INTRODUCTION
Dr toutes les maladies qui affligent l’'humanité , celle que nous allons étudier est, sans contredit, une des plus cruelles, soit par le nombre prodigieux de personnes qu'elle attaque , soit par l'extrême danger qu'elle entraîne toujours avec elle , soit enfin par la rapidité et la variabilité de ses périodes, qui ne permettent à l’art d'offrir à la nature que des secours précaires et trop souvent impuissans,
On est en divergence d'opinion pour savoir si cette maladie était connue d'Hippocrate et des médecins de l'antiquité, ou si son origine parmi nous ne remonte qu'à la découverte de l'Amérique. Les médecins qui la croient originaire du nouveau continent , soutiennent la dernière opinion. La première, au contraire, est adoptée par ceux qui ont considéré l’aftection comme étant seulement le résultat d’un concours de causes naturelles ; ceux-ci sappuient même sur certains passages des écrits d'Hippocrate pour prouver leur assertion. Je ne discuterai pas si ces passages sont suflisans
ou non, je crois que cela importe trop peu.
Pour démontrer qu'une maladie a toujours existé , 1l suffit de faire voir que les causes qui peuvent la produire , ont existé et ont pu agir de tout temps, et qu'il en est ainsi de celles qui produisent la maladie qui nous occupe, c'est ce qui résultera évidemment de la discussion que j'élèverai sur son origine. Dans le moment , il suflit de dire qu'il est vrai que cette maladie n'a commencé à être bien connue que depuis en-
viron deux siècles. Quelques voyageurs sont
les premiers qui, dans leurs récits, nous en aient donné des descriptions un peu exactes ; depuis eux divers médecins s'en sont spécialement occupés, et aujourd'hui nous en avons plusieurs excellens traités.
Comme cette maladie ne règne pas d'une manière Continue dans les pays qu’elle peut ravager, comme elle en a disparu quelquefois pendant des temps si longs qu’on ne se l’est rappelée que par tradition, ou que même on l’a eu entièrement oubliée quand elle s'y est montrée de nouveau, presque chacun de ses règnes a été marqué par un nom différent. Un des plus anciens qu'on lui connaisse, c'est celui de coup de barre ; 11 Jui fut donné à cause d’une douleur dans la cuisse , semblable à celle que procurerait un coup de barre sur cette partie. Le
Lol
père du Tertre qui nous donne cette explication, ajoute qu'alors, dans les colonies francaises, on la nommait aussi simplement peste ou épidémie. Presque par tout on l’a connue sous le nom de vomissement noir , parce qu’en effet le vomissement noir est un de ses symptômes les plus constans, quoiqu'il puisse manquer quelquefois; et sous celui de fièvre jaune , parce que la couleur jaune se répand presque toujours sur le corps des individus atteints de cette maladie. Dans les Antilles, on crut que le vaisseau l'Oriflamme , l'avait transportée de Siam à la Martinique , et on la nomma mal de Siam. En bien des lieux , on remarqua qu’elle frappait un grand nombre de matelots, et on l'appela matelote.
Outre ces noms et une foule d'autres que l'on trouvera dans les écrits des divers vOyageurs , tous donnés par le peuple d'après celui des caractères, ou celle des circonstances de la maladie qui avaient Le plus vivement frappé son esprit, il en est beaucoup encore qui ont été donnés par les auteurs médecins d'après l'idée quils se sont faite de sa nature. Je me contente de citer les principaux; l'idée d’où ilstirent leur origine se présentera d'elle-même. Typhus icterodes, Sauvages ; continua putrida
icterodes caroliniensis, Macbride ; Ælodes icterodes, Vogel; febris maligna flava Indie occidentalis, Makittrick; febris malisna biliosa Americæ, Moultrie; synochus icterodes, William Currie; causus tropicus A Moseley ; remitting yellow fever (fièvre rémittente bilieuse jaune), Rush; malignant pestilertiel fever, (Gèvre maligne ae) Chisholm ; Jièvre gastro-adynamique , Pinel ; éyphus d'4mérique , Bally ; etc.
De tous ces noms, le plus souvent employé, et par conséquent le plus généralement connu, c'est celui de fièvre jaune, qui, toutefois, ne vaut guère mieux que les autres. Pour qu'il füt vraiment bon, il faudrait que le symptôme d’après ue on a voulu désigner la maladie, ne parüt qu'avec elle, ou tout au moins qu’elle ne parût jamais sans lui, ce qui est loin d’avoir lieu ; cependant, comme pour se permettre d'enrichir une synonymie déjà aussi riche, il faudrait être sùr de trouver un nom parfait, ou du moins bien meilleur que ceux qui existent, ce que je crois impossible de faire encore; comme d’ailleurs, celui de fièvre jaune est si généralement usité, que malgré ses vices, il ne bent plus prêter au doute, je l'ai adopte et je m'en servirai exclusivement.
La fièvre jaune ne se montre que danse les contrées sounuises à une température chaude ou au moins tempeérée; le pays le plus froid dans lequel on l'ait vue régner, c'est Rochefort, situé sous le 46°. degré de latitude; on ne l'y a vue régner qu'une fois, et elle n'y fut pas très-violente. Sous les climats chauds, elle peut régner toute l'année , mais sous les climats tempérés, elle ne se montre que vers la fin de l’été, encore faut-1l que dans cette saison, la chaleur ait éte forte, continue et soudaine. Toutefois, :l faut bien se garder de penser que ces condi-
ons de la chaleur soient seules suffisantes pour
produire la fièvre jaune ; il est besoin pour cela qu'elles soient unies à d’autres circonstances que je ferai connaître plus tard. Dans toutes les contrées où cette réunion a lieu, la maladie se montre, elle ne peut se montrer jamais où cette réunion n'existe pas : des faits nombreux prouveront cette assertion, etexpliqueront pourquoi Ja plupart des Indes Occidentales, une grande partie des deux Amériques, certaines côtes de V'Aste et de l'Afrique, enfin , quelques provinces de l'Europe, sont ravagées par la fièvre jaune , tandis qu'une foule d’autres pays aussi chauds , en sont entièrement exempts; ces faits paraitront concluans, je l'espère ; mais ce n’est pas encore le lieu de les exposer.
La fièvre jaune que l’on voit généralement n'ètre que sporadique, devient assez souvent épidémique. Comme toutes les affections de cette nature , dans chacun de ses règnes elle se fait reconnaitre à des caracteres constans ; mais à chacun d'eux aussi elle présente des variations plus ou moins grandes, soit dans les symptômes, soit dans l’intensité, soit dans les termivaisons. De là naît l’impossibilité de faire une description qui convienne dans tous les temps, Ce qui serait nécessaire cependant dans un traité général. Pour éluder cet obstacle, je me contenterai d'abord de décrire seulement ja maladie telle que je l'ai observée à Philadelphie en 1793; mais aussitôt après, je ferai connaître Îles variations essentielles qu’elle a offertes dans d'autres épidémies ; par ce moyen, j'éviterai d'en donner une description qui, pour convenir toujours, pourrait bien ne ressembler jamais; et cependant, je ferai connaître tous les phénomènes que la maladie peut présenter.
Je diviserai mon ouvrage en trois livres :
1”. La description de la fièvre jaune , telle que je l'observai pendant l'épidémie qui ravagea Philadelphie en 1705. 2°. L'exposé des caractères de cette fièvre et l'étude des chan-
gemens quelle peut éprouver. 5°. L'énumération des résultats généraux obienus par l'inspection des cadavres des individus qu'elle a fait périr. 4°. Enfin, quelques histoires particulières de cette maladie , soit quand Flart a échoué contre elle, soit quand il a été couronné du succès. Tels seront les sujets des quatre chapitres qui composeront le premier livre. |
Dans le second, qui contiendra trois chapitres, 1°. je chercherai à faire bien connaître toutes les causes de la maladie. Comme elles sont toujours les mêmes, en tout temps et en tout lieu, je n'éprouverai pas l'obstacle qui se sera présenté dans la description des symptomes, et ce que je dirai devra être pris dans le sens absolu. 2°. Je définirai l'infection et la contagion, et je poserai ies lois générales de ces deux modes morbifiques. 3°. Je ferai l'application de ces lois aux phénomènes qui caractérisent la fièvre jaune, considérée surtout sous sa forme épidémique; et, par les détails que je donnerai alors, et par quelques cousidérations générales qui suivront aussitôt, j'essaierai de déterminer quelle est la nature de la fièvre jaune.
Enfin , dans le troisieme livre je n’occuperai
F du traitement que l'on doit employer contre une si cruelle affection ; il sera composé de deux chapitres; l’un sera consacré à l'étude du traitement curatif, et l’autre, à l'étude du traitement prophylactique.
Ce plan est dicté par la nature même du sujet, et je le suivrai dans toutes ses parties. Toutefois, comme le but principal que je me suis proposé, c’est de faire voir que la fièvre jaune n’est nullement contagieuse, mais qu’elle appartient à un autre mode morbifique dont les lois n’ont jamais été bien connues; comme ces deux objets rentrent dans l'étude des causes, c'est surtout sur le second livre que je porterai toute mon attention. La description et le traitement de la fievre jaune ayant déja été plusieurs fois traités de manière à ne rien laisser à désirer, je ne consacreral au premier et au troisième livre que l'espace nécessaire pour faire connaître ce qui est relatif à ces deux parties de mon sujet, si importantes d’ailleurs. |
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