‹ Traité de la constanceChapitre 89 sur 118 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Réponse à l'autre oljection, celle tirée des innocents. Il est montré que tous ont mérité leur châtiment, parce que tous sont en faute, qui plus, qui moins, et que l'homme na aucun moyen de le discerner clairement : que Dieu est le seul qui voie nettement les failles et, par suite, qui punisse très justement.

Mais, me dis-tu, quelques peuples sont punis qui ne sont pas coupables et ne l'ont pas mérité : n'est-ce pas là ta seconde plainte que j'appellerai plutôt une calomnie?

Imprudent jeune homme, comment oses-tu parler ainsi? Des innocents sont-ils punis? Où donc, parmi toutes les nations, as-tu découvert une nation qui fût sans torts ? C'est de la témérité et presque de l'outrecuidance de penser ainsi d'un homme en particulier : et tu n'hésites pas à décider que des peuples et des nations entières sont sans péché! Vanité! Tous, nous péchons, tous, nous avons péché, je le sais; nés dans la souillure, nous vivons dans la souillure : et, pour employer la plaisanterie du Satirique, il j a longtemps que les arsenaux du ciel seraient épuisés, si la foudre avait toujours été lancée sur tous ceux qui l'ont mérité. Crois-tu qu'il en soit de nous comme des poissons qui, bien que nés et vivant dans le sel, ne sont pas salés, et qu'il y ait des hommes qui, plongés dans cette lie du monde, soient cependant sans tache? Or, si, tous, nous sommes en faute, où sont ces peuples innocents? Car le châtiment est toujours très justement le compagnon delà faute.

Sed inœqualitas, inqiiies, illa mihi displicet : quod quidam premuntur qui minora peccaruiit, liorent et régnant qui magna. Nempe hoc erat ! eripies tu, credo, trutinam cœlestis Justitise manibus, et tuo quodam sensu ponderibusque eam librabis. Quo enim aliter spectat hœc delictorum parium impariumve sestimatio, quam ante deum tibi sumis?

Sed duo hic, Lipsi, cogita.

Primum, aestimari ab homine noxas aliénas non posse, non debere. Quomodo enim? Tu homulle peccata aequiter appendas, qui nec attendis quidem ? tu ea légitime discernas, qui nec cernis ? Quod enim facile mihi das, animas est qui peccat : per corpus quidem et sensuum hœc instrumenta, sed ita ut momentum et pondus omne criminis sit ab ipso. Quod adeo verum est, ut si invitum.aliquem statuis peccasse, non peccarit. Id autem si est : quomodo, obsecro, peccatum ipsum pervidebis, qui nec cubile ejus aut sedem? Nam mentem certe adeo alienam videre non potes, ut nec tuam. Magna igitur hcec vel vanitas vel temeritas tua est, censuram a3stimationemque vindicantis in re nec visa pleue nec videnda, nec nota nec noscenda.

Secundo illud cogita, ut maxime ita sit, nec malum

Mais, dis-tu, il y a là une inégalité qui me choque : je vois opprimés ceux qui ont commis les délits les moins graves, tandis que ceux qui ont commis les plus graves régnent et florissent. Comment! cela est arrivé ! Tu vas, je pense, arracher la balance des mains de la Justice céleste, et tu la tiendras toi-même avec ton sentiment et avec tes poids : car quelle autre tendance peut avoir cette estimation des crimes proportionnés ou disproportionnés au châtiment , que tu assumes avant Dieu?

Ici, Lipse, tu dois songer à deux choses.

En premier lieu, l'homme ne peut, ne doit pas juger la criminalité des autres. Comment le ferait-il? Toi, mortel chétif , comment apprécierais-tu équitablement les manquements qui échappent à ta connaissance? comment discernerais-tu légitimement ce que tu ne vois pas? tu m'accorderas facilement sans doute que c'est l'âme qui pèche : le corps et les sens ne sont que ses instruments; en elle est toute l'importance ou la gravité du crime. Cela est si vrai que tu décides que celui qui pèche malgré lui ne pèche pas. S'il en est ainsi, dis-moi, je te prie, comment tu verras le péché, quand tu n'en peux voir ni le berceau, ni le siège. Il est bien clair que tu ne peux voir l'âme des autres, puisque tu ne peux voir même la tienne. C'est donc une grande vanité, une impardonnable témérité à toi de revendiquer la censure et l'appréciation de choses que tu ne vois, ni ne peux voir, que tu ne connais ni ne peux connaître.

En second lieu, la chose est absolument combinée

tamen aliqiiid hic esse, nec iniquum. Non malum : quia illorum ipsorum bono sit, qui castigantur statim vel in minimis noxis. Dilectio illa divina est : et jure semper suspecta tarditas, cui gravier Punitio adhœret. Non item iniquum : quia pœnam, ut dixi, omnes meruimus : nec umquam vel in optimis illa puritas, ut non maculge aliquse supersint salsa liac aqua cladium velut eluendae. Quamobrem, adolescens, mitte hanc de sestimatione noxarum intricatissimam litem, tu terrestris pedaneusque judex : deo permitte, qui haut paullo aequius de ea certiusque è superiore tribunal! coguoscet. Ille est solus, qui mérita potest expendere : ille, qui sine ullo simulatiouum fuco aut cerussa , virtutem vitiumque videt in vero suo vultu, Quis ei imponat, qui externa et interna pariter rimatur ? qui corpus videt et mentem ? qui linguas et fibras? aperta denique et operta? Quique non facta solum ipsa, sed caussas eorum et progressus videt in clara luce. Thaïes olim interrogatus, Eî yjfio: 9so'j; à'vOpw-o) âoixûv ; aAA' oùùï û'.avooiiuevw, vere respondit.

At nos contra hic in nube qui non solum occulta scelera non videmus, sub tunica (quod aiunt) et sinu adraissa ; sed vix aperta et protracta jam in lucem. Non

en sorte qu'il ne s'y trouve ni rien de mal, ni rien d'injuste. Il n'y a rien de mal, car c'est pour leur bien que quelques-uns sont châtiés tout de suite et dès leurs premières fautes. C'est un elfet de l'amour de Dieu : le retard ici est toujours et justement suspect, parce qu'il est compensé par une aggravation de peine. Il n'y a rien d'injuste, parce que tous, comme je l'ai dit, nous avons mérité le châtiment ; et jamais il ne s'est trouvé personne, même parmi les meilleurs, qui fût assez pur pour n'avoir pas quelque tache à purger dans cette eau forte des calamités. C'est pourquoi, jeune homme, je t'engage à abandonner ce procès de l'estimation des fautes, procès inextricable pour toi, juge terrestre et subalterne : laisse faire à Dieu : du haut de son tribunal suprême, il en connaîtra avec plus d'équité et de compétence. Il est le seul qui puisse peser les mérites et les démérites ; le seul qui, malgré le fard ou la céruse qui les déguise, voie le vice et la vertu sous leurs traits véritables. Qui lui en imposera, à lui qui scrute aussi bien le dedans que le dehors ? qui voit l'âme comme le corps? qui connaît les langues et les cœurs? pour qui, en un mot, tout est ouvert et manifeste? Il voit, dans une pleine lumière, et les faits, et leurs causes, et leurs progrès. Thaïes, à qui l'on demandait autrefois, si l'on pourrait tromper les Dieux en agissant injusteinent, répondit avec vérité, pas même par la p}ensée. Nous, au contraire, nous sommes là dans un brouillard, nous qui, non seulement, ne distinguons pas les crimes cachés sous l'habit ou dans le cœur, mais qui les connaissons à peine quand ils sont découverts et

ciiim culpam ipsam et vim ejus cernimus, sed externa quaedam vestigia admissae et jam fugientis. Optimi saepenobis, qui Deo pessimi : et rejecti contra, qui illi electi.

Claude igitur, si sapis, de meritis aut immeritis os et oculos : caussag tam obscurae non bene cognoscuntur de piano.

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