SUR MON PROJET & MON BUT DANS CET ÉCRIT
Il ne m'a point échappé, Lecteur, que, par ce nouveau genre d'écrits, je me préparais de nouveaux jugements et des censures; soit, de la part de ceux que frappera cette profession inopinée de Sagesse par un homme qu'ils croyaient adonné seulement aux belles-lettres ; soit, de la part d'autres qui tiendront pour de peu de poids et même pour méprisable tout ce que, dans cette étude et dans cette carrière, on s'efforcera d'établir après les anciens. Il est de mon intérêt et même du tien que je réponde brièvement aux uns et aux autres.
Les premiers me semblent pécher de deux façons très diverses, par défaut et par excès de soin : par excès, en ce qu'ils se croient autorisés à soumettre à une inquisition indiscrète les études et les actions des autres ; par défaut.
enim ipse iis me indicem, numquam ita colles illi fontesqiie Mu5:arum totum me cœperimt, nt non oculos idemtidem mentemque reflexerim ad severiorem istam Divam. Philosophiam dico, cujus studia jam tum à puero ita mihi placuere, ut peccare juvenili qiiodam ardore riderer, et frseno atque inhibitione fuerim coërcendus. Sciunt preceptores mei, qui in Ubiis : excussos mihi velut per vim libros eos omnes è manibus, et scripta etiam Commentariosque ereptos, quos laboriose confeceram ex omni interpretum classe. Nec mutavi sane postea. Et in omni hoc studionim cursu, si non recto rigore et linea, tamen flexu tetendisse me scio ad illam Sapientias metam.
Nec id ea via, qua hic philosophantium vulgus, qui in spinis argutiarum aut laqueis qusestionum maie dediti, non aliud quam subtili quodam disceptationum filo tèxunt eas et retexunt. Haerent in verbis, aut captiunculis : et îptatem totam in aditu Philosophife versautur, adyta ejns numqnam vident. Habent eam ut oblectamentum, non ut remedium : et instrumentum vitfe maxime seriiim, vertunt in ludum quemdam nugarum. Quis eorum mihi de moribus quscrit? quis adfectus tempérât? quis timori , quis spei metam ponit aut modum? Quin adeo ad Sapientiam spectare hœc non arbitrantur : ut aliud aut nihil agere eos censeant, qui id agunt. Itaque vitam eorum, sive
en ce que cette inquisition même ils la font avec trop peu d'attention et d'exactitude. Pour me faire moi-même connaître à eux, je leur dirai que les collines et les fontaines des Muses ne m'ont jamais absorbé tout entier jusqu'au point de m'empêcber de tourner de temps en temps mes yeux et ma pensée vers cette Déesse plus sévère, la Philosophie, dont l'étude a eu tant d'attraits pour moi , depuis mou enfance, que je semblais y être entraîné par une ardeur trop juvénile , et que l'on crut devoir y mettre un frein et me l'interdire. Mes maîtres de Cologne le savent, eux qui m'arrachaient des mains comme par force tous les livres de ce g-enre, et les commentaires que j'en avais laborieusement écrits et extraits de toute la classe des interprètes. Je n"ai point changé depuis, bien certainement. Dans tout le cours de mes études, je sais que, sinon en lig-ne droite et avec une rig'ueur absolue, du moins obliquement, j'ai toujours tendu vers la Sagesse comme vers mon but.
Mais, en me livrant à cette étude de la philosophie, je n'ai pas suivi la même voie que le vulgaire des philosophes qui, malheureusement perdus dans les épines des arg'uties et les lacets des questions captieuses, n'arrivent qu'à faire et à défaire sans cesse un même tissu avec le fil subtil des disputes. Ils s'arrêtent aux mots et aux subtilités et consument toute leur vie dans l'avenue de la Philosophie sans jamais parvenir même à en voir le sanctuaire. Ils s'en font une récréation au lieu d'un remède : et cet instrument le plus sérieux de la vie, ils le convertissent comme en jeu de bagatelles. Lequel me citerez-vous parmi eux qui s'occupe des mœurs? qui tempère les pa.ssions? qui mette un terme ou une mesure à la crainte, à l'espérance? Bien plus, ils ne jugent pas même que ces sujets appartiennent
judicia, si vides : nihil vel in ipso vulgo reperias, quod ad illam attinet, spurciu? ; stultias, quod ad ista. Scilicet ut vinum, quo nil salubrius, quibusdam in venenum est : sic istis Philosophia, qua abutuntur.
At mibi alia mens, qui navim semper avertens ab illis argutiarum salebris, velificationem omnem direxi ad unum tranquillae mentis portum. Cujus studii mei primum nec fallax spécimen esse volui lios libros.
Sedenim, inqiiiunt alteri, melius et uberius ista veteres. Qusedam ex istis, fateor : abnego, quod universa. Si de moribus aliquid adfectibusque carptim post Senecam, et divinum illum Epictetum, scribam : me quoque judice, parum cordis habeam aut frontis. At si ea quœ ne attigerunt quidem illi, aut quisquam (fidenter enim ea adfirmem) ex antiquis : quid fastidiunt aut carpunt? Solatia malis publiais queesivi, quis ante me? Rem sive ordinem videant : mihi ea debere fatebuntur, et de verbis ipsis (fas dicere) non ea nobis inopia, ut cuiquam supplicemus.
Denique hoc sciant : alia pluria aliis mihi scripta ; hune li>)riim pi'fpcipae mihi : illa famfp; at h?ec saluti. Quod
à la Sagesse, et ceux qui s'en occupent leur paraissent ou faire autre chose ou ne rien faire du tout. C'est pourquoi, si tu considères leur vie ou leurs jugements, tu ne trouveras, même pour le vulgaire, rien de plus méprisable que Tune, rien de plus insensé que les autres. Comme le vin, bien qu'il n'y ait rien de plus salubre, est un poison pour quelques-uns, de même est malsaine pour eux la Philosophie dont ils abusent.
Mais j'ai eu une autre pensée, moi qui ai toujours détourné mon navire de ces récifs des arguties , et qui ai dirigé tous les efforts de ma navigation vers l'unique port de la paix de l'âme. J'ai voulu que les présents livres fussent un premier et sincère spécimen de ce zèle qui m'anime.
Mais cependant, dira-t-on, les anciens ont traité de toutes ces choses mieux et avec plus d'abondance. De quelques-unes de ces choses, je l'avoue; de toutes, non. Si par endroits j'écris, après Sénèque et ce divin Epitecte, quelque chose sur les mœurs et les passions, je déclare moimême que j'en tire peu de vanité et peu d'assurance. Mais si je parle de choses auxquelles n'ont touché ni ces grands hommes, ni aucun des anciens, et cela je l'aiBrme hautement, que peut-on avoir à me reprocher et à me harceler? J'ai cherché des consolations contre les maux publics : qui l'a fait avant moi? Que l'on considère la chose en ellemême ou la disposition que je lui ai donnée, il faudra confesser qu'on me les doit; et quant aux mots eux-mêmes, on nous permettra de dire que nous n'en éprouvons pas une telle disette que nous ayons à cet égard rien à demander à personne.
"Enfin que l'on sache une chose : j'ai composé beaucoup d'autres ouvrages pour les autres; ce livre, je l'ai écrit
olim alte et acute quispiam, id liic vera voce proclamo : SatismiJn panci hctores, satis est nnus, sntis est millus.
Idtantum peto, ut quicumque hfec tangent, cognoscendi auimum adferant, et simul ig-noscendi. Ut sicubi forte lapsus sim, prœsertim cum locos illos altiores conatus scandere de Providentia, lustitia, Fato : condonent, quia nusquam certe malitia aut pertinacia est, sed humana saltem imbecillitas et calig-o. Denique ab iis docear : faxo, ut nemo tam promptus ad monendum sit, quam ego ad mutandum. Caetera vicia; naturse mea non démo aut miuuo : pertinaciani et contentionum studium serio deprecor ab ea et detestor.
Salve mi Lector, quod utinam per hune librum in parte tibi sit !
principalement pour moi; ceux-là pour ma renommée, celui-ci pour mon salut. Je puis m'approprier avec vérité ce mot profond et incisif d'un ancien : il me siiffi^i cVavoir peu de lectenrs, il me suffit de n'en avoir qu\m, il me suffit de nen point avoir.
Je demande seulement à tous ceux qui toucheront à ce livre d'y apporter le désir de savoir et un esprit d'indulgence. Peut-être ai-je fait quelque faax pas , ici ou là, notamment quand je me suis efforcé de gravir les cimes escarpées de la Providence, de la Justice, du Destin ; que l'on me pardonne, car ou ne trouvera nulle part ni mauvaise volonté, ni obstination, mais seulement la faiblesse humaine et l'obscurité. Je demande que l'on m'instruise. Nul ne sera si prompt à m'avertir que moi à me corriger. Je ne veux pas dissimuler ou atténuer les autres vices de ma nature. Mais je renie sérieusement et je déteste l'opiniâtreté et l'amour de la dispute.
Salut, mon Lecteur. Puisse ce livre t'étre de quelque utilité !