CHAPITRE XVII
Troisième oijection, des peines reportées sur d'autres. Il est montré yar des exemples que cela se fait même parmi les hommes. Quelle est pour Dieu la cause de ce transfert, et plusieurs petites choses d'une subtilité assez curieuse.
Maintenant, passons à ce troisième brouillard qui te cache encore la Justice, la question des substitués. On dit : il est peu juste que Dieu reporte le châtiment des uns sur les autres, et c'est mal à propos que les descendants sont punis pour les fautes de leurs ancêtres. Voyons donc. Cela est-il en effet ou nouveau ou surprenant?
Moi, ce qui m'étonne c'est l'étonnement de ces badauds qui, tous les jours, font précisément la même chose sur cette terre. Dis-moi, mon ami, les bénéfices que le Prince a accordés aux ancêtres, en récompense de leur valeur, ne se transmettent-ils pas à leur postérité? Sans doute, ils se transmettent; et il en est de même des confiscations et des peines pécuniaires qui
culpa sunt, alii in pœna. idque adeo intendit humana saevitia, ut latse leges sint, quae innoxios liberos aiterna egestatepuniant, ut mors sit eis solatium, et vita supplicium. Maligni vestri animi ! régi alicui aut djnastae licere id viiltis, non vultis deo. Cui tamen, si examinas, haud paullo justior severitatis hiijus caussa.
Peccavimus enim, et rebelles magno huic régi fuimus in uno omnes : et per tôt stirpium traduces, primogenia illa macula propagata ad infelices natos. Ita nexus et catena quaedam haec criminum coram deo est : nec peccare, exempli caussa, pater meus aut tuus jam cœpit, sed patrum omnes patres. Quid ergo mirum, si punit in posteris non proprie diversa delicta, sed communione quadam seminis juncta, nec umquam intermissa ?
Sed ut omittam hœc sublimia, et agam tecum magis populari quadam rationum via : hoc scito. deum conjungere, quse nos per imbecillitatem aut imperitiam disparamus : et familias, oppida, régna, non ut variura quiddam intueri aut confusum, sed ut corpus naturamque unam. Scipionum illa aut Caesarum familia, unum illi est : Romana aut Attica urbs, ab omni suo aevo,
leur ont été imposées pour crime, ^^oilà, par exemple, Taccusatioii de haute trahison ou de lèse-Majesté où, manifestement, sont punis d'autres que ceux qui ont péché; et la cruauté humaine a été si loin que l'on a édicté des lois condamnant les enfants innocents à une pauvreté éternelle, afin que la mort leur paraisse un bienfait et la vie un supplice! Quelle malignité ont donc vos esprits, que vous voulez bien permettre à un roi ou à un souverain ce que vous ne voulez pas permettre à Dieu, lequel cependant, si vous y faites attention, a une cause un peu plus juste pour cette sévérité?
Car tous, en un seul, nous avons péché, tous, nous avons été rebelles à ce grand Roi ; et, par les drageons des générations successives, la tache originelle s'étend aux infortunés qui naissent. Ainsi, en face de Dieu, il y a une certaine solidarité, une chaîne de crimes ; par exemple, ce n'est ni ton père, ni le mien qui ont commencé à pécher, ce sont les pères des pères. Qu'y a-t-il donc d'étonnant s'il punit, dans la postérité, non proprement les fautes diverses qu'elle commet, mais celles dont elle est solidaire par une sorte de communion d'origine, jamais interrompue ?
Mais, pour omettre ces choses sublimes et passer avec toi à un ordre plus vulgaire de raisons, sache que Dieu réunit ce que notre faiblesse et notre ignorance séparent; que les familles, les villes et les ro^^aumes sont pour lui, non quelque chose de varié et de confus, mais un seul corps, une seule nature. Cette famille des Scipions ou celle des Césars, pour lui ce n'est qu'un; la ville de Rome ou celle d'Athènes dans toute leur exis-
unum : unum item Romanum imperium. Jure, vinclum enim quocldain est et legum jurisque societas, quae magna corpora hœc ligat : efficitqiie, ut etiam in ter levo dissitos, communie qusedam sit praemiorum et pœnarum. Itaque Scipiones olim boni? apud cœlestem illumjudicem posteris id quoque prosit. Mali? noceat. Belgae ante annos aliquot lascivi, avari, impii? nos luamus. quia in externa omni punitione Deus non praesentia solum adspicit, sed prœterita etiam respicit : et duûm horum temporum momentis tempérât ^equabiliter justitiae suœ lancem.
Dixi, externa punitione. et velim notes. Non enim culpœ ipsae transferuntur, aut criminum quaedam confusio fit : abest : sed pœnœ (^j dumtaxat sive castigationes qufedam circa nos istse sunt, non in nobis : et ad cor pora aut opes spectant proprie, non ad animum hune internum.
Quid autem hic injuriai? Heredes enim certe commodorum prsemiorumque, si qua majoribus débita sunt, esse volumus : cur onera recusemus et pœnas? Dellcta majorurn irnuierihis lues Romane,
canit romanus ille Vates. vere, nisi quod addit hnmeritus. Meritissimo enim, quia meruere majores. Sed
(') Ces corrections sont des actes et comme des remèdes de prévoyance. Mais pour les peines spirituelles, comme nous disons
tence, ce n'est qu'un ; un aussi, tout l'Empire Romain. Et avec raison. Il y a en effet un lien, une société de lois et de droit qui relie tous ces grands corps, et qui constitue, môme entre ceux qui sont séparés par les âges, une. certaine communauté de récompenses et de punitions. Ainsi les Scipions ont-ils été bons autrefois? auprès du juge céleste que cela profite aussi à leurs descendants. Ont-ils été méchants? que cela nuise. Les Belges, il y a des années, ont-ils été dissolus, avares , impies? nous serons punis, nous, parce que, dans toute punition externe. Dieu ne considère pas seulement le présent, il tient compte du passé, et il pèse équitablement dans la balance de sa justice le poids de ces deux temps.
J'ai dit dans toute punition externe, et je voudrais que tu en prisses note : car ce ne sont pas les fautes elles-mêmes qui sont transmises, et il ne se fait pas de confusion dans la culpabilité : loin de là : il ne s'agit que des peines (^) qui, comme des corrections, sont autour de nous, non en nous; qui concernent proprement le corps et les richesses, non l'âme intérieure.
Or qu'y a-t-il là d'injuste? Nous voulons hériter des avantages et des récompenses que nos anciens ont pu mériter : à quel titre refuserions-nous les charges et les peines? Romain, tu paies, sans ravoir mérité, les crimes de tes aieux, dit le Poète romain , et cela serait vrai s'il n'ajoutait sans rafOi'rmeVzYe, car ils l'avaient mérité dans la personne de leurs ancêtres. Le poète a pu voir
vulgairement, il n'en est pas de même. Elles ne frappent (|ue les coupables.
effectum videre poëta potuit, non adsurrexit ad causam. Ut autem in uno eodemque liomine, jure in senecta setate delictum aliquod punimus admissum in juventa : sic deus in imperiis aut regnis peccata vetera. quia externse communionis ratione unum quiddam Deo sunt, et conjunctum. Intervalla haec temporum apud illum nos non dividunt, qui omnem aeternitatem clausam habet in capaci sua mente.
An vero Martiales illi lupi olira tôt urbes everterint, tôt sceptrafregerintimpune? tantum csedium sanguinisque hauserint, ipsi semper incruenti? Tum denique fatear vindicem nuUum deum esse, qui quœ nos gerimus audit et videti^). Sed non est ita.pœnas vel inposteris suis pendant aliquando necessum est, tardas etsi non seras.
Nec Temporum solura hase conjunctio apud deum est; sed et Partium. Hoc volo dicere. sicut in homine cum manus, pénis, venter peccavit, totum corpus id luit : sic in communi aliquo cœtu, paucorum delictum expetere saepe in omnes. pr^esertim si' ii qui peccant, velut dignoria qu^edam membra sint, ut reges, principes, magistratus. Vere Hesiodus et ex ipso Sapientiae penetrali :
l'j IMaute, diius le Captif.
TcfFet; il ne s'est pas élevé jusqu'à la cause. De même qu'à l'égard d'un seul et même homme, nous trouvons juste de punir dans sa vieillesse le crime qu'il a commis dans sa jeunesse, ainsi Dieu punit les vieux péchés dans les royaumes et les empires, parce qu'en raison de la communauté externe, ceux-ci ne font pour Dieu qu'un seul et même ensemble. Tous ces intervalles de temps ne nous séparent pas devant Celui dont l'intelligence infinie embrasse l'éternité tout entière.
Ces loups de Mars auront-ils impunément détruit autrefois tant de villes, brisé tant de sceptres? Aurontils commis tant de carnages, versé tant de flots de sang, sans perdre une goutte du leur? C'est alors que j'avouerais enfin qu'il n'existe pas de Dieu vengeur qui entend et qui voit tout ce que nous faisons ('). Mais il n'en est pas ainsi. Il est nécessaire que, quelquefois, des peines retardées, quoique non tardives, tombent sur la postérité.
Et, non seulement, aux yeux de Dieu, les temps, mais les parties mêmes sont réunies. Voici ce que je veux dire : l'homme, dans le vol, la lubricité ou la gourmandise, pèche par de certaines parties de son corps, et c'est le corps entier qui est puni : de même, dans cette association d'une communauté particulière, le crime de quelques-uns retombe souvent sur tous, principalement si ceux qui pèchent sont considérés comme des membres plus importants, tels que les Rois, les Princes, les Magistrats. C'est avec beaucoup de vérité et la plus grande profondeur de sagesse qu'Hésiode a dit : Pour le crime d'un seul, la ville entière iiaie un poids égal de
Qfùiijàaa. zxî I'mzlzsjl s:^.'^ jocxs,^ zv&pc»^ hzx-jptî.
UniuS ob erimen pœnas urbs iot'm rependit. Si qms sacrUege sese gerat aut injuste. Jupiter hinc cedo dades ianmisit ab alto Pesiem sbce Famem.
ItSL dassis ArgiTomm tota periit,
Utiius ob noxaam, et furias Ajacis OHei : ita in Jadasa septaaginta millîa hominum pestîs una jostissime abstulit. ob injastam libidinem n^is (>).
Et interdum contra; ubi omnes peccarunt. Deiis annm pancosre seligit-Telnt pîaculares publicde noxae. In qno si à rigido illo paritatis jure f) paullisper discedit. tamen ex iniqaitate ipsa asqnitâs noTa oritur : et clemens qnaedam jostitîa in multos est, qnod saeTitia Tidetor in pancos. Konne etiam paedagogi femla. è numéro lasdTientîs gr^is. nnum aliqnem casdit î imperator é fdso exerdta. paaa>s decimatione castigat l salabri tamen nterqne consîlio, qmapancorom ea pimitio terret uiMlominus et ^nendat omnes. Yidi medicos saepe Tenam in pede aat brachio incidere, com totum corpus doleret : qoid scio an idem hic sit?
Areana enim hase arcana, Upsi : et. si sapimos, propios non tangemns sacrum illum ignem. cujos scintillas et strictnras quasdam Tidere homines fortasse possu-
'peines; si quelqu'un commet un sacrilège ou une injustice, Jupiter à cause de cela envoie du haut du ciel les calamités, la Peste ou la Fajnine. Toute la flotte des Grecs périt pour le crime d'un seul, poitr les fureurs d'Ajaœ Ollée; ainsi, dans la Judée, soixante-dix mille hommes sont enlevés par la peste, pour punir la fantaisie illégitime du Roi (').
De temps à autre , c'est le contraire qui arrive : où tous ont péché, Dieu en choisit un ou quelques-uns comme victimes expiatoires pour tout le peuple. Si dans cela il semble s'éloigner un peu du droit rigide de la proportionnalité (-), de cette apparente iniquité ellemême naît une équité nouvelle. La justice est d'autant plus clémente pour le grand nombre qu'elle est plus sévère pour quelques-uns. Ne vois-tu pas souvent le maître d'école frapper de sa férule un seul membre de son troupeau turbulent ? le général ne punit-il pas son armée débandée en décimant quelques soldats? L'un et l'autre agissent en cela par une prudence salutaire, pour que la punition de quelques-uns effraie et corrige tous les autres. J'ai vu souvent des médecins ouvrir la veine du pied ou du bras quand le corps entier était souffrant : que sais-je, s'il n'en est pas de même ici?
Ces mystères sont des mystères, Lipse : si nous sommes sages, nous ne toucherons pas de plus près à ce feu sacré dont, nous autres hommes, nous pouvons bien apercevoir quelques étincelles et quelques éclats, mais
(') David, quand, par ostentation, il recensa le peuple. (2) Tout grand exemple fait contre des particuliers, pour l'utilité publique, a quelque chose d'inique (Tacite).
mus : non possumus ipsum. Ut ii qui in Solem acrius defigunt oculos, eos amittunt : sic mentis omne lumen, qui eam intendunt in hoc lumen. Abstiueamus igitur censeo curiosœ et cum periculo qusestionis : et hoc saltem nobis stet, œstimari noxas humanitus non posse, non debere. aliara apud Deum trutinam esse, aliud tribunal, et quomodocumque se recondita illa judicia habeant; non culpanda ea nobis, sed ferenda et verenda.
Unam hanc tibi seutentiam ingero, qua manum huic rei et simul Curionura omnium ori imnonam, Judicia Dei milita occulta siint : nulln injusta.