CHAPITRE XIII
Cependant, pour satisfaire les curieux, on répond séparément à trois vieilles oljections, et d^abord à celle des méchants impunis : nous enseignons que la punition est différée, non abandonnée, et cela, soit à cause des hommes eux-mêmes, soit par la nature de Dieu, qui est lente au supplice.
Cette voie simple et élémentaire est la seule qui soit sûre, Lipse. Toutes les autres sont trompeuses et glissantes. Dans les choses divines et supérieures, la vraie pénétration consiste à ne rien scruter, la vraie science à ne rien savoir. Cependant parce qu'autrefois, comme aujourd'hui, ce nuage a enveloppé les esprits, je le dissiperai un peu, si je le puis, et je te ferai passer au delà de ce fleuve qui t'arrête. Pour vous, Intelligence céleste et éternelle (et en parlant il regardait le ciel), accordezmoi la paix et le pardon s'il m'échappe sur ces mystères quelque chose de pas assez pieux, de pas assez pur, quoique mon intention soit pieuse.
Et d'abord, Lipse, il me semble que je puis, par un seul raisonnement, prouver la justice de Dieu en général. Si Dieu regarde les choses humaines, il s'en occupe; s'il s'en occupe, il les régit; s'il les régit, c'est avec jugement; et si c'est avec jugement, comment serait-ce injustement? Car, sans jugement, il n'3' a point gouver-
turba. Quid habes quod opponas huic telo? quod scutum aut quse arma? si verum fateri vis, imperitise humanse.
Non capio, ais, cur hi puniantiir, binon puniantur. Bene habet. ergone ad imprudentiam impudentiam adjiniges? et vim divini illius purique juris quia non capis, carpes? Quse potest contra justitiam injustior esse ratio? Si hospes aliquis arbitrari leges aut instituta patriae iuse velit, silere eum jubeas et facessere, quia non capit : tu terras hujus incola, temere damnabis ignotas cœli leges? tu opus conditorem? Et tamen âge, liceat. premam te enim jam propius, et calumnife tuse nebnlas distincte examinabo ad rationis, ut postulas, solem.
Tria objicis. quod malos non puniat : quod immeritos puniat ; quod substituât et commufet.
De primo, priùs. Malos, ais, divina ultio maie praeterit. Itane praeterit? imo, ut ego sentio, differt. Si magnum ses alienum babeam, et ab illo debitore statim exigam, huic in diem reponam : quid culpes? arbitrii enim hoc certe mei et spontis. Atqui idem facit magnus ille deus, cui cum pnenam improbi omnes debeant, ab
nement, mais anarchie, confusion, chaos. Eh bien! qu'as-tii à opposer à ce trait ? quel bouclier ou quelles armes? Si tu veux confesser la vérité, tu n'en a pas d'autre que l'ignorance humaine.
Je ne comprends pas, dis-tu, pourquoi ceux-ci sont punis, tandis que ceux-là ne le sont pas. C'est bien. Donc à l'imprudence tu joins l'impudence. Parce que tu ne comprends pas la force de ce droit divin et pur, tu en fais litière ! Quelle raison plus injuste peut-elle être opposée à la justice? Si quelque étranger reçu comme hôte dans ta patrie prétendait lui donner des lois et des institutions, tu lui imposerais silence et tu le chasserais, comme voulant se mêler de choses qui dépassent son savoir et sa compétence : et toi, citoyen de la terre, tu condamneras témérairement les lois du Ciel que tu ne connais pas? créature, tu condamneras ton créateur? Eh bien! soit, j'y consens. Je vais te presser de plus près ; et, puisque tu le demandes, ce brouillard de ta recherche inquiète des difficultés je l'examinerai distinctement au soleil de la raison.
Tu objectes trois choses : que Dieu ne punit pas des méchants; qu'il punit des innocents; qu'il substitue et punit les uns au lieu des autres.
La première objection d'abord. La vengeance divine, à ce que tu dis, oublie mal à propos des méchants. Elle les oublie: en es-tu bien sûr? Pour moi je pense qu'elle diffère seulement. Si j'avais beaucoup d'argent placé, et si j'exigeais de l'un de mes débiteurs le paiement immédiat, tout en accordant un délai à un autre, m'en feraistu un crime ? Certes, en cela, je ferais acte de mon libre
istis eam statim exigit. in aliis clifFert, sed cum fœnore solvendam. Quae hic iniquitas? Nisi tu Dei vicem fortasse solicitas es, et metuis ne quid ei pereat per hanc benignam moram. Atqui securus es, mi homo : nemo unquam decoquet supero huic creditori. In oculis ejus omnes sunuis quocumque fugimus, imo in nervo et in vin dis.
Sedvellem, inquies, tyrannum illum nunc puniri, et praesenti caede ejus satisfieri tôt oppressis. clarior enim ita nobis dei Justitia. Clarior justitia ? imo tuus mihi stupor. Quis enim tu ille es qui Deo non ad pœnam solum praeeas, sed ejus etiam tempora praescribas? Utrum judieem eum tuum esse censés, an lictorem tantùm et administrum? Abi, duc, verbera, caput obnubito, arbori infelici suspendito. ita enim mihi visum. Heu impudentiam ! sed Deo aliter visum : quem scire debes paullo clarius hic cernere, et alio quodam fine punire. Te calor exagitat, et aufert vindictee quaedam cupido. à quibus ille cemotissimus, exemplum spectat, et correctionem aliorum. Scit auteni optime, quibus ea utilis esse possit, et quando.
arbitre et de ma volonté. Or, ce grand Dieu fait de même : tous les méchants sont à son égard débiteurs de leur châtiment ; des uns il exige le paiement comptant ; il diffère pour les autres qui paieront plus tard les intérêts avec le principal. Quelle injustice y voistu? A moins que peut-être tu ne t'inquiètes pour Dieu, et que tu ne craignes que ce retard bienveillant ne lui fasse perdre une part de sa créance. Si c'est là ton souci, tu peux être tranquille, mon brave homme : nul jamais ne fera banqueroute à ce créancier suprême. Où que nous puissions fuir, nous sommes toujours sous ses yeux, sous sa verge, dans ses liens.
Mais je voudrais, dis-tu, que ce tyran fût puni dès maintenant, et que son sang versé donnât satisfaction à tant de victimes opprimées. La justice de Dieu nous apparaîtrait alors plus évidente. Est-ce bien la justice de Dieu qui serait plus évidente? Pour moi, c'est plutôt ta stupidité qui me paraît évidente. Qui es-tu donc pour prétendre non seulement à précéder Dieu dans le châtiment, mais à lui fixer le temps auquel il doit l'infliger? Penses-tu qu'il soit ton juge, ou simplement ton licteur et ton ministre? Va donc, commande, frappe, couvre d'un voile la tête du tyran et pends-le à l'arbre du supplice, car tel est mon bon plaisir. 0 imprudence! mais le bon plaisir de Dieu est autre : tu dois savoir qu'il y voit plus clair que toi, et qu'il a un autre but quand il punit. Toi, l'emportement te surexcite, la soif de la vengeance te transporte. Mais Dieu est bien éloigné de ces passions : il considère l'exemple et la correction des autres. Il sait pertinemment à qui et en quel temps la punition sera utile.
Magna momenta temporum sunt, et saluberrima sœpe medicina abiit in perniciem data non opportune. Caligulam in primo tyrannidis suse cursu sustulit : Neronem grassari paullo diutius sivit : diutissime Tiberium. nec ambige, quin eorum ipsorum, qui tum quoque querebantur, bono. Egent diuturno saepe flagello mali nostri et inemendati mores : at nos tolli illud statim volumus, et conjici in ignem. Hœc una tarditatis ratio, quas nos tangit : alia quœ ipsumDeum : cui videtur insitum, ut lento gradu ad vindictam sui procédât, tarditatemque supplicii gravitate compenset. Bene Synesius : tô h^lrr/ yo)~r, xal -^ràie-, '^^xoitv.. nec maie prisci, qui ab hac mente Deos fîngebant laneos habere pedes.
Ut quantumvis fervidus et vindictse properus sis, non videaris segre ferre debere hanc moram : quse ita pœna3 intervallum est, ut sit et augmentum. Die mihi, tragœdiam si spectes, an indignere si Atreus ille aut Thyestes, in primo alteroque actu, sublimes per scaenam et elati paulisper incedant? régnent, minentur, imperent? non opinor. brevem enim felicitatem eam esse scias, et exspectes ut fœde mox ruant in extremo actu. In mundi hac autem fabula, cur iniquior in Deum, quam in poëtam aliquem es? Ille impius floret. ille tyrannus vivit. Ita. sed cogita primum hune actum
Le choix des temps est d'une haute importance : le remède le plus salutaire peut devenir funeste s'il est donné en un moment inopportun. Dieu a enlevé Caliguladès le premier essor de sa tyrannie; il a permis à Néron cle se déchaîner plus longtemps; il a laissé de longues années à Tibère : ne doute pas que ce n'ait été pour le bien de ceux-Là mêmes qui, alors, se plaignaient comme toi. Nos fautes et notre mauvaise conduite ont souvent besoin d'un fouet quotidien qui les corrige : nous voudrions que ce fouet fût tout de suite enlevé et jeté au feu. Voilà dans ce retard la raison qui nous touche. Dieu en a une autre : il semble que ce soit son caractère propre de procède)" avec lenteur dans sa vengeance, de compenser le retard par la gravité du supplice : Sjnésius a bien dit : la volonté de Dieu marche lentement et avec ordre; et les anciens n'ont pas trop mal rencontré quand, dans la même pensée, ils ont feint que les Dieux avaient des pieds de laine.
Pour que tu ne te laisses pas aller, quelles que soient ton impétuosité et ta hâte à la vengeance, à supporter impatiemment ce retard, songe que le délai apporté au châtiment contribue à le rendre plus sévère. Dis-moi, lorsque tu assistes à une tragédie, te sens-tu indigné de voir, dans le premier et dans le second acte, Atrée ou Thjeste marcher un peu de temps sur la scène dans l'élévation et dans l'éclat de leur splendeur? de voir qu'ils régnent, qu'ils menacent, qu'ils commandent? Non, n'est-ce pas ? car tu sais bien que leur félicité sera courte, et tu attends que bientôt, au dernier acte, elle s'écroule d'une manière affreuse. En quoi ce drame est-
esse : et jam aiitè animo tecum pryecipe, gauclium istud manere lacrymas et angores. Scœna hcec mox sanguine diffluet, et volventur in eo purpurete istœ auratœque vestes. Bonus enim ille noster poëta est, nec temere migrabit tragœdiae suse leges. Nonne etiam in Musica dissonas aliquamdiu voces fers, quia extrema desitura scis in concentum? idem hic fac.
At enim Punitionem eam non vident semper laesi. Quid mirum? longiuscula enim ssepe fabula est, nec illi persedere tamdiu potuerent in hoc theatro. Vident tamen alii : et concipiunt jure metum, quoniam ampliari quosdam in rigido hoc judicio vident, nonabsolvi; dissindi pœn£e diem, non tolli. Quamobrem , Lipsi, hoc tene : diiFerri aliquando impios, non dimitti : nec crimen quemquam in pectore gestare, qui non idem Nemesim in tergo. Sequitur enim illa Dea. et ut cum Euripide dicam,
d'.-fôi xal Pç/OLOtl -ooi
il, pour Dieu, plus injuste sur la scène du monde, qu'il ne l'est pour quelque poëte? Cet impie est florissant, ce tyran vit. Oui : mais c'est le premier acte ; déjà, sache prévoir en toi-même que cette prospérité se changera en larmes et.en angoisses. Bientôt la scène sera inondée de sang, et dans ce sang on traînera tous ces habits de pourpre et d'or. Notre poëte est maître de son art; il ne transgressera pas témérairement les lois de sa tragédie. Et même, dans la musique , n'introduis-tu pas quelquefois des voix dissonantes parce que tu sais qu'elles se fondront harmonieusement dans l'ensemble? Juge de même ici.
Mais ceux qui ont été lésés ne voient pas toujours cette punition? qu'y a-t-il d'étonnant? Quelquefois le drame est un peu plus long, et certains spectateurs n'ont pu rester au théâtre jusqu'à la fin. D'autres voient, et ils conçoivent une juste crainte, parce qu'ils reconnaissent que si, pour quelques-uns, ce jugement rigide est prorogé, ils ne sont pas absous pour cela ; que le jour du châtiment est différé, mais qu'il viendra. Par conséquent, Lipse , tiens ceci pour certain : les impies quelquefois sont remis à plus tard, ils ne sont pas acquittés. Quiconque porte le crime dans son cœur a Némésis derrière lui. Cette Déesse le suit, et, pour emprunter le vers d'Euripide, en silence et avec le7iteur,elle ravira les méchants en leur temps.