‹ Traité de la fièvre jauneChapitre 9 sur 26 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Description de la fièvre jaune, telle que je l’observai pendant l'épidémie qui ravagea Philadelphie en 1793.

Topographie de Philadelphie.

Vouzanr donner la description de la fièvre jaune de Philadelphie, j'ai cru devoir faire connaître d'abord la topographie de cette capitale de la Pensylvanie; mais |, comme c’est en 17093 que } y ai observé la maladie queje vais décrire, Jai cru aussi devoir donner la topographie de cette ville telle qu’elle était à cette époque. Depuis vingt-cinq ans Philadelphie a subi une foule d'améliorations, que je me glorifie d’a-

voir presque toutes indiquées en 1794 (a), et qui ont heureusement influé sur la nature de la fièvre jaune , qui depuis y a régné presque constamment comme je l'avais prédit, mais dont jamais les ravages n’ont été aussi affreux (b). Les principales de ces améliorations, je les ferai connaître dans des notes ; elles pourront me servir en temps et lieu pour appuyer la démonstration que j'ai annoncée de la non-contagion de la fièvre jaune.

Philadelphie est bâtie sur un terrain plat et découvert ; deux grandes rivières l’arrosent : la Delaware, large d'environ un mille devant Ja ville, baigne ses murs du côté de l'est; le Schuylkiil, moins large des trois quarts environ, borne à l'ouest le plan primitif de la cité : cette rivière va se joindre à la Delaware, cinq milles au-dessous de la ville, qui se trouve située, par cette position, dans la partie la plus étroite de cette presqu'ile formée par leur confluent, dont la direction est du nord au

sud. D’aprés le premier plan , Philadelphie de-

(a) Voyez mes observations , imprimées à Philadelphie en 1704.

(0) En 1597, cette maladie fut cependant presque

aussi terrible , mais les améliorations n'avaient point été faites.

vait former un carré long et s'étendre d’une rivière à l’autre; sur leurs bords laisses libres et découverts, on devait construire des quais bordés d’arbres : malheureusement ce plan n’a pas été suivi; l'intérêt particulier prenant la place de l'intérêt public, on a entassé des maisons sur le terrain destiné aux quais, et le | quartier de la ville qui devait être le plus sain et le plus agréable, est devenu une source intarissable d'infection. C’est là que se trouve la rue de l’eau ( W'ater-sireet ), dont le sol est presque de niveau avec la rivière : cette rue, très-peuplée et très-malpropre, est aussi la plus malsaine (a). C’est toujours là que commence à se manifester la fièvre jaune. Ses maisons masquent la vue de la Delaware ; elles ont sur leur derrière des magasins et des jetées sur la rivière, qui forment des cales, entre Îesquelles on place les navires, qui sont mis ainsi à l'abri des glacons très-forts et très-épais, que la marée fait monter et descendre avec une rapidité extrème. Comme Île courant ne peut avoir d'action dans ces espèces d'enfoncement, 1l en résulte que l’eau est sans mouvement , et

(a) Water-street est élevée tout au plus de dix pieds audessus du niveau de la rivière; aujourd’hui toutes ses maisons sont des magasins.

que Îles corps étrangers que la marée y dépose

en se retirant s'y amoncelent avec le limon.

Le soleil (a) , par son action sur ces matières,

pendant l'intervalle d'une marée à l’autre, en

dégage une quantité de miasmes putrides qui répandent au loin une odeur infecte. On a encore outrepassé le plan en bätissant le long de la Delaware, de manière que maintenant la ville a trois nulles de long du nord au sud, sur un mille de l’est à l’ouest, dans sa partie la plus large. | Philadelphie , assise généralement sur un terrain plat, offrirait un écoulement difficile aux eaux de pluie, si l’art ne présidait au nivellement des rues (b). Aussi les quartiers non

pavés et les emplacemens non bèts deviennent -

des espèces de mares où l’eau croupit et se décompose. Plus on avance vers le sud , et plus le terrain baisse ; de sorte qu'aussitôt que la Delaware a recu le Schuylkill, elle se trouve au-dessus du niveau des marais qui la bordent :

(a) Les cales, tenues maintenant à une profondeur convenable, sont recouvertes par l’eau , même pendant la marée basse.

(2) Les eaux s’écoulent aujourd’hui par des égouts

pratiqués sous terre; ils ont six pieds?de profondeur sur trois de diamètre.

ceux-ci ne peuvent donc se débarrasser de leurs eaux que par la filtration dans la terre où par l'évaporation.

La ville est entourée & vastes fosses formées

par la fouille des terres nécessaires à la fabrication de la brique dont les maisons sont bâties. L'eau de pluie y séjourne pendant l'hiver et le printemps ; mais , lorsque les chaleurs de l'été l'ont fait évaporer, les détritus des végétaux et des animaux qu'elle couvrait , frappés par les rayons du soleil , subissent la fermentation putride, et laissent dégager ces gaz si nuisibles à la santé des hommes. Souvent cette eau filtre comme celle dont la terre des cimetières est abreuvée , et commecelle des lieux d’aisance, à travers les terres, jusque dans les puits quiensont voisins. L'eau de ces puits est d'une si mauvaise qualité dans certains quartiers, que je me suis souvent convaincu qu'elle avait, dans l'été, une odeur infecte, douze heures après avoir été puisée.

Les environs de Philadelphie, ombragés ; le dis par de vastes et immenses forêts, ne présentent aujourd'hui qu'une terre nue et découverte : on ne voit dans la campagne ni haies, ni bosquets; l'œil n'est jamais égayé par les nuances variées d'une verdure agréable. Le voyageur, épuisé de chaleur et de fatigue,

ne trouve pas même sur sa route un seul arbre qui puisse lui offrir son ombre hospitalière (a). Les propriétés ne sont clôturées qu'avec des piquets et des traverses de bois sec. Les maisons de campagne, isolées au milieu de ces clôtures arides , inspirent la tristesse et la mélancolie. La haine pour les arbres paraît être si grande à Philadelphie , qu'on ne trouve aucune promenade.

Il n’y a pas de pays où l'intempérie des saisons’ soit plus constante qu'a Philadelphie ; l'air passe rapidement du chaud au froid et du sec à l’humide. Dans l’hiver, l'air est quelquefois si chaud , qu'on est oblige de s'éloigner du feu et de sortir pour respirer; dans l'été, au contraire, 1l se manifeste parfois un froid si fort, quil faut se renfermer et s'approcher du feu. Le thermomètre varie souvent de trente degrés dans l'espace de vingt-quatre heures : on a même observé que cette variation extraordinaire s'est manifestée dans une heure et demie. Il arrive souvent , dans l’hiver , que les deux rivières se gèlent à tel point , que la glace

(a) Encore aujourd’hui, 1l faut faire une demui-lieue hors de la vie pour trouver de l’ombre ; elle est procurée par de petits bosquets qui entourent les maisons de campagne.

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peut supporter des chariots très-erands , chargés et attelés de huit chevaux ; tout à coup le dégel arrive , et elles redeviennent navigables ; peu de temps après le froid recommence, et elles se couvrent d’une glace aussi épaisse : l'espace d’une seule nuit suffit encore pour remetire tout dans l’état primitif. Ces change- ‘ mens subits ont lieu deux ou trois fois dans le même hiver. Le froid a quelque chose de si désagréable, que les habitans du Canada m'ont assuré qu'ils le supportaient plus dificilement que dans leur pays. J'ai aussi observé, avec tous les colons de Saint-Domingue, que la cha- leur de Philadelphie est plus accablante et plus débilitante que celle de notre colonie.

Les passages du sec à l’humide suivent les mêmes variations, Une matinée froide et sèche est souvent suivie d’une apres-midi chaude et humide. L’atmosphère est si chargée d’eau, qu’on ne peut long-temps rester, le soir, exposé à l'air sans avoir les vêtemens entièrement mouillés (a).

La matière électrique est généralement plus abondante dans l’atmosphere de Philadelphie

(a) C’est à cette cause qu'il faut attribuer les rhumes, les catharres et les affections rhumatismales, si communes a Philadelphie dans toutes les classes de la societe.

que dans celle de Saint-Domingue ; mais elle y est plus variable. L’électromètre d'Heuley, posé sur le conducteur d’une machine électrique dont le plateau avait vingt-quatre pouces de diametre, marquait ordinairement vingt degrés et quelquefois vingt-trois ; tout à coup cetie matière électrique devenait si rare, qu'il était impossible de la rendre sensible : quelques heures apres, elle se montrait avec son intensité ordinaire. Cet excès de matière électrique en plus ou en moins mérite la plus grande attention ; nous y reviendrons.

La température moyenne de l’air est de cinquante-deux degrés et demi du thermomètre de Farenheit. Le plus grand froid a été de cinq degrés au-dessous de zéro (a); la plus grande chaleur, de quatre-vingts degrés, même ther-. momètre. L’élévation ordinaire du baromètre est entre vingt-neuf et trente pouces, mesure anglaise; il baisse lorsque les vents du sud et sud-ouest soufllent ; 1l remonte par l’action des vents du nord et du nord-ouest.

Le vent du nord-est est froid et sec ; celui du nord-ouest est humide et pluvieux. Le vent du

(a) En 1967, le thermomètre est descendu à vingtdeux degrés au-dessous de zéro, à la distance de trente œilles de Philadelphie , dans la direction de l’ouest.

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sud est chaud et humide dans toutes les saisons , surtout en été; lorsqu'il soufle, l'atmosphère devient sceptique à un point extraordipaire : les vents du sud, de Fest, du sud-est et du sud-ouest sont très-humides ; ils viennent de l'océan Atlantique.

Le docteur Rush a dit avec raison que le climat de Pensylvanie était un composé de presque tous les climats du monde : on y éprouve l'humidité de la Grande-Bretagne pendant le printemps; la température de l'Italie en juin; les chaleurs de l'Afrique en été; le ciel de l'Égypte en automne ; le froid et les neiges de la Norwège et les glaces de la Hollande en hiver; les tempêtes des Indes Occidentales dans toutes les saisons; enfin, la variété des températures et des vents de la Grande-Bretagne dans chaque mois de l’année.

J'y à à Philadelphie une quantité incroyable de mouches et d’autres insectes ailés pendant l'éte. Leur nombre était considérablement augmenté en 1703.

La population de Philadelphie est de (a)

(a) La population de Philadelphie estaujourd’hui d’environ cent vingt mille âmes. Il y a trois quarts de lieue de la ville aux cimetières : on n’enterre dans ceux de la ville que rarement , et seulement les gens riches.

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cinquante mille âmes environ. On y compte

vingt-neuf congrégations religieuses , qui ont

outes un temple et un cimetière particuliers :

ces cimetières se trouvent placés dans l'enceinte même de Îa ville.

La manière de vivre des habitans me paraît, en général, peu saine. Leur pain (a), dont la pâte n’a presque point fermenté, est très-mal cuit ; 1ls mangent beaucoup de bœuf , de pommes de terre , et des gâteaux faits avec la farine de blé-sarrasin , frits dans du beurre ; ils consomment une grande quantité de viandes et de poissons salés, Les fruits dont 1ls font usage sont vertset cueillis avant leur entière maturité. Ils boivent beaucoup de bière , et n'ont d'autre eau que celle de (D) puits qui, comme l'on sait, est très-mauvaise. Après avoir ainsi vécu pen-

(a) Maintenant on fait de bon pain , on garde les gàteaux de blé-sarrasin , pour aider à la nourriture, rien que pour l’hiver; on ne cueille les fruits que quand ils sont murs.

(b) Aujourd’hui le Schuylkill fournit de l’eau à toute la ville. L'intérieur des maisons est tenu propre. On a pratiqué dans la partie postérieure, des cours au fond desquelles on a creusé des fosses de vingt pieds de haut sur douze de large , elles sont recouvertes, et au-dessus se trouvent les lieux d’aisante; on les nettoie une fois l’année, pendant la nuit et dans l'hiver.

dänt quelques jours , ils font des excès et s'enivrent avec des liqueurs fortes qu'ils prennent en quantité et avec délice, Ils font un usage abondant et constant de thé et de café au lait. Leur propreté ‘n'est qu'apparente; car, si l'on visite leur intérieur, on verra qu'ils changent rarement de linge, que leurs lits sont très-malpropres, et quils prennént rarement des bains (a).

Outre les objets d’insalubrité qui se trouvent sur les bords de la riviere, et dont nous avons fait mention, 1l existe dans l'intérieur de la ville de nombreuses fabriques d'amidon , de chandelles, de savon, de cuirs, etc. etc. : elles concourent encore avec les gaz qui s'émanent des cimetières, à corrompre l'air atmosphérique. On né sera pas étonné, d'après cela, d'apprendre que des fièvres intermittentes , opiniètres et souvent d'un mauvais caractère , se montrent constamment vers la fin de l'été dans presque tous les quartiers de la ville, et principalement dans ceux qui sont exposés à l’action de ces gaz.

Philadelphie , soumise aux lois d’un gouver-

(a) Il y a depuis peu des établissemens pour les bains, où quarante personnes au moins peuvent se baigner à la fois.

nement sage, jouit sur ce point de toutes les prérogatives attachées ,à l'indépendance. Le moral donc, sous ce rapport, ne pourrait qu'influencer favorablement le physique.

Description de la fièvre jaune.

Arrivé à Philadelphie dans le commencement du mois d'août, je n’ai puétudier lesconstitutions médicalesantérieures. Je croiscependantnécessaire de donner une idée de celle. qui avait précédé la maladie, d'après les rapports certains qui me furent faits. L'hiver avait été trèsdoux , le printemps très-précoce, et l’été exces- ‘sivement chaud. Il n’y avait eu ni pluies, ni orages; l'air avait été très-sec. Les gens de la campagne avaient observé que la sueur des ouvriers ne coulait point sur leur corps, comme à l'ordinaire ; mais qu'elle était absorbée à mesure qu’elle se présentait à la surface de la peau. Les fruits furent de très-mauvaise qualite, l'eau des puits très-corrompue et les rivières très-basses.On vit une grande quantité de poissons morts flotter sur les rivières ; ceux de la mer, ainsi que les huitres qu’on portait au marché, étaient maigres et d'un goût fade tresdésagréable. Les vents principaux qui soufilèrent venaient de la partie du sud, et 1l y eut une quantité extraordinaire d'insectes. On ob-

serva avant l'épidémie une épizootie qui attaqua les chats; il en mourut un grand nombre. La même chose arriva en 1707.

Avant que la maladie se manifestät, il avait régné beaucoup de maux de gorge, qui étaient évidemment d’un caractère inflammatoire. Ayant eu occasion d'en observer quelques-uns , je me suis convaincu que la saignée et les antiphlogistiques produisaient les meilleurs effets ; tandis que la méthode tonique et échauffante dont on fit usage sur un grand nombre d'individus , rendit souvent cette maladie dangereuse et même mortelle. Quelques jours après se développa cette fièvre jaune , dont les effets furent si funestes. Pour mieux en décrire les symptômes, je la diviserai en trois périodes.

Première période.

Les symptômes précurseurs ou les prodrômes étaient en général très-peu marqués. La fièvre était cependant annoncée chez certains sujets par des lassitudes, des langueurs et des malaises , qu'on pouvait attribuer souvent à l’action des causes débilitantes et à la terreur dont ils avaient été frappés. Le plus fréquemment elle débutait tout à coup, sans nul signe avant-Coureur, par un grand mal de tête, par des douleurs aux

Jambes et aux extrémités ; les malades disaient

avoir les os brisés. Quelques frissons rapides et irréguliers précédaient parfois une chaleur violente, sèche et àcre, qui faisait éprouver une sensation toute particulière aumédecin. La figure était rouge et enflammée , les yeux fixes, larmoyans et étincelans. D’autres fois, la chaleur se faisait sentir si vivement à l’intérieur, que les malades se plaignaient d’un feu caché qui les dévorait. Cette chaleur paraissait se concentrer dans toutes les cavités, principalement dans celle de la poitrine, tandis que les extrémités élaient médiocrement chaudes, et quelquefois entièrement froides. La soif se proportionnait à ce degré de chaleur. La respiraton, pénible, entrecoupée, laborieuse, laissait sortir dans l'expiration un air dont la chaleur était sensible au dos de lamain, si on la présentait à la bouche du malade.- Cet air desséchait la gorge, la langue, les lèvres et les marines dans lesquelles il entretenait une espèce de démangeaison : la déglutition en devenait difficile.

Les malades oppressés poussaient de profonds soupirs, comme pour se débarrasser d'une gêne et d'un resserrement qu'ils éprouvaient dans la poitrine; ce qui les fatiguait beaucoup et leur faisait craindre d’étouffer. La langue, d’abord rouge et sèche, se couvrait,

comme les dents et les lèvres, d’un limon jaunâtre, qui ne tardait point à se colorer en noir: La douleur, la tension, la rénitence de la région épigastrique annoncaient des vomisse… mens violens qui n'étaient que symptomatiques. Les urines rares, colorées et cuisantes, l'insomnie ou le sommeil interrompu, le pouls fort, dur et précipité formaient, avec tous les symptômes déjà décrits, la première période de la maladie. Cet état durait un, deux, quelquetois trois jours ; rarement le voyait-on se porter au delà : je l'ai vu cependant se porter jusqu'au cinquième jour.

Deuxième période.

Dès que cette vive irritation commençait à diminuer, on voyait se manifester les signes de la seconde période. La figure, moins rouge, souvent décolorée, présentait l'aspect qui ca-. ractérise une maladie pernicieuse ; la respiration était toujours difficile; le pouls devenait petit et précipité; la chaleur: était toujours àcre et mordicante; la langue, les levres et les dents se couvraient de plus en plus d'un lHimon épais et noirâtre; les vomissemens, sans être plus forts, fournissaient une matière variable par sa couleur; quelquefois blanchätre et trèsacide, elle agaçait fortement les dents; c'était

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tantôt, dela bile pure, tantôt une substance noire , mal délayée dans des glaires, semblable à du marc d'encre, dont il s'exhalait une odeur hépatique. Ces matières étaient si âcres, qu'elles excoriaient la gorge, la langue et les lèvres. L’estomac, vivement irrité par leur présence, ne pouvait garder aucune espèce de liquides, quoique la soif fût inextinguible : aussi les malades, pour éviter les douleurs, suites du vomissement, refusaient toute boisson. Les déjections alvines, qui avaient lieu quelquefois dans le commencement de la maladie, étaient annoncées et suivies, à celte seconde époque, par des douleurs dans les lombes : elles variaient beaucoup par leur nature et leur couleur; d'abord hquides, fréquentes et glaireuses, elles prenaient les teintes variées de jaune, de vert et de noir; et mème, dans la troisième période, elles devenaient sanguinolentes, et quelquefois ce n'était que du sang pur. Les urines, plus foncées, se troublaient sans déposer d'abord aucun sédiment ; quelquefois, on voyait nager à leur surface une espèce de pellicule ; quelquefois, mais rarement, elles déposaient un sédiment de diverse na- ; ture. Le sommeil, interrompu dès le principe, persistait toujours dans le même état :si par hasard le malade s'y livrait pour un moment, des

25 * rêves pénibles et fatigans venaient le tourmenter et le lui rendre plus désagréable que l'insomnie même. La couleur jaune qui quelquefois se manifestait dès le commencement de la maladie, ne se montrait ordinairement que dans cette époque; elle était annoncée par des lassitudes inquiétantes ; les yeux se coloraient d'abord; le corps ne tardait point à subir la même altération. Les saignées se rouvraient ; les bords de la plaie s’entouraient d'un cercle livide; et ce n’était qu'avec beaucoup de peine qu'en parvenait à arrêter le sang. Je remarquai ces derniers phénomènes surtout sur ceux qui avaient été saignés trop tard. La durée de ce second état variait à l'infini ; cen’était point par le temps, mais par les symptômes dont il est question , qu'il était caractérise.

Troisième période.

C'est ici que commencait la troisième période, qui n'est, si l’on veut, que la seconde poussée à son maximum, et accompagnée de signes d'ataxie ou de malignité plus manifestes.

La face devenait hippocratique, le pouls faible, petit et intermittent, la respiration lente et stertoreuse; les vomissemens, plus fréquens et de plus mauvaise nature, ne faisaient qu'augmenter la prostration des forces; les déjec-

tions alvines étaient infectes, cadavéreuses et involontaires ; les urines, noires et sanguinolentes, coulaient sans le concours de la volonté; plus souvent elles se supprimaient ; les : pores de la langue, des lèvres et des gencives, ainsi que les saignées, donnaient passage à un sang noirâtre, qui s’échappait en plus ou moins grande quantité; 1l s'y joignait des hémorragies nasales; quelquefois celles-ci précédaient ; les muscles et les tendons étaient agités par des soubresauts : toute connaissance paraissait se perdre, tout sentiment s'éteindre. Si tous ces symptômes persistaient, si les remèdes indiqués n'apportaient un prompt changement dans cet état alarmant, 1l survenait des taches livides sur diverses parties du corps; elles s’étendaient par gradation, et finissaient par donner à la peau un aspect gangréneux; le ma- Jade répandait, avant de mourir, une odeur infecte; si l’on approchait le dos de ia main de sa bouche, on sentait un air froid sortir de ses poumons. Îl est bon d'observer que ceux qui sont morts dans cet état avaient eu des faiblesses dans le commencement de la maladie, et des lassitudes avant de tomber malades.

Ces trois périodes n'étaient pas toujours marquées et observées avec la même exacti-

tude , à cause de la rapidité de la maladie dans certaines circonstances. J'ai vu quelquefois la première époque durer pendant cinq jours, tandis que dans d’autres cas la maladie parvenait au dernier terme avant la fin du troisième. Cependant la majorité des malades que j'ai été à portée d'observer, m'a offert ces trois états d'une manière bien distincte.

Dans certains cas, heureusement rares, la maladie s’est écartée de sa marche ordinaire, et a frappé ses victimes sans les avertir par des symptômes avant-coureurs, du moment de son invasion (a). Jusque-là , les individus attaqués de cette manière paraissaient jouir de

(a) Dans tous les pays, on a observe des cas semblables; M. de Humboldt nous rapporte un fait qui prouve qu’ils sont bien connus du peuple au Mexique. « Une personne, dit-il, avec laquelle jai eu des relations d’amitié pendant mon séjour à Mexico, n'avait passé que tres-peu de temps à la Véra-Crux, lors de son premier voyage d'Europe en Amérique. Elle arriva à Xalapa sans éprouver aucun sentiment qui püt lui faire connaître le danger dans lequelelle setrouverait bientôt. « Vousaurez le vomito ce soir , lui dit gravement un barbier indienen lui savonnant le visage ; le savon sèche à mesure que je l’applique , c'est un signe qui ne trompe jamais; et voilà vingt ans que je rase les chapetons qui passent par cette ville en remontant à Mexico : sur cinq, il. en meurt

leur santé habituelle; tout à coup ils étaient

saisis d'une terreur inexprimable et d’un trem-

blement universel ; 1ls tombaïient sans connaissance, et ils mouraient en peu d'heures. D’autres fois, les malades éprouvaient un malaïse qu'ils ne pouvaient définir , et qui les portait à consulter un homme de l’art, comme par une précaution à laquelle cependant ils n’attachaient pas une grande importance. Questionnés par le médecin, ils répondaient qu'ils n'étaient point malades, qu'ils n'éprouvaient nulle douleur, mais seulement un état tout particulier qu'ils attribuaient à quelque petit écart dans le régime, ou à l'usage peu habituel de quelque chose d'insignifiant ; 1ls ajoutaient quelquefois que cette petite indisposition se dissiperait sous

peu, sans les secours de la médecine. En les

examinant de près, je trouvais les altérations suivantes : le pouls lent, faible, profond, dis-

trois. » Cette sentence de mort fit une forte impression

sur l'esprit du voyageur ; il eut beau représenter à l'In-

dien combien son calcul était exagéré , et qu’une grande

ardeur de la peau ne prouve pas l’infection ; le barbier persista dans son pronostic. En effet, la maladie se déclara peu d’heures après , et le voyageur , déjà en route pour Perote , fut obligé de se faire transporter à Xalapa, où il manqua de succomber à la violence du vom to. » (Essai

politique sur le Mexique, par M. de Humboïdt, p. 774.)

paraissant aisément sous une légère pression des doigts ; $ d'autres fois , 1l était inter mittent, petit et fréquent ; la peau ; tantôt chaude et sèche, tantôt froide et couverte d'une moiteur gluante ; ; la langue, quelquefois dans l’état na- iurel, quelquefois rouge et sèche; d’autres fois, blanche et none) ; les lèvres décolorées ou violettes ; les traits de la fgure altérés d'une manière plus ou moins sensible; les malades tantôt tristes et mornes, taniôt affectant une gaieté forcée. Des soubresauts dans les tendons et un petit tremblement dans les membres, dévoilaient l’anéantissément de l'irritabilité . musculaire qui avait été frappée par le principe délétère de la maladie. |

D'après l'épidémie meurtrière qui régnait alors, d’après quelques cas semblables terminés d'une manière sinistre, je ne pouvais porter qu’un ficheux pronostic. J'avertissais les parens du malade du danger dont il était menacé, et je prescrivais le traitement qui estindiqué pour . la troisième période de la maladie. On trouvait mon avis fort étrange , on m'accablait d’objections, on ne voulait pas, disait-on, effrayer le malade, on voulaitattendreun parent, un ami, faire une consultation, etc. Pendantce temps le malade avait déjà perdu l'usage de ses facultés intellectuelles, et une agonie plus ou moins

pénible, venait terminer en douze, dix-huit ou vingt-quatre heures, cette scène tragique, par une mort qui frappait les assistans d’une terreur inexprimable, et qui laissait dans l’âme du médecin des regrets profonds sur l'insuffisance de son art dans des cas aussi désespérés.

Heureusement la maladie ne se montrait que rarement dans un degré d'ataxie aussi marquée, et elle parcourait le plus ordinairement les trois périodes dont j'ai fait mention. Leur durée, ainsi que celle de la maladie entière, et les symptômes qui se présentaient, variaient beaucoup : on peut cependant regarder la fièvre jaune comme une maladie bien distincte et comme l'une des plus aiguës du système no= sologique. |

Il fut impossible de pouvoir lui assigner un type certain. Tantôt elle était entièrement continue , tantôt , et le plus souvent, elle était rémittente, et tantôtenfin, maisrarement, elle prit le type intermittent. |

Pronostic et terminaisons.

Le pronostic de cette maladie était en général tres-fâcheux. Il était fondé sur la succession rapide des symptômes, sur leur violence et leur nombre, sur l’idiosyncrasie et l'âge du malade, sur le degré de crainte plus ou moins grand

dont son esprit était frappé, sur la nature du traitement qu'il avait suivi dans le commencement de la maladie , et enfin sur l'état de ses forces et la nature des complications qui pouvaient se joindre à cette affection.

Les différentes crises ou terminaisons par lesquelles la maladie se jugeait , étaient en gé- -néral très-incom plètes. S1 elle commencait par des lassitudes , que le sujet füt faible, que la première et la seconde période fussent rapides et comme confondues , on ne pouvait espérer qu'une terminaison facheuse. Si la maladie se prolongeait au dela du septième , neuvième ou onzième jour , et que le sujet fût robuste, il y avait tout à espérer , surtout s’il survenait une espèce de moiteur sur la surface du corps. Les urines et les sueurs n’ont jamais produit une crise parfaite. Les vomissemens étaient symptomatiques, rarement ils ont été critiques. Les hémorragies , quoique souvent symptomatiques, ont cependant été critiques dans certaines circonstances. Les femmes qui étaient assez heureuses pour avoir leur évacuation périodique à cette époque, ont généralement guéri, quoique cet écoulement eût lieu avant le terme ordinaire. L’hémorragie nasale a été parfois suivie de bons effets ; mais, si elle n’était que symptomatique , si elle se faisait goutte à

52 | goutte , et qu'elle se joignit à l’hémorragie des autres parties , comme celle de la bouche, le danger était des plus urgens. La jaunisse n’était qu'un symptôme qui annonçait que la cause morbifique avait agi puissamment ; elle n'a ja maisété critique. Si le coursde ventre sesupprimait lui-même, c'étaitun accident très-srave, car il survenait un coma presque toujours suivi de mort. Toutes les fois que l'apparition ou l'augmentation des maux de tête avaient lieu à Ja suite de la disparition d’une douleur fixée sur d'autres parties, le pronostic était fàcheux. Les déjectionsalvinestrop abondantes, se montrant des le principe , et de mauvaise nature , entrainaient le plus grand danger lorsque les parties Jaissaient apercevoir des points gangréneux ; lorsque les plaies des vésicatoires se couvraient d'une escare semblable , la mort était comme certaine : j'ai vu la matière morbifique se porter sur quelque partie, et y produire une gangrène plus ou moins étendue ; le malade ne guérissait qu'autant que la partie pouvait permettre par sa structure d'emporter avec linstrument tranchant la partie gangrenée. Jen’ai jamais vu ni bubons, ni charbons dans la fièvre jaune, je n’ai rencontré qu'une seule parotide que j'ai ouverteet qui a produit une bonne crise. S1, les malades n'étaient fatigués ni par les re=

di 35 mèdes ni par les alimens , on pouvait espérer une heureuse issue de la maladie.

La convalescence longue et quelquefois pénible demandait tous les soins et toutes les précautions d’un bon régime. Les désirs vénériens étaient très-grands chez les deux sexes 4 pendant la convalescence; j'avais fait la même remarque, à Saint-Domingue, chez ceux qui relevaient de fièvre maligne,

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