CHAPITRE III
Que les véritables maladies de l'âme ne trouvent dans les Toyages ni guérison, ni diminution, mais plutôt une recrudescence; que le remède d'un esp'it malade doit être demandé à la Sagesse et à la Constance.
Eh quoi! me dis-tu, les voyages ne sont pas une distraction même pour les maux véritables ? Est-ce que la vue de ces champs, de ces fleurs, de ces montagnes ne t'arrache pas au sentiment de ta douleur ? Quelquefois, peut-être, mais la distraction ne s'implante jamais solidement dans l'âme, ni pour longtemps. Comme la peinture, quelque bonne qu'elle soit, ne plaît pas longtemps aux yeux, de même toute cette variété d'hommes et de lieux nous saisit par sa nouveauté, mais cela ne dure pas. C'est comme une diversion à nos maux, non un moyen d'y échapper. Les voyages ne brisent pas cette chaîne de douleurs, ils la relâchent. Et que m'importe d'entrevoir un instant la lumière, si je dois être aussitôt replongé dans un cachot plus étroit? Il en est certainement ainsi. Tous ces divertissements extérieurs sont un piège pour l'âme ; en paraissant la secourir, ils la blessent davantage. Comme les médicaments trop faibles mettent en mouvement l'humeur mauvaise, mais ne l'expulsent pas, ainsi cette vaine distraction aigrit et accroît en nous le flot des passions. L'esprit ne s'éloigne jamais longtemps de lui-même; mais, malgré lui, il rentre bientôt dans son logis et dans l'ancienne cohabitation de ses maux. La vue même de ces villes
cet lui doloris. Aut si paulisper quiesces : brevis ille velut somnus erit : et mox experrecto tibi eadem aut major febris. Crescunt enim interpellatse quaedam cupidines, et vires capiunt ex intervallo.
Mitte igitur, Lipsi, vana haec, imo noxia : nec remédia, sed venena : vera illa potius admitte et severa. Solem solumque mutas? imo animum, quem maie Adfeclibus mancipasti , subtractum légitimée dominée Rationi. Ab illo corrupto hsec desperatio est, ab illo vitiato hic languor. lllum mutes oportet, non locum : et efficere non ut alibi sis, sed ut alius. Tu fertilem illam Pannoniam videre nunc ardes, et fidam fortemque Viennam, et regem fluviorum Danubium, et tôt mira et nova, quae suspensa aure bibant audientes : sed quanto melius, si idem hic tibi ad Sapientiam impetus et cupido ? si pénètres in feraces illius campos ? si fontes humanarum perturbationum inquiras? si valla et arces extruas, quibus arceas et defendas cupidinum insultus ? Haec enim vera morbi tui remédia : caetera omnia, panni et fomenta. Nihil te abitio ista juvabit : nihil
.... evasisse tôt urhes
Argolicas, mediosque fugam tenuisse per hostes :
hostom reperies apud te, et in isto (pectus mihi conçu-
et de ces montagnes ramènera ta pensée sur ta patrie, et, au milieu de tes joies, tu verras ou tu entendras quelque chose qui ra vivra le sentiment de ta douleur. Ou, si tu as un moment de repos, ce sera comme un court sommeil; bientôt réveillé, tu sentiras la même fièvre et plus violente encore. Certaines passions grandissent quand on les arrête, elles couvent sous la cendre et reparaissent ensuite avec des forces nouvelles. Rejette donc, ô Lipse, ces impuissants, ces nuisibles remèdes, poisons plutôt. Cherche des préservatifs plus sérieux et plus efficaces. Tu changes de soleil et de sol ? Change plutôt ton esprit que tu as malheureusement asservi aux passions et soustrait à la domination légitime de la Raison. C'est parce qu'il est corrompu que tu désespères, parce qu'il est vicié que tu languis. Il faut le changer, lui, et non le lieu : fais que tu sois un autre homme, et non le même sous d'autres cieux. Tu brûles maintenant de visiter cette fertile Pannonie, etla forte et fidèle ville de Vienne, et le Danube, le roi des fleuves, et tant d'autres choses merveilleuses et nouvelles, dont le récit charmera plus tard les auditeurs suspendus à tes lèvres. Ah! que j'aimerais mieux te voir porter la même impétuosité et la même ardeur à la recherche de la Sagesse ; pénétrer dans ses campagnes fertiles ; explorer les sources des perturbations humaines ; construire des retranchements et des forteresses pour prévenir et repousser les assauts des passions! Voilà qui vaudrait mieux pour toi, car voilà les vrais remèdes à ton mal. Tous les autres ne sont que des drogues suspectes, des médicaments nuisibles. Ce
tiebat) penetrali. Quid refert, ad quam pacata loca veneris? belliim trahis tecum, ad quam quieta? turbse circum te, imo in te sunt. Pugnat enim pugnabitque secum semper discors hic animus, appetendo, fugiendo, sperando, desperando. Atque ut ii qui per timorem terga vertunt, magis exponunt se periculo intectos et aversos : sic erronés et tirones isti, quibus cum afifectibus nunquam pugna fuit, sed tantùm fuga.
At tu, adolescens, si me audies, stabis : et gradum firmabis contra hune doloris hostem. Constantia enim tibi ante omnia opus : et victor aliquis pugnando evasit, nemo fugiendo.