DEBITUMQUE HONOREM ET AMOREM IN DEUM AC PARENTES
Qua fronte autem Patria mediam his se inscrit? Quia,
inquiunt, etiam illa sanctissima et antiquissima parens.
0 inepti : necjam in Rationem injurii, sed in Naturam
ipsam! Illane parens? cur, aut quomodo? Nihil enim
hic video : et tu si acutior, Lipsi, tenebras meas illustra.
Quiane excepit? id enim visus ante dicere. atqui etiam
hospes aliquis ssepe aut caupo. Fovit? liaud pauUo
mollius olim gerula aut nutrix. Aluit? hoc pecudes, hoc
arbores, hoc segetes cottidie : et inter magna corpora,
quibusque nihil imputet. Terra, Cœlum, Aër, Aqua.
Denique transfer te, et hoc idem faciet quœvis alia tel-
lus. Madida hœc et natantia verba sunt : quibus nihil
expresseris, praeter plebeium et inutilem quemdam Opi-
nionis succum. Parentes quidem ii soli, qui genuerunt,
formarunt, gestarunt : quorum nos semen de semine,
sanguis de sanguine, caro de carne. Quorum siquid in
patriam vel comparatione conveniet; nil recuso, quin
Pietatem hanc oppugnem irritotelo. At enim viri docti,
viri niagni, sic etfati passim. Fateor. sed ad famam non
ad vcrum. quod si sequeris, sacrum illud et angustura
Je commence premièrement par la dépouiller d'un vêtement magnifique dont elle se pare mal à propos. Le vulgaire décore cet amour de la patrie du nom de Piété. J'avoue que je ne comprends pas pourquoi, et que je ne le supporte pas. D'où lui vient ce nom de Piété? Je sais que la Piété est une vertu supérieure. Elle consiste proprement dans l'honneur et l'amour
QUE NOUS devons LÉGITIMEMENT A DIEU ET A NOS
PARENTS. De quel front la Patrie vient-elle se placer là? Parce qu'elle est, me dit-on, la plus sainte et la plus ancienne des Mères. Quelle ineptie ! C'est faire injure non seulement à la Raison , mais à la Nature ellemême. Elle, une mère? En quoi et comment? Je ne le vois en rien. Toi, Lipse, qui es si pénétrant, éclaire mes ténèbres. Parce qu'elle nous a recueillis, car tu semblais le dire tout à l'heure ! Mais tu peux en dire autant d'un hôte et souvent d'un aubergiste. Elle nous a bercés? pas aussi doucement que la nourrice ou la femme qui nous a portés enfants. Elle nous a nourris? Mais ce sont les bestiaux, les arbres, les moissons qui nous nourrissent chaque jour, et à cela contribuent avec la terre, et autant qu'elle, le ciel, l'air et l'eau. Change de lieu, et tu trouveras que partout, et sur tous les points du globe, la terre fait de même. Ce sont paroles creuses et vides; tu n'en exprimeras rien que le suc populaire et inutile d'une opinion sans valeur. Ceux-là seuls sont nos parents, qui nous ont engendrés, formés, portés; dont la semence est notre semence, le sang notre sang, la chair notre chair. Si quelqu'une de ces circonstances convient à la patrie, même par compa-
nomen deo remittes, et, si placet, parentibus : hune quidem adfeetum, etiam eum emendatus est, contentum esse jubebis honesto titulo Caritatis.
Sed de nomine tantum est : rem potius videamus, quam equidem non totam loUo, sed tempero, et velut scalpello circumcido rectœ Rationis. Ut enim vitis, nisi amputes, latissime se spargit : sic isti praesertim Adfectus, quibus aura aliqua veliâcatur popularitatis.
Ac fateor libens, Lipsi, (non enim ita hominem exui aut civem) inclinationem aliquam et amorem cuique nostrum in minorem liane patriam esse : sed cujuscaussse, ut video parum liquide tibi cognitae, aut origo. Anatura enim esse vis : rêvera autem est amore quodam et instituto. Postquam enim homines, ex rudi illa et solivaga vitaab agrisin oppida compulsi sunt, et domos ac raœnia struere cœperunt, et cœtus facere, et populariter vim inferre vel arcere: ecce communio quaedam necessario inter eos exorta, et societas variarum rerum. Terram et fines quosdam conjunctim habuerunt : templa in promiscuo, fora, aeraria, tribunalia : et quod
raison, je me rétracte aussitôt et j'avoue que je porte contre cette prétendue Piété des coups impuissants. Mais des hommes doctes, de grands hommes ont parlé ainsi dans plusieurs circonstances? J'en conviens, mais pour flatter-l'opinion et non pour satisfaire à la vérité : car, si tu suis la vérité, tu réserveras ce nom sacré et auguste de Piété à tes sentiments pour Dieu, et, si tu le veux, pour tes parents. Quant à ton affection pour la patrie, même si elle est épurée, tu te contenteras de l'appeler charité, titre déjà suffisamment honorable.
Mais c'est assez nous occuper du mot. Passons maintenant à la chose même que je combats ici, que je cherche non à détruire, mais à régler, et que je circonscris comme avec le scalpel de la droite Raison. Cette affection, comme la vigne qui n'est pas taillée, envahit tout de ses rameaux, et plus que toute autre parce qu'elle est favorisée par une certaine brise de popularité.
Toutefois, ô Lipse, je t'avoue volontiers, car je n'ai entièrement dépouillé ni l'homme, ni le citoyen, que chacun de nous porte en soi une certaine inclination et même de l'amour pour cette patrie restreinte dont tu parles. Mais quelles en sont les causes et l'origine? Voilà ce que tu ne me semblés pas discerner bien nettement. Tu les cherches dans une impulsion de la nature; mais, en réalité, elles sont dans les moeurs et les institutions. Après que les hommes, abandonnant la vie rude et isolée des sauvages, eurent quitté les champs pour se renfermer dans la ville , qu'ils commencèrent à construire des maisons et des remparts, à tenir des assemblées, à se réunir en armes pour repous-