AYANT-PROPOS
Les esprits portés à la critique trouveront, peut-être, que j’accorde trop de prépondérance à l’art clm régraphique. A cela, je pourrais répondre qu’enseignant la danse et les belles manières, ma disposition à voir une véritable panacée sociale dans l’art de Vestris, est une conséquence naturelle de mon état d’esprit. Ce serait une pauvre raison. Elle serait, de plus, trop facile à donner.
Habitué à vaincre des difficultés et voulant connaître la cause originelle des choses, j’ai pris la peine de réfléchir et d’étudier. Je suis ainsi arrivé à une conclusion que tout homme de bonne foi pourra découvrir comme moi. La propension de mon esprit à voir dans la danse un élément essentiel d’éducation, n’est telle que parce que, véritablement, sans la danse, l’individu est incomplet, ne peut rien et n’arrivera jamais à briller dans le monde.
Toutes ces vérités ressortent clairement des divers chapitres consacrés, dans mes ouvrages, à tout ce qui se rattache à l’éducation des enfants et à la direction des grandes personnes. Les rappeler ici serait donc commettre une superfétation. Il vaut mieux renvoyer à la table des matières, tous ceux qui auront à faire de ces questions, une analyse approfondie. Mais ce que je veux démontrer, c’est uniquement que la danse est réellement
Vit!
une cause essentielle, vitale et organique de notre savoir-vivrê moderne.
En remontant de l’efTet aux causes, j’ai observé que la danse remonte aux origines de l’humanité. Elle leur est même antérieure, car les choses ont leur danse à l’égal des êtres. Les feuilles dansent sous la caresse des brises harmonieuses. L’eau ondule, tressaute et bondit avec la vague écumante sous l’effort de la tempête. C’est même le tableau de ces danses inconscientes, qui a dû inspirer la danse du singe, car tous les animaux ont leur façon de danser. Jules Verne raconte, dans l’un de ses ouvrages, que les grues se réunissent en grand nombre sur les bords de la mer Noire. Ces oiseaux se forment en cercle ; de temps en temps, l’une d’elles se détache du cercle et se met à danser au milieu de ses compagnes qui l’applaudissent à leur façon en claquant du bec.
La danse de l’homme viendrait donc, en droite ligne, du singe notre ancêtre, qui l’aurait empruntée à la danse ambiante de la prime nature. Je suis ici d’accord avec Darwin, Littré et d’autres Savants, qui ont établi la filiation existant entre la race humaine et les espèces simiesques. Suivant ces savants-là, aucun doute ne saurait exister : l’homme descend du singe.
La danse simiesque est donc le modèle originel des premières danses dont se divertirent nos ancêtres. Le dessin cidessus parlera aux yeux en même temps que cet avant-propos pai’ie à la raison de mes lecteurs, et, à eux deux, ils feront sûrement comprendre ce que je désire leur inculquer : on voit, à l’origine même de la ci'éation, la mer, les bois et les montagnes. Un singe, en observation sur un tronc d’arbre,
remarque Ce mouvement général : les feuilles qui s'entrechoquent, les eaux qui moutonnent, les oiseaux qui volent et le Vent qui roule des matériaux détachés des sommets montagneux.
Inspiré par ce trémoussement universel, le singe se met à danser. L'homme des premiers âges, au sortir de sa tente, aperçoit le singe, en së rendant à la chasse, et imite aussitôt la danse du quadrumane. Et c’est ainsi que la danse se perpétue, transmise d’àge en âge, de peuple à peuple. On dirait d’une formidable farandole, où toutes les époques se donnent la main, reliant l’origine de la danse, issue des entrailles même de la nature, à ce qu’elle est devenue aujourd’hui.
Ce dessin se termine par le regretté président Félix Faure avec l’impératrice de Russie; l’empereur Nicolas avec Mme Faure et Mlle Lucie Faure avec la princesse Olga : l’Union franco-russe.
Nous avons tous lu dans l’histoire ancienne, que les cérémonies payennes, n’allaient jamais sans des danses spéciales. Qui n’a entendu parler de la danse célèbre qu’exécuta le roi David, devant l’arche du Seigneur ?
Le fait légendaire qu’ün tableau, remarqué dans un précédent salon, a rendu populaire, est également très connu. Je veux parler de Salomé dansant devant Hérode. cc Salomé, dit un de nos encyclopédistes modernes, fille d’Hérodiâde et d’Hérode Philippe, plut à son oncle, Hérode Antipas, par là grâce qu’elle déploya en dansant devant lui et demanda comme récompense la tête de saint Jean-Baptiste. »
A Rome, des danses accompagnaient toujours les exercices du cirque. On n’a pas oublié non plus que les anciens avaient
pour la danse une véritable vénération ; à tel point que, divinisant l’origine de la chorégraphie, ils l’attribuèrent à Therpsichore, l’une des neuf Muses, déesse de la danse, dont la statue symbolise encore la danse de nos jours.
Le culte de Bacchus entraînait de nombreuses danses exécutées par les bacchantes, sorte de prêtresses du dieu de l’ivresse. Cette strophe du chœur des bacchantes, dans Philémon et Beaucis, en est la commémoration.
Filles d’At.hor, filles charmantes.
Dansez en vous donnant la main ;
Suivez le chœur des Cori hantes Au son des crotales d’airain.
Dans l’Inde, il existe les bayadères, dont le nom sert encore à désigner les danseuses. Voici ce que dit M. Jules Trousset, sur ces femmes dont l’origine se perd dans la nuit des temps :
« Fille ou femme de l’Inde, dont la profession est de danser et de chanter. Les bayadères, que les Indous appellent Nautchnies, forment deux classes principales, subdivisées ellesmêmes en plusieurs catégories. Lorsqu’elles sont vouées au service des Dieux, elles entrent dans un temple et deviennent Devadasies ou esclaves des Dieux ; elles chantent et dansent dans les fêtes et dans les processions. Les Devadasies de la première catégorie, appartiennent aux premières familles et tiennent un rang respectable. Celles de la deuxième catégorie sont beaucoup plus libres et peuvent sortir des temples pour se rendre chez les riches particuliers, où elles animent les fêtes par leur danse et leurs poses voluptueuses. Chaque temple entretient une troupe de Devadasies. Lorsqu’elles sont tout à fait libres, les Nautchnies sont appelées Kunchinies, Doumin -
ques ou Bazygarnies, suivant la catégorie à laquelle elles appartiennent. Réunies par troupes de dix à douze, elles errent dans le pays, cherchant à gagner quelque argent en dansant et en chantant. »
Victor Hugo a immortalisé la Esméralda, type de la bayadère moderne et populaire; l’illustre écrivain s’exprime ainsi sur la jeune amie du brillant Phébus, dans Notre-Dame de Paris, un de ses chefs-d’œuvre : « Dans un vaste espace laissé libre entre la foule et le feu, une jeune fille dansait. Si cette jeune fille était un être humain, ou une fée, ou un ange, c’est ce que Gringoire, tout philosophe sceptique, tout poète ironique qu’il était, ne put décider dans le premier moment, tant il fut fasciné par cette éblouissante vision.
« Elle n’était pas grande., mais elle le semblait, tant sa fine taille s’élançait hardiment. Elle était brune, mais on devinait que le jour, sa peau devait avoir ce beau reflet doré des Andalouses et des Romaines. Son petit pied aussi était andalous, car il était tout ensemble à l’étroit et à l’aise dans sa gracieuse chaussure. Elle dansait, elle tournait, elle tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté négligemment sous ses pieds ; et, chaque fois qu’en tournoyant sa rayonnante figure passait devant vous, ses grands yeux noirs vous jetaient un éclair.
« Autour d’elle tous les regards étaient fixes, toutes les bouches étaient ouvertes; et, en effet, tandis qu’elle dansait ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que ses deux bras ronds et purs élevaient au-dessus de sa tête, mince, frêle et vive comme une guêpe, avec son corsage d’or sans pli, sa robe bariolée qui se gonflait, avec ses épaules nues, ses jambes nés que sa jupe découvrait par moment, ses cheveux noirs,
ses yeux de flamme, c’était une surnaturelle créature. — En vérité, pensa Gringoire, c’est une salamandre, c’est une nymphe, c’est une déesse, c’est une bacchante du Mont-Ménaléen.»
On n’en finirait pas s’il fallait citer tout ce que les plumes les plus illustres ont dit sur la danse et sur les coutumes des pays où la chorégraphie a été le plus en honneur. En Espagne, notamment, la danse fait, pour ainsi dire, partie intégrante du caractère national. Ecoutez ce qu’écrivait Alexandre Dumas au cours d’un long voyage qu’il fit au pays des castagnettes et du boléro :
« Alors je fus frappé (T ou tableau touchant, et qui me rappela, à quelques détails près, les anciens patriarches. Dans lq salle précédant la cuisine, ù l’odeur des côtelettes qui rôtis* relent; le maître de la maison dansait gravement avec sa ser-* vantei aussi grave que lui, le fandango national, dans ee que le fandango a de plus simple et de plus homüte ; la voûte de cette salle était toute constellée de magnifiques grenades pendues au plafond avec des ficelles, et destinées à être mangées à la Venue de la bise, si toutefois là bise vient jamais à Grenade. Une vaste cheminée, avec un feu sur lequel bouillait un pachero, décorait hospitalièrement cette salle ; auprès de ce feu, la maîtresse du cabaret, tout en berçant un petit chérubin andalous qui dormait sur son sein, regardait, le sourire sur les lèvres, la danse de son mari et de sa servante. Uri bruit cadencé de castagnettes accompagnait cette Scène, et un grand rayon de Soleil, qui entrait hardiment par la porte, traversait la danse, et allait faire cligner de l’œil un magnifique chat blanc qui faisait béatement sà sièste.
( i Vous comprenez que lorsque je parus la dansé s’intér-
rompit; mais sur un signe auquel mon ignorance de la langue espagnole ne me permettait pas de joindre une intonation satisfaisante, la danse recommença. Mes amis, prévenus par un mouvement de tête, s’approchèrent alors à leur tour, et restèrent, ainsi que moi, quelque temps occupés à contempler cette scène de famille, si commune dans le pays, qu’il fallait être étrangers pour y faire attention. Enfin, ce fut la servante, la première, qui, honteuse, quitta la partie, moitié riant, moitié rougissant, et son maître, resté seul, nous salua tout en détachant castagnettes, ses et pn s’étonnant du plaisir que nous paraissions prendre à une chose, qui lui paraissait une ocçqpatipn naturelle Mont être inteljjgent. }}
Lq marche de la civilisation contribua considérablement nq développement 4§ la daa.se. Nos rois, h mgspe que sdfflqès rent leurs goûts et leurs mœurs* organisèrent des hais, des fêtes et des ballets, .qui occasionnèrent des magnificences inohïes. L’une de ces fêtes royales eut même de graves Conséquences. C’était au temps du roi Charles VI. Une fête qui comportait un bal masqué fut organisée à la cour. Six seigneurs se présentèrent à ce bal déguisés en sauvages. Ils étaient recouverts de perruques d’étoupe. Un plaisant trouva drôle d’y mettre le feu, et les malheureux sauvages, embarrassés dans leurs chaînes et ustensiles furent grillés vivants sous les yéux de la cour terrifiée. Le roi, Charles VI, fut tant émotionné de cette catastrophe qu’il en perdit la raison.
Les bals que donnèrent le Régent, Louis XV et Louis XIV sont demeurés légendaires. Sous ce dernier roi, Versailles devint l’enchantement du monde. Depuis ce temps-là, la danse, en se popularisant de plus en plus, a multiplié à l’infini
le nombre de ses adeptes, mais sans être jamais délaissée par les puissants du jour. On a toujours dansé, on danseraj toujours et partout.
Aussi dans cette nouvelle édition me suis-je efforcé, aussi bien dans le tome Ier que dans le tome II, de concentrer toutes les danses qui ont eu leur heure de succès à travers les siècles. J’ai analysé tous les genres; aussi bien les danses locales, que les danses de salon et les danses de théâtre. Cette colossale série, la plus complète qui ait jamais été placée sous les yeux du public, se termine par une de mes plus récentes créations ; le Moulinet du Pas-de-Quatre.
Tel qu’il est, mon ouvrage se présente au public comme l’inventaire le plus complet des choses de la danse. Mon but a été de lui offrir un guide sûr, un conseiller éclairé, une bibliothèque de la chorégraphie toujours prête à renseigner; en un mot d’édifier, sous une forme claire, facile aux recherches et accessible à toutes les intelligences, l’encyclopédie de l’art chorégraphique.
E. Giraudet.
Comme suite à cet article, voir : Origine de la danse, tome Ier, page 5 ; voir aussi, page 6, La danse à travers Vhistoire.