XVI
Saint-Domingue , partout il avait protégé mes compagnons d'infortune, et, par sa touchante pitié, 1l avait versé sur nos plaies un baume consolateur ; et lorsque à son tour ilse voyait en proie à la douleur la plus cruelle , lorsque les habitans de Philadelphie étaient moissonnés par une affreuse maladie, nous aurions été insensibles à leurs maux, nous leur aurions refusé nos secours! non, c'était 1mpossible à des Français , et il n’était aucun de nous qui ne füt prêt à se sacrifier pour soulager les peines de ses bienfaiteurs.
Trop heureux moi-même que le sort me désignat pour cet acte glorieux, je le remerciai de la préférence que mon état me procurait! Ces sentimens qui étaient dans mon cœur, et que je manifestai au comité, me valurent des complimens flatteurs dont je cherchaï aussitôt à me rendre digne par mes actions.
Je me rendis à l'hôpital Bush-Hill, qui,
c’est que j'avais eu le bonheur de sauver, de mes dé— sastres, un billet d’une valeur assez considérable,
x vi] ouvert seulement depuis quelques jours , navail pas recu encore une organisation complète. Mon premier soin fut de metire de l'ordre dans toutes les parties du service médical ; je choisis des aides instruits ; il y avait déjà un médecin en résidence, qui faisait en même temps office de pharmacien, il continua ses fonctions; jeus des cahiers pour tenir des observations exactes ; je fis prodiguer aux malades et les égards et les secours ; je leur fis deux. visites chaque jour , et je m'attachai surtout à leur faire croire que la maladie n'était pas contagieuse, en négligeant pour moi-même toute espèce de précaution.
Par ces moyens, j'eus bientôt gagné leur confiance ; et, si je la perdis un moment, par les menées de quelques individus qu’animait une basse jalousie, ce ne fut que pour lavoir plus pleine et plus entière, quand ces menées furent découvertes, et
que ceux qui Sen étaient rendus coupa-
bles furent chassés honteusement de l’hô-
pital. | :
Je continuai le service jusqu’à la fin de
Pépidémie, et je pus constamment y ohserver une grande quantité de malades atteints de la fièvre jaune ; j'en voyais outre cela beaucoup en ville. Les quatre années suivantes je restai à Philadelphie, etje pus y étudier encore cetie maladie qui, sans y régner avec autant de violence qu'en 1503, aiteignit cependant un assez grand nombre de personnes pour que jJeusse fréquemment occasion dé la traiter ; en 1797 même , elle fut si intense que bien des médecins pensent que le nombre des morts. fut égal à celui quil y avait eu en 1703. Depuis cette dernière épidémie je n’ai pas revu la fièvre jaune, mais je n'ai jamais discontinué de m'en occuper; jai sans cesse médité sur mes propres observations et sur les écrits qui lui étaient relatifs , et je vais aujourd’hui publier le fruit de mes réflexions. Pour oser le faire, voilà mes droits, et voici mes motifs, Pendant quinze ans de séjour à Saint- Domingue, je n'avais jamais entendu dire, et je n'avais jamais soupconné que la fièvre jaune füt une maladie contagieuse ; le
CAMES D ARE 2 CICR
bruit se répandit qu'elle l'était essentielle. ment, lorsqu'elle parut à Philadelphie , Je ne le crus point; cependant je n'osais pas soutenir l'opinion contraire, parce que la maladie à Saint-Domingue avait toujours été simplement sporadique , et qu'à Philadelphie étant épidémique , elle pouvait bien avoir acquis un caractère que je ne lui avais pas connu auparavant. Pour savoir S'il en était ainsi, je voulus profiter de la position extrêmement favorable dans laquelle je me trouvais, et je portai, dans ce dessein , toute mon attention sur cet objet. Le résultat de mes observations fat qu'il n'existait aucune espèce de contagion; je crus devoir le dire au public, soit pour calmer ses craintes, soit pour faire cesser une foule de mesures inutiles ou même dangereuses qu'avait introduites l'opinion contraire. J'allai même plus loin; j'avais reconnu que les causes de la fièvre jaune étaient les mêmes à Philadelphie qu'à Saint-Domingue, et je voulus enseigner les moyens de les détruire ou de prévenir leur action. Ces deux points impor-