax hislorica, devait expliquer et mettre en lumière les usages et les habitudes des Romains, tant dans la vie privée que dans la vie publique. En 1595, il détacha de ce travail et publia séparément tout ce qui se rapporte à l'art militaire. Le traité de Militia romana, le premier de cette série, a la forme d'un commentaire sur Polybe, et do 'la aux ennemis de Lipse le prétexte de l'accuser ce plagiat envers François Patrizzi, savant commentateur de

Fhistorien grec : mais cette accusation a été démontrée injuste. Les remarques de Juste Lipse sont indépendantes de celles de Patrizzi, et le chevalier Follard a tiré bon parti des unes et des autres, comme l'évêque d'Avranches, Huet, en fait l'observation dans son dialogue de Claris Interpretihus. Cependant notre auteur s'est trompé en soutenant que la cavalerie romaine était disposée en masses profondes sur les ailes de l'armée. Nous ne lui en ferons pas un crime : un homme de lettres n'est pas un général d'armée, un stratégiste ou un tacticien. Le livre de Militia fut suivi, l'année d'après, des PoUorcétiques , traité fort curieux et intéressant de la balistique militaire des anciens, de leurs différentes machines de guerre, de leurs engins pour l'attaque ou la défense des places, et de leurs armes de jet (/).

La mauvaise santé de notre professeur ne lui permit pas de compléter ce travail par l'histoire du Triomphe qu'il avait projetée : il a donné en 1598, et ce fut le dernier de cette série de traités qui devaient former le Flambeau de lliistoire, un traité en quatre livres sur la grandeur des Romains,

(') Les livres de Juste Lipse sur la Milice romaine, les Poliorcétiques, les Saturnales, les traités de l'Amphithéâtre et de la Croix sont illustrés de gravures sur bois d'après les dessins d'Otto Vœnius, on Van Veen, peintre, savant et littérateur, ami de Juste Lipse, et qui f nt la gloire d'avoir été le maître de Rubens.

ouvrage remanjuable par la sagacité de la critique, par l'esprit philosophique et par la pureté du style, et dans lequel il passe en revue toute l'administration de Rome et des provinces, le régime économique (^), le système des impôts, les règles de

(') Les économistes modernes aiment à se persuader, et ils ne craignent pas de proclamer à haute voix qu'ils sont les inventeurs, les créateurs et les apôtres d'une science entièrement nouvelle, laquelle ils élaborent chaque jour, et dont le monde n'avait jamais eu l'idée avant le temps de Colbert. Comment donc ces savants comprennent-ils l'histoire? A quel ordre d'idées peuvent- ils bien rattacher les voyages d'exploration scientifique ordonnés par les Phai'aons autour des côtes de l'Afrique, par les Ptolémées dans la Méditerranée orientale, par les Carthaginois au Nord et au Sud des colonnes d'Hercule, par Néron dans le centre encore aujourd'hui si peu connu du continent africain, ou lafructueuse expédition dans laquelle Pytheas, ce grand navigateur, parti de Marseille, reconnaissait les îles Britanniques jusqu'au cap Orcas, se dirigeait vers le pôle et arrivait à Thulé d'où il passait aux bouches de l'Elbe, et revenait dans sa patrie avec la plus riche moisson de documents astronomiques, géographiques, commei'ciaux et ethnographiques? Comment s'expliquent-ils que les Tyriens, sans territoire, aient pu parvenir à ce prodigieux degré de puissance qui leur permit de repousser les forces incalculables des monarques Assyriens, et d'arrêter longtemps dans sa marche le conquérant Macédonien, de couvrir de leurs colonies florissantes tous les points les plus avantageux de la Méditerranée, de fonder Carthage et Cadix, d'étendre leur navigation et leur commerce jusque dans l'Océan Atlantique, et d'aller chercher aux îles Cassérides le précieux étain que la Malésie ne pouvait encore fournir aux besoins de l'industrie? Les sources qui produisent la richesse, et les dérivations qui la distribuent étaient-elles donc inconnues de ces rois qui fertilisaient l'Egypte à l'aide de si magnifiques canaux, creusaient le lac Mœris pour régulariser les débordements du fleuve fécon • dateur, et mettaient en communication les deux mers à travers l'isthme de Suez? Que dirons-nous des Grecs élevant jusqu'au ciel les Argonautes pour avoir ouvert à leur commerce les ports du Pont Euxin, colonisant l'embouchure de tous les fleuves qui se jettent dans cette mer, fondant Syracuse et Marseille, et luttant avec tant d'énergie, pour les intérêts commerciaux, contre la rivalité de toutes les colonies

l'édilité et de la police, le caractère et les mœurs des Romains.

Le livre de la grandeur des Romains fut traduit en italien par Pliilippe Pigaletta, Rome, 1600, in-8*'. Lipse en fut particulièrement tlatté.

de Cartilage et de Tyr? N'était-ce pas pour obéira de profonds desseins économiques qu'Alexandre faisait explorer avec tant de soin les rivages du golfe Persique entre les bouches de l'Indus et celles de l'Euphrate, et qu'il fondait, comme entrepôt du commerce entre l'Inde et l'Europe, cette grande cité d'Alexandrie si judicieusement située qu'elle est demeurée, malgré tant de révolutions, populeuse et riche dans tous les siècles suivants; — qu'Athènes assurait la subsistance de sa population en promulguant ces sages lois frumentaires dont les maximes ont régné dans toute l'Europe jusqu'au moment où nous les avons vu renverser tout à coup sous les attaques intéressées de l'école de Manchester ; — que les ligues Achéenne et Etolienne cherchaient à introduire partout l'uniformité des monnaies, et l'unité des poids et mesures; — que LucuUus recherchait eu Asie les meilleurs traités d'agriculture et qu'il en rapportait, pour les acclimater en Italie, les végétaux les plus utiles; — que les légions romaines creusaient des canaux de navigation dans la Germanie septentrionale ; — que le Sénat entretenait sur les rives du Phase cent trente interprètes destinés à faciliter les relations commei'ciales avec tous les peuples de l'Orient; — qu'Ancus Martius, Claude et Trajan luttaient, avec une si infatigable persévérance, et au prix de tant de travaux, contre les atterrissements qui gênaient la navigation du Tibre inférieur; — que Claude, cet empereur si admirable dans ses œuvres quoique taxé d'imbécillité par Sénèque , abolissait le nombre excessif des jours fériés , creusait l'émissaire du lac de Ficino, et amenait à Rome, par de magnifiques aqueducs, les eaux les plus abondantes et les plus pures, puisées à des sources très éloignées ; — que Néron créait à grands frais le port d'Antium et entreprenait de réaliser le projet si complaisamment caressé par Jules César de percer l'isthme de Corinthe ? Le moyen-âge lui-même ignorait il les vrais principes de l'économie politique quand il créait la lettre de change et le billet à ordre, quand il donnait à l'hypothèque son véritable caractère de publicité et de spécialité, quand il organisait tant de corporations et de maîtrises imitées des soclalitia de l'ancienne Rome, et que les hommes de 89 ont eu la folie de suppri-

L'Italie avait été la grande initiatrice de la Renaissance; tous les savants de l'Europe la considéraient avec une secrète jalousie, et leur grande ambition était d'être estimés et acceptés par elle. Par ce motif, Lipse fut alors tenté de changer encore une fois de théâtre, et de se transporter sur cette grande scène de l'Italie. Il demanda l'agrément du Roi, mais Philippe II refusa d'une façon péremptoire.

Ce monarque commençait à se lasser des

mer, lorsqu'il fallait au contraire les conserver et les élargir comme un précieux élément organique et social, en leur enlevant seulement leurs dispositions trop restrictives? Avant les premiers âges de la République Romaine, ces Gaulois, qu'on nous dépeint comme des peuplades sauvages, entreprenaient, pour contenir les lleuves de l'Italie supérieure, les digues colossales que les Lombards, les ducs de Mantoue et de Ferrare et les Vénitiens se sont fait gloire de consolider et de redoubler.

Osons le dire, par le seul fait qu'il a existé autrefois de puissants empires et des civilisations avancées, il est manifeste que les fondateurs, les chefs de ces empires et les hommes de ces civilisations ont eu le juste sentiment des besoins économiques et politiques, car la violence et le hasard ne suffisent à fonder rien qui soit durable. Combien n'en a-t-il pas coûté d'efforts aux Assyriens pour féconder par des irrigations les campagnes infertiles de la Mésopotamie, ou aux Péruviens pour construire des routes si magnifiques au travers des Cordillères ? Depuis les temps les plus anciens, les générations qui nous ont précédés ont su en quoi consiste la valeur, comment le travail la crée, comment l'industrie et le commerce la multiplient, la distribuent et l'accumulent en Wc7iess^. Un volume ne suffirait pas à la complète énumération des faits constatés par l'histoire et qui prouvent, avec évidence, que nos pères en savaient pour le moins autant que nous sur les plus importantes questions de l'économie politique.

Bien loin d'être disposé à reconnaître un progrés dans les nombreux volumes où la science prétendue nouvelle s'étale avec tant de présomption et do fracas, nous sommes porté à y voir un funeste recul de l'esprit

longues luttes qui avaient marqué son règne. Il sentait la vie lui échapper, et, comme son père, il éprouvait ce profond dégoût des hommes, cette satiété du pouvoir qui avaient conduit Charles- Quint au' monastère de Saint-Just. Il voulait réparer les maux qu'il avait faits à la Belgique, panser les plaies de ce pays si malheureux, et lui ouvrir une ère nouvelle de paix et de prospérité. Il entrait donc dans ses vues d'encourager les lettres et tous les arts de la paix, et cette cir-

humain, comme nous y voyons certainement l'un des plus redoutables des dangers auxquels l'ordre social paraît exposé de nos jours. Les économistes modernes ont eu le tort grave de matérialiser leurs conceptions et de ne tenir, dans la considération des phénomènes industriels et commerciaux, aucun compte des principes de justice et du besoin de sociabilité que l'éternelle Raison a si profondément imprimés dans l'âme humaine. De là, ces théories monstrueuses, cette doctrine désolante que l'antagonisme des efforts et des intérêts individuels librement exercés est l'état normal de l'homme, et sutïit à produire un ordre harmonieux, sans aucune intervention des principes supérieurs ; et conséquemment de là aussi, l'organisation de la guerre incessante et inconciliable entre les classes, entre les producteurs et les consommateurs, entre le capital et les travailleurs, entre les salariants et les salariés. Ah ! combien les idées de Platon, d'Aristote et de Xénophon nous paraissent plus justes et plus consolantes ! Nous ne laisserons passer aucune occasion de protester contre les théories insensées de nos novateurs. C'est dans l'homme, c'est dans la volonté humaine qu'est le principal élément générateur de la richesse ; et les forces individuelles n'arrivent à des résultats importants qu'autant qu'elles se sont plus intimement associées à des efforts homogènes, et qu'elles ont été dirigées d'une manière intelligente pour tirer le meilleur parti du concours des forces naturelles. Donc c'est la paix, la concorde et l'association, et non pas la concurrence illimitée et la guerre à outrance qu'il faut prêcher aux hommes dans l'économie politique, comme dans toutes les ramifications de l'intelligence humaine appliquée à la vie sociale.

constance explique son refus persistant d'accorder à Juste Lipse le congé que celui-ci sollicitait. Dans la même pensée, érigeant les Provinces Belgiques en État indépendant de l'Espagne, sous le rapport administratif, le roi en confia le gouvernement à son neveu le cardinal-infant Albert, archiduc d'Autriche, archevêque de Tolède, qu'il fit renoncer aux dignités ecclésiastiques, en lui destinant la main de sa fille Isabelle. Ce mariage se conclut quelque temps après la mort de Philippe II : l'archiduc se consacra dès lors entièrement à l'œuvre réparatrice que lui avait léguée le monarque expirant, et son administration a laissé dans le cœur des Belges la reconnaissance la plus persistante.

Le 26 novembre 1599, l'archiduc et Finfante firent leur entrée solennelle à Louvain. Le prince manda immédiatement près de lui Juste Lipso, l'accueillit avec toutes les marques de la plus grande distinction, le présenta à l'infante, s'entretint longuement avec lui en latin, lui parla de sa santé, de ses études, de ses ouvrages, et le prévint que dans deux heures, le même jour, il irait avec l'infante à l'Université pour assister à. son cours. Lipse

fut ébloui par une réception aussi flatteuse; il fut ému de tant de grâces déployées par les princes à l'égard d'un simple professeur; et, bien gagné celte fois, il ne pensa plus à quitter la Belgique.

A l'heuî^e dite, l'archiduc, l'infante et toute la cour arrivent à l'Université dans tout l'appareil de la royauté, se rangent dans l'hémicycle autour de la chaire de l'éminent professeur d'histoire : Lipse, ouvrant Sénèque, explique à ce brillant auditoire le traité de la Clémence, et paraphrase cette pensée du philosophe latin : « la grandeur d'un « prince n'est stable et bien assurée que lorsque « les sujets sentent qu'elle est pour eux, plus « qu'elle n'est au dessus d'eux. » C'était d'un grand à-propos (1). Tant que Lipse parla, l'arcliiduc, l'in-

(1) " Entraîné par l'ardeur de son génie , Juste Lipse commenta " admirablement son texte de la manière la plus convenable à la cir- " constance. Il fit voie que la clémence est la seule vertu spéciale qui " puisse distinguer les grands des autres hommes. Il peignit l'autorité " qui comprime les cœurs et la bonté qui les gagne, la justice sévère •• qui glace les peuples, le pardon et les bienfaits qui les réjouissent et " les l'animent. Il termina la plus magnifique des improvisations en •• formant des vœux pour la prospérité du régne de ses augustes <• auditeurs, et en priant le ciel de leur accorder des rejetons pour » perpétuer cette nouvelle dynastie, espoir et salut de la Belgique - après tant d'années d'oppression, de guerres, d'anarchie et de

•• désordres Qu'on me permette d'ajouter qu'une

•• part de la gloire acquise par Juste Lipse rejaillit sur cette ancienne " école qui, pendant plusieurs siècles, nourrit dans son sein presque « tous ceux que la Belgique de 1830 compte parmi les illustrations de " son passé. Plus qu'on ne le pense peut-être aujourd'hui, l'ancienne " Aima Mater savait inspirera ses enfants, avec l'amour de la science

faute elle-même qui ne savait pas le latin, mais qui savait le monde et connaissait le cœur humain, toute la noblesse qui les accompagnait et l'ambassadeur d'Espagne ne détournèrent pas un seul moment le regard de dessus l'orateur, et parurent lui prêter l'oreille la plus attentive.

De tout temps, les plus illustres personnages se sont complu à rendre ainsi publiquement hommage aux savants, aux gens de lettres et aux artistes. Pompée, après avoir vaincu Mithridate, voulut entendre, à Rhodes, Posidonius discutant avec Hermagon ; il visita l'une après l'autre toutes les écoles célèbres de cette ville, alla conférer chez eux avec les professeurs les plus en renom : et ceux-ci s'exaltaient à voir le vainqueur de tant de batailles laisser stationnera leur porte ses lauriers, ses faisceaux et tous les insignes de sa dignité. Tibère aimait à suivre les cours des écoles publiques de Rome, et Claude à survenir inopinément au milieu des leçons. Charles-Quint, dans l'atelier du Titien, ne dédaigna pas de se baisser pour ramasser lui-même le pinceau que le grand artiste avait laissé tomber. Ces traditions géné-

« et de la foi, et avec le respect dû à l'autorité, les sentiments généreux .. et énergiques du patriotisme. " (Extrait du discours prononcé le 28 juin 1853, par Me"" De Ram, recteur magnitique de l'Université de Louvain, à l'inauguration du monument élevé, à Isque, à la mémoire de Juste Lipse.)

reuses ne se sont pas perdues: naguère encore, la Belgique constitutionnelle a tressailli d'allégresse et de fierté, quand elle a appris avec quelle bienveillante condescendance son auguste souverain, S. M. Léopold II, avait daigné se prêter, dans la métropole d'un pays voisin et ami, à présider la société des gens de lettres, et avec quel tact consommé, quelle profonde connaissance des hommes et des choses, ce noble roi avait montré, dans le discours le plus éloquent, combien son front est digne de ceindre tous les genres de couronnes. Que ces beaux exemples traversent les âges, et qu'ils enseignent aux princes à venir qu'il existe pour eux une autre grandeur que celle qui consiste à verser à flots le sang des peuples pour accroître les limites de leur domination !

Juste Lipse a publié, sans y rien changer, la courte dissertation qu'il avait improvisée devant les archiducs et il y a joint, sans doute pour grossir le volume, des commentaires sur le Panégj'rique de Trajan, œuvre de Pline le jeune, dont il faisait le plus grand cas, et dont il conseillait la lecture à tous les princes. Mais tout son désir

de plaire aux puissants de ce monde ne put, malgré le mauvais succès de son traité des Politiques, le guérir de la manie de vouloir leur donner des leçons. En 1605, il publia et dédia à l'archiduc Albert deux livres intitulés : Monita et exempla politica. Dans cet ouvrage, toutefois, il ne se hasarde plus, comme dans le premier, à donner directement des avis et à tracer des règles; il procède d'une façon plus détournée, et se borne à recueillir dans l'histoire de l'antiquité, du moyenâge et de son siècle, les exemples les plus propres à mettre en relief les vertus et les vices de ceux qui ont eu part au gouvernement des hommes. C'est un recueil dans le genre de celui de Valère Maxime : même, on peut affirmer sans témérité que Lipse s'est montré bien supérieur à son modèle par la méthode et par le jugement, mais non par le style qui est au contraire beaucoup plus élégant et plus poli chez l'auteur ancien que chez l'écrivain moderne (').

Nous ne donnerons ici aucune appréciation sur

(') Les deux livres des Monita et exempla politica forment à peine le tiers de l'ouvrage que Juste Lipse avait conçu et voulait donner au public. Les deux livres qui devaient en faire la suite étaient consacrés l'un à la prudence civile, l'autre à la prudence militaire. L'auteur n'a pas eu le temps de les revoir, et ne les a pas publiés. Le reste est demeuré à l'état de projet. Lipse avait aussi entrepris un livre des cérémonies, destiné à faciliter l'étude de l'histoire : ce devait être un dictionnaire historique formant, par ordre alphabétique, un commentaire

les trois livres relatifs au supplice de la Croix (I895) ni sur les traités de la Vierge de Hal (1604), de la Vierge de Sichem (1605), et des autres Vierges miraculeuses de la Belgique. Ces ouvrages n'appartiennent pas au catalogue des œuvres littéraires de Juste Lipse, mais à celui des gages qu'il entendait ainsi donner de la sincérité et de la persévérance de sa foi. Quel concert de railleries, quelle tempête d'outrages dans le camp des protestants contre l'auteur de ces livres de piété ! Tout cela est étranger à notre sujet : nous ne croyons pas devoir nous y arrêter.

Parmi les écrivains de l'antiquité, deux surtout, Tacite et Sénèque, ont fait sur Juste Lipse une impression profonde et lui ont inspiré une passion véritable (^) : l'historien, parce qu'il a peint

général des poètes, orateurs, historiens, philosophes et autres écrivains grecs et latins : il y travailla trente ans, mais il n'eut pas le temps de l'achever.

(*) Lipse avait tellement étudié Tacite qu'il le savait par cœur tout entier. On raconte qu'étant un jour dans une cour d'Allemagne, on vint à parler de l'auteur des Annales, et que Lipse se vanta d'en réciter les écrits d'un bout à l'autre, consentant à recevoir un coup de poignard à la moindre erreur de mémoire qu'il viendrait à commettre. (Baron de Reiffenberg, Notice sur J. Lipse. Panthéon national, 1845.)

avec une effrayante énergie des malheurs semblables à ceux dont la Belgique souffrait au xvr siècle, et le philosophe, parce qu'il lui a fourni dans les maximes des stoïciens les plus puissants arguments de consolation contre les calamités de sa patrie. Dès sa jeunesse, nous l'avons dit, il avait publié un excellent commentaire sur Tacite. Dans un âge plus avancé, il voulut commenter aussi son philosophe favori, Sénèque. Il s'y prit tard ; déjà la maladie lui laissait peu de trêve ; il craignait même de ne pouvoir achever son œuvre. Pourtant il y parvint et put donner ce remarquable travail au public, en 1605, un an avant sa mort. Ce commentaire est précédé d'une introduction à la philosophie stoïcienne, véritable chef-d'œuvre, qui est encore de nos jours ce qui a été écrit de mieux sur ces questions si épineuses. Lipse, l'un des premiers, a montré l'incontestable influence que les doctrines chrétiennes ont exercée sur la philosophie des stoïciens, et réciproquement, influence si bien mise en lumière, depuis, par le jurisconsulte Troplong dans son beau mémoire De Vinfliienee du Christianisme sur le droit civil des Romains. La correspondance entre Sénèque et sai nt Paul est apocryphe san s doute; mais l'action de l'apôtre sur le philosophe grand seigneur n'en est pas moins évidente pour qui sait regarder.

Dans le traité de la Constance, Lipse avait emprunté à Sénèque beaucoup d'enseignements salutaires pour conserver la paix de l'àme au milieu des malheurs publics. Mais ici, dans ses admirables livres sur le stoïcisme, et surtout dans celui qui est intitulé Manndiictio ad philosophiam stoïcam, il ne se borne plus à quelques emprunts de détail, il pénètre au cœur même du sujet et nous donne, rangés dans l'ordre le plus clair et le plus facile à saisir, tous les principes de la philosophie stoïcienne. Pas un dogme, pas une maxime, pas même un paradoxe de cette secte rigide qu'il ne rappelle et qu'il n'explique. Il emprunte tout ce qui concerne l'Ethique à Epictète et à ses interprètes, à Plutarque contre Colotès et aux paradoxes de Cicéron; tout ce qui concerne la physique à la météorologie de Cléomède et aux églogues de Stobée; et la partie morale à Zenon, à Diogène l'historien, et à Sénèque. Ce n'est qu'après nous avoir initiés à la fdiation des idées et des principes, sur ces trois points primordiaux, qu'il aborde les œuvres de Sénèque, et que, par ses scholies, il en épure le texte en même temps que, par ses remarques, il en expose et en élucide les doctrines. Cette œuvre magistrale fut dédiée au pape Paul V. Le Pontife romain eut cette dédicace pour agréable : par un bref spécial, il en remercia l'auteur et

l'exhorta fortement à consacrer désormais à la glorification de l'Église tous les trésors de son érudition, de son esprit et de son style.

Lipse touchait au terme de sa carrière. Le commentaire de Sénèque fut le dernier ouvrage qu'il put achever. Atteint d'une fluxion de poitrine, il fut pris, vers le milieu du mois de mars 1606, d'une toux opiniâtre qui lui fit présager sa fin prochaine. Ad lectîim, dit-il, ad lethum. Il fit appeler le savant jésuite Léonard Lessius, son confesseur et son ami, et n'eut plus d'autre souci que de regretter ses fautes, de faire ses dévotions, de se préparer à la mort.

Son détachement des choses de ce monde fut exemplaire : il ne fit plus la moindre mention ni de ses livres, ni de ses manuscrits, ni de ses études. Dieu seul l'occupait. 11 reçut le viatique le jour des Rameaux, et l'extréme-onction le lendemain; jusqu'à son dernier soupir, il conserva tant de force d'àme que les pleurs de sa femme et de ses amis ne purent l'émouvoir un seul instant. Pas une plainte, pas un regret; sa fin fut de tout point celle d'un philosophe chrétien.

Pendant que ses amis environnaient son lit, l'un d'eux dit tout haut que Lipse manifestait une résignation vraiment stoïque. Le mourant l'interrompit aussitôt pour dire : ce sont des choses vaines, et, montrant du doigt le crucifix, appendu au pied de son lit, il ajouta : « voilà la vraie patience! » Un autre lui ayant dit : « la Vierge, votre patronne, viendra au devant de son client et lui tendra les bras », Lipse, levant au ciel ses yeux à demi éteints et ses mains déjà froides, invoqua la Vierge en ces termes : « ô Mère de Dieu, assistez votre serviteur « dans sa lutte avec toute l'éternité : ne m'aban- « donnez pas à cette heure d'où dépend le salut « de mon âme ». On l'entendit ensuite se féliciter de ce qu'il sortait de la vie à l'époque de l'année pendant laquelle le Sang du Rédempteur fermente avec le plus de fruit dans l'Église. Un Père de la Compagnie de Jésus lui disant la messe dans sa chambre, le jour de sa mort, et lisant la Passion, Lipse s'écria : « fasse Dieu que soit abondamment « dérivé sur moi ce précieux Sang qui a été « répandu dans cette Passion! » Enfin, durant son agonie, quand le râle commençait déjà à lui couper la parole, il reprit des forces pour recommander à sa femme de donner à l'image de la Vierge sa plus belle robe de professeur, hommage certes bien touchant de la part de ce vieux

maître qui entendait donner ainsi tout ce qu'il avait de plus beau et de plus précieux (^).

Juste Lipse mourut le 24 mars 1606, à cinquanteneuf ans. Nous avons reproduit tous les détails de sa mort d'après son contemporain Mirœus : nous nous serions fait scrupule d'y rien ajouter ou d'en rien retrancher, parce que ces détails sont édifiants en eux-mêmes, et qu'ils sont un témoignage éclatant des véritables sentiments religieux du fugitif d'Iéna et de Leyde.

Juste Lipse avait demandé que ses funérailles fussent très simples. Sa veuve fit ce qu'elle put

(") Antérieurement, dans un voyage que Lipse avait fait à Hal, il avait suspendu et consacré à la chapelle de Notre-Dame une plume d'argent avec des vers qui commençaient ainsi :

Hanc, diva, pennam interpretem mentis, etc

Scaliger répondit à ces vers par cette épigramme :

" Post opus explicitum quod tôt miracula narrât, •' Pennam Lipsiades hanc tibi, Virgo, dicat. " Nil potuit levius pennâ tibi, Virgo, dicare, " Ni forti est levius quod tibi scripsit opus. "

•' Après avoir fini cet ouvrage qui raconte tant de miracles, Lipse " te dédie, ô Vierge, la plume dont il s'est servi. Il ne pouvait, ô •' Vierge, te dédier rien de plus léger que cette plume, si ce n'est peut- " être l'ouvrage même qu'il a écrit pour toi. >< {Vie de Juste Lipse. Bibliothèque populaire, Bruxelles, 1838, in-32.) — Cette épigramme malveillante est une preuve nouvelle du peu de sympathie que Scaliger avait pour Juste Lipse.

pour se conformer à celte volonté dernière. Mais la douleur publique les rendit splendides. De toutes les parties du pays, la Noblesse, le Clergé et tous les hommes instruits voulurent en augmenter l'éclat par leur présence. Les étudiants de l'Université se disputèrent l'honneur de porter jusqu'au tombeau le cercueil qui contenait les restes du professeur qu'ils aimaient autant qu'ils l'honoraient. Il fut inhumé le samedi, veille de Pâques, dans l'église des Récollets, devant l'autel de la Vierge ('). Sa veuve lui fit élever de ses deniers un

(') Il avait fait lui-même, deux ans auparavant, Tépitaphe suivante qui fut gravée sur sa tombe :

" Quis hic sepultus, quœris? ipse edisseram.

« Nuper locutus et stylo et lingua fui,

" Nunc altero licabit. Ego sum Lipsius

" Oui litterse dant nomen et tuus favor :

'. Sed nomen, ipse abivit, abibit hoc quoque,

" Et nil hic orbis, quod perennet, possidet.

" Vis altiore voce me tecum loqui ?

» Humana cuncta fumus, umbra, vanitas,

" Et scense imago, et, verbo ut absolvam, nihil. « Extremum hoc te alloquor :

" Œternum ut gaudeam, tu approcare. - <♦ Qui est enseveli en cet endroit, vous le demandez? je vous le dirai " moi-même : naguère je me suis fait comprendre la plume à la main " et de vive voix : maintenant, j'emploierai un autre moyen. Je suis " Lipse à qui les lettres et votre bienveillance ont donné de la célé- " brité : mais Lipse n'est plus et son nom cessera d'être aussi, car rien " de ce qui est au monde n'est éternel. Voulez-vous que je vous parle " d'un ton sérieux? Toutes les choses humaines ne sont que fumée, " ombre, vanité, illusion théâtrale, rien. Voici les derniers mots que je " vous adresse : priez pour moi, afin que je jouisse du bonheur éternel. •' (Vie de Juste Lipse. Bibliothèque populaire, Bruxelles, 1S38, in-32.)

mausolée orné de son buste, et la ville d'Anvers, à qui il avait dédié le traité de la Constance, lui consacra un sarcophage de marbre avec cette inscription que nous ne pouvons omettre :

JUSTI LlPSII

QUOD CLAUDl POTUIT

HIC JACliT.

S p. Q. Antwerp.

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