CHAPITRE XIII
Les obstacles étant écartés, on en vient aux moyens de soulager et d'amoindrir les maux imUics. Quatre principaux arguments pour s'en défendre et en triompher. Et d'alord, de la Providence. Preuve quelle assiste et préside à toutes les choses humaines.
Après ces escarmouches préliminaires, j'en viens à la bataille véritable et sérieuse. Je laisse de côté la lance légère et de parade, et je prends les armes décisives. Je ferai avancer en ordre et sous leur drapeau toutes mes troupes et mes soldats. J'en forme quatre corps d'armée. Avec le premier, je combattrai pour établir que les maux publics sont envoyés et partout distribués par Dieu; avec le second, qu'ils sont nécessaires et viennent du Destin ; avec le troisième, qu'ils nous sont
ffiiaiit : etiamne resistere mihi ultra aut os obvertere audebit exercitus tui doloris ? non audebit. Vici. Et cumhoc omine, signa canaut.
Cam omnes igitur adfectus, Lipsi, qui vitam humanam varie iucurrunt et turbant, à démenti mente sint : tum, meo animo, dolor praesertim, qui de republica sumptus. Nam cum ceteri tînem aliquem habeant et tanquam scopum (utamator, potiri ; iratus, ulcisci ; avarus, acquirere; itemque in ceteris :) soli huicnihil propositum reperies, prœter ipsum. Xe vaga et libéra nimis oratio mea sit, sed adductis habenis maneam in hoc gjro : nempe tu patriam nunc luges, ut ais, corruentem. sed qua fini, cedo ? aut quid speras in eo aut spectas ? Utrumne ut rem lapsam corrigas? labentem firmes? an ut dolendo imminentem patrise pestem perniciemque depellas? Nihil borum, tantum ut tritum illud possis dicere, Doleo; et cetera vanus irritusque hic omnis luctus. Rei enim praeteritse is est : quam reprendere et infectam reddere, ne diis quidem voluerunt esse in manu. Et vanus tantum? imo fortasse impiuo, si rem pendes ajqua judicii lance.
utiles; enfin, avec le quatrième, qu'ils ne sont ni trop graves, ni nouveaux. Si ces troupes donnent et combattent convenablement chacune en leur poste, l'armée que tu mets en avant, pour soutenir la cause de ta douleur, osera-t-elle tenir devant moi et me résister en face? Elle ne l'osera pas. J'ai vaincu. Sous ces auspices, que l'on sonne la charge!
Comme toutes les affections, qui assaillent et troublent de diverses manières la vie humaine, partentd'une âme dont la raison est obscurcie, il en est principalement ainsi, à mon avis, de la douleur causée par les accidents relatifs à la République. Les autres passions ont une certaine fin et comme un but déterminé : l'amant veut jouir, le colère se venger, l'avare acquérir et ainsi des autres. Mais ici tu ne trouveras rien de fixe, sinon la passion elle-même. Pour que mon discours ne s'égare pas dans des digressions trop longues, et pour demeurer dans mon cercle en tenant bien la bride en main, je te demande : tu pleures maintenant la ruine de ta patrie, mais à quelle fin? Voyons : qu'espères-tu ou qu'attends-tu de là? Veux-tu soutenir la République qui chancelle? ou la relever quand elle est tombée? ou détourner par ta douleur la calamité et la ruine qui menacent ta patrie? Rien de tout cela. C'est seulement pour pouvoir dire ce mot tant rebattu, je pleure. Tout ce deuil est donc vain et inutile ; d'autant plus qu'il s'agit ici d'une chose passée : tu ne peux y revenir, ni faire qu'elle ne soit pas accomplie. Les Dieux eux-mêmes n'y pourraient rien. Ce deuil est-il seulement superflu? Il est bien plus encore, il est impie, et
Quod enim te non fugit, seterna quaedam mens est, quam Deum appellamus : qiiae cœlorum perennes orbes, quse siderum inœquales cursus, quae elementorum alternas vices, quae denique omnes res superas, inferas, tempérât, moderatur, gubernat. Casum tu aliquem Fortunamve dominari in hoc pucherrirao mundi corpore censés? temerario aut cœco impetu ferri miscerique res humanas? scio, non censés : nec quisquam à te alius, qui aliquid non dicam sapientise habeat, sed sanitatis. Naturse enim, naturse ista vox est : et quocunque oculos animumque convertas ; mortalia, immortalia; sublimia etterrena; animata et inanima, clamant clare et loquuntur, quiddam super nos esse, quod hsec tam mira; tam magna, tam multa crearit, fecerit : et creata, facta, etiamnunc dirigat et conservet. Id autem est Deus. cujus summse et perfectissimae naturse nihil magis convenit, quam ut curam tutelamque operis sui gerere et velit, et possit. Quidni autem velit? optimus est. quidni possit? maximus est. adeoque vires nnllœ supra ipsum, aut nullag nisi ab ipso. Nec distringit eum aut distinet magnitudo hsecrerum, autvarietas. Spargit enim œterna illalux quoquo versum suos radios : et uno eodemque, ut ita dicam, ictu sive nictu sinus omnes et abyssos pénétrât coeli , terrœ, maris, nec prœest sokim divinitas hœc rébus omnibus, sed interest, imo inest.
tu le reconnaîtras pour peu que tu veuilles le peser dans la juste balance du jugement.
Tu n'ignores pas qu'il existe une intelligence éternelle que nous appelons Dieu, qui règle, tempère et gouverne'ces globes roulant perpétuellement dans l'espace, et la course inégale des astres, et les vicissitudes alternatives des éléments, et toutes les choses supérieures et inférieures. Penses-tu que la fortune ou le hasard puisse dominer dans cet ensemble magnifique du monde? que les choses humaines soient emportées et confondues par une impulsion fortuite et aveugle? Je sais que tu ne le penses pas : et quiconque est, je ne dis pas sage, mais dans son bon sens ne le pensera pas davantage. Car c'est la voix de la Nature, De quelque côté que tu portes tes yeux ou ta pensée, toutes les choses mortelles et immortelles, sublimes et terrestres, animées et inanimées, te crient, te proclament à haute voix qu'il y a au dessus de nous un Être qui a créé, fait ces choses si admirables, si grandes, si nombreuses ; et qui, après les avoir créées et faites, les dirige encore maintenant et les conserve. Cet Être, c'est Dieu. Rien ne convient mieux à sa nature suprême et très parfaite que de vouloir et de pouvoir exercer la surveillance et la conservation de son œuvre. Et pourquoi ne le voudraitil pas? il est infiniment bon. Pourquoi ne le pourrait-il pas? il est infiniment grand, et tellement, qu'aucune force n'est au dessus de lui, et qu'il n'est point de force qui ne vienne de lui. Et la grandeur et la variété de ces choses ne peuvent l'arrêter, ni le distraire, car sa lumière éternelle répand de tous les côtés ses rayons ;
Quid miramur ? Sol ille quantam mundi partem simul lustrât et illustrât! iiostra mens quantam congerem rerum una cogitatione complectitur et sensu? et, ô fatui, non censemusplura inspici et concipi ab eo posse, qui hune ipsum Solem, hanc ipsam Mentem creavit et fecit? Egregie vel divine potius, is qui non multa de rébus divinis, Aristoteles ; Quod in navi gubeniator, in curru auriga, in choro prœce7îtor, in urbe lex, in exercitu imper ator : ici in orbe est Deus. Hoc tanium discrimine, quod ilUs quidern laboriosum situm regimen, anxium, et exercilum est : deo autem sine dolore aut labore, sejunctumque ab omni corporis nisu.
Est igitur in deo, Lipsi, fuit, erit, pervigil illa ET PERPES CURA (sed cura tamen secura) qua res omnes
INSPICIT, ADIT, COGNOSCIT : ET COGNITAS BIMOTA QUA- DAM ET IGNOTA NOBIS SERIE DIRIGIT AC GUBERNAT. Id
autem est, quod providentiam hic voco. de qua queri non nemo per imbecillitatem possit, nemo quserere, nisi qui obsurduit et obbrutuit contra Naturfe vocem oninem et sensum.
et d'un seul et même coup, d'un seul clignement d'yeux, si j'ose ainsi parler, il pénètre tous les replis, tous les abîmes du ciel, de la terre et des mers. Non seulement ce grand Dieu préside à toutes les choses, mais il est au milieu d'elles, il est en elles.
Pourquoi s'étonner ? Le soleil lui-même , quelle immense partie du monde ne voit-il pas, n'éclaire-t-il pas à la fois? Quelle longue série de choses notre intelligence ne peut-elle pas embrasser dans une seule pensée, dans un seul sentiment? et, insensés que nous sommes, nous refusons de croire que plusieurs choses peuvent être vues et conçues en même temps par Celui qui a créé et fait et le soleil et cette même intelligence ! Aristote, qui n'a pas beaucoup parlé sur les choses divines, a pourtant dit excellemment, ou plutôt divinement : Ce qu'est le pilote sur un navire, le cocher sur un char, le coryphée clans un chœur, la loi dans une ville, le général dans une armée : voilà ce que Dieu est dans le Monde : avec cette différence toutefois que, dans le gouvernement, il y a pour les ho7nmes labeur, anœiété, peiîie ; tandis que Dieu accomplit fout sans doideur, sans travail et sans effort.
Ainsi donc, ô Lipse, il est, il fut, il sera toujours en
Dieu CE SOIN VIGILANT ET PERPÉTUEL, SOIN TRANQUILLE, AVEC LEQUEL IL PÉNÈTRE, IL CONNAÎT TOUTES CHOSES, TOUCHE A TOUTES ET LES DIRIGE ET LES GOUVERNE ENCHAÎNÉES DANS UN ORDRE BIMUABLE QUE NOUS NE
CONNAISSONS PAS. C'cst cc soiu quc j'appelle ici la Providence. On peut s'en plaindre par faiblesse d'âme ; mais nul ne peut en douter, à moins d'être sourd et abruti devant la voix et le sentiment de la Nature entière.