‹ Traité de la constanceChapitre 24 sur 118 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Quelles choses et combien de choses tronble7it la Constance. Que les Mens et les maux sont extérieurs. Quil y a deux espèces de maux, les maux Publics et les maux Prives, et que les premiers sont de beaucoup les plus graves et les plus dangereux.

Lorsque Langius eut ainsi parlé, d'un air et d'un ton plus animés que d'habitude, saisi moi-même d'une étincelle de ce beau feu, je m'écriai : Mon père (et plût au ciel que je pusse vous donner ce nom en toute vérité et non par caresse), conduisez-moi où vous voudrez, instruisez, corrigez, dirigez à votre gré. Vous avez un malade prêt à accepter toute médication, que vous jugiez à propos d'emploj^er le fer ou le feu.

J'emploierai l'un et l'autre, dit Langius ; car, d'un côté, il fautbrûler le cbarme des fausses opinions, et, de l'autre, il faut arracher jusqu'à la racine les souches des passions. Mais continuons-nous à nous promener? Ne serait-il pas mieux et plus commode de nous asseoir maintenant?

Asseyons-nous, dis-je, car je commence à avoir chaud, et pour plus d'une raison.

Langius fit alors apporter des chaises dans le vestibule; je m'assis près de lui; et lui, se tournant légère-

obversus, iterum sic cœpit. leci hactenus velut fiiudameuta, Lipsi, quibus commode et tute iuaedificaretur fiiturus sermo : nunc, si placet, accedam propius, et caussas doloris tui inquiram, et manu, quod njunt, tangam tuum iilcus.

Duo sunt, quae arcem hanc in nobis Constantise oppugnant , Falsa bona , Falsa mala , Utraque sic appello ,

Qu^ XOX IX NOBIS SED CIRCA NOS, QU.-EQUE INTERIOREM HUNC HOMINEM, ID EST, ANIMUM, PROPRIE NON lUVANT

AUX L^DUNT. Itaque Bona aut Mala ea, re et ratione non dicam : fatebor opinione esse, et communi quodam vulgi sensi. In priori classe numerant, Opes, Honores, Potentiam, Sanitatem, Longaevitatem. in posteriore, Inopiam, Infamiam, Impotentiam, Morbos, Mortes : et ut verbo uno complectar, quidquid aliud fortuitum aut externum. Ab duplici isto stirpe quattuor illi capitales in nobis Adfectus orti, qui continent et conterunt vitam-omnem humanam, Cupiditas, et Gaudium ; Metus, et Dolor. E quibus, priores duo bonum aliquod opinabile respiciunt, exque eo nati : posteriores, malum. Lsedunt omnes turbantque animum, et nisi provides, dejiciunt de suo statu : sed non uno tamen modo. Nam cum quies ejus et Constantia tanquam in œquabili quadam trutina sit : depellunt eum ab hoc libramento, illi attolendo; hi deprimendo.

ment de mon côté, reprit en ces termes : Jusqu'ici, Lipse, j'ai établi comme les fondations sur lesquelles je pourrai plus commodément et plus sûrement construire les discours que je veux t'adresser. Maintenant, si tu le permets,-je m'approclierai davantage, je rechercherai les causes de ta douleur, et je mettrai, comme on dit, le doigt sur la plaie.

Il y a deux sortes d'ennemis qui assiègent en nous cette citadelle de la Constance : ce sont les faux biens, et les faux maux. J'appelle ainsi les biens et les maux

QUI, n'étant PAS PLACÉS EN NOUS, MAIS AUTOUR DE NOUS, NE SONT PROPREMENT NI FAVORABLES NI NUISIBLES A l'homme INTÉRIEUR, c'eST A DIRE A l'aME. Jc dis doilC

que, par le fait, et selon la droite Raison, ce ne sont là ni des biens, ni des maux. Mais je confesse qu'ils sont tenus pour tels par l'opinion et le sentiment commun du vulgaire. Dans la première classe, on compte les richesses, les honneurs, la puissance, la santé, la longévité; dans la seconde, la pauvreté, l'infamie, l'impuissance, les maladies, la mort; et, pour tout comprendre en un mot, les choses quelconques fortuites ou extérieures. De ce double tronc, naissent en nous quatre affections capitales qui remplissent et brisent toute la vie humaine, la Cupidité et la Joie, la Crainte et la Douleur. De ces affections, les deux premières se r^ipportent à quelque bien présumé qui les produit, et les deux autres au mal. Toutes blessent et troublent l'âme, et, si tu n'y pourvois, la renversent de sa base, mais non de la même manière. Car, lorsque le repos et la Constance de l'âme sont comme en suspens dans une

wSed falsa Boiia et elationem niinc omitto (non enim is tuus morbus) ad falsa mala venio, quorum agmen iterum duplex. Suntenim Publica, suntPrivata.

Publica designo et deônio, quorUxM sensus uno

EODEMQUE TEMPORE AD PLURES PERTINET, PHvata, QUO- RUM AD siNGULOS. luter illa censeo Bellum, Pestem, Famem,Tjrannidem, Csedem : et quœ alla foras et in commune spectant. Inter ista, Dolorem, Inopiam, Infamiam, Mortem : et si quid, velut domo clausum, in uno singuloque homine consideramus.

Gaussa mihi ita distinguendi non vana, quia rêvera aliter isluget, et alio quodam sensu, qui cladem patriae, qui exsilium exitiumque multorum, quam qui unius suum. Adde quod ex utrisque alii atque alii morbi, sed nisi fallor, graviores ex primis : certe pertinaciores. Publias enim malis obnoxii plerique nostrum : sive quia impetu et turba ingruunt, ac conferta velut acie obruunt resistentem : sive magis, quod ambitione quadam blandiuntur, et aegritudinem ex iis innasci animis non agnoscimus ssepe, non sentimus. Ecce privato dolori quisquis succubuit, fateatur vitium et imbecillitatem necessum est, etiam si non emendet, (qure enim

balance, ces affections dérangent l'équilibre, les unes en relevant, les autres en abaissant le plateau.

Mais je passe ici les faux biens et l'exaltation qu'ils engendrent, puisque là n'est pas ta maladie, et j'arrive tout de suite aux faux maux, lesquels sont de deux -sortes : maux publics, maux particuliers.

J'appelle et je définis les maux publics ceux dont le

SENTIMENT s'iMPOSE AU MÊME MOMENT A UN GRAND NOM- BRE DE PERSONNES, et maux particuliers ou privés ceux QUI FRAPPENT LES INDIVIDUS. Parmi les premiers, je range la guerre, la peste, la famine, la tyrannie, le carnage et tous les autres fléaux qui frappent les bommes en dehors et en commun; et parmi les seconds, la douleur, la pauvreté, l'infamie, la mort, considérées en quelque sorte à maison close, dans un seul homme en particulier.

Je ne fais pas là une distinction inutile, car il est très vrai que nous pleurons la ruine de la patrie, l'exil ou la mort d'un grand nombre de citoyens, autrement et, si j'ose le dire, avec un autre sentiment que le malheur qui nous frappe personnellement. Ajoute que de ces deux sortes de maux naissent des maladies très diverses. Mais, si je ne me trompe, les maladies sorties de la première source sont les plus graves ; elles sont bien certainement les plus opiniâtres. Nous sommes, pour la plupart, sous le coup des maux publics, soit parce qu'ils fondent sur nous avec impétuosité et en tumulte, et qu'ils écrasent comme en bataillons pressés ceux qui leur résistent; soit, et plus encore, parce qu'ils nous flattent par une espèce d'ambition, et

defensio?) at qui huic, adeo de labe aut lapsu ssepe non fateatur.ut sit qui jactet etiamet censeat pro laude : Pietas enim et Miseratio dicitur : et quantulum abest, ut inter virtutes imo numina consecretur publica, hsec Febris? Poëtse et Oratores passim dilaudant et inculcant fervidum amorem patrise : nec prorsus exculco ego, sed temperandum eum moderandumque esse censeo et scisco. Rêvera enim vitium est, intempéries est, et animi à gradu dejectio ac lapsus. Sed et gravis morbus parte alia, quia non unus in ea dolor, sed confuse Tuus et Alienus. Atque Alienus item duplex, caussa Hominum, caussa Patriae.

Ut id quod subtilius dici et dividi à me videtur, capias sub exemplo : ecce Belgica tua nunc premitur non una clade, et circumplexa eam undique civilis hujus belli flamma. vides passim agros vastari, diripi : oppidaincendi, everti; homines capi, csedi ; matronas pollui, virgines imminui; et quœ alia comitari amant

que nous ne reconnaissons pas, que nous ne sentons pas la maladie qu'ils font naître dans nos âmes. Vois plutôt : lorsqu'un homme succombe à une douleur privée, il est forcé, car comment pourrait-il s'en défendre, de confesser son infirmité et sa faiblesse, même s'il ne s'amende pas. Au contraire, dans les maux publics, on est si peu disposé à reconnaître la chute de l'âme, que souvent même on s'en vante et qu'on la croit digne d'éloges : on la qualifie de piété et de compassion ; et peu s'en faut qu'on n'aille jusqu'à consacrer cette fièvre parmi les vertus et jusqu'à la déifier! Les poëtes et les orateurs célèbrent et prêchent à l'envi ce fervent amour de la patrie : et moi-même, assurément, je ne le condamne pas d'une manière absolue ; mais je pense et je maintiens qu'il faut le modérer et le contenir dans de justes bornes. Car c'est véritablement un vice, un état désordonné qui ébranle l'âme, la trouble et prépare sa chute. Mais, à un autre point de vue, il est encore une grave maladie, en ce que la douleur qu'il provoque en nous n'est pas simple et une, mais complexe et confondant notre propre mal et celui d'autrui. Le mal d'autrui lui-même est double, suivant que l'on considère les hommes ou la patrie.

Toutes mes observations et mes divisions te paraissent sans doute bien subtiles; mais tu me comprendras par un exemple. Voici ta Belgique opprimée par de nombreuses calamités, enveloppée de toutes parts de la flamme de cette guerre civile ; tu vois à chaque pas les campagnes pillées et ravagées, les villes incendiées et détruites, les hommes pris ou massacrés, les matrones

bello. Nonne hic tibi dolor ? dolor. sed varius et divisas, si inspicis : quia simul et te luges, et cives, et patriam ipsam. In te, damna; in civibus, varium casum et occasum ; in patria conversionem eversionemque status. Alibi habes quod clames, Me miserum! alibi,

tôt cives met

Mandatam hostili pestem oppeti istis manu.

alibi denique, Opater, ôpatHa! Ut qui his non moveatur, et in quem cuneus ac cumulus nihil possit ingruentium tôt malorum : aut valde siccum et sapientem eum esse oporteat, aut valde durum.

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