‹ Traité de la constanceChapitre 65 sur 118 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Exhortation à la Sagesse: que par elle on arrive à la Constance. Avertissetnent à la jeunesse qiùlle doit unir V étude sérieuse de la PhilosopMe à celle plus agréable des lettres et des arts libéraux.

Langius avait fini de parler, et, par ce discours si ferme et si élevé, il m'avait, je le confesse, plongé dans une véritable stupeur. Je la secouai cependant et je lui dis : 0 mille fois heureux et par vos loisirs et par vos travaux! 0 vie à peine humaine dans un homme! Combien je voudrais vous imiter en quelque point, et m'avancer sur vos traces, môme de loin!

— M'imiter, reprit Langius? Bien plus, me surpasser ! II ne s'agit pas seulement ici pour toi de me suivre, mais de me précéder. Pour moi, Lipse, je me suis peu, trop peu avancé sur la route de la Constance et de la Vertu. Je suis bien loin d'égaler les forts et les sages, mais je suis peut-être un peu plus ferme que ceux qui sont lâchement faibles ou méchants. Mais toi, dont le caractère est énergique et élevé, ceins tes reins et, sous ma conduite, marche tout droit dans cette voie qui conduit à la fermeté et à la Constance. Cette voie dont je te parle est la Sagesse. N'hésite pas plus longtemps à t'engager franchement dans cette route unie et tranquille, je te le conseille et je t'en prie. Que tu continues de cultiver les lettres et les neuf sœurs, je le veux bien. Je sais en effet que l'esprit doit être d'abord cultivé et préparé par cette science extérieure et plus aimable,

rescis, eaque una libi studiorum , quod dicitur , prora et puppis. Rudimeiita enim hsec nostra esse debent, non opéra : via, non meta. In convivio aliqiio si assedisses, non bellaria solum et placentas gustares, credo : sed stomacho'fulcimentum aliquod dares cibi firmioris : in hoc publico doctrinarum epulo, cur non idem fît? cur inquam ad illa oratorum et poëtarum mella, non adjungis liane firmiorem Philosophiae dapem?

Non enim deseri illas volo (ne tacitus me calumniere) sed hanc adseri : et solutas per se fluentesque Nymphas temperari hoc severiore, ut ita loquar, Baccho. Proci illi apud Homeram non injuria ridentur, qui relicta Pénélope convertere se ad ancillas : cave idem tibi sit, ne spreta illa rerum domina, ardeas tantum in ejus administris. Pulchra hsec laudatio, 0 virum doctum ! sed illa melior, 0 virum sapientem ! et ista optima, 0 virum bonum! Has sectemur : et per tôt labores non scire tantuni velimus , sed Sapere et Facere.

ail vêtus et verus versus.

car miparavant, selon le mot de saint Augustin, Un est pas apte à recevoir la semence divine. Mais ce que je ne puis souiFrir, c'est que tu t'y attaches de manière à en faire ton unique étude, ta proue et ta poupe, comme l'on dit. Ces études doivent être notre apprentissage, non notre œuvre; le chemin, non le but. Si tu étais assis à quelque festin, tu ne te contenterais pas, j'imagine, de goûter aux sucreries et aux gâteaux, mais tu donnerais à ton estomac le soutien de quelque aliment plus solide : pourquoi n'en fais-tu pas autant à ce banquet public delà science? Pourquoi, au miel des orateurs et des poètes, ne joins-tu pas la nourriture plus fortifiante de la Philosophie ?

Cependant, ne me calomnie pas dans ta pensée. Je ne veux pas que tu désertes tes études ordinaires. Je veux seulement que tu y ajoutes celle de la Sagesse, et que ces Nymphes un peu libres et relâchées par ellesmêmes, tu les tempères en leur associant ce Bacchus plus sévère. On rit avec raison en voyant dans Homère les chefs délaisser Pénélope pour les servantes : prends garde d'agir comme eux, de mépriser cette maîtresse des choses et de t'enflammer d'amour pour celles seulement qui sont destinées à la servir. Dire d'un homme, quel savant ! c'est une belle louange ; mais plus belle est cette autre : quel sage ! et la meilleure de toutes est celle-ci : quel homme de bien ! Efforçons-nous de les mériter toutes les trois : que notre but dans tant de travaux ne soit pas uniquement le savoir, mais la Sagesse et l'Action. Savoir n'est rien, si Von n'y joint la Sagesse, dit avec vérité un vieux poète grec.

Qaam mulli hodie in hoc nostro Musicocœtu, qui et se dedecorant, et omne nomen litterariim? quidam, quia flagitiis et sceleribus cooperti : plerique, quia vani, levés <j.z-iwzo:, et nullius seriœ curse. Linguas discunt ? sedlinguas tantum. Grsecos Latinosquescriptores intellegunt ? sed intellegunt tantum. et quod Anacharsis scite olim de Atheniensibus dixit, Nwmnis eos utiduntaxat ad niunerandum: sic isti scientia, adsciendum. Vita3 factorumque adeo nulla cura est : ut, me quoque judice, non frustra litterœ in vulgus maie audiant, tanquam ad nequitiam magistrae.

Atqui ad virtutem ea? sunt , si légitime utare, Sapientiam modo adjunge , cui prœparare ingénia nostra litterae debent, non detinere ea , aut sibi vindicare. Ut enim arbores quœdam fructum non ferunt, nisi aliis velut maribus adsitse : non item tuse istae virgines, nisi cum virili Sapientiœ robore conjunctae. Quid Tacitum mihi corrigis : si vita tua inemendata est ? Quid Tranquillum illustras : cum tu in errorum tenebris. Plauto notas aut maculas studiose eluis : cum animum sordescere pateris et squalere? Transi aliquando ad meliores curas : et doctrinam para, qu;,T3 non in pompam tibi speciemque sit, sed in

Combien n'y en a-t-il pas aujourd'hui, dans notre orchestre des Muses, qui se déshonorent et qui déshonorent avec eux le nom même des lettres? Quelques-uns parce qu'ils sont plongés dans la débauche et couverts de souillures ; le plus grand nombre parce qu'ils sont vains, légers comme des météores, incapables de tout soin sérieux. Apprennent-ils les langues? Ils n'apprennent que les langues. Comprennent-ils les écrivains grecs et latins? Ils ne font que les comprendre; et, comme Anacharsis disait autrefois des Athéniens qiCils ne se servaient de la monnaie que pour la compter, eux ne se servent de la science que pour savoir. Quant à leur vie et à leurs actions, ils en prennent si peu de souci, qu'à mon jugement le vulgaire paraît autorisé à voir les lettres de mauvais œil, comme si elles étaient des maîtresses de perversité.

Et cependant, au contraire, elles mènent à la vertu lorsqu'on en fait un légitime emploi. Joins-y seulement la Sagesse. C'est pour elle que les lettres doivent préparer nos esprits, mais non les retenir et se les attacher d'une manière absolue. Certains arbres ne portent de fruits que lorsqu'ils sont plantés dans le voisinage d'autres arbres mâles qui les fécondent : ces vierges que tu chéris sont de même, tant qu'elles ne sont pas unies à la force virile de la Sagesse. Pourquoi corriger Tacite, quand tu ne peux corriger tes propres défauts? Quelle idée d'éclaircir Suétone par tes commentaires, quand tu ne sais dissiper les ténèbres de tes erreurs? Que vas-tu purger minutieusement Plante de ses tc\ches, quand tu laisses ton âme toute rugueuse de souillures

nsum. Ad Sapieiitiam convertere; quse mores tibi corrigat, quee aiiimum turbidam sordidumque tranquillet et illustret. Illaest, quœ virtiitemimprimere, qiiae Constantiam suggerere potest : illa sola, quae templuni tibi aperire Bonse Mentis,

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