CHAPITRE XI
D'une quatrième Jîn qui est douteuse pour l' homme, et qui apjjartient à la conservation et à la protection ou à l' ornement de l'Univers. Ces divers points expliqués en détail.
Ces trois fins, Lipse, sont certaines, évidentes et je les ai développées avec assez de fermeté. Il en reste une quatrième que je n'aborde qu'en hésitant, car elle
mentis vestigium tirmiter eum premat. Per nubem duiitaxat video : et suspicari mihi de eojus, non scire; ambire, sed non adiré. Finis quem intelligo communis est, et tangit Conservationem sive Cultum Universi.
Ac de Conservatione quidem eo suspicor, quod deus ille qui sapienter heec omnia condidit et disposait ; ita condidit, ut singula certo numéro, augmento, pondère definiret. nec modum eum generi cuique excedere fas, sine inclinatione omnium aut ruina. Ita magnis illis corporibus sui termini. cœlo, mari, terrte : ita animantium cuique sœclo descriptus numerus : itemque bominibus, oppidis, regnis. Excedere ea volunt? turbo igitur cladium aliquis atterat necessum est et tempestas. Xam aliter, noceant, laedantque pulcherrimum hoc opus Universi. Atqui excedere volunt ssepe, prsesertim ea quibus data lex gignendi crescendique. Homines ecce vide, quis neget densius per naturam nos nasci, quam per eamdem mori? adeo ut duo aliqui homines ex suo cœtu centena capita paucis annis producant, non occidant ex iis dena aut vicena. Gregem pecudum. crescat immensum, nisi pecuarii quotannis secernant aliquas et eligant ad macellum. Aves et pisces aëra sive aquas brevi impleant, nisi dissidia quaedam et velut bella inter ipsa sint, itemque insidia? ab huraana geute. Oppida aut
est trop inconnue et trop éloignée pour que l'intelligence humaine puisse y marcher d'un pas ferme et sûr. Je la vois seulement à travers un nuage ; je la soupçonne, mais je ne la connais pas; je tourne alentour, je n'y entre pas. Cette fin que je veux dire est générale ; elle tend à la conservation ou à l'ornement de l'Univers. En ce qui touche la conservation, je présume que ce Dieu qui a créé et disposé toutes choses avec une souveraine sagesse, lésa créées de telle sorte qu'elles soient déterminées en nombre, en proportion, en poids; et qu'il n'est pas possible qu'une espèce quelconque excède sa mesure, sans le déplacement ou la ruine de toutes les autres. Ainsi tous ces grands corps, le Ciel, la Mer et la Terre, ont leurs limites; ainsi à chaque siècle est fixé son nombre de créatures animées; ainsi il en est encore des hommes, des villes, des royaumes. Veut-on dépasser les proportions établies? Il est nécessaire que s'abattent le tourbillon et la tempête des calamités, car autrement il y aurait lésion et désordre dans cette œuvre magnifique de l'Univers. Or ceux, principalement, qui ont reçu la loi de croître et de multiplier, tendent souvent à excéder la mesure. Vois les hommes : qui pourrait nier que le nombre des naissances ne dépasse naturellement de beaucoup celui des décès ? si bien que les descendants naissent par centaines , en peu d'années, d'un seul couple et qu'ils ne. périssent que par dizaines et par vingtaines. Un troupeau de moutons s'accroîtrait dans une proportion prodigieuse si, chaque année, les pasteurs n'en choisissaient et n'en séparaient un certain nombre de têtes pour les livrer au boucher. Les
urbes struit et œdificat sua quseque aetas : et nisi incendia interveniant aut ruinas, vix ceperit ea noster et alter Orbis.
Et licet, in cogitatione simili, perambules naturam hanc rerum. Quid ergo mirum, si Saturnius ille pater falcem interdum immittit in luxuriantem hune agrum, et superflua aliquot millia peste demetit, aut bello? Nisi faceret : qnee jam regio capiendis nobis sit? quse tellus alendis? Pereat ergo jure in partibus aliquid, ut summa ista summarum œterna sit. Ut enim moderatoribus reipublicae sahis populi siiprema lex est : sic deo mundi.
At de Cultu conjicio dupliciter.
Primum, quia ornatum nullum in bac vasta machina concipio, sine varietate et distincta vicissitudine rerum. Solem illum pulcherrimum fateor. sed gratiorem tamen eum roriflua nox facit , et pallium obductum nigrae matris. ^statem amœnissimam. Sed quam Hiems commendat, et glacialia illa marmora, et canae nives. Quse si tollis, rêvera sensum gaudiumque intimum toUis, sive lucis sive aestus. In hac ipsa nostra terra.
oiseaux et les poissons rempliraient eu peu de temps les airs et les eaux, s'il n'y avait entre eux des discordes et comme des guerres, et s'ils ne tombaient dans les pièges que leur tend la race humaine. Chaque âge fonde et construi-t des villes et des cités; et s'il ne survenait pas des incendies et des ruines, l'un et l'autre hémisphère, bientôt , seraient à peine capables de les contenir.
Dans une semblable pensée, tu peux parcourir la nature entière des choses. Faut-il donc s'étonner si le vieux Saturne promène de temps à autre sa faux sur ce champ luxuriant, et s'il moissonne par la peste ou par la guerre les quelques milliers qui sont de trop? S'il ne le faisait pas, quelle contrée serait capable de nous contenir? quelle terre suffirait à nous nourrir ? Périsse donc justement quelque chose dans les parties pour que la somme de cet ensemble soit éternelle. Pour les chefs d'une République, le salut du peuple est la loi suprême : il en est ainsi de Dieu envers le Monde.
En ce qui touche l'Ornement de l'Univers, je fais une double conjecture.
D'abord je ne conçois aucun ornement dans cette immense machine, sans la variété et les vicissitudes distinctes des choses. J'avoue que ce soleil est magnifique : mais il m'est rendu plus agréable encore par la nuit humide de rosée et par le sombre manteau de la noire Déesse. L'Été sans doute est charmant : mais combien ce charme ne s'accroît-il pas au contraste de l'hiver avec ses blocs de glace et ses neiges éblouissantes de blancheur? Si tu les supprimes, tu m'enlèves
non una faciès me delectat. sed plana videre capior et colles, valles et rupes, culta et arenas, prata et silvas : seraperque fastidium et satias, comités paritatis. Et in hac vitae, ut sic dicam, scena, cur idem habitus mihi semper placeat et vultus? Imo non placeat. sed, meo animo, Alcedonia interdum et malaciêe qusedam sint, quas mox bellorum aliqui turbines abrumpant, et ssevientium tjrannidum procellse : Quis voveat hoc Universum sicut mare mortuura esse , sine vento , sine raotu ?
Sed et Cultum etiam alium udoror, raagis serium, et cum interiore fructu. Historiée mihi prseeunt, meliora omnia et molliora fere subsequi post cladium istos nimbos. Bella populum aliquem exagitant. sed eadem exacuunt, et ingenii variam culturam plerumque inférant et artes. Romani olim orbi terrœ acerbum jugum imposuerunt : sed jugum salubre exitu, quod, ut sol caliginem ab oculis, sic barbariem ab animis fugabit. Quid Galli nos aut Germani nunc essemus, nisi magni imperii illa lux nobis adfulsisset? Feri, horridi, caedibus alienis et nostris gaudentes, dei hominumque contemptores. Idemque, ut auguror, novo huic Orbi eve-
toute la joie et jusqu'au sentiment intime de la lumière et de la chaleur. Sur cette terre même que nous habitons, la variété des aspects contribue à mes jouissances. J'aime à considérer tour à tour les plaines et les montagnes, les vallons et les rochers, les terres cultivées et les sables, les prés et les forêts. Toujours la satiété et l'ennui accompagnent l'uniformité. Sur cette scène de la vie, si je puis ainsi parler, pourquoi me plairaisje à voir toujours le même spectacle et le même visage? Aussi cela ne plaît pas. Il faut, à mon gré, qu'il y ait de temps à antre des calmes et des bonaces, que viennent tout à coup interrompre les tempêtes de la guerre ou l'ouragan des tyrannies en fureur. Qui voudrait que cet Univers fût comme une mer morte , sans orage et sans mouvement?
Je soupçonne en second lieu un autre genre d'ornement, plus sérieux celui-là et exerçant plus d'influence à notre profit. Ici l'histoire m'éclaire et me montre que ces époques de calamités sont presque toujours suivies de temps meilleurs et plus doux. La guerre tourmente ce peuple : mais en même temps elle le stimule et, le plus souvent, elle réveille en lui la culture de l'esprit et le génie des arts. Autrefois les Romains ont imposé à l'Univers un joug pesant : mais ce joug lui-même a été salutaire dans ses résultats; il a chassé la barbarie loin des âmes, comme le soleil dissipe les brouillards devant nos veux. Et nous. Gaulois ou Germains, si cette lumière du grand Empire n'avait brillé pour nous, que serions-nous aujourd'hui? des sauvages, des brutes, heureux des calamités des autres et des nôtres
niet : quem Iberi salutari quadam saevitia exhauserimt, et iidem mox replebimt et coleiit.
Atque ut ii qui magna plantaria habent, arbores alias transferunt, alias inserunt, alias excidunt : eaque omnia péri te administrant, et in bonum ac fructum : sic in vasto hoc mundi agro deus. Scientissimus enim ille cultor est : et alibi onerosos aliquot familiarum ramulos defringit ; alibi hominum aliquot folia decerpit ac destringit. Juvat hoc stirpem : at illi cadunt, et hsec volant ludibrium ventis. Videt idem gentem illam retorridam, et virtutem jam etïcetam : ejicit. Aliam asperam et infrugiferam : transfert, et quasdam inter se etiam confundit, et velut insitione quadam miscet. Vos, labente imperio, énerves et fracti Itali, quid optimam terrarum occupatis? cedite. et duri illi robustique Longobardi felicius exerceant liane glebam. Vos mali et molles Grseci perite : et crudi illi Sc}i,h9e pangantur et mollescant in hoc solo, itemque confusione quadam gentium, vos Franci Galliam, Saxones Britanniam, Normanni Belgicam et finitima occupate.
Quae omnia et pliira, Lipsi, prompta non ignavo lectori ex historia, et eventis rerum. Attollamur igitur,
mêmes, contempteurs de Dieu et des hommes. Je prévois qu'il en arrivera de même pour le nouveau Monde. Les Espagnols l'ont épuisé par une rigueur en quelque sorte salutaire : mais eux-mêmes, bientôt, ils vont le repeupler et le cultiver.
De même que les possesseurs de grandes plantations transplantent certains arbres, en greffent certains autres ou les abattent, et administrent avec habileté tout cet ensemble pour en augmenter la valeur et les produits : ainsi Dieu agit dans ce vaste champ du Monde. Il est le plus savant des cultivateurs. Il sait, dans la famille humaine, ici, émonder les rameaux superflus, là, détacher et enlever quelques feuilles. La souche s'en porte mieux; les rameaux coupés tombent, et les feuilles détachées sont le jouet des vents. Dieu voit cette nation dégénérée et dont la vertu est épuisée : il la rejette. Cette autre est sauvage et improductive : il la transplante ; il rapproche certaines autres et les mélange comme par une sorte de greffe, ^^ous, dont l'Empire est tombé, Italiens énervés et brisés, pourquoi occupez-vous encore la meilleure des terres? Cédez la place à ces rudes et robustes Lombards qui sauront cultiver ce sol avec plus de succès. Vous, Grecs pervers et ramollis, périssez! et que les Scythes barbares s'implantent sur votre territoire et s'y amollissent à leur tour. Etvous, en vous confondant avec d'autres nations, - Francs, occupez les Gaules; Saxons, la Bretagne; Normands, la Belgique et les paj's limitrophes.
Toutes ces choses, Lipse, et beaucoup d'autres encore, apparaissent d'elles-mêmes, au lecteur studieux,
et qiiidquid noxas privatim nobis infertur, prodesse sciamus in parte aliqua Uiiiversi. Hujiis gentis aut regni interitus, alterius ortus erit : illius opidi occasio. exstructio novi : nec quidquam proprie hic interit, sed mutât. An soli Belgae nos eximii apud deum simus ? soli felices perpetuo, et Fortunée tantum albœ pulli? Inepti! plures imo liberi magno illi patri sunt : quos permitte, quoniam simul omnes non vult aut potest, foveat et in sinum recipiat per intervalla. Fulsere nobis nostri soles : nox paulisper hic nunc sit, et radiatum illud lumen abeat ad Hesperios et occasum. Seneca, ut solet, ad hanc rem apte et alte : Vir sapiens nihil indignetur sibi accidere, sciatque illa ipsa quibus lœdi videtiir, ad conservationem Universi pertinere, et ex his esse quœ cursilm mundi offichimque consummant.