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CHAPITRE XVI

Exem2)les de mutation et de mort dans le monde entier. Que le ciel et les éle'ments se transforment et doivent périr un jour ; qu'il en est de même des villes, des provinces et des royaumes : enfin que tout est en mouvement, et qu'il n'y a rien de stalle ni de fixe.

Une éternelle loi, édictée à l'origine des choses, veut que tout dans ce monde naisse et meure, commence et finisse. Le souverain arbitre de toutes choses a voulu qu'il n'y eût ici-bas rien de fixe et de stable que luimême. Dieu seul, s'écrie le poëte tragique, n'est menacé ni par la vieillesse, ni j^ar la mort : mais les autres choses, Vâge vai^iqueur les dompte et les confond toutes. Toutes ces choses que tu regardes d'en bas et que tu admires , à leur tour elles périssent ou certainement se transforment.

Ce Soleil que tu vois, il s'use; la Lune, elle s'épuise et vieillit; les Astres, ils glissent et tombent. Quoique fasse l'esprit humain pour dissimuler et excuser ces défaillances, il arrive et il arrivera dans le corps céleste des événements faits pour déconcerter toutes les lois et toutes les idées des mathématiciens. Je ne veux rien dire des Comètes variables dans leur forme, variables dans leur orbite et dans leur mouvement, car le Lycée ne me fera pas croire aisément qu'elles sont dans l'air et formées de l'air. Mais voici que naguères les astrologues ont été troublés dans leurs calculs, et qu'ils ont constaté dans les cieux de nouveaux mouvements et

vidimusque (difficulter creditum) in cœlo ipso nasci aliquid posse, et mori. Qaiii Varro ecce apud Augustinum clamât et adserit , stellam Yeneris quatn Plautus Vesperuginem, Homerus, eu-epov ajypellat, coloretn mutasse, magnitudinem , fîguram, cursum. Proximum cœlo aërem inspice. mutatur cottidie : et in ventos abit, nubes et imbres.

Transi ad aquas, flumina illa, quse perenniadicimus, et fontes, alias periisse videbis ; alias alveum mutasse et cursum. Ipse ille Oceanus, magna et arcana Naturse pars, modo tempestatibus attollitur aut dejicitur : et ut ese non sint, suos habet aquarum accessus et recessus. atque ut interire eum totum posse ceuseas, crescit minuiturque cottidie per partes.

lam si Terram intueris, quam unam immobilem voluerunt, et vi sua stare('j : ecce illic labat, et tremore atque occulto spiritu concutitur : alibi aqua corrumpitur, aut igné. Pugnant enim et htec inter se : neu bella inter homines tantum esse indignere, sunt inter elementa ipsa. Diluvies maris subita inundatioque, qiiot terras imminuit, aut absorpsit ! olim magnam

(') Vi sua stare, d'où le nom de Vesta.

des étoiles nouvelles. Cette année même (1572), il a surgi un astre dont on a pu clairement observer les accroissements et les décroissances ; et, ce qui est difficile à croire, nous avons pu voir de nos jeux que dans le Ciel même quelque chose peut naître et mourir. Varron, cité par saint Augustin, affirme et proclame que Vétoile de Vénus appelée par Plante Vespurgo, et par Komère Etoile du soir, a changé de couleur, de grandeur, de figure et de cours. Regarde l'atmosphère près de nous : elle change chaque jour sous l'action des vents, des nuages et de la pluie.

Passe aux eaux : vois ces fleuves dont le cours est permanent, et ces sources appelées intarissables; ici tout a disparu, ailleurs le lit ou la direction a changé. L'Océan lui-même, cette grande et mystérieuse partie de la Nature, est tantôt soulevé, tantôt abaissé par les tempêtes ; et alors même qu'elles n'existeraient pas, il a le flux et le reflux de ses ondes, et, pour que tu comprennes que lui-même il peut périr tout entier, il s'accroît ou il diminue par endroits.

vSi maintenant tu diriges tes regards vers la Terre, qu'on avait voulu nous donner pour immobile et se soutenant par sa force intrinsèque (^), tu la verras ici ébranlée et secouée par un tremblement ou un souffie inconnu; ailleurs bouleversée par l'eau ou parle feu. Là aussi éclatent des combats. Ne t'irrites pas de voir la guerre entre les hommes, car tu la retrouves aussi entre les éléments. Combien de terres diminuées ou englouties par le débordement et l'inondation subite de la mer ! Autrefois, cette grande île de l'Atlantide que je

illam Atlantidem insulam (nec enim meo animo fabula est) posteaHelicen, Buren(') : et ne ad vetera aut remota eamus, apud nos Belgas, patrum se\o, duas (-) insulas cum oppidis virisque. Quin jam nunc cum maxime ca?rulus ille Divus novos sibi sinus aperit, lambens cottidie et abrodens infidum marginem, Frisiorum, Caninefatum, Cauchorum. Nec terra ipsa muliebri ignavia cessât : sed interdum se vindicat, et in medio mari insulas sibi facit : mirante et indignante cano illo pâtre.

Quod si ad interitum mutationemque magna illa corpora, et nostro sensu teterna, destinata sunt : quid censés oppida, respublicas, régna? quae tam mortalia esse necessum est, quam eos qui fecerunt. Ut hominibus singulis adolescentia sua, robur, senecta, mors : sic istis. Incipiunt, crescunt, stant, iiorent : et omnia ideo, ut cadant. Unus fub Tiberio terrœmotus, duodecim célèbres Asise urbes evertit. totidem Campanise oppida alius, sub Constantino. et unum aliquod Attilse bellum, plus centenas. Veteres yEgj^pti Thebas vix fama retinet : centum Cretse urbes vix fides. et nt ad certiora veniam, cadavera Carthaginis, Numantia?, Corinthi, prisci viderunt et mirati sunt : nos Athenarum, Spartee, et tôt illustrium urbium ignobiles rui-

(') Villes de l'Achaïe septentrionale détruites par la mer, Tau 3'i3 av. J. C.

(^) Du côté de la Zélande, lors de la terril)le inondation de 1282 qui forma le golfe du Zuvderzée.

suis loin de tenir pour une fable, puis Hélice et Bura('); et pour ne pas recourir à des temps si anciens, ni à des lieux si éloignés, chez nous-mêmes Belges, nos pères u'ont-ils pas vu s'engloutir deux îles avec leurs villes et leurs habitants (-) ? De nos jours encore, la mer s'ouvre de nouveaux golfes, battant et corrodant incessamment le rivage peu sûr des Frisons, des Caninéfates, des Cauchois. De son côté, la Terre ne se tient pas dans une inertie passive : elle se venge parfois, et pousse des îles au milieu de l'Océan, malgré la surprise et l'indignation de ce \'ieillard couvert d'écume.

Si tous ces grands corps qui nous paraissent éternels sont ainsi voués au changement et à la destruction, que sera-ce, à ton avis, des Cités, des Républiques et des Royaumes nécessairement périssables comme ceux qui les ont fondés? Les Etats, comme les hommes, ont leur adolescence, leur âge viril, et leur vieillesse. Ils naissent, ils croissent, ils durent et liorissent, et tout cela pour tomber enfin. Un tremblement de terre, sous Tibère, renversa douze célèbres villes de l'Asie ; un autre en détruisit autant dans la Campanie, sous Constantin, et une seule guerre d'Attila en ruina pour jamais plus de cent . A peine la Renommée garde encore la mémoire de l'antique Thèbes Egj'ptiemie ; à peine tu peux croire aux cent villes de la Crète ; et pour venir à des choses plus certaines, les anciens ont visité les cadavres de Carthage, de Xumance et de Corintheavec la même stupeur qui nous saisit, nous aussi, devant les ruines d'Athènes, de Sparte et de tant de villes illustres. Elle-même, cette fière dominatrice du Monde et

lias, nia ipsa rerum gentiumque domina et falso .Eterna urbs, ubi-est? obruta, diriita, incensa, inundata ; periit non une leto, et ambitiose hodie quaeritur uec inveuitur in suo solo. Bjzantium illad vides, quod sibi placet duplicis imperii sede? Venetias istas, quse superbiunt mille annorum firmitate? veniet illis sua dies : et tu uostra Antuerpia, ocelle urbium, aliquando non eris. Diruit videlicet construitque, et (si fas dicere) ludit in rébus humanis magnus ille architectus : et velut plastes, varias sibi formas et imagines fingit ac defingit ex hac argilla.

Oppida adliuc loquor et urbes : sed régna etiam et provinciaî traliuntur in hanc labem. Olim Oriens floruit; et Assjria, .Egyptus, ludœa valuêre armis ingeniisque : sors ea in Europam transiit, quae tamen ipsa, ut corpora instante morbo, vibrari mihi nunc videtur, et prfesentiscere magnum suum casum. Quod amplius et numquam satis miremur, hic à quinque annorum millibus et quingentis habitatus orbis senescit : et ut Anaxarchi explosae olim fabulae iterum applaudamus, surgunt alibi succrescuntque novi homines et novus Orbis.

0 mira et numquam comprehensa Necessitatis lex! abeunt omnia in hune nascendi pereundique fatalem

des Nations, la Ville par excellence, la ville Éternelle qu'est-elle devenue ? Bouleversée, détruite, incendiée, inondée, elle est morte de mille morts, et aujourd'hui, sur son propre sol, on la cherche et on ne la trouve plus. Vois-tu cette superbe Byzance, glorieuse d'avoir été la capitale de deux Empires? Et Venise qui s'enorgueillit de mille années de stabilité prospère ? Leur jour viendra. Et toi aussi, ô notre Anvers, joyau des villes, il sera un temps où tu n'existeras plus ! Le grand et suprême Architecte construit et renverse : on dirait qu'il se joue au travers des choses humaines : comme un modeleur, il pétrit cette argile et lui donne et lui retire à son gré toutes les formes et toutes les figures.

Jusqu'ici j'ai parlé des villes et des cités : les Royaumes et les provinces sont sujets aux mêmes écroulements. Autrefois l'Orient a été florissant; l'Assyrie, l'Egypte et la Judée ont brillé par les armes et par le génie ; la prédominance a passé ensuite à l'Europe qui, cependant, aujourd'hui, comme les corps menacés de maladie, me semble frémir et frissonner convulsivement et pressentir quelque terrible catastrophe. Bien plus, et ce que nous ne saurions assez admirer, ce monde habité depuis cinq mille cinq cents ans vieillit à son tour. Comme pour nous faire applaudir une seconde fois la fable si applaudie jadis d'Anaxarque, voici qu'ailleurs surgissent de nouveaux hommes et un monde nouveau.

0 loi merveilleuse et jamais assez comprise de la Nécessité! Tout est entraîné dans ce fatal tourbillon de naissances et de morts : dans cette grande machine de

gyrum : et longsevum aliqaiJ in hac machina est, nihil œternum. Attolle et circumfer mecum oculos (nonenim me piget premere hune locum) et vide rerum humanarum alternas vices, et, ut in Oceano, aestus. Tu surge, tu cade. tu impera, tu servi, tu occultare, tu émerge, et eat hic rerum in se remeantium orbis, quamdiu erit ipse Orbis. Germani feri olim fuistis ? nunc mitescite ante plerosque populos Europre. Britanni inculti et inopes? deliciis ac divitiis ^Egyptios provocate et Sjbaritas. Graecia olim floruit! nunc jaceat. Italia sceptrum tenuit? nunc serviat. Vos Gothi, vos Vandali, vos fex Barbarorum prodite è latebris, et gentibus imperate per vices. Adeste etiam pelliti vos Scythse et potenti manu paulisper habenas temperate Asise atque Europse. Sed istiipsi mox discedite, et sceptrum relinquite illi ad Oceanum genti. Fallor enim ? an Solem uescio quem novi imperii surgentem video ab Occidente?

l'Univers, il y a des rouages qui durent longtemps, rien qui soit éternel. Lève avec moi les yeux, car je ne suis pas fâché d'insister ici, porte tes regards autour de toi, et considère le bouillonnement des choses humaines agitées 'comme les flots de l'Océan, Que l'un surgisse, que l'autre tombe ; que celui-ci commande, que celui-là obéisse; qu'ici l'on disparaisse, que là on émerge; et que cette trombe des choses de l'Univers, revenant sans cesse sur elles-mêmes, roule aussi longtemps que durera l'Univers. Germains, vous étiez barbares autrefois? Aujourd'hui, soyez civilisés avant la plupart des peuples de l'Europe. Anglais, vous étiez incultes et pauvres? Que votre luxe et vos richesses vous placent au dessus des Egyptiens et des Sybarites. La Grèce autrefois a été florissante? Que maintenant elle gise abattue. L'Italie a tenu le sceptre ? Qu'elle tombe dans la servitude. Vous, Goths, vous, Vandales, vous le rebut des Barbares, sortez de vos retraites : à votre tour commandez aux Nations. Jusqu'à vous, Scythes, couverts de fourrures, paraissez, et, d'une puissante main, guidez pour un peu de temps dans la carrière et l'Europe et l'Asie. Mais vous-mêmes, bientôt, disparaissez, laissez le sceptre à cette race de l'Océan : car je me trompe, ou je vois le Soleil de je ne sais quel nouvel Empire se lever à l'Occident.

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