‹ Traité de la constanceChapitre 2 sur 118 · FAM.E ORBI NOTE · texte numérisé non relu

FAM.E ORBI NOTE

ViRTUTI COELO RECEPT.E.

Le tombeau de Juste Lipse est demeuré intact jusqu'à la Révolution française. En juillet 1794, le buste de marbre qui en faisait partie fut enlevé et envoyé à Paris par ordre du colonel Brunot. Le bourgmestre de Louvain avait inutilement essayé de le faire respecter, en faisant observer à ce colonel que Juste Lipse n'avait été ni prêtre, ni prince, ni fonctionnaire public, mais purement et simplement un homme de lettres et un savant, ancien ])rofesseur de l'Université. Mais les républicains de la grande époque étaient à peu près aussi instruits et aussi intelligents que les radicaux de nos jours, (pioique le pétrole ne fût pas encore un de leurs instruments de civilisation. « De quoi? fit

le colonel; un savant? les savants sont des tyrans comme les autres : à Paris! '\) »

Notre philosophe n'avait point d'enfants. Sa bibliothèque, plus recommandable par le choix que par te nombre des volumes, passa, avec ses manuscrits, à son neveu, Guillaume Grevius ou De Grève, de Bruxelles, alors âgé de treize ans. Lipse laissait beaucoup d'ouvrages commencés, plusieurs presque terminés et d'autres complètement achevés, quoique non encore imprimés. Aucun d'eux n'a vu le jour. L'auteur, à l'exemple de Virgile, de saint Jérôme et de l'archevêque Hincmar, avait expressément interdit dans son testament la publication, après sa mort, d'aucun des ouvrages qu'il n'avait pas lui-même publiés pendant sa vie. Cette défense a été scrupuleusement respectée : il ne s'est pas alors rencontré un Auguste qui voulût transmettre à la postérité les œuvres posthumes de notre auteur : il est vrai qu'il n'y avait peut être pas non plus une Enéide à conserver (^).

(') L'église des Récollets, si remarquable â tant de titres, tomba à son tour, en 1801, sous le marteau des démolisseurs: le tombeau de Lipse fut profané et détruit : ses cendres furent jetées au vent. (Juste Lipse patriote, par Ed. Vax Even, archiviste de la ville de Louvain, Lonvain, 185-3, broch. in 12.) — Le buste de Juste Lifjse, rapporté en Belgique, est aujourd'hui, avec la pierre tumulaire qu'il surmontait, au Musée d'antiquités de Bruxelles, à la porte de Hal.

(*) Les œuvres de Juste Lipse ont été réunies plusieurs fois. Nous citerons entre autres : l'édition de Lyon, 1613, 2 vol. in-folio; celle dite

En 1853, la commune d'Overyssclie, dont Isque est une annexe, fit élever un monument à la mémoire de l'homme illustre qu'elle se glorifie d'avoir vu naître. Ce monument consiste en un buste beaucoup plus grand que nature, reposant sur un piédestal orné de deux bas-reliefs sculptés, et entouré d'une grille d'un travail artistique. L'un des bas-reliefs représente Juste Lipse, dans sa chaire, donnant son cours à l'Université de Louvain en présence de l'archiduc Albert; l'autre le représente occupé à écrire dans son cabinet d'étude (/).

de Plantin, imprimée par son successeur Balthazar Moretus avec les caractères de Plantin, Anvers, 1637, 6 vol. in-folio, et celle de Wesel, 1675, 4 vol. in-8<>.

(1) Sur les deux autres côtés du piédestal sont gravées eu lettres d'or les inscriptions suivantes :

JrsTo Lipsio

Isca.no

e principibis soecili xvi

Philologis

LiTTERMtUM DOCTOR LoVAMI.

Natus D. XVIIII M. ocTOBR. A. MDXLVll Obiit LovAMi D. XXIIII M. mart. A. MDCVI

Sur l'autre face, on lit :

ArspicE

Leopold 1, Belgarim rege,

mommentum

Ex .ERE PIRE. ET PRIV.

IsCAM

CiVI SLO.

Rappelons les nobles paroles prononcées à cette occasion par

La municipalité de Bruxelles, de son côté, voulant perpétuer le souvenir du littérateur érudit que la Belgique compte avec fierté au nombre de ses plus glorieux enfants, a donné le nom de Juste Lipse à lune des rues nouvelles de la capitale.

Si nous essayons de jeter un coup-d'œil d'ensemble sur l'œuvre de Juste Lipse, nous sommes forcé de reconnaître que sa qualité maîtresse a été moins l'ampleur et la hardiesse du génie que la patience et la perspicacité dans l'application à l'étude des lettres. En politique, la pratique des affaires publiques ne l'avait pas préparé à considérer de haut l'ordre social, les intérêts des peuples, les règles de l'équité naturelle, les mœurs et les besoins des nations ou les différentes formes de gouvernement. En philosophie, il n'a cherché que des leçons de morale pratique, sans scruter jamais les grandes lois de l'entendement humain,

M. Piercot, alors ministre de l'Intérieur, aujourd'hui bourgmestre

de Liège " Les honneurs décernés aux hommes illustres ne sont

" pas seulement le produit d'une généi"euse pensée. Ils se lient inti- " mement à l'existence politique d'un peuple. Ils ont pour conséquence •' de l'attacher à son histoire et de l'enflammer d'un juste sentiment •• d'orgueil pour tout ce qui peut contribuer à relever la patrie dans •• l'opinion du monde. -

sans se préoccuper non plus de l'extension et des progrès de l'esprit philosophique. Enfin, en religion, nous ne lui voyons prendre aucune part directe et effective à la grande lutte entre l'Église romaine et les sectes novatrices qui affichaient la prétention de revendiquer, contre l'autorité hiérarchique, les droits de la raison et du libre examen. Dans aucune occasion, il ne s'élève à cette hauteur de vues, à cette généralisation des idées et des principes, qui caractérisaient à un si haut degré le mouvement des esprits au xvr siècle. Docile, il se soumet à toutes les puissances établies, il cherche à se frayer une voie entre les opinions contraires ; mais il ne veut pas se mêler aux discussions acharnées dont le bruit l'importune et trouble la paix et la sérénité de ses travaux littéraires.

A la suite de ses publications sur les Vierges de Hal et de Sichem, de tous côtés les attaques, les imprécations, les railleries et les quolibets tombent sur lui comme une avalanche : ses amis l'excitent vainement à répondre et à se défendre. « Qu'ai-je à « démêler, leur dit-il, avec ces gens inquiets et « turbulents qui ne cherchent que la dispute? il u ne me convient pas de me conformer à la mode « du jour et de me tenir sans cesse au ton d'un « ïhyesle avide de vengeance et de fureur. Vous « voulez me faire répondre, vous m'excitez à réfu-

« ter, à renverser toutes ces attaques. Quel en « serait le terme ? quel en serait le fruit? le terme, « ah ! ce serait plutôt le coaimencement de la dis- « pute : pour un livre, on m'en répondrait trois, et « il en résulterait d'interminables querelles de « crocheteur. Ce n'est pas là mon fait. Soyez tran- « quilles pour mes Notre-Dame. Elles subsistent « ainsi que ma dévotion pour la Vierge, et elles sub- « sisteront malgré les frémissements et les colères « de l'impiété. » Puis, comme ses amis insistent et reviennent à la charge, il leur dit : « Vous me « harcelez inutilement. Je touche aux extrémités « de la vie; je m'en vais; j'ai à m'occuper de choses « plus sérieuses et plus importantes. »

Voilà l'homme.

Comment donc, avec une telle placidité d'àme, notre illustre compatriote a-t-il pu se faire une place si large, conquérir une autorité si grande et si incontestée dans une époque si profondément troublée, si passionnée pour la controverse?

Ce phénomène s'explique aisément pour qui considère la grandeur et la réalité de l'action qu'il a exercée dans la sphère de l'enseignement, sphère la plus modeste en apparence, mais cependant la plus féconde de toutes. Nul mieux que lui n'a compris l'extrême importance de l'éducation de la jeunesse. Il compare, en plusieurs endroits, les effets

(l'une culture active sur l'intelligence et sur le cœur, à la moisson abondante qui, à l'automne, récompense le laboureur diligent de ses fatigues pendant le reste de l'année. Comme l'agriculteur force le champ stérile à lui prodiguer ses richesses cachées; de la même manière, celui qui a reçu les dons propres à l'éducation des peuples, et qui sait les employer utilement, vivifie les germes engourdis de génie et de vertus, et arrache aux champs négligés de l'intelligence des moissons nouvelles et inattendues, destinées à grossir l'héritage commun de Ihumanité.

Aujourd'hui, que des éditions nombreuses et des traductions en toutes les langues ont multiplié, dans nos mains, toutes celles des œuvres des grands écrivains de l'antiquité que l'on a pu sauver du naufrage de la civilisation romaine, après les effroyables invasions des barbares, nous avons peine à nous représenter toute l'immensité du service que nous a rendu la patiente érudition des habiles philologues qui, comme Juste Lipse, ont consacré leurs veilles et leurs méditations à nous en restituer le texte. L'ignorance la plus absolue avait recouvert le monde. On ne savait plus lire ni écrire que dans les cloîtres : quand les moines avaient besoin de papier pour transcrire à leur usage les livres de 1;l lituririe ou ceux de l'Écriture sainte.

ils n'hésitaient pas à gratter et à eUtacer les manuscrits des parchemins anciens. En agissant ainsi, ces bons religieux ne croyaient assurément sacrifier aucune richesse; ils voulaient seulement utiliser une matière première qui ne servait plus à personne, et, s'ils en avaient su davantage, ils auraient peut-être considéré comme une œuvre pic l'anéantissement des livres et de la science des païens (^). Après le premier débordement des barbares, les Ordres monastiques avaient d'abord été le refuge des études et des lettres : l'activité intellectuelle des monastères s'était manifestée par la composition de nombreuses chroniques et d'ouvrages de théologie : les moines avaient le culte des auteurs anciens : ils changeaient contre des noms latins leurs noms franks, lombards ou germaniques : ils faisaient faire à la calligraphie et surtout à la miniature de merveilleux progrès ; et nous ne pouvons oublier que c'est un couvent de la Saxe qui est parvenu à sauver de la destruc-

{') Peu de temps avant Juste Lipse, un professeur de l'Université de Louvain, ancien précepteur de Charles-Quint, Adrien Florent, devenu Pape sous le nom d'Adrien VI, se signalait à Rome par sa répulsion contre les restes de la magnificence antique. Il fermait les yeux devant les chefs-d'œuvre de l'art et s'en détournait scandalisé, en disant : ce sont des idoles et des faux dieux ! Inutile de l'appeler que cet ancien vice-roi d'Espagne avait reçu le jour, non en Italie, mais A Utrecht. Les Romains polis le redoutaient et le considéraient comme un barbare.

tion les cinq premiers livres des Annales de Tacite. Mais lorsqu'au ix*^ et au x^ siècle se déchaîna le second courant de l'invasion, les hordes sauvages des Normands, des Hongrois et des Sarrasins ne se laissèrent plus désarmer ni par 4^pect autrefois tulélaire de la Croix, ni par le zèle des religieux, et elles vinrent jusque dans les monastères chanter ce qu'elles appelaient «la messe des lances». Comment de pauvres moines exposés à toutes les violences, jamais assurés de vivre jusqu'au lendemain, auraient-ils pu conserver, au milieu des tribulations de chaque jour, la discipline de leur Règle et les traditions studieuses de leur institut? Le désordre et l'oisiveté pénétrèrent dans les cloîtres, et à leur suite l'ignorance et tout son triste cortège. C'était le -temps où, dans les actes publics et privés, le seigneur féodal déclarait fièrement ne savoir signer, attendu sa qualité de gentilhomme.

Lorsque, plus tard, les décrets de la divine Providence amenèrent la chute de Constantinople et forcèrent les savants de la Grèce à chercher un asile dans l'Occident, précipitant ainsi la renaissance des sciences, des lettres et des beauxarts; lorsque l'invention du papier et de l'imprimerie, et la découverte de l'Amérique vinrent, coup sur coup, réveiller de leur torpeur les esprits si

longtemps engourdis dans le sommeil de l'intelligence, on se prit à rechercher et à rassembler ce qui restait des livres d'autrefois. Mais on n'était plus à la hauteur de ces œuvres savantes : on ne savait plus rieri de l'histoire, ni des mœurs, ni des études anciennes : les manuscrits étaient rares, d'un prix inaccessible aux particuliers, souvent défectueux par la négligence des copistes, ou rendus obscurs par les abréviations, ou altérés par le temps, ou incomplets. Ces monuments des civilisations antérieures demeuraient inutiles et inintelligibles comme les hiéroglyphes gravés sur les obélisques ou tracés sur les papyrus de la vieille Egypte. 11 fallait un prodigieux travail préliminaire pour retrouver la clef qui était perdue et ouvrir aux études l'accès de ces grands dépôts des connaissances humaines. C'est à cette tâche immense, quoique sans gloire, que se sont dévoués les commentateurs. Pareils aux mineurs qui retirent des entrailles de la terre les métaux précieux, non pour leur usage, mais pour le profit de la famille sociale, ces bienfaiteurs de l'humanité ont entrepris de fouiller dans le trésor intellectuel des vieux âges, et, à force de comparer les manuscrits des mêmes auteurs et les différents écrivains entre eux, ils ont réussi à rétablir les textes, à nous communiquer ces richesses inappréciables et à nous les rendre

propres. Nous, qui profitons de leurs travaux, ne soyons pas ingrats envers ces laborieux pionniers. Sachons leur rendre la gloire et les honneurs dont ils sont dignes, et méritons par là de jouir du fruit de leurs patientes et utiles investigations.

Juste Lipse avait été nommé historiographe du Roi, et il en recevait une pension à ce titre. Les États de Brabant le sollicitaient d'écrire l'histoire de la Belgique : ils s'efforçaient même de l'y déterminer par l'appât d'une large récompense. Beaucoup ont regretté que notre professeur n'ait pas donné une telle direction à ses études. On a dit que s'il se fut appliqué à ce travail, nous n'aurions à envier ni à l'Italie ses Paul Jove, ses Machiavel et ses Guichardin, ni à l'Espagne ses Mariana, ni à la France ses de Thou. Nous l'avouons franchement, nous nous associons peu à ces regrets. Chacun a son genre de talent. Pour écrire l'histoire il ne suffit pas d'avoir du style. Juste Lipse n'avait pas les (pialités qui constituent un grand historien : il l'a trop bien prouvé, hélas ! par les mémoires historiques sur Louvain et ses comtes, qu'il a publiés à l'occasion du mariage du duc de Crov et d'Aer-

schot. Son goût d'ailleurs ne le portait pas de ce côté. Admirateur passionné des Grecs et des Romains, rien ne lui plaisait que l'antique, el, dans tout ce qui appartenait à son époque, ou aux temps intermédiaires, il ne voyait que rudesse et barbarie (^). On assure que, plus âgé, il changea d'avis, qu'il parut comprendre l'intérêt que peuvent présenter les choses contemporaines, le plaisir que cause la connaissance des affaires, des idées et des mœurs des ancêtres, les bons exemples et les salutaires conseils que nous en devons retirer. On dit même que, surmontant ses répugnances, il avait commencé à lire nos historiens et nos chroniqueurs du moyen-âge, avec l'intention de résumer leurs travaux. Mais si cette circonstance est vraie, le projet n'eut pas de suite, et nous n'avons point de raisons d'en être inconsolables.

Juste Lipse était avant tout un bel esprit, il était essentiellement un homme de lettres exquis. S'il eiit vécu de nos jours, il eût été un publiciste, '

(•) Sa devise consistait en ces deux mots : Moribus antiquis. Ce n'était pas seulement un dicton d'antiquaire ; il en avait fait réellement la régie de sa vie privée. (Baron de Reiffenrerg, Notice sur J. Lipse. Panthéon national, 1845.)

disons le mot, un journaliste de premier ordre. C'est dans sa correspondance familière qu'il faut le juger. Que de verve ! que d'esprit ! que de finesse ! Trouverait-on facilement dans aucune langue un morceau qui pût rivaliser avec la lettre dans laquelle il peint son amour pour les fleurs et pour les jardins (^), ou avec celle dans laquelle il s'excuse de son goût pour les chiens, ces modestes amis de l'homme, dit-il, qui souvent valent mieux que leurs maîtres? Ses descriptions sont des tableaux et peignent à l'imagination toutes les choses dont il parle. Nous l'osons dire, rien dans toutes les œuvres de Juste Lipse ne nous parait préférable à ses lettres écrites au courant de la plume : c'est là seulement que nous le retrouvons tout entier, tel que ses contemporains l'ont admiré, et digne de l'espèce de dictature qu'il a si longtemps exercée sur les hommes de lettres de son époque.

(') Lipse avait pour les fleurs et surtout pour les tulipes un goût qui allait jusqu'à la passion. Un peu plus tard, cette passion devint générale en Hollande ; plusieurs familles se ruinèrent pour la satisfaire et enfin les États-généraux furent obligés d'intervenir pour mettre des bornes à un délire aussi étrange. Dans le célèbre tableau des Quatre Pfiilosophes de Rubens, on voit derrière le portrait de Lipse, et pour le caractériser, des tulipes et sou chien Saphir. Ce tableau a été gravé plusieurs fois, entre autres par Morel et par Gregori. H est au palais Pitti, à Florence, salle de Mars, n» 85. Le peintre s'y est représenté lui-même en compagnie de son frère Philippe, de Juste Lipse et de Grotius.

Les protestants, qui ne l'aimaient point parce qu'ils le considéraient comme un transfuge, se sont évertués à blâmer son style. Henri Estienne a publié un gros livre pour essayer lourdement de nous démontrer que Juste Lipse écrivait mal en latin. Scioppius s'appliqua à le convaincre de solécismes et de barbarismes. Bayle, dans son fameux dictionnaire critique, dit qu'il est étrange qu'un style aussi mauvais ait pu créer une secte dans la république des lettres. « Il faut bien aimer les mauvais mo- « dèles, dit-il, quand on est capable de préférer le « style de Lipse à celui de Paul Manuce et de « Muret : un style qui va par sauts et par bonds, " hérissé de pointes et d'ellipses. Lipse est d'autant c< moins excusable qu'il avait passé du bon goût « au mauvais goût. Il écrivait bien dans sa jeu- « nesse; cela paraît dans son livre dédié au car- « dinal de Granvelle. Il se gâta en vieillissant. » Ces reproches sont injustes et dictés par la passion. Dans sa jeunesse, Lipse, comme l'exigeait l'empire de la mode parmi les savants, depuis la Renaissance, avait cherché à s'approprier la phrase harmonieuse, cadencée et abondante de Cicéron. Quand son jugement fut plus mûr, quand il fut mieux nourri des autres écrivains latins, de Plante, de Térence, de Salluste, de Sénèque et de Tacite,il ne se préoccupa plus d'imiter personne, il se fit

un style à lui, dépendant moins d'aucun dessein préconçu que de la tournure naturelle de son esprit : son style, c'est lui-même, prompt, facile, élégant, plein de grâces, d'une précision qui ne nuit en rien à la clarté, et qui sait dire en peu de mots beaucoup de choses et plus encore qu'il ne semble.

Lipse écrivait en maître, voilà la vérité. Mais son style excellent n'est pas toujours le même : il varie avec les sujets qu'il traite et les personnes auxquelles il s'adresse. Gicéron non plus n'écrivait pas du même ton à Pompée ou à son ami Atticus; et quand Juste Lipse raconte à un ami qu'on lui a volé sa chienne Métissa, ou qu'il a enterré au milieu des fleurs son chien Saphir, noyé dans l'eau bouillante, il mérite 1 eloiie et non le blâme de n'avoir pas employé le même langage que pour vanter la grandeur et la magnificence des Romains. Quelquefois, dans les leçons où il expliquait l'antiquité et dans certaines lettres adressées à des personnages très érudits, il a employé des expressions archaïques et passées d'usage : ce n'est pas un défaut bien grave. Il est vrai que ce qui nous charme dans Juste Lipse, nous choque sous la plume de ses imitateurs maladroits. En ce point, la remarque de Bayle est fondée : précisément parce que le style de Lipse lui appartenait en propre, il était un modèle dangereux à suivre :

la sûreté de son goût le maintenait dans des limites que la tourbe des Lipsiens n'a pas su respecter, et nous devons convenir que, sous ce rapport, il a fait de méchants disciples. Mais dit-on que Sénèque écrivait mal parce que ses sectateurs ont manqué dégoût"?

Lipse eut toujours l'amour de la modération et du bien public. Dans tout ce qu'il a produit, il a cherché l'utile plus que le brillant, et il a manqué rarement les occasions de donner des préceptes de sagesse et de prudence. Il a mérité cet éloge d'avoir été, de son temps, le premier et peut-être le seul à savoir allier le culte des Muses à l'austérité de Minerve. Il en avait conscience, et pour cette raison il exprime, dans une de ses lettres, l'espérance de voir ses deux livres de la Constance vivre aussi longtemps que la langue latine. Il avait une grande ardeur pour l'étude, une prodigieuse facilité à écrire, un amour extrême de la gloire et une incurable démangeaison de se faire imprimer. Ses écrits sur toutes sortes de sujets se succédaient rapidement les uns aux autres. Il faisait des vers, des satires, des libelles, des commentaires, des

éditions d'anciens auteurs, des livres de piété; il écrivait sur la politique, sur l'histoire, sur la philosophie, sur la religion, sur la grammaire, sur la tactique militaire, sur les spectacles, sur tout ce qui lui venait à la pensée et il voulait être universel. Toutefois, il n'aimait pas la musique (^): à ce point de vue, il n'aurait point été tenu pour un humaniste complet par les anciens Grecs, si nous devons prendre à la lettre l'affirmation de Cicéron dans ses Tusculanes, que la musique était considérée comme le complément essentiel de toute bonne éducation, et que Thémistocle parut un homme mal élevé et peu instruit, faute de savoir, dans un festin, chanter une chanson à boire en s'accompagnant sur la lyre.

(') Impérialis assure que Lipse avait pour la musique uae telle aversion, que le son des instruments le plongeait dans une noire mélancolie.

- En cela Juste Lipse n'était pas de son pays. Depuis le xiv siècle, la Flandre avait, en musiqiie, une supériorité incontestée sur tous les peuples de l'Europe. Louis Guichardin, neveu du célèbre historien de l'Italie, dans une description des Pays-Bas, imprimée à Anvers, en 1567, dit en parlant des Flamands : « Ce sont les véritables maîtres de la mu-

- sique, ceux qui l'ont restaurée et perfectionnée : elle leur est tellement

- propi'e et naturelle, qu'hommes et femmes chantent naturellement

- en mesure, avec beaucoup de grâce et de douceur. Ayant ensuite '• joint l'art à la nature, ils sont parvenus à cette habileté et à ce par- •• fait accord des voix et de tous les instruments, qui les font appeler

- aujourd'hui dans toutes les cours des princes chrétiens, etc. » Arteaga, tout en réclamant pour les Espagnols, reconnaît aussi tout ce qui appartient aux Belges dans les premiers progrés de l'art de la musique. (Ritoluzioni del teatro musicale italiano dalla sua origine sino al présente, di Stkfano Akte.a.ga, Venezia, 17S5, 3 vol. in-8°.)

Au moral, Lipse était changeant et mobile par tempérament et avait le caractère inquiet et inégal; mais il était généralement bienveillant et doux, facile pour ses amis, incapable de garder longtemps rancune à ses ennemis les plus déclarés. Comme les stoïciens, dont il aimait et affectait les doctrines, il tenait pour bien seulement ce qui est honnête, pour mal ce qui est malhonnête, et il aurait voulu du fond du cœur n'attacher, à leur exemple, aucun prix ni à la noblesse, ni à la fortune, ni à tous les biens extérieurs. Nous avons déjà vu qu'il s'est constamment tenu à l'écart des affaires publiques, de la magistrature et du barreau. L'archiduc Albert l'avait nommé membre du Conseil d'État : Lipse ne voulut jamais y siéger une seule fois. Il ne faisait cas que de son loisir et de tout ce qui touchait aux lettres et à l'enseignement.

Au physique, si nous nous en rapportons au portrait que conserve le Musée de Bruxelles, son teint bilieux, la maigreur extrême de son visage, la sévérité de son regard et ses traits fortement accentués le rendaient plutôt laid que beau : il paraît même très laid, et, rapprochement étrange, sa figure rappelle à s'y méprendre le visage ascétique et tourmenté de ce même Sénèque, dont il était si chaudement épris. Mais on prétend qu'au-

cun peintre n"a jamais pu rendre le jeu spirituel de sa physionomie (M- Tenons-nous en donc au portrait qu'il a lui-même tracé de sa personne : u iMon corps, dit-il, et mon visage ne sont pas sans « beauté. J'ai l'air honnête, l'esprit modeste, Fin- <( telligence docile et apte à tout, excepté à la « musique. Avec un jugement droit et allant au « but, j'ai une mémoire qui, dans mon enfance, « étonnait mes professeurs et, bien qu'affaiblie, •' elle ne m'a point encore manqué (il avait alors u cinquante-six ans). En public, je parle avec faci- ' lité et non sans grâce : dans le particulier, je suis « plus réservé et je plais moins. Je trouve sans

0) Le portrait du Musée de Bruxelles n'est qu'une copie assez médiocre. Nous avons mentionné déjà le tableau des quatre Philosophes, de Rubens, qui se trouve au palais Pitti, à Florence. Un autre portrait, également attribué à Rubens, est entre les mains de M. Poot, vicaire à Vieux-Genappe, l'un des propriétaires actuels de la maison natale de Juste Lipse ; il représente celui-ci en costume de conseiller d'État et porte Vinscription suivante : » Clariss, D. Justius Lipsius a cons. archiducufn. " Sur la partie inférieure du cadre se trouve la devise « Moribus antiqids ", et, par derrière, ce curieux chronogramme qui fait allusion à la fête de Saint-Luc, jour de la naissance le Juste Lipse :

[y LUCoE LUX LUCe puIor MIhI LUXIt In IssCha.

M. Poot possède aussi un second portrait qui est attribué à Ant. Van Dyck.

Dans son intéressante brochure « Juste Lipse patriote ", ]\L Van Kven, archiviste de la ville de Louvain, fait, en outre, mention d'un bon portrait qui était autrefois à l'hôtel de ville de Louvain, et qui, actuellement, se trouve au Musée de Halle.

« efforts le style et les idées, mais je suis incapa- « ble d'une très longue assiduité au travail. Ma « mise est simple de même que mes gestes et ma « conversation, et bien des fois des étrangers en « me voyant n'ont pu se figurer que je fusse Juste « Lipse. Du reste, j'ai aimé le bon, j'ai aimé les « bons, et les bons m'ont aimé. J'ai cultivé les « sciences, la sagesse encore plus : j'ai fui les pro- « ces, j'ai fui les honneurs. Bon et affable, je suis « de ceux que l'on respecte et qu'on ne craint « pas. »

Ajoutons quelques traits à ce tableau. L'égoïsme avait sa part dans la bonté dont se targue Juste Lipse. Son grand objectif était de conserver le calme et la quiétude de sa vie, de ne porter ombrage à personne, de ne point heurter l'opinion publique et de ménager tous ceux qui l'approchaient. Son langage était mielleux et plein d'onction. Il affectait la plus respectueuse déférence envers les personnes puissantes, surtout envers les gens d'Église. « Je suis de vos sujets, ou plutôt je suis votre esclave », écrivait-il au cardinal Aldobrandini. Sa modestie ressemblait assez à sa bonté. C'était plutôt du savoir-vivre et le désir de ne pas offusquer les autres, de ne pas exciter l'envie. Lui-même nous le fait penser ainsi : « je « crains que le titre de conseiller d'État n'excite

« l'envie; j'aimerais mieux être le conseiller privé « de Son Altesse. Je n'aspire pas aux titres. Ici, « dans nos séances publiques, je marche toujours « le dernier des professeurs, au grand étonnement « des étrangers. « Ce n'est pas là précisément de la modestie, c'est peut-être tout le contraire. Quoiqu'il en soit, il est certain que Lipse a eu des amis nombreux et dévoués, et qu'il ne s'est jamais brouillé volontairement avec personne.

Juste Lipse était homme. Ne nous étonnons donc pas qu'il ait participé dans une certaine mesure aux faiblesses inséparables de la nature humaine. Mais, dans un temps où les agitations politiques avaient communiqué aux esprits un ébranlement si vif, retrempé les caractères et agrandi démesurément le cercle auparavant si étroit des idées courantes; dans un temps où notre pays se glorifie d'avoir compté un très grand nombre d hommes éminents par leur habileté dans les affaires, dans les arts et dans les lettres, Lipse s'est élevé au premier rang et a mérité d'être appelé par la voix générale, qui ne se trompe jamais dans ces sortes d'appréciations, le flambeau des lettres, le soleil des docteurs, le prince des savants, la perle de la Belgique.

La jeunesse de notre époque a une tendance fâcheuse à négliger les études littéraires pour s'adonner exclusivement aux sciences abstraites et applicables à l'industrialisme. C'est un grand mal. Sans l'étude des lettres, on ne sera jamais un esprit réellement distingué, à plus forte raison un esprit supérieur. Les lettres et les beaux-arts adoucissent les âmes, les rendent souples, polies, bienveillantes, éclairent les intelligences et les initient aux plus hautes conceptions de la Divinité et des fins véritables de l'homme et des agglomérations sociales; tandis que les sciences, cultivées uniquement au point de vue de l'acquisition des richesses, ravalent les esprits à la recherche des intérêts matériels, les rattachent à la glèbe et seraient impuissantes à prévenir le retour des temps d'ignorance, de grossièreté et de barbarie(i).

(1) Les masses populaires, elles-mêmcs,vivent, sansle savoir, de la vie spirituelle, car autrement elles ne consentiraient pas à soumettre leurs actes à ces règles fixes et harmoniques sans lesquelles aucune société ne serait possible. Mais cela ne suffit pas. Quiconque a des lumières a pour devoir primordial et sacré de ne pas souffrir que le flambeau de la Raison s'affaiblisse, de ne pas laisser s'oblitérer cette source vive de toute vérité et de toute consolation, de laquelle s'épanchent incessamment dans l'huniaiiité les salutaires notions qui la rat-

Virgile recommandait aux Romains de se donner à la science du commandement et de laisser aux nations assujéties les beaux-arts et les autres soins, comme servîtes et populaires. Le vers insolent, dans lequel le poëte, pour flatter le peuple de Romulus, lance cette insulte au monde entier,est grandiose et magnifique, sans doute : mais au fond la pensée est absolument fausse. Les Romains ne se sont élevés au faite de la puissance qu'à l'époque même où les lettres étaient arrivées chez eux au comble delà perfection. Les deux premiers Césars, ces hommes si supérieurs dans Fart de gouverner et si lettrés eux-mêmes, avaient pour contemporains Virgile, Horace, Ovide, les premiers des poètes;

tachent à l'ensemble des choses créées, la mettent en commerce intime avec les forces universelles et lui assignent sa mission en ce monde. Pourquoi, de nos jours, la société peut-elle être mise dans un sérieux péril par des doctrines désespérantes et de fallacieux sophismes dont l'absurdité éclate au premier examen? En France, par exemple, pourquoi, chez ceux à qui, parleur position et leur intelligence, incombe le gouvernement des hommes, ne voyons-nous plus rien de décidé, rien de fixe, aucun dévouement aux intérêts collectifs, aucune entente, aucune discipline, — tandis que l'ardeur, l'audace, la volonté, la fixité du but à atteindre, toutes les qualités qui assurent le succès sont dans le camp des révolutionnaires? Pourquoivoyons-nousréellementmonter à la sui'face, comme une écume, tous les bas-fonds de la société et s'approcher le régne de ces nouvelles couches sociales annoncées par le dictateur de Tours et de Bordeaux? C'est que. depuis un siècle, l'appétit des intérêts matériels a dominé presque exclusivement dans les hautes classes. Ah! combien il est temps de réagir contre ces tendances funestes, de relever les yeux vers le Ciel, ad sidéra toUere vidtus, et de revenir au côté spirituel de notre nature, à ce Verbe sacré qui éclaire ici-bas tout homme de bonne volonté !

Tite-Live, le premier des historiens; Cicéron, le premier des orateurs; Varron, le premier des érudits; c'est à dire les hommes qui furent, de l'aveu de tous les siècles, les premiers dans tous les genres dés belles-lettres.

La culture littéraire prépare à toutes les autres. Non seulement elle est pleine d'attraits par ellemême, mais elle aiguise l'esprit et développe en nous cette soif de savoir, cette ardeur de chercher, sans lesquelles la science positive ne saurait être poussée bien loin et n'existerait même pas. Les hommes qui abandonnent, comme Juste Lipse, l'àpre et incessante pensée du gain pour consacrer leur vie entière à la propagation du culte des lettres et à l'éducation des jeunes intelligences, ces hommes sont les véritables initiateurs, les véritables agents de la civilisation et du progrès : ce sont eux qui contribuent de la manière la plus efficace au bon ordre, à la prospérité et au bien-être de toute la famille humaine. Profondément convaincu de cette vérité, nous ne cesserons de rappeler aux jeunes gens la haute importance de l'étude des langues savantes, des belles-lettres, et des grandes littératures indispensables au développement complet des facultés de notre entendement.

Dans le champ de l'intelligence, aucun travail n'est inutile, aucun effort n'est perdu. Cette pensée

nous soutient et nous encourage. Puisse cette traduction du traité de la Constance, que nous osons présenter humblement au public, éveiller dans un grand nombre le désir de mieux connaître les travaux du célèbre professeur de l'Université de Louvain et de feuilleter les œuvres de ce grand esprit! Nous l'avons dit, en commençant cette courte notice, nous le disons encore en la finissant : Juste Lipse est une des gloires les plus pures de la Belgique : ne laissons pas cette gloire se perdre dans un injuste oubli.

OMne CaDat!... gLorIa LIpsI FLoREsCAT!...(n.

(') Ce chronogramme, composé eu 1853 à l'occasioa de l'inauguration du monument de Juste Lipse, à Isque, fait allusion au cri attribué à l'illustre professeur mourant : ■• Omnia Cadant. •>

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