CHAPITRE XII
Vieille et vulgaire objection contre la justice divine : jiourquoi les peines sont-elles inégales? on montre que cette recherche n appartient pas à l'homme et qu'elle est impie.
Ici Langius s'étant un moment interrompu, je repris : Votre discours est pour moi comme la fontaine
sermo. Fovet, recréât, et frigerante quodam succo febrim meam tempérât et calorem. Sed tempérât etiam, non tollit. Spina mihi illa in animo, quae priscos quoque pupugit, de imparitate puniendi. Quid enim ita, Langi, si sequabilis Justitiae illa lanx, teliim hoc cladium,
plerumque nocentes
Prœterit, excmimatque indignos inqxie merentes [^)?
Ciir inquam immeriti aliquot populi evertuntur : et culpse majorum in posteros sœpe expetunt et nepotes ? Fumus iste acer mihi in oculis : quem, si potes, ratio nis radio toile.
Langius contracta fronte, Itane, adolesceus, inquit, iterum mihi exorbitas? nolim. Ut enim periti venatores canem non sinunt aberrare, sed insistere uniferse : sic ego te vestigia illa tantum velim premere, quae signavi. Fines cladium tibi ingero. ut si bonus es, exerceri te sentias ; si lapsus, allevari ; si improbus, puniri : tu me rapis ad caussas. Vaga mens, quid per hanc curiosam curam tibi vis? Tangere cœlestes illos ignés? liquesces. Scandere in providentise arcem? cades. Ut papiliones, et minuta quaedam animalcula, vespere lucernee lumen idemtidem circumvolitant, donec amburantur : sic humana mens lascivit circa arcanam
(') Lucrèce.
d'eau pour les hommes échauffés par le voyage. Il m'encourage, il me ranime; il est pour ma fièvre et pour ma passion comme une potion rafraîchissante. Cependant, s'il calme ma fièvre, il ne la guérit pas. J'ai encore dans l'esprit cette épine qui a tourmenté aussi les anciens, l'inégalité des peines. En effet, Langius, si cette balance de la Justice n'est pas faussée, comment se fait-il que cette flèche des calamités épargne la plu'part des coupables, et frappe ceux cj ui ne le méritent pas et ceux qui le méritent (^) ? pourquoi , voit-on quelquefois plongés dans la ruine des peuples innocents ? pourquoi les châtiments mérités par les pères retombent-ils souvent sur les enfants ou les petits-enfants? C'est là une fumée acre pour mes jeux. Si vous le pouvez, dissipez-la par la lumière de la raison.
Langius me répondit en fronçant le sourcil : Ainsi, jeune homme, tu me fais encore une fois sortir de ma voie ! Je ne l'aurais pas voulu. De même que les habiles chasseurs ne permettent pas au chien de changer de piste, et l'obligent à s'attacher à un seul gibier, j'aurais désiré te voir poursuivre uniquement le sentier que je t'indiquais. Je t'énumère les différents buts des calamités pour t'apprendre que tu seras exercé, si tues bon; relevé, si tu tombes; puni, si tu pèches : et voilà que tu m'entraînes vers les causes! Esprit vagabond, que prétends-tu par cette inquiète curiosité? Veux-tu toucher à ce feu céleste? tu te brûleras. Escalader la citadelle de la Providence? tu tomberas. Comme ces papillons et ces menus animalcules, qu'attire le soir la lumière d'une lanterne, voltigent quelque temps au-
illam flammam. Cedo caussas, inquis, cur divina ultio hos prœtereat, illos tangat.
Caussas? tutissime dicam, me nescire. Non enim caepit me unquam cœlestis illa curia, nec ego ejus décréta. Hoc tantum scio, caussam ante omnes caussas esse, voluntatem dei. A qua qui quœrit aliam, vim et potentiam ignorât natur^e divinae. Nam caussam omnem necessum est, génère quodam, priorem et majorem esse suo eifectu : at deo et ejus voluntate nihil prius aut majus. non ergo ulla ejus caussa. Deus praeteriit, Deus tetigit. quid ultra hic vis? Summa justitia est, ut recte et pie Salvianus ait, voluntas Dei.
Tamen rationem aliquam hujus imparitatis exigimus, inquiunt. A quo? à Deone ? cui uni licet quod libet : et nihil libet, nisi quod licet. Si servus à patrefamilias, subditus à Principe rationes exigat; ille contumeliam putet, hic rebellionem : tibi plus animi adversus deum est? Apage te perversa curiositas. non aliter hœc ratio constat, quant si 7iulli reddat\ir. Et tamen cum omnia feceris ; non evolves te tuis tenebris, nec ad consilia illa et consulta vere Tacita pertinges. Egregie" Sophocles :
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tour de la flamme jusqu'à ce qu'ils s'y brûlent, de même il arrive à l'intelligence humaine, quand elle s'égare autour de cette flamme mystérieuse. Voyons, me dis-tu. par quelles causes la vengeance divine épargne les uns et frappe, les autres.
Les causes? Je dirai franchement que je les ignore. La céleste curie ne m'a jamais appelé dans son sein, et je n'ai point assisté à ses délibérations. Je ne sais qu'une chose, c'est que la volonté de Dieu est la cause de laquelle dépendent toutes les causes. Qui en cherche une autre, méconnaît la force et la puissance de la nature divine. Car il est nécessaire que toute cause, en son genre, soit antérieure à son effet, et plus forte : or rien n'est antérieur à Dieu, rien n'est plus fort que sa volonté; donc il ne dépend lui-môme d'aucune cause. Dieu a épargné. Dieu a frappé : que te faut-il de plus? Salvien l'a dit avec autant de rectitude que de piété : la souveraine justice, c'est la l'olonté de Dieu.
Cependant, disent quelques-uns, nous exigeons quelque raison de cette inégalité des châtiments. Vous l'exigez? et de qui? de Dieu? de celui-là seul à qui est licite tout ce qu'il veut, et qui ne veut rien que ce qui est licite. Si un esclave exigeait des comptes de son maître, un sujet de son prince, le maître et le prince ne considéreraient-ils pas cette exigence l'un comme un affront, l'autre comme une révolte? Auras-tu plus de courage contre Dieu? Eloigne de toi cette curiosité malsaine. Comme le dit Tacite : ce compte 71 existe qu'à la condition de 7ie se rendre à personne. Et, sur ce point, tu auras beau faire, tu ne le dégageras pas de tes ténè-