‹ Traité de la constanceChapitre 71 sur 118 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Que le lut des calamités publiques tend toujours vers le Mm, quoique souvent elles soient l'œuvre d'hommes malfaisants et animés du désir de mal faire. Que Dieu irise et tempère leur violence. Que tous les fléaux tourtient à fiotre utilité. En passant, j^our quoi Dieu se sert des onéchants dans les calamités.

Donc les calamités publiques sont bonnes dans leur origine. Je dis qu'elles sont également bonnes dans leur fin, toujours dirigée vers le bien et vers le salut. Tu te révoltes intérieurement, je le sais. Eh quoi ! diras-tu, toutes ces guerres, tous ces massacres n'ontils pas évidemment pour but de nuire et de faire du mal? oui, j'en conviens, cela est vrai quant aux hommes; mais cela est faux quant à Dieu.

Pour que tu me comprennes nettement et complètement, j'ai besoin d'éclairer ma pensée par quelques distinctions. Il y a deux ordres de fléaux divins, les uns simples, les autres mixtes. J'appelle simples ceux qui

VIENNENT PUREMENT DE DIEU, SANS AUCUNE INTERVEN- TION DE l'intelligence OU DE LA MAIN DE l'hOMME, et

mixtes ceux qui a la a^érité viennent de dieu, mais PAR le ministère DES HOMMES. Au premier Ordre appar-

Istius, Tyrannides, Bella, Oppressiones, Cœdes. In illis pura omnia et liquida, quia haustse è purissimo fonte, in istis, sordium admixtum aliquid non negaverim, quia lapsse et derivatae per impurum hune Adfectuum canalem. Homo iis intervenit : quid miraris, si noxa et peccatum? Illud mirare potius, quod tam provida dei benignitas est, ut illam ipsam noxam in salutem nostram vertat, et peccatum in bonum.

Vides tyrannum illum, qui minas spirat etcaedem? cui voluptas nocere est? qui perire ipse optet, dum perdat? Sine, aberrabit à sua mente : et deus occultp quodam fune inscium invitumque trahet ad suum finem. Ut sagitta ad emittentis scopum pervenit, sine ullo suo sensu : sic impii isti. Fraenat videlicet coërcetque humanam omnem vim suprema illa vis- : et exerrantes eorum gressus dirigit ad salutarem banc metam. Ut in exercitu varii adfectus militum sunt, et hune praeda incitât, hune gloria, illum odium ; omnes tamen pro Victoria et Principe pugnant : sic omnes istae voluntates bona3 malseque deo militant, et inter varios fines venient tamen ad hune, ut sic dicam finium iinem.

tiennent la famine, la stérilité, les tremblements et les éboulements de terre, les inondations, les maladies, la mort : et au second les tyrannies, les guerres, les oppressions, les massacres. Dans les premiers, tout est pur et limpide, parce qu'ils découlent de la source la plus pure ; pour les autres, je ne refuse pas de reconnaître qu'ils sont mêlés de lie, parce qu'ils coulent et nous arrivent parle canal impur des passions. L'homme y intervient : dès lors pourquoi serais-tu surpris d'y voir la malfaisance et le péché ? Étonne-toi plutôt de la Bonté de Dieu, si prévoyante qu'elle fait contribuer cette malfaisance même à notre salut, ce péché à notre bien. Vois-tu ce tyr-ân qui ne respire que la menace et le carnage? dont la seule volupté est de nuire? qui consent à se perdre lui-même pourvu qu'il perde aussi les autres? Attends : il s'égarera de sa propre intelligence : Dieu par des liens cachés le traînera inconscient, et malgré lui, jusqu'à ses tins. Ces impies sont comme la flèche que l'archer a lancée, et qui frappe le but sans en avoir le sentiment. La force suprême bride et contient toute force humaine : elle dirige tous les pas de ces dévoyés vers un résultat salutaire. Comme dans une armée, chaque soldat est animé de passions différentes, que l'un cède au désir du butin, l'autre à l'amour de la gloire, un troisième à la haine, et ainsi des autres, et que cependant tous ils combattent pour la victoire et pour leur Prince : de même aussi toutes les volontés bonnes ou mauvaises militent pour Dieu; et, à travers tous les buts divers qu'elles se proposent, elles arrivent cependant à la fin que Dieu a fixée, à celle que j'appellerai la fin des fins.

Sed cur, inquies, malorum opéra deus utitur? cur ipse clades eas bonas non immittit, aut saltem per bonos administros? Curiose nimis, mi liomo , queeris : nec scio an arcana illa expediam, hoc scio, constare illi rationem ' sui facti, etiam cum de ea nihil nobis constat. Et taraen qiiid hic miri, aut novi? Ecce praeses provincial in noxium aliquem cum lege agit : agijubet per Brutianum, aut lictorem. Pater in magna familia interdum filium ipse castigat, est cum servo id munus mandat aut paedagogo. cur deo non idem jus sit? cur non ipse, cum visum, sua manu nos verberet; cum aliter visum, aliéna? Nihil enim hic injuriœ, autnoxse. Servus ille iratus tibi est? animum adfert nocendi? Nihil refert. tu illo omisso ad animum respice jubentis. Pater enim certe exactor adstat : nec plagulam unam tibi superaddi sinet, ultra prsescriptum.

Sed cur tamen peccatum hic admixtum, et adfixum divinis his sagittis Adfectuum venenum? Ad asperum et arduum me collem vocas : in quem tamen enitar. Ut sapientiam potentiamque suam Deus ostenderet, meliiis jndicavit (Augustin! verba suntl de malis bona facere.

Mais, demanderas-tu, pourquoi Dieu emploie-t-il l'œuvre des méchants ? Pourquoi toutes ces calamités que tu dis bonnes en elles-mêmes, ne nous les intlige-t-il pas au moins par l'intermédiaire des bons? Ah! mon ami, tu en demandes trop : je ne sais pas si je pourrai démêler ces mystères; mais ce que je sais, c'est que la raison de ce que Dieu fait existe réellement, alors même que nous ne la voj'ons pas. Et cependant, au fond, qu'y a^t-il là de si étonnant et de si nouveau ? Le gouverneur d'une province veut faire appliquer la loi à un coupable : il confie cette mission à un garde ou à un licteur. Dans une grande famille, quelquefois le père châtie lui-même son fils, mais d'autres fois il charge de cet office un serviteur ou le pédagogue. Pourquoi Dieu n'aurait-il pas le même droit? pourquoi ne nous frapperait-il pas de sa main quand il le trouve bon, et par la main d'autrui, quand il en juge autrement? Il n'y a là rien d'injuste ou de méchant. Mais ce serviteur est irrité contre toi ! il apporte dans son office le désir de nuire? Tout cela n'importe en rien. Laisse cet homme de côté; ne considère que la volonté de celui qui le commande. Le père sera certainement présent à l'exécution ; il ne laissera pas ajouter une chiquenaude au châtiment qu'il a prescrit.

Mais pourquoi ici l'intervention du péché? pourquoi ce venin des passions attaché à ces flèches divines? Tu m'appelles par cette question aux cimes d'une montagne raide et escarpée. J'essaierai cependant de la gravir. Pour montrer sa sagesse et sa puissance, Dieu a jugé préférable, ce sont les termes de saint Augustin,

quam mala nulla permittere . Qiiid enim eo sapientius aut melius, qui è malo bonum potest elicere, et reperta ad perniciem vertere ad salutem ? Medicum quoque laudas, qui Theriacse suse viperam admiscet, saluberrimo effectu : in deo cur improbes, si pharmaco huic cladium humanas quasdam noxas intemperat, sine tua noxa? Decoquit enim certe et consumit adjunctum illud omne virus, arcano quodam Providentiae suae igné. Denique ad potentiam ejus hoc facit et gloriam, quo necessario omnia ipse refert. Quid enim magis vim ejus exprimat, quam quod non vincat solum obluctantes sibi bostes, sed ita vincat ut ad se traducat, et sua castra? ut pro ipso militent? ut arma pro Victoria ejus ferant? Quod evenit cottidie, cum in malis dei voluntas fit, etsi non à malis : cum ea quœ contra voluntatem ejus improbi faciunt, ita flectit , ut non fiant tamen praeter ejus voluntatem.

Et quod potest insignius miraculum quam ut 7,ialos mali bonos facianti^)? Ecce, ades paullum tu C. Caesar abi, et duo sancta nomina simul conculca, Patriam Generumque. Ambitio hœc tua, te ignare, deo serviet : imo patriae serviet, contra quam sumpta. Reparatio enim

f) Boëce.

de faire sortir. le bien du mal, plutôt que de ne permettre aucun mal. Qui est en effet plus sage ou meilleur que celui qui du mal peut faire sortir le bien, et qui tourne au salut ce qui a été combiné pour la ruine? Tu loues et -tu approuves le médecin qui mêle la vipère aux ingrédients delà thériaque et qui obtient ainsi des effets très salutaires : pourquoi blâmerais-tu Dieu de ce qu'il mélange de même à cette panacée des calamités publiques quelques méfaits humains qui ne te font aucun mal? 11 est certain que tout ce virus additionnel est dissous et neutralisé par quelque feu secret de la Providence. Enfin, Dieu agit ainsi pour sa puissance et pour sa gloire, auxquelles nécessairement il rapporte lui-même toutes choses. Comment sa force pourrait-elle s'affirmer avec plus d'éclat qu'en remportant la victoire sur ses ennemis, et en la remportant si bien qu'il les attire euxmêmes à lui et dans son camp ; qu'il les amène à porter les armes pour lui, à combattre pour son triomphe? Et c'est ce qui arrive tous les jours, lorsque la volonté de Dieu s'accomplit dans les méchants, quoique non par les méchants; lorsque les choses que les impies font contre sa volonté, il les plie de telle sorte que, cependant, elles ne transgressent pas sa volonté.

Et quel miracle plus insigne que de faire servir les méchants à rendre ions les méclumts (^)? Allons, parais ici un instant, toi, Caïus César : va, et foule à la fois aux pieds les deux noms sacrés de patrie et de gendre. Cette ambition criminelle, sans que tu le saches, elle servira Dieu : bien plus, elle servira même ta patrie contre laquelle tu l'as conçue. Toi, Attila, vole des

erit salusque Romani status. Tu Attila ab extremo orbe advola, sitiens sanguinis et pryedaî. râpe, caede, ure, vasta. Ssevitia haec deo militabit : nec aliud quam excitatio Christianorum erit, qui vitiis et delitiis immersi nimis aut sepulti. Quid vos duo Vespasiani? Judseam Judaeosque perdite : capite et excidite urbem sacram. qua fini ^ vos quidem gloriae et propagandi imperii : sed erratis. rêvera lictores et satellites ultionis divinasestis inimpiam gentem. Ite : et qui Rorase Christianos morte fortasse adficitis , Christi mortem in judsea vindicate (').

Et exempla hœc ab omni yevo obvia, ubi deus per improbas aliorum cupidines, bonam suam voluntatem exercuit; per aliorum injustitiam, exseruit judicia sua justa. (^uare miremur, Lipsi, re<"onditam hanc Sapientia3 vim, non rimemur ; et sciamus clades omnes exitu bonas esse, etiam si coeca hciec mens non videat, aut tarda eo non pertingat. Latent enim nos ssepe veri earum fines : ad quos tamen ignaris nobis pervenient. non aliter quam fluvii quidam , qui erepti oculis et sub terram reconditi , feruntur nihilominus ad suum mare.

(1; Ici venait, dans les premières éditions, le passage suivant, supprimé par Juste Lipse après sa réconciliation avec l'Espagne :

" Vous enfin, duc d'Albe , que prétendez-vous avec votre politique .. cruelle? Atîermir l'autorité du Roi et celle de votre nation sur la Bel- .. gique? Vous aussi, vous êtes dans l'erreur : vous n'êtes que le fléau .. et le correctif de la dissolution des Belges : nous n'avons apprécié le

extrémités du monde; accours altéré de sang et de rapines; pille, massacre, incendie, ravage tout. Ta cruauté militera pour Dieu. Elle rappellera au devoir les Chrétiens trop plongés et comme ensevelis dans les vices et dans les voluptés. Que dirai-jede vous deux, Vespasien et Titus ? Détruisez la Judée et les Juifs; prenez et renversez la ville sainte. A quelle fin? pour vous couvrir de gloire et pour étendre les limites de l'Empire? mais vous vous trompez ; en réalité, vous n'êtes que les licteurs et les satellites de la vengeance divine contre une nation impie. Allez, et vous qui, dans Rome, peut-être avez frappé de mort des Chrétiens, vengez en Judée la mort du Christ f).

Et c'est dans tous les temps que l'on rencontre de ces exemples, où Dieu s'est servi des passions mauvaises de quelques-uns pour accomplir sa volonté bienfaisante, et de l'injustice de quelques autres pour faire éclater la justice de ses jugements. C'est pourquoi, Lipse, admirons cette force cachée de la Sagesse et ne la fouillons pas : sachons que toutes les calamités sont bonnes par leur fin dernière, quoique notre intelligence aveugle ne le voie pas ou qu'elle soit trop appesantie pour s'élever jusque là. Car souvent le véritable but des catastrophes nous est caché. Elles l'atteignent cependant, sans que nous le sachions, comme certains fleuves, qui se dérobent aux yeux, s'engloutissent dans les entrailles de la terre, mais n'en arriv>MU pas moins à l'Océan où ils versent leurs eaux.

•' bonheur dont non? jouissions, qu'apiv.s avoir senti les rium'Ui-s de " votre tvrannie. ••

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