Q-TO
il faut que tu mettes la main à la rame, que tu orientes tes voiles, et non pas que tu restes dans l'oisiveté à attendre qu'il te vienne un bon vent du large. Si le Destin veut que ta patrie soit perdue, tu verras le Destin prodivire les circonstances qui conduisent à la ruine par des moyens humains : le Peuple en guerre avec la Noblesse et divisé lui-même en factions ; personne no voulant obéir, personne ne sachant commander ; beaucoup de gens courageux en parole, mais lâches en action ; la fidélité et le conseil faisant défaut dans les chefs eux-mêmes.
C'est avec vérité que, dans le livre II de la vie de César, Velleius Paterculus a dit : la force méluctable du Destin aveugle les Conseils de celui dont elle veut t^enverser la fortune; et aussi : le plus souvent Dieu frappe d'aveuglement celui dont la fortune doit tomber; il fait, et c'est là le dernier degré du malheur, c^ue ce qui at-^ive paraît arriver justement . Tu ne dois pas du premier coup te laisser aller à la pensée que ta patrie touche à ses destins extrêmes. Qu'en sais-tu ? Comment distingueras-tu s'il s'agit d'un simple ébranlement, d'une commotion passagère ou d'une maladie mortelle ? Porte d'abord secours, si tu le peux : comme dit le proverbe, espère tant que le malade a le souffle. Mais si le fatal renversement t'apparaît à des signes certains et manifestes, alors je te dirai : ne combats pioint contre Dieu. Je te propose ici l'exemple de Solon. Athènes était dominée par Pisistrate : Solon, jugeant que tous ses efforts pour rétablir la liberté seraient impuissants, alla déposer ses armes et son bouclier devant la porte
— "lli —
terum quieturus. Hoc facias. cède deo, cède tempori : et, si bonus civis es, te ipsum mollioribus et melioribus fatis réserva, Quc'b iiunc periit libertas, reviviscere potest : et patria.quse corruit, resurgere labenti aevo. Cur temere abjicis animum, aut despoudes? Ex illo pari Coiisulum apud Cannas, fortiorem civem Varronem liabeo qui fugit, quam Paullum qui occubuit. Nec aliter Senatus populusque Romanus judicavit : qui publiée gratias ei egerunt, quod de republica non desperasset. Caeterum sive titubât illa tantum, sive cadit : sive périt, sive prorsus interit : ne nimis adtiigere, sed Cratetis excelsum illum animum indue, qui quaerenti Alexandro, An patriam suam vellet restitui? Quidopus? respondit. alius Alexander iiiterum eam fartasse diruet. Haîc sapientium, hœc virorum.
à/.vîx o'£jjL~T,r
E'v OuijLÔ) /.aTax£"î6at sâaotJLEv, àyvûjjievot Trjp
O'J ^(içi T'.î —pT)?'.; TTsÀîTai xp'jEpoto '^ÔO'.O.
ut recte monitum iVchilli apud Homerum. Xam alias, ut Creon ille in fabulis ardentem iiliam amplexus, nihil eam juvit, sed ipse una periit : sic te citius, Lipsi, exstinxeris, quam lacryniis tuis hune publicum Belgica? igné m.
— iîii) —
de la Curie, en disant : ô ma 'patrie,je Vai secourue par mes paroles et par mes actions autant que je Vai p)u; et il rentra chez lai décidé à se tenir désormais dans une tranquille retraite. Fais cela. Cède à Dieu, cède au temps, et^ si tu es un bon citoyen, réserve-toi pour des destins plus doux et meilleurs. Cette liberté qui périt aujourd'hui peut revivre. Ta patrie qui tombe peut se relever dans le cours du temps. Pourquoi désespérer et te laisser abattre? Des deux Consuls qui commandaient à la journée de Cannes, je tiens Varron, qui prit la fuite, pour un citoyen meilleur que Paul Emile qui y périt. Le Sénat et le Peuple Romain n'en ont pas jugé autrement, puisque l'on rendit à Varron de publiques actions de grâces pour n'avoir pas désespéré du salut de la République. Du reste, que la patrie chancelle ou qu'elle tombe ; qu'elle périsse tout à fait ou que seulement elle dépérisse, ne t'afflige pas sans mesure. Emprunte à Cratès un peu de cette largeur d'esprit qui, lorsque Alexandre lui offrait de rétablir Thèbes sa patrie, le porta à répondre : A quoi bon ? Peut-être quelque tiouvel Alexandrela détruirait de nouveau. Y oi\h. comme pensent les Sages, les hommes dignes de cq nom. Laissons les douleurs même les plus tristes se calmer dans notre âme, le frisson du désespoir nest d'aucune utilité : c'est l'avertissement donné dans Homère au bouillant Achille. Rappelle-toi ce Créon de la fable, qui, voyant sa fille enveloppée de flammes, la saisit dans ses bras, ne put lui donner aucun secours et périt avec elle. De même toi, Lipse, tu t'épuiseras plus vite que tu ne parviendras à éteindre par tes larmes ce feu public qui dévore ta Belgique.
Dum dicit etiam Laiigius, validiore sonitu strepuere fores, et puer ecce recta ad nos iutroiit, qui à Laevino Torrentiomissus, utadmoneretde hora cœnse. Langius velut experrectus , Hem ! inquit, ita imposuit milii hase fabulatio ? et dies jam elapsus ? Simulque surgens et manum mihi iujiciens, Eamus, Lipsi, inquit, ad optatam mihicœnam. Imosedeamus, inquam ego renitens. Ante omnes cœnas haec mihi est : quam vere cum Grsecis dixerim Oswv too-^v. In bis epulis esurio semper ego, numquam saturio. At Langius niliilominus me traxit, et, Fidem, inquit, nunc servemus : cras si voles, Constantin perlitabimus.
Pendant que Langius parlait ainsi, on sonna vigoureusement à la porte et l'on introduisit près de nous un jeune domestique envoyé par Lœvinus Torrentius pour nous avertir que c'était l'heure du souper. Langius comme réveillé en sursaut s'écria : Eh quoi ! cette conversation nous a mené si tard ! Voilà déjà le jour qui tombe! Se levant en même temps et me tendant la main : allons, Lipse, dit-il, rendons-nous à cet agréable souper. — Pour moi, m'y refusant, je lui dis : restons plutôt. Je préfère à tous les soupers du monde cet aliment de l'âme que vous me donnez ici, et que je puis véritablement appeler, avec les Grecs, la nourriture des Dieux. A de tels festins, je suis toujours affamé, jamais rassasié. — Mais Langius, m'entraînant malgré moi, me dit : tenons aujourd'hui la parole donnée; demain, si tu le veux, nous sacrifierons à la Constance.