‹ Traité de la constanceChapitre 63 sur 118 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Contre certains curititx qui abusent des jardins par ranilé ou par paresse. Bu véritable usage des jardins : qu'ils conviennent aux Sages et aux Doctes : que la Sagesse elle-même s'y forme et s'y élève.

Comme j'avais dit ces choses avec vivacité, le visage et la voix également animés, Langius me dit d'un ton doux : Assurément, Lipse, tu aimes les fleurs, tu aimes cette Nymphe diaprée et purpurine ; mais, je le crains, tu l'aimes d'une manière déréglée. Tu loues les jardins : oui; mais ce que tu admires en eux, ce sont surtout des choses vaines et extérieures, et tu ne parais pas tenir compte des plaisirs véritables et légitimes qu'ils procurent. Tu regardes avidement les couleurs, tu te reposes devant les plates-bandes, tu cherches les fleurs de tout l'univers connu et inconnu. Je te le demande, pourquoi? Voudrais-tu me donner à comprendre que tu appartiens toi aussi à cette secte née de nos jours, composée d'hommes mal à propos curieux et désœuvrés, qui, de cette chose excellente et très simple, font l'instrument de deux vices, la Vanité et la Paresse ? Dans cet unique but ils ont des jardins, ils recherchent ambi-

tuentur, ut nulla mater suum gnatum. Hi sunt, quorum litter?e in Thraciam, Graeciam, Indiam discurrunt : idque seminis exigui aut bulbuli causa. Hi, quibus £iegrius sit florerri aliquem novum mori, quam veterem amicum. Romanum illum riserit aliquis , qui piscem suum atratas luxit? isti plantam. Jam si qais ex his Florag candidatis novius aliquid aut rarius nactus est, ut ostentat ! ut alii competitores œmulantur, invident ! è quibus non nemo tristior domum discedit, quam olim in Prseturse petitione victus SuUa aut Marcellus. Quid dicam ? nisi hilarem liane quamdam insaniam esse : nec absimilem illi puerorum, pallentium et rixantium circa pupas suas et sigilla? At eorumdem industriam in hortis etiam cognosce. Sedent, circumambulant, oscitant, dormiunt. nec aliud. prorsus ut non otii sui secessum hune habeant, sed desidia? sepulchrum.

Profanum genus! et quos jure arceam ab orgiis veri arcanique liorti. quem modestae voluptati natum scio, non vanitati : quieti, non torpori. An ego tam levis, quem efferat aut déprimât herbula aliqua rarior, sive adepta sive amissa? Imo aestimores suis pretiis : et se-

tieusement quelques plantes ou quelques fleurs exotiques, et quand ils les ont obtenues, ils les soignent et les choient avec plus d'anxiété qu'aucune mère pour son fils. Ce sont ceux-là dont les lettres parcourent la Thrace, la Grèce et l'Inde pour en faire venir un petit peu de graines ou quelque bulbe ; ceux-là qui éprouvent plus de chagrin à la perte d'une plante nouvelle qu'à la mort d'un vieil ami. On rit de ce Romain, Hortensius, prenant le deuil à la mort d'une murène qu'il aimait : eux en font autant pour une plante. Aussi, que l'un de ces amants de Flore vienne à trouver quelque plante, ou plus nouvelle, ou plus rare, comme il se hâte d'en faire parade ! combien d'émulation et de jalousie dans ses rivaux, dont plusieurs rentrent chez eux plus tristes et plus désappointés qu'autrefois un Sjlla ou un Marcellus vaincu dans la compétition de la Préture ! qu'en dirai-je ? rien, sinon que c'est là une sorte de folie gaie assez semblable à celle des enfants qui pâlissent et qui se querellent au sujet de leurs poupées et de leurs pantins. Sais-tu à quoi ils s'occupent dans leurs jardins ? Ils s'assoient, ils se promènent de long en large, ils baillent en regardant voler les mouches, ils dorment, rien de plus ; en sorte qu'ils n'ont pas là une retraite pour le loisir, mais un vrai sépulcre d'oisiveté.

Race profane! Je l'éloigné à bon droit des fêtes mystérieuses d'un jardin véritable et réservé, créé pour une volupté modeste, non pour la vanité ; pour le repos, non pour la paresse. Serais-je donc assez léger pour que quelque petite plante rare, ou acquise ou perdue, me transporte ou m'abatte? J'estime les choses à leur

posito lenocinio illo novitatis, scio herbas esse, scio flores : id est, brevia quœdam et fugacia, de quibus aptissime poeta princeps :

Itaque nou sperno eas sive delicias sive elegantias (et exemplum vides :) sed hoc à mollibus Hortensiis istis muto, quod sine cura hsec talia conquiram : sine cura habeara : sine cura amittam. Nec idem ille ego tam marcidus, imo tam mortuus ut recondam etvelut sepeliam me in bis hortorum umbris. Negotium etiam in illootio reperio; et invenit ibianimus, quod sine actione alla agat. sine labore ullo elaboret.

Numquam minus soliis sum, aiebat ille, quain cum solus : numquam minus otiosus, quam cum otiosus. Vox egregia, et quam ausim dicere natam in his ipsis hortis. Scilicet menti parati illi, non corpori : ad eam recreandam, non ad hoc laxandum : et ad salubrem quemdam secessum à curis atque turbis. Homines tibi molesti? hic apud te eris. Occupatio exhausit? hic replebere; ubi animo quietis illud pabulum, et ab aura puriore velut inspiratio nov£e vitse.

Itaque vides veteres illos Sapientes? in hortis habitarunt : Eruditas hodie doctasque animas? hortis delectanlur : et in iisdivina illa pleraque scripta procusa.

valeur, et laissant tout ce maquignonnage de la rareté ou de la nouveauté, je sais que ce sont des herbes, je sais que ce sont des fleurs, c'est à dire des choses éphémères et fugitives dont le prince des poètes a si bien dit . : le Zépliir, cVun souffle, les fait naître ; d\in souffle, les fait mourir. Je ne méprise pas assurément ces délices et ces élégances : tu en vois la preuve ; mais je diffère de ces Hortensius eiféminés en ce que ces sortes de choses, sans souci je les acquiers, sans souci je les possède, sans souci je les perds. Je ne suis pas assez ramolli, assez mort pour me renfermer et comme m'ensevelir sous l'ombrage de ces bosquets. Jusque dans ce loisir je trouve à m'occuper. Ici mon esprit agit dans l'inaction, travaille dans le repos.

Quelqu'un a dit : je ne suis jamais moins seul que lorsque je suis seul, moins oisif que lorsque je n'ai rien Cl faire ; parole admirable de vérité et qui, j'oserais l'affirmer, a été inspirée par les jardins : car ils sont préparés pour l'âme aussi bien que pour le corps, pour récréer celle-là autant que pour reposer celui-ci, et pour nous fournir une retraite salutaire contre les soucis et les agitations. Les hommes te sont-ils fâcheux? ici tu seras chez toi. Le travail t'a-t-il épuisé? tu retrouveras des forces ici, où le repos de l'âme te sera comme une nourriture, et où l'air plus pur te soufflera une vie nouvelle.

Vois-tu les anciens Sages? Ils ont habité dans les jardins. Et aujourd'hui que font les âmes instruites et savantes? Elles se délectent dans les jardins. C'est au milieu des jardins qu'ont été médités la plupart de ces

qu8e lïiiramur, et quse nuUa temporum séries autsenectus abolebit . Viridi illi Ljcœo tôt dissertationes de natura debemus , iimbriferse Academise , de moribus : et ex liortorum spatiis difFusi uberes illi Sapieiitiae rivi qiios bibimus, et qui fœcunda diluvie orbem terrae inundarunt. Scilicet attollit se magis erigitque ad alta iste animiis, cuin liber et solutus videt suum cœlum : quam cum sedium aut urbium carceribus tenetur inclusus. HiCïriibi vos poëtœ duraturum aliquod carmen paiigite. hic vos litterati meditamini et scribite. liic vos Pbilosophi de tranquillitate, de constantia, de vita et morte disputa te. En Lipsi, quse vera bortorum usio et finis, otium inquam, secessio, meditatio, lectio, scriptio : et ea tamen omnia velut per remissionem et perlusum. Ut pictores, louga intentione hebetatos oculos. ad spécula quaedam et virores coUigunt : sic nos bic animum defessum, aut aberrantem.

Et cur celem te meum institutum ? Pergulam illam topiario opère vides? Hsec Musarum mihi domus est, liœc Sapientiae mese gymnasium et palsestra. Illic aut séria arcanaque lectione pectus impleo : aut semente quadam obsero bonarum cogitationum. Et ut tela qu£edara in armamentarium, sic ex iis praecepta in animum

écrits divins que nous admirons, qu'aucun laps de temps, qu'aucune vieillesse ne feront pâlir. C'est au verdoj^ant Lycée que nous devons tant de dissertations sur la Nature, et aux ombrages de l'Académie tant d'autres -sur les mœurs : c'est du sein des jardins que se sont écoulés tous ces fertilisants ruisseaux de la Sagesse, auxquels nous nous sommes abreuvés et qui ont répandu sur le Monde entier une féconde inondation. Notre âme s'exalte davantage et se dresse plus ferme vers les choses élevées, quand elle voit librement et sans contrainte le ciel dont elle est émanée, que lorsqu'on la tient séquestrée dans cette prison des édifices et des villes. Là, vous poëtes, composez-moi quelque chant immortel; vous lettrés, méditez et écrivez; et vous philosophes, discutez sur la tranquillité, sur la constance, sur la vie et sur la mort. Voilà, Lipse, le véritable but, le véritable usage des jardins : le repos, la retraite, la méditation, la lecture, l'écriture : et tout cela cependant comme une récréation et un jeu. Les peintres, quand ils ont les yeux fatigués par une attention trop longtemps soutenue, les reposent sur de certains reflets et des surfaces vertes : de même nous reposons ici notre esprit fatigué ou agité.

Et pourquoi te cacherais-je mes habitudes? Vois-tu ce berceau formé par l'art du jardinier ? C'est le séjour de mes Muses, le Gymnase et la Palestre de ma Sagesse. Là, tantôt je remplis mon cœur par une lecture sérieuse et solitaire, tantôt je plante les germes des bonnes pensées qu'elle m'a suggérées. Comme on renferme les armes dans un arsenal, ainsi je dépose dans mon âme

recondo : quse prompta milii mox contra vim varietatemqiie Fortuuœ. Iiitra eam quoties pedem penetravi emanere viles omnes servilesque curas jubeo : et erecto quantum licet capite, studia profanae plebis despicio, et magnum hoc in rébus hominum inane. Homiuem imo ipsum exuere mihi videor, et in altuni rapi igneis Sapientise quadrigis. An illic angi me censés, quid Celtse, quid Celtiberi moliantur? quis sceptrum Belgicag teueat, aut amittat ? Asiœ tyrannus classe nobis aut terra minetur^ aut denique

fpdd suh arcto

Rex gelldœ meditetur orce '?

Nihil horum. munitus et clausus contra externa, intra me maneo : à curis omnibus securus prâeter unam, ut fractum subactumque hune animum rectse Rationi ac Deo subjiciam, et animo cœteras res humanas. Ut quandocumque fatalis ille et meus dies venerit, fronte composita nec mœstus eum excipiam : abeamque ex hac vita non ut ejectus, sed ut emissus. Hsec muginatio mea in hortis. Lipsi, hi fructus. quos non permutem (quamdiusanamihi mens) cum omni gaza Persarum aut Indorum.

les préceptes que j'ai recueillis dans ma lecture, puissant secours contre la violence et la variabilité de la Fortune. Chaque fois que je pénètre sous ce berceau, je commande à toutes les préoccupations basses et servilés d'a-voir à en sortir, et, la tête haute, je jette un regard de mépris sur les passions de la plèbe profane et sur tout ce grand vide des choses humaines. Il me semble que moi-même je dépouille l'homme, que je suis ravi au Ciel sur le quadrige de feu de la Sagesse. Croistu que je m'inquiète alors de ce qu'entreprennent les Celtes ou les Celtibères ? que je me demande qui laisse tomber ou qui ramasse le sceptre de la Belgique? que je me tourmente dans la crainte que le tyran de l'Asie ne nous menace par mer ou par terre? ou que je me soucie des projets que le Roi du Nord médite sur ses rivages glacés? Rien de tout cela. Bien clos, bien abrité contre les choses du dehors, je demeure en moimême, préoccupé du soin unique de soumettre à la droite Raison et à Dieu mon esprit dompté, et à mon esprit toutes les choses humaines : afin que, lorsque pour moi viendra le jour fatal, je ne l'accueille pas avec un visage triste et composé, et que je sorte de cette vie comme un envoyé, non comme un banni. Voilà, Lipse, comment je me délasse dans mon jardin ; voilà les fruits que j'y cueille, et, tant que j'aurai l'intelligence saine, je ne les échangerai pas contre tous les trésors de la Perse ou de l'Inde.

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