PRÉFACE
V'iLestvrai que les maladies dont l'homme | peut être la victime ont entre elles des rapports plus ou moins grands, se rapprochent par des traits plus ou moins saillans, qui permettent deles enchaïnerles unes aux au- tres, et de les ranger toutes sous un même système nosologique; il est bien plus vrai encore que chacune d'elles a des caractéres propres , qui n’appartiennent qu'à elle seule , qui la distinguent de toutes les autres, et qui forcent ainsi à l'étudier séparément. La nécessité des nosologies peut être contestée; elle a été plusieurs fois, et par des hommes qui font autorité en médecine; la nécessité des traités spéciaux ne l’a jamais été, elle ne peut l'être. L'objet de la médecine n'est-il pas, en effet, de prévenir ou guérir les maladies? Et comment pourrait-On le remplir, si on ne connaissait à fond ces maladies? si onnelesavait
étudiées jusque dans leurs plus petits détails , dans leurs causes, leurs symptômes et leur traitement? si on ne les connaissait, en un mot, que par ce qui peut en être appris dans une nosologie, pût-on la supposer parfaite? La nécessité des traités spéciaux est donc incontestable ; elle a été si généralement sente, quil n'est peut-être pas de maladie sur laquelle on n'en ait fait plusieurs ; et entre autres , Ja fièvre jaune, dont je vais m'occuper , en a fait naître un grand nombre. Comme quelques-uns jouissent d'une réputation justement méritée; comme j'ai d’ailleurs, moi-même, fait déjà paraître deux écrits pour faire connaître cette maladie, je dois rendre compte des motifs qui m'engagent à publier encore celui-ci; mais, auparavant, quil me soit permis d'établir, du moins en partie, les droits que j'ai de le faire.
« L'homme qui rapporte un très-grand nombre d'observations, dit M. Double, doit faire connaître, tant à ses contemporains qu'à la postérité, les circonstances dans lesquelles il s’est trouvé pour les re-
cueillir , les causes qui ont concouru à faire passer sous ses yeux un nombre suffisant de malades, pour choisir un nombre considérable de cas curieux ou instructifs ; les loisirs qu'il a eus pour se livrer à ce genre de travaux; enfin, la durée du temps qu'il a consacré à cette noble et louable entreprise (&). » Ce précepte est d'une sagesse reconnue, et l'on doit toujours s’y conformer ; on le doit surtout, lorsque non-seulement on veut rapporter des observations médicales , mais que l'on veut encore les accompagner de touts les cir- constances, qui les ont environnées; et de cet ensemble, déduire des conséquences qui ,,51 elles ne sont pas précisément neuves, du moims ne sont pas généralement admises. Dans ce cas, ce serait une faute trés-grave que de s’y soustraire; et c'est pour ne pas la commettre, et non pour satisfaire au vain plaisir de parler de mot-
(a) Dousre, Seméiologie générale , p. 25. Le troisieme volume de cet ouvrage est sous presse , et les médecins peuvent espérer d’avoir enfin un traité complet sur cette branche si importante de l’art de guérir.
LA
même, que Je vais entrer dans quelques
détails sur l’histoire de plusieurs années de ma carrière médicale.
Je me transportai à Saint-Domingue, en 1775; mais ce ne fut qu’en 1778, après être revenu étudier encore deux ans la
médecine, sous nos maîtres célèbres, que
j allai établir ma résidence au Cap, ville superbe, la plus commerçante et la plus riche de toutes celles de nos autres colonies. J'y fondai, avec un très-grand succès, “une maison de santé; les malades y affluaient de toutes les parties de File, ce qui ne m'empéchait pas d’avoir encore en ville une pratique très-étendue. C’est dans cette position que j'ai vu, pendant quinze ans , se dérouler sous mes yeux le vaste tableau des infirmités humaines ; c'est dans cette position que J'ai pu, pendant quinze
ans, observer la maladie qui fera le sujet
de cet ouvrage.
La considération qui m'environnait, ma fortune qui s augmentait chaque jour, semblaient me promettre un avenir tranquille; vaine illusion! La terrible commo-
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tion qui avait tout bouleversé dans la métropole, vint se faire sentir dans notre colonie ; elle s'y manifesta d'une manière épouvantable , et telle qu'elle devait être, en effet, chez les nègres , dont les passions excitées par l’ardeur d’un climat brülant, n'avaient pu encore être modifiées par les bienfaits de la civilisation. Le sang des blancs abreuva le sol de Saint-Domingue , et ce ne fut que par la fuite que quelquesuns parvinrent à se dérober au funeste sort qui les attendait. Je me croyais heureux, en me sauvant sur la Delaware, de dérober quelque or à l’avidité de nos assassins ; mais mon bonheur fut de courte durée; nous fümes pris par des corsaires anglais ; et ce ne fut qu'après avoir été dépouillés de la manière la plus barbare, et contre tout droit des gens , que l’on nous permit de continuer notre route pour Philadelphie, où nous arrivâmes le 7 août
À peine débarqué sur cette terre hospitalière, encore accablé sous le poids du malheur, jappris qu'un grand nombre
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d'habitané de la contrée étaient attaqués
d'un mal de gorge si violent, que quelques-uns mouraient en peu de jours; on ajoutait que celte maladie était contagieuse. Des militaires français en ayant été saisis , le consul de notre nation voulut former un hôpital pour les retirer; un grand nombre d'officiers que j'avais soignés au Cap, lorsque ma maison de santé avait été transformée en hôpital militaire, à l'arrivée des troupes que Louis XVI avait envoyées pour apaiser la révolte des nègres, allèrent trouver ce magistrat, et me peignirent à lui sous des couleurs si favorables qu'il mechargea aussitôt de l'établissement de l'hôpital projeté, dont bientôt après le ministre français me nomma médecin en chef. Malgré tous mes efforts, je ne pus parvemir à remplir cette tache honorable tout de suite, et je fus forcé de visiter les malades dans les maisons qu'ils
habitaient, et qui étaient répandues dans
les divers quartiers de Philadelphie. Les courses auxquelles cet inconvénient m'obligea, me firent remarquer des habitans
de la ville; et les succès que j'obtins me méritérent la confiance de plusieurs d’entre eux. |
Cependant la maladie, allant toujours croissant d'intensité, finit par changer de caractere, et 1l se déclara une véritable fièvre jaune. Le gouvernement se décida aussitôt à convoquer (le 26 août ) le collége des médecins, qui, presque sans délibérer, arréla Ce qui suit :
« Le collége des médecins, ayant consulté sur la fièvre maligne et contagieuse qui règne maintenant dans la ville, pour en empêcher les progrès, a arrêté de recommander à ses concitoyens les moyens sui- Vans :
» Arr. 1e. On évitera toute communication inutile avec les personnes atteintes de la maladie régnante.
x ÎLE. On mettra un signalaux portes et fenêtres des maisons où se trouveront des individus atteints de cette maladie.
» LIT. On placera les malades dans le centre d’une chambre bien aérée ; ils cou-
cheront dans des lits sans rideaux. On mettra le plus grand soin à entretenir autour d'eux une stricte propreté; à cet effet, on les changera souvent de linge et de lit, et on laissera dans la chambre le moins de temps possible, les matières excrémentitielles. |
» IV. On formera, dansles environs de la ville, un hôpital grand et bien aéré, pour rétirer les malades qui ne pourront se faire soigner chez eux.
» V. On défendra de sonner les cloches.
» VI. Onenterrera les personnes mortes de la fièvre régnante, aussi clandestinement que possible.
» VIL. On maintiendra une stricte propreté et sur les quais et dans les rues.
» Comme le levain dela fiévrerégnante peut exister dans le corps sans produire la maladie, qu'il a besoin pour cela d’être mis en activité par quelque cause occasionelle , pour prévenir d'action de ioute cause de cette nature , on pourra employer les moyens suivans.
» VIII. On évitera toute fatigue , tant
celle du corps que celle de l’esprit.
» IX. On ne restera ni debout ni assis sous l'action du soleil ; on fuira les courans d'air; on ne s’exposera pas à l’air du soir.
» X. On prendra des vêtemens en rapport avec la températufe; il vaudra mieux pécher par excès en chaud que par excès en froid.
» XI. On évitera l'intempérance, mais on usera avec modération des liqueurs
fermentées , telles que le vin, la bière et le cidre.
* » Le collége penseque les feux que l'on allume pour empêcher les progrès de la maladie , n’ont aucun effet, si toutefois ils n'en ont pas un nuisible; il approuve beaucoup le soin que l'on a de brüler de la poudre à canon : il croit que l'usage du camphre et du vinaigre doit être réservé Surtout pour les chambres infectées; et que les personnes appelées par devoir à visiter ou à soigner des malades, ne sau-
raient en employer trop, soit en en met-
xi) tanbsur leurs mouchoirs, soit en en portant dats de petits flacons.
» Signé, par ordre du collége,
» William SippeN, jun., président ; » Samuel P. GRiFFiTTs , secrétaire. ».
Cet arrêté, mis à la connaissance des habitans par le moyen des papiers publics, porta à son comble la terreur qui régnait dans la ville. Les négocians, les ministres , tous les chefs du gouvernement abandonnèrent Philadelphie; tous les liens du sang, tous les nœuds de l’amitié furent rompus; l'ami abandonna son ami; le fils, son père; le mari, son épouse; la mère, ses enfans; enfin, les médecins effrayés prirent eux-mêmes le parti de la fuite. Quelles graves réflexions ne fait pas naître un si triste événement | Pourrait-on s'empêcher de blämer hautement toute assemblée délibérante, qui se permet ainsi d'émettre son Opinion, sans en calculer les funestes conséquences? et le coilége des médecins de Philadelphie ne fut-1l pas doublement coupable, lui
x1i] qui osa trancher sur le caractère d’ure maladie quaucun de ses membres n’avait jamais eu occasion d'observer ;'et qui, par conséquent, leur était entièrement inconnue ?
Dans cet état des choses, le maire de Philadelphie crut devoir appeler autour de lui tous les habitans influens, et par leur fortune, et par leurs vertus; ils se rendirent à l'Hôtel-de-Ville: et la, rassemblés en comité permanent, sous la présidence de ce magistrat, ils durent veiller au salut de leurs concitoyens. Leur première décision fut, d'après l'avis du collége de médecine, de former un hôpital pour y retirer et soigner les pauvres, les quatre hôpitaux ordinaires ayant été fermés dès les conmercemens de l’épidémie : à cet effet, on prit une maison nommée Bush-Hill, appartenant à M, Hamnlton, et qui, par son étendue et par sa situation sur une hauteur, au nord-ouest de la ville, sur un terrain sec et fort aéré, était bien propre à atteindre le but que \ l'on se proposait. On y fit transporter tout
ce qui était nécessaire pour la transformer en hôpital ; et l'on choisit quatre médecins, MM. Physick, Cathrall, Annan et Leib, pour visiter les malades.
A cette époque , le bruit de quelquesunes de mes cures s'étant répandu dans la ville , le comité, instruit d'ailleurs que j'avais fréquemment traité cette maladie à Saint-Domingue, crut de son devoir de me faire appeler ; je me rendis auprès de lui le 16 septembre, et j'y recus linvi= tation de joindre mes soins à ceux des quatre médecins dont je viens de citer le nom. Le lendemain , j'aillai à l'hôpital au moment de leur visite ; mais, quoique instruits des désirs du comite , ils refusèrent de m'adjoindre à leurs travaux. Aussitôt je communiquai ce refus au comité ; et, en le remerciant de la confiance qu'il m'avait témoignée, je le priai de me permettre de me retirer , et de me laisser paisiblement vaquer à ma pratique journalière ; mes instances à cet égard furent inutiles ; il fut décidé que l'on partagerait l'hôpital en deux parties , et que , tandis que les qua-
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tre médecins désignés feraient le service de l’une , je serais seul chargé du service de l’autre. Je refusai cet arrangement pendant quelques instans ; mais le prési-
dent du comité, après m'avoir repré-
senté que mes secours étaient utiles , et parce que je devais parfaitement connaitre le traitement de la maladie qui les désolait, et parce que le public avait une grande confiance en moi, m'ayant sommé au nom de l'humanité d'accepter , je le fis , et je donnai ma parole qu'il exigeait,
de procurer à ses concitoyens tous les
conseils et tous les secours qui seraient en mon pouvoir. Cette seconde décision du comité ne plut pas davantage aux médecins de l'hôpital ; ils me laissérent faire
ma visite, mais ils refusèrent de faire la
leur , et le lendemain ils donnèrent leur démission. C’est ainsi que je me trouva seul chargé de tout le service (a).
(a) Le docteur Duffield me fit manifester, par le maire , le désir qu’il avait d'étudier la manière dont je traitais la maladie; il suivit en conséquence ma visite
très-régulhierement, mais il ne fit jamais aucune prescrip-
Cette désertion des médecins du pays, au moment du danger , affecta péniblement le comité , mais ne fit qu'augmenter sa sollicitude pour ses concitoyens.
En m'en faisant part, les membres qui le composaient me demandèrent de nouveau l’assurance que je ne les abandonnerais pas ; J'avais donné ma parole, et cela suffisait pour que leurs nouvelles instances me parussent inutiles. Mais quand même je ne l’aurais pas donnée , quand j'aurais eu la certitude de trouver la mort en remplissant les fonctions que l’on me proposait, le désir d'être utile et de prouver ma reconnaissance aux habitans de Philadelphie, m'aurait empêché de reculer devant une tache aussi terrible. Dans toutes les parties des États-Unis , le peuple s'était empressé de prodiguer ses secours (a) et ses consolations à tous les réfugiés de
tion : je ne puis que rendre justice à la maniere délicate avec laquelle 1l se comporta toujours envers moi.
(a) Dans toutes les parties des États-Unis, on fit des collectes pour fournir aux besoins les plus pressans des
réfugiés de Saint-Domingue; si je n’y eus point recours,