CHAPITRE I
§ I er De la culture du mûrier en général.
Cette culture, longtemps négligée dans notre département, commence à y prendre de l'extension. Nos cultivateurs commencent à en comprendre l'importance. De vastes plantations s'établissent de toutes parts. Partout les Dauphinois laborieux se préparent à faire une rude guerre à l'industrie transalpine; mais soit que l'expérience ne les ait pas encore assez instruits sur cette matière , soit qu'ils aient pensé que la culture de cet arbre devait être la même que celle des autres arbres à haute tige qu'ils avaient précédemment cultivés , j'ai remarqué , qu'à l'exception de quelques localités où des planteurs éclairés avaient donné à cette industrie quelques développements , la majeure partie de nos cultivateurs n'y entendaient rien, beaucoup même, manquant de guide à cet
égard , expérimentent eux-mêmes , et donnent à cet arbre précieux des soins absolument contraires à ceux que sa nature exige; d'autres n'en donnent aucun, et cette branche de notre industrie agricole , appelée à faire fleurir le pays, est encore dans son enfance.
Grand nombre d'agronomes éclairés, d'écrivains distingués ont cependant traité avant moi cette importante question. Tous, mus par un sentiment louable de patriotisme, ont voulu communiquer à leurs concitoyens le fruit de leurs expériences ; mais soit qu'ils s'en soient rapporté à leurs propres lumières , soit qu'ils aient puisé leurs connaissances dans les auteurs qui les ont précédés , tous n'ont fourni jusqu'à présent que des méthodes applicables à certaines localités ou à certains climats ; et ces méthodes, excellentes pour certains pays, peuvent être absolument contraires dans d'autres.
Je suis peut-être un peu trop présomptueux , en pensant que je franchirai une borne , que n'ont pas encore franchie les auteurs qui ont traité cette matière avant moi ; j'espère pourtant prouver que la culture du mûrier ne doit pas être la même partout, que toutes les espèces ne conviennent pas à tous les sols et à tous les climats.
Le département de l'Isère est peut-être le «teul en France qui possède un immense variété de sols et de climats. On peut y rencontrer dans un même jour , les rayons brûlants du soleil de Provence et les régions glacées de la Sibérie ; le sol léger et siliceux d'Afrique et le sol compacte et argileux des plaines du nord; une végétation orgueilleuse, colossale, à côté d'une végétation rachitique. L'aspect de cette différence
de végétation m'a convaincu que la culture de tous lei végétaux ne devait pas être la même partout; que le mûrier ne devait pas se cultiver dans les climats froids comme dans les climats tempérés , et dans ceux-ci comme dans les climats chauds ; que cette culture devait encore varier selon le sol , et devait même se régler sur la vigueur ou la faiblesse de chaque sujet.
Cette immense variété de sols et de climats, ce luxe de végétation que l'on ne rencontre nulle part en France comme dans le département de l'Isère , appelle ses habitants à faire faire à cette industrie les plus grands progrès. Ce sont eux qui sont appelés à contribuer le plus puissament à éteindre le tribut énorme que la France paie encore à l'étranger. Cette vérité est déjà sentie par nos cultivateurs éclairés. Je regarde donc comme opportune la publication d'un ouvrage sur cette culture. C'est je crois le moment d'enseigner à ceux que leur expérience n'a pas assez instruits, ou à ceux qui l'ont négligée, à renoncer à ces vieilles habitudes , à cette routine dont la continuation sera un éternel obstacle à la prospérité de leurs plantations.
Ma tâche est difficile. Combattre la routine et la détruire par une méthode bonne en tous points et applicable à toutes les localités , est peut-être un travail au-dessus de mes forces. Malgré toute l'attention que j'ai mise à observer les diverses localités de notre déparlement , à rechercher les causes de prospérité ou de décadence , l'origine des maladies des mûriers et les remèdes propres à les prévenir ou à les guérir , je ne doute pas qu'une infinité de choses m'aient échappées. Cette crainte ne m'arrêtera pas; je
livre à mes compatriotes les fruits de mes observations et de mes expériences. Depais vingt années j'étudie la eoltore de ee préeienx végétal dans notre département , dans le Languedoc, la Provence , l'Italie , et dans tontes les contrées oè cette industrie a acquis quelques développements ; je réunirai dans cet ouvrage tons les procédés qui m'ont paru bons et applicables à nos contrées , et je prierai ceux de mes compatriotes qu'une expérience pins longue et meilleure que la mienne aurait mieux instruits sur cette matière , de faire comme moi , de publier ce qu'ils savent ; il en résultera un bien général , et nos efforts réunis contribueront à la prospérité du pays.
Notre première tâche sera de détruire , par tous les moyensde persuasion possibles , ce préjugé fâcheux , malheureusement trop enraciné dans nos contrées , préjugé qui se résume en une phrase proverbiale : on plantera tant de mûriers que cela ne vaudra plus rien. Cette funeste appréhension , accréditée par quelques souvenirs qui se rattachent à des époques malheureuses , ou par d'autres faits résultant de certaines cultures dont le trop grand développement aurait excédé la consommation , a jusqu'à présent empêché et arrête encore la rapide extension de celle du mûrier. Tous nos cultivateurs ne savent pas , ou ne peuvent pas croire que la France ne produit pas même la moitié de la soie nécessaire à alimenter nos fabriques. Il importe de leur persuader que nos industriels en tirent annuellement de l'Italie et du Piémont pour des sommes énormes , et que ce n'est qu'en plantant beaucoup de mûriers que nous parviendrons à exonérer le pays du tribut qu'il paie à l'étranger.
Nous sommes bien loin de cette époque de vandalisme , où la destruction des mûreraies fut considérée comme un acte de patriotisme , loin de 93 , où la plus grande partie de ces arbres précieux fut offerte en holocauste à la philosophie de l'époque. Malgré le goût bien connu delà nation française pour le changement , malgré cette tendance incessante vers un avenir meilleur, ce désir du mieux ne peut que donner de l'extension à cette culture. Plantons donc, et ne craignons pas pour ces arbres précieux le sort des mûriers séculaires que 93 vit abattre ; quelle que soit la forme de gouvernement que le hasard ou le temps nous réserve , la république , l'empire ou la royauté , considérons toujours de bon œil tout ce qui contribuera à la prospérité de la France.
Il me serait impossible d'apprécier au juste la quantité de soie que la France produit annuellement , je n'ai fait là dessus aucunes recherches ; ce que je puis affirmer , c'est qu'elle pourrait en produire beaucoup plus. Le département de l'Isère surtout supporterait , sans nuire k la culture des céréales, la plantation de dix mûriers au lieu d'un, sans qu'il fût besoin d'y consacrer d'autres terrains que ceux qui sont envahis par une infinité d'arbres plus nuisibles qne productifs. Le peuplier , le saule , le frêne , l'aulne et quelques autres arbres insignifiants occupent dans nos chenevières une place bien précieuse ; les feuillages ou le bois qu'ils produisent sont de très-mauvaises qualités ; il conviendrait de remplacer immédiatement ces lignes de saules et de peupliers par des haies de mûriers, dans lesquelles on planterait , à des distances convenables , des mûriers à haute tige ; alors ? non seulement on obtiendrait
par ce changement an produit de branches supérieur , mais encore l'ombre et les racines des mûriers feraient éprouver aux autres cultures une moins grande perte.
Il ne nous manque pas d'endroits très-propres k la culture du saule et du peuplier. Les franches alluvions de rivière , les marais qui perdent leur produit par le dessèchement ou par l'élévation progressive du sol , offrent dans nos contrées de très-vastes emplacements propres k y établir des forêts de peupliers d'Italie. Je pourrais désigner, dans notre département, beaucoup de vastes étendues de terrains qui furent naguère des marais , dont le sol encore trop aqueux ne convient pas k la culture du mûrier ou des céréales , mais conviendrait parfaitement k 4a plantation de peupliers d'Italie en forêts. Ces terrains pourraient acquérir une valeur de 15 k 20,000 fr. par sétérée au bout de vingt ans. C'est lk qu'il faut reléguer le saule et le peuplier ; leur végétation y sera infiniment plus belle que dans les terrains les plus propres k la culture du mûrier.
Il appartient aux riches propriétaires , qui , par l'étendue du sol qu'ils possèdent, peuvent tripler et quintupler les produits de la France , de donner ce salutaire exemple k ceux de leurs voisins qui ont besoin d'être stimulés et encouragés. Ce sont eux qui doivent les premiers abattre ces entourages de saules et les remplacer par des mûriers ; c'est aux agriculteurs éclairés qu'il appartient d'enseigner , par l'exemple , la culture sage et raisonnée de cet arbre précieux. Leurs voisins les imiteront , et l'émulation si naturelle k l'homme deviendra pour nos pays une source féconde de richesses.
Quelques incrédules tiendront encore k leurs lignes de
saules ; beaucoup de cultivateurs de notre département , habitués k la culture du chanvre et des céréales , se décideront difficilement à abandonner leur routine ; la plupart ne, croiront pas à la possibilité d'augmenter leurs produits dont ils croient avoir atteint le maximum ; d'autres diront que les mûriers leur feraient perdre sur les céréales une valeur égale k leur produit. Il n'est pas difficile de leur prouver qu'ils se trompent. En effet , si l'on remplace par des mûriers les saules et les peupliers qui bordent la majeure partie des terres nues de nos plaines , au lieu d'avoir sur nos céréales un ombrage perpétuel , nous ne l'aurons qu'aux époques où cet ombrage au lieu d'être nuisible est, au contraire , propice. Lorsque les premières chaleurs du printemps peuvent nuire aux récoltes encore tendres , le mûrier couvert de toutes ses feuilles peut les protéger contre la chaleur , et lorsque ces mêmes récoltes ont besoin du soleil pour acquérir leur maturité , le mûrier dépouillé de son feuillage permet au soleil de les mûrir , et ce qui est incontestable , c'est qu'en se couvrant de nouvelles feuilles il peut encore protéger les récoltes automnales contre les rayons brûlants du soleil d'été.
Je ne puis m'empêcher d'établir ici une comparaison entre les produits du saule et du mûrier : cent cinquante saules de dix années entourent une sétérée de terre : au bout de quatre années d'attente ils donnent chacun un revenu de 1 fr. Quarante mûriers à haute tige les remplacent ; en les soignant convenablement , chaque mûrier au bout de dix ans doit produire 5 fr. paran , ce qui est un devenu annuel de 200 fr. au lieu de 37 fr. 50 c. Si cette comparaison , dont chaque cultivateur est à même
d'apprécier la vérité , ne suffit pas pour déterminer tous les propriétaires de saules k les arracher , je crois qu'il ne reste qu'un moyen de les y décider , c'est l'exemple. Quand les retardataires auront sous les yeux les plantations de leurs voisins , quand ils compareront eux-mêmes leurs produits avec ceux des autres , je suis bien convaincu que les plus entêtés routiniers se rendront k l'évidence.
Il est encore un motif qui a contribué puissamment k arrêter les progrès de cette culture dans notre département , c'est l'aspect rachitique et crétin de la plupart de nos mûriers. Beaucoup de cultivateurs ont pensé que notre sol et notre climat ne convenaient pas k cet arbre. C'est une bien grave erreur, de laquelle reviendront tous nos concitoyens quand ils verront que , dans le sol le plus propre k la culture du mûrier, sa végétation y sera absolument nulle s'il ne reçoit pas des soins convenables , ou s'il en reçoit de contraires à ceux qu'il exige. Il n'est pas extraordinaire de voir, dans le même sol, des mûriers vigoureux et de belle venue k côté d'autres chétifs et rabougris. D'où cela peut-il provenir , sinon du manque de soin ou d'un mode de culture contraire à celui qu'exigent la nature de l'arbre , le sol et le climat que l'on habite.
Voilà les principaux motifs qui m'ont décidé k publier cet ouvrage. L'aspect de la presque généralité des mûriers de notre département , leur végétation susceptible d'être mieux dirigée , et de lk leur produit augmenté , le désir de voir prospérer le pays , sont pour moi un bien puissant véhicule. J'entreprends une tâche peut-être au-dessus de mes forces ; j'espère cependant , qu'en faisant connaître le résultat de mes observations et y joignant les conseils
que j'ai pris dés hommes les plus éclairés sur cette cultare , j'espère , dis-je , pouvoir contribuer en quelque chose au bien-être de mes concitoyens.
Je préviens mes lecteurs que je n'ai pas la prétention de condamner les méthodes des divers auteurs qui ont traité la matière avant moi. Toutes celles que j'ai lues contiennent de très-bonnes choses ; l'observance de leurs préceptes peut convenir à certaines localités f mais en revanche «lie peut devenir nuisible dans d'autres ; le sol et le climat modifiant la végétation à l'infini , doivent nécessairement modifier la culture , et par conséquent rendre dangereux pour an pays les préceptes bons pour un autre. J'ai cultivé dans te même sol des mûriers d'après diverses méthodes ; la différence de leur végétation et de leur accroissement m'a convaincu que celle que je m'étais faite était la meilleure pour le sol et le climat que j'habite , et pour tous les sols et les climats semblables au mien. Il en est même qui ont péri par la continuation des méthodes applicables aux mûriers d'Italie ou de Provence <
Je bornerai ici mes réflexions sur l'importance de cette culture. Si je me suis longuement étendu sur ce sujet , c'est que j'ai pensé que ce qui est une vérité reconnue par tes habitants du midi est encore un problême pour ceux du nord, et que, dans notre département surtout , il existe sinon beaucoup d'incrédulité, du moins beaucoup d'insouciance. Je terminerai cet avant propos par quelques réflexions générales sur la nature du mûrier, sur la géologie générale du département, la désignation des natures de sols et de climats ou cette culture doit être propagée , , et sur le plan de cet ouvrage.
L'historique de ce végétal et de son introduction dans nos contrées est une science que je regarde comme inutile au planteur. La famille des végétaux k laquelle il appartient serait une connaissance plus nécessaire aux cultivateurs de mûriers , si tous ceux qui sont appelés à faire fleurir <;ette industrie avaient assez d'instruction pour en connaître la contexture , pour apprécier au juste de quels sucs il se nourrit , comment la nature agit en lui , en un mot pour aider cette nature dans ses admirables fonctions. C'est bien en partie à cette connaissance que je dois le peu de savoir que je me permets aujourd'hui de communiquer à mes concitoyens.
Je place ce végétal , avec Jussieu , dans les urtuées. Les soins qu'exige cette classe de végétaux sont la base de ma méthode ; ces soins modifiés par la différence de sol ou de climat formeront divers chapitres , dans lesquels je tâcherai de me rendre aussi intelligible que possible.
Ce qu'il importe le plus de savoir à tous les planteurs de mûriers , c'est que la nature a placé ce végétal dans la grande famille ; il est destiné par elle à former [un arbre de haute tige. Trop souvent , malheureusement , voulant nous établir en réformateurs des ouvrages de cette admirable nature , nous avons voulu faire jouer à cet arbre un rôle auquel il n'est pas destiné ; nous avons essayé de le réduire à l'état d'arbuste ; non seulement nous nous sommes écartés de la route que nous devions suivre , mais encore nous avons perdu par ce contre-sens une grande quantité de produits. Il n'est pas de mûriers nains proprement dit ; cet arbre appartient à la famille des grands végétaux ; il est interdit par la nature de lui faire jouer un rôle autre que
celui quelle lui assigne/ surtout lorsque nous le planterons dans un sol assez riche , et dans un climat assez chaud pour développer en lui les facultés dont il est doué ; nous commettrions également un contre-sens si nous agissions dans les terrains pauvres el les climats froids , comme dans les climats chauds et les terrains riches. Ainsi je me résume et je dis , que le sol et le climat devant servir de guide à cet égard , la différence de sol et de climat modifiant le mode de culture de la première à la dernière classe de sols et de climats , nous devons trouver tous les échelons par lesquels nous arrivons graduellement de la première à la dernière classe de mûriers.
Il est peu de communes dans notre département qui ne contiennent sinon toutes les classes de climats , au moins toutes les classes de sol , où par conséquent on ne puisse cultiver toute espèce de mûrier , et l'on peut trouver dans , le département de l'Isère des points de comparaison pour le reste de la France.
L'élévation de la tige, la distance des plantations , et tout ce qui se rattache à cette culture devra donc être réglé par le climat et le sol où cette plantation aura lieu ; quel qu'il soit , soyons toujours convaincus qu'il ne nous appartient pas de rien changer à Tordre admirable qui règne dans tous les ouvrages du créateur ; que nous ne pouvons , dans aucun cas , régler ou façonner à nos caprices ce qui fut fait par une intelligence au-dessus de notre portée ; que notre rôle est d'observer et d'aider cette nature dans ses incompréhensibles fonctions , et enfin que tout ce qui dérange ou contrarie ce qui fut fait par une main plus habile que la nôtre, est d'un usage pernicieux et contraire à nos.
intérêts. Plein de cette vérité, j'ai toujours réglé ma méthode sur ces immuables principes , et mon attente a été plus que satisfaite. Ainsi je n'enseignerai pas le moyen d'avoir des plants de mûriers monstres , des feuilles de mûriers monstres , mais j'enseignerai celui d'avoir des arbres dont l'accroissement progressif et régulier garantisse la santé et la durée , dont la forme , à portée de la main de l'homme , ne contrarie pas celle de la nature , et dont l'aspect vigoureux satisfasse l'œil en même temps qu'il remplira la bourse du planteur ; j'indiquerai enfin les espèces qui conviennent à chaque localité»
Classifications des sols et des climats.
Pour faire goûter ma méthode , il est important d'abord de la faire comprendre. J'ai dit plus haut que la culture du mûrier ne pouvait pas être la même partout , que les variétés de sol et de climat devaient la modifier à l'infini. Il m'est , en conséquence , devenu indispensable de former plusieurs classes de sol et de climat , afin de régler la culture qui convient k chacune d'elles.
Comme il serait impossible au plus intrépide théoricien de suivre la nature dans toutes ses variétés , d'écrire pour toutes les nuances , dont l'infini est au-dessus de l'intelligence humaine , j'ai pensé qu'une division en quatre classes devait suffire pour les cultivateurs tant soit peu éclairés ; bien entendu que je prends mon type de première classe
dans le département de l'Isère, ne pensant pas devoir écrire pour le midi de la France , où cette culture , à quelques fausses coutumes près , a pris tout le développement dont elle est susceptible. Ainsi , dans la première classe seront compris les sols riches et les expositions chaudes ; dans la deuxième , les sols riches et les expositions un peu moins que tempérées ; dans la troisième , les sols médiocres et les expositions chaudes , ou les sols riches et les expositions fraîches , et dans la quatrième , les sols pauvres à expositions chaudes ou les sols médiocres k expositions froides.
J'entends par sols riches ceux qui , composés de substances calcaires , de silex , d'humus , de chiste , de substances tourbeuses , d'une très-faible quantité de gypse ou d'argile, sont légers , friables et parfaitement perméables , en un mot propres k la culture du chanvre et de toutes les récoltes qui se cultivent dans nos contrées. Notre département de l'Isère en contient beaucoup : la presque totalité des allumions d'Isère , les versants de nos montagnes , en en exceptant les abords des torrents dont le sol délavé et couvert de cailloux n'offre que peu de chances de prospérité pour la culture du mûrier. Toutes ces immenses plaines que baigne l'Isère présentent une très-heureuse combinaison de substances terreuses ; partout le mûrier peut y trouver son Éden. Les terrains dont je viens de parler seront ce que j'appelle le type de la première classe de sol. Classer les climats ne sera pas une chose aussi facile ; je ne me servirai pas du thermomètre pour en indiquer les variations ; je chercherai un terme de comparaison que je crois mieux k la portée dés cultivateurs pour lesquels
j'écris. Toutes les localités exposées au levant , midi oucouchant , abritées des vents du nord , propres à la culture de la vigne , où le raisin acquiert une parfaite maturité , seront classées dans la première classe de climat , et pour type je prendrai les deux rives de FIsère , toute notre vallée du Graisivaudan , à partir de Saint-Gervais jusque s et plus loin qu'Albert-Ville ( Savoie ) ; à quelques petites exceptions près, on trouvera partout la première classe de climat. Il est beaucoup d'autres localités dans le département et dans les départements voisins qui se trouvent dans la même hypothèse. Ainsi , lorsque les premières qualités de sol se rencontreront avec la première qualité de climat , ou ce qui est plus facile à comprendre , partout ou l'on peut cultiver le chanvre et obtenir des raisins bien mûrs , on peut posséder des mûriers de première classe.
Dans la deuxième classe de sol, je comprendrai ceux dont la composition moins heureuse que celles des précédentes , contiendront ou une trop grande quantité de silex, ou pas assez de silex et trop de gypse ou d'argile; ceux qui ont besoin d'être défoncés pour acquérir de la perméabilité ; ceux qui d'une heureuse composition , se trouvent placés de manière a craindre le sec ; en un mot ceux que nous appelions chez nous terrains grêles , où le chanvre ne peut se cultiver qu'à force d'engrais ; cette classe de sol est la plus abondante partout. Les grandes plaines du département de l'Isère , et la majeure partie de celles des départements voisins , se trouvent appartenir k ce que j'appelle la deuxième ou troisième classe de sols.
La deuxième classe de climat est celle où le raisin n'acquiert qu'une maturité imparfaite ; de cette deuxième classe
dépendent les localités exposées au vent du nord , quoique rapprochées des localités de première classe. Les cantons de Voiron , de Rives , de la Côte-St-André , et autres analogues pourraient fournir le type de la deuxième classe de sols et de climats. On pourra dans cette deuxième classe cultiver le mûrier de deuxième et de troisième , aux plus heureuses expositions près , où l'intelligence des planteurs trouvera la place de quelques mûriers de première- Mais en général un sol médiocre dans un climat chaud , ou un sol riche dans un climat un peu moins que tempéré , doit donner lieu à la culture du mûrier de deuxième classe.
La troisième et dernière classe de sol comprendra les terrains que nous appelions pauvres , ceux composés presque en totalité de silex ou de granit pulvérisé , de substances crayeuses, ou ceux où l'argile ou le gypse domine; dans ces terrains , la végétation sera peu de chose , si nous ne suppléons pas par la culture k ce que la nature leur a refusé. La plupart d'entr'eux ne sont pas susceptibles dune bien grande amélioration ; beaucoup se trouvant superposés à une couche compacte de pudding naturel , ou de graviers purs, et ne possédant qu'une couche peu épaisse de terre végétale, ne sont pas mêmes propres à être défoncés, s'ils sont légers et friables ; ils seront néanmoins préférables aux terrains argileux desquels on ne pourra jamais rien tirer pour la culture du mûrier. On pourra encore y cultiver des mûriers de quatrième classe , à moins que la chaleur du climat ne puisse donner ce que le sol refuse, alors on y cultiverait le mûrier de troisième.
La troisième classe de climat sera celle la plus voisine des lieux où l'on cultive la vigne, celle ou le raisin ne mûrit
que lorsqu'il est placé contre un mur exposé au midi. L'arrondissement de la Tour-du-Pin nous offre beaucoup de localités dépendantes de cette troisième classe. Le mûrier de troisième classe doit s'y cultiver, on pourra même y trouver quelques heureuses expositions où la richesse du sol permettra d'y cultiver le mûrier de deuxième classe.
Enfin la quatrième classe de climat est celle où la vigne ne peut pas se cultiver. Dans ce climat on peut encore , lorsque le sol est bon , obtenir de grands produits du mûrier. Le nord de la France, les sommités des départements du midi où cette culture est ignorée , pourraient s'y livrer avec la sûreté de réussir; le choix des espèces de mûriers , le mode de culture peuvent amener dans ces localités les plus heureux résultats. Nos plaines de Bièvre, du Lière , de La Valloire , de St-Laurent-de-Mure , et autres analogues , ( les sols argileux et gypseux toujours exceptés ) , peuvent cultiver avec succès le mûrier de quatrième classe.
Cette classification suffira, je pense, aux planteurs tant soit peu intelligents; elle fera comprendre surtout l'importance de modifier la culture du mûrier , et de la régler sur le sol et le climat que chaque planteur habite.
Le sol de la France est presque tout entier propre à la culture du mûrier ; on ne doit excepter que les parties trop élevées de nos montagnes , les sommités des coteaux du nord , et les versants de ces montagnes et de ces coteaux inclinés au nord , les terrains gypseux , argileux et compactes, les trop fraîches alluvions de rivières et les marais; partout ailleurs , quoiqu'en aient dit quelques écrivains sur cette matière , qui ont limité cette culture aux lieux où la vigne se cultive , partout dis-je , on peut tirer du mûrier d'immenses produits.
Les terrains classés ci-dessus à la deuxième et troisième classe, sont ainsi classés par rapport à l'état dans lequel ils se trouvent; mais il n'est pas douteux que beaucoup d'entr'eux peuvent devenir dune qualité supérieure. La majeure partie de ces terrains est susceptible de bonification ; tel qui se trouve , par rapport k son aridité , dans un état de presque nullité de produit peut devenir fertile étant défoncé r tel autre dont la couche superficielle composée d'argile , cache à une profondeur d'un ou deux pieds, une composition de sol plus heureuse , peut devenir très propre à la culture du mûrier en le renversant sens dessus dessous. Ces opérations sont, il est vrai, très-coûteuses, mais la valeur que le sol acquiert , les produits qu'il donnera par la suite auront bientôt indemnisé de la dépense. Les marais que l'on dessèche parfaitement , peuvent également devenir des localités très-propres à cette culture. Au nombre des localités de notre département susceptibles d'être rendues propres k la culture du mûrier, on pourrait citer la plaine de Bièvre , la composition de son sol est certainement préférable à celle du sol de la plaine de la Bayanne, entre Romans et Valence; l'enlèvement des gros cailloux et le défoncement du terrain pourraient encore l'améliorer beaucoup, le climat pourrait sinon s'opposer à la culture du mûrier , du moins nécessiter des travaux propres à pallier les fâcheux effets du vent du nord ; comme par exemple : l'entassement des cailloux enlevés , du côté du nord , ou la plantation d une ligne compacte d'arbres tels qu'on en plante dans les plaines de Provence pour arrêter les effets des vents de nord - ouest ou mistral. Je ne conseillerais pas d'y planter comme dans la plaine de la Bayanne des mûriers
àe première et deuxième classe , mais je suis sûr que les mûriers de troisième et quatrième classe y donneraient de grands produits, pourvu toutefois qu'on choisit bien les espèces qui conviennent le mieux aux climats froids.
L'influence des vents, surtout des vents froids, est T ennemi le plus cruel de la végétation. Dans la plaine de Bièvre et celles analogues, les vents du nord régnent presque toujours ; rien ne pourrait y défendre les arbres à haute tige de leur funeste influence; le sol peu substantiel ne pourrait pas leur rendre la perte incessante qu'ils y feraient par la transpiration, et là fraîcheur du vent ne permettant pas aux pores absorbans de rester ouverts pour s'emparer des substances aériennes et surtout du carbone , indispensables à la végétation , l'agitation presque continuelle de la tige et des branches interceptant l'ascension du fluide séveux, il est tout naturel d'en conclure que les mûriers de première et deuxième classe n'y feraient aucun progrès, ceux de troisième et quatrième classe au contraire , abrités par un entassement de pierres ou une ligne serrée d'arbres plus élevés qu'eux, jouissant, par rapport à leur peu d'élévation , du calme et de la chaleur pourraient y donner d'heureux résultats. La méthode que j'indique pour la plaine de Bièvre peut s'étendre à toutes les plaines analogues du département de l'Isère et du reste de la France.
J'indiquerai ultérieurement le genre de culture qui convient à chaque classe , et, en même temps , les espèces qui conviennent à chaque sol et à chaque climat ; il faudra que le planteur apporte a ce choix la plus grande attention ; c'est une condition de réussite.
S ni.
Du choix du sujet.
C'est du choix du sujet que dépend en grande partie sa prospérité. Vainement posséderait-on le sol le plus riche et le mieux exposé , si les sujets qu'on lui confie ne sont pas pourvus d'une parfaite organisation , s'ils appartiennent à des variétés provenant de climats trop chauds > ou s'ils ont éprouvé dans l'arrachis ou dans le transport des mutilations trop fortes, s'ils sont issus de pépinières gorgées d'engrais et trop abritées ; en un mot, si , en les déplaçant , ils passent d'un grand bien-être à un état comparativement malheureux , on ne pourra jamais prétendre à un résultat satisfaisant.
Ce serait ici le moment de signaler une faute grave que commettent les planteurs de nos contrées* Notre département de l'Isère , surtout , se constitue tributaire des pépinières du midi pour l'achat des pourrettes et des jeunes mûriers prêts à placer a demeure. Leur apparence est plus flatteuse que celle des nôtres. Leur grosseur , leur écorce polie semblent annoncer une supériorité de vigueur. C'est bien k cette trompeuse apparence que les pépiniéristes du midi doivent leur vogue. Mais combien cher ne payons-nous pas celte beauté , soit en argent , soit en temps perdu pour les acclimater. Ce n'est qu'après de longues années que ces plants du midi finissent par nous donner quelque chose , encore faut-il que la chute d'un climat trop chaud à un autre trop froid ne soit pas bien sensible , que
le sol où nous les plaçons soit riche et bien exposé. Cette apparence de vigueur qui nous séduit n'est qu'une trompeuse amorce à laquelle notre pays apprend souvent k ses dépends qu'il est dangereux de se laisser prendre. Gomment pourrons-nous rendre k ces beaux plants l'état prospère dont ils jouissaient dans des pépinières dont le sol se compose presque uniquement d'un entassement d'engrais ? dont l'exposition , parfaitement abritée au nord , jouit à la fois d'un air calme, d'un soleil toujours vivifiant et d'un arrosage presque continuel? Comment pourrons-nous rendre h ces malheureux africains que nous exilons en Sibérie , cette situation polaire , cette nourriture trop abondante , ce soleil , ces eaux pour les arroser , en un mot ce bien-être auquel quatre ou cinq années de pépinière les ont habitués ? Comment les guérirons-nous de ces affreuses mutilations que l'arrachis fait aux racines , et de ces meurtrissures et contusions que l'entassement et le transport font dans presque toutes les parties de la tige ? Combien de temps leur faudra-t-il pour remplacer ces belles racines qu'on leur enlève en totalité pour rendre leur transport plus facile ? Et quand bien même on prendrait pour l'arrachis toutes les précautions convenables , qu'on leur laisserait la plus grande quantité de racines possible , qu'on les garan* tirait par l'emballage de toutes meurtrissures , est-il rationnel de penser qu'un arbre supporte sans avaries , la transition subite d'un climat chaud à un climat froid, d'un sol riche k un sol pauvre , d'un état prospère k un état malheureux ? Non sans doute , et l'expérience nous apprend qu'il faut à ces plants au moins huit à dix ans avant qu'ils soient remis de celte affreuse secousse ; la majeure partie
&é le sont jamais ; beaucoup périssent des maladies occasionnées par la mutilation des racines ou par des ulcères qui se forment à la tige aux lieux ou l'éeorce a été meurtrie. Ceux qui résistent pendant plusieurs années, perdent leurs premiers bourgeons par nos gelées tardives , et ne s'habituent qu'à la longue à pousser comme les naturels du pays.
Je conseille donc aux planteurs de mûriers de prendre leurs plants dans leur paya, ou dans un sol et un climat à peu près analogues au leur , et s'ils le peuvent dans un sol et un climat plus pauvres que le leur ; de fuir , comme des ennemis dangereux, les pépiniéristes qui ne doivent la beauté de leurs plants qu'à la quantité d'engrais dont ils les gorgent ; de ne pas rechercher les plus gros plants , mais de s'attacher à ceux qui paraissent bien faits, bien portants et bien proportionnés ; l'âge des plants est ce qu'il importe le plus de savoir. Depuis trois jusqu'à cinq ans , tout mûrier bien constitué , quelque soit sa grosseur , pourvu que la tige soit assez élevée pour le lieu où il doit être planté , est celui que le planteur doit choisir ; arraché avec soin , planté de même x sa réussite est assurée. Il serait même à désirer que pour toute espèce de mûriers , soit à haute » moyenne ou basse tige , on plantât les sujets les plus jeunes possible ; ils seraient plutôt en produit que ceux pkotés vieux.
H serait à souhaiter que chaque pépiniériste élevât luimême ses pourettes , et dans nos pays surtout où nous sommes obligés de les tirer du midi. Outre l'avantage de laisser dans notre département l'argent que nous livrons aux départements voisins , nous aurions celui d'avoir des
plants acclimatés dès leur bas âge. La reproduction dû mûrier par sa graine est connue de tout le monde , et chaque commune de notre département contient des terrains infiniment plus propres à cette culture que ceux qu'on y consacre dans le midi , des terrains légers et humides où nous serions presque dispensés de l'arrosage continuel , auquel sont obligés les habitants du midi. Pour la culture des pourettes , comme pour celle des mûriers en pépinière , je conseillerai toujours d'avoir recours à la qualité du sol plutôt qu'a l'engrais , de fuir les pépinières où l'amoncellement des matières fécales fait rencontrer des plants monstres et de la feuille monstre , le trop grand bien-être du premier âge peut être pour l'avenir un mal irréparable.
Pour quelques pépiniéristes avides , ce précepte est déplacé ; ils argumenteront contre ma méthode , et soutiendront même que plus un arbre croît en peu de temps > mieux il vaut. Gardez^vous de prêter l'oreille à ce paradoxe ; là nature , plus savante et plus habile que tous les pépiniéristes , a adopté, pour l'accroissement des végétaux , une marche lente , progressive et sûre. Rien ne doit les obliger a s'écarter de cet accroissement lent et régulièrement progressif qui leur est tracé par leur organisation. Tout ce qui concourt à leur formation doit avoir le temps de se perfectionner, de se mûrir. Les fibres , les filaments, les tubes capilaires , le tissu , en un mot , qui compose chaque plante , et dont la forme et la composition varient à chaque espèce , ne peut acquérir celte perfection nécessaire a sa durée qu'autant que sa végétation première ne sera pas trop hâtée par une surabondance de fluide séveux.
Gardons nos engrais pour les végétaux dont la courte durée, dont l'accroissement rapide fait tout le prix, ou tout au moins pour nos mûriers une fois placés à demeure ; et sachons bien qu'un arbre qui, dans le sol le plus riche, peut à peine , après plus d un siècle , donner à sa tige 80 centimètres de diamètre , ne doit pas dans ses quatre ou cinq premières années acquérir un diamètre de plus de 4 à 5 centimètres. Si, à force d'engrais, nous l'obligeons à dépasser cette limite , nous lui donnons une organisation qui s'oppose à sa prospérité future. Ses pores, ses fibres , ses tubes se développent sur une trop grande échelle , et lorsque nous le plaçons à demeure , la chute est terrible. Les moyens d'existence qu'il s'était créés lui deviennent à charge et nuisibles; il est obligé de refaire son organisation , et bien des années s'écoulent , s'il ne périt pas , avant qu'il se soit refait une organisation en rapport avec le sol et le climat où il est obligé de terminer ses jours.
Ainsi , lorsqu'on veut faire une plantation de mûriers , il faut s'assurer par soi-même de la qualité du sol de la pépinière et de son climat ; si les sujets y sont de belle venue par le fait du sol plutôt que par l'engrais ; s'ils appartiennent a des variétés dont la culture convienne aux lieux où on veut les placer ; si leur embranchement est bien fait et k la hauteur convenable ; enfin s'ils sont jeunes et bien portants. Les 'pépinières préférables sont celles établies en rase campagne , soumises à l'influence de tous les vents , dont le sol contient , en majeure partie , une combinaison siliceuse et calcaire. Il convient de veiller à l'arrachis , qui doit être fait de manière à protéger la plus grande quantité de racines que faire se pourra ; de les
emballer de manière à préserver la tige de meurtrissures et les racines du gel , qui est pour elles d'un très-fâcheux effet. Beaucoup de plantations ne réussissent pas , et ne doivent leur non réussite qu'au manque de précautions pour le transport des plants par un temps trop rigoureux. Les plants ne doivent pa3 rester arrachés sans être placés dans leurs trous , qui doivent être prêts quand on procède à l'arrachis. Toutes ces précautions , tous ces soins parais-* sent minutieux ; ils sont indispensables. C'est à les avoir négligés^ que la plupart de nos planteurs doivent l'aspect languissant de leurs plantations.
Il existe encore un soin très-important et qu'il ne faut jamais négliger : il consiste à marquer , lors de l'arrachis , chaque plant , de manière à lui conserver en le plaçant à demeure sa situation polaire. Les expériences que j'ai faites sur la différence d'accroissement entre ceux bien replacés et ceux qui ne le sont pas , m'a convaincu que ce soin est très-important.
Le sujet m'a conduit, malgré moi, k placer, dans cet avant-propos , quelques préceptes auxquelsje reviendrai plus tard. Il vaut mieux donner un bon conseil deux fois que de ne pas le donner du tout. Je tâcherai , néanmoins, pour être bien compris, de procéder avec ordre. Je suivrai l'éducation du mûrier dans toutes les phases de son existence , depuis sa naissance jusqu'à sa virilité et jusqu'à sa vieillesse pour laquelle j'indiquerai quelques moyens de la raviver.