RUE PIERRE-SARRASIN, N
PREFACE
La dérivation et la composition , c’est-à-dire , les règles et les procédés de la formation des mots , sont certainement , au point de vue de l’histoire et de la philosophie du langage , une des parties les plus intéressantes de cette étude à la fois théorique et pratique , étude des principes et des faits, qu’ou s’est habitué à nommer linguistique , d’un nom mal fait, auquel je préférerais pour mon compte, je l’avoue, si l’on voulait bien lui laisser tout son sens, le vieux , et quoi qu’on en dise , très-respectable nom de grammaire.
Dans les opérations de la parole , il n’y a rien de plus intime ni de plus instinctif que la combinaison des idées avec les rapports qui les font passer de l’état abstrait et absolu à l’état concret et relatif; rien de plus simple en apparence , ni en même temps de plus profond , de plus admirable, que la reproduction et la fidèle peinture , au moyen des racines et des lettres formatives, de toutes les déductions, de toutes les affinités, de toutes les modifications de la pensée et du sentiment.
Les lois de combinaison matérielle et d’euphonie qui président à la dérivation sont la première base de l’harmonie dans une langue ; celles qui règlent, dans l’intérieur des mots , l’association logique , l’accord ou la mutuelle dépendance des éléments significatifs, sont les premiers rudiments de la syntaxe , et , à certains égards , le modèle de la construction des mots et des propositions. D’un
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autre côté, entre les signes de parenté et les caractères de famille des langues , je n’eu sais pas de plus frappant, de plus concluant, que la ressemblance , et , à plus forte raison, l’identité de ces habitudes fondamentales et primitives de formation.
Pour mettre dans tout son jour la conformité des procédés de la dérivation dans la famille indo-européenne, et des éléments que la dérivation emploie pour déduire et modifier les idées, voici le plan que j’ai adopté. J’ai pris pour objet principal la formation et la composition des mots dans la langue grecque ; c’est là le fond , et , si je puis ainsi dire, la partie centrale de mon livre. Puis, à la suite de chacune des grandes divisions de ce traité, j’ai, dans des sections à part , intitulées Notions comparatives , rapproché des règles de la dérivation et de la combinaison des mots en grec, les lois et les faits identiques ou analogues que nous offrent le sanscrit, le latin et les idiomes germaniques. En outre, dans des notes au bas des pages, j’ai indiqué, surtout pour les mots dont la langue grecque ne pouvait pas nous expliquer elle-même l’origine, les rapprochements qui m'ont paru le plus intéressants, et les étymologies que rendait certaines ou très-vraisemblables la conformité ou l’analogie de sens , jointe à l’exacte observation des lois de la permutation. Je n’aurais pu étendre le parallèle à d'autres langues de la famille sans développer ce traité au delà des justes bornes , et je n’ai pas besoin de dire pourquoi, étant obligé de choisir, j’ai pris de préférence , pour termes de comparaison , le sanscrit, le latin et l’ allemand. Aucune étude comparative n’est désormais possible sans le sanscrit; c’est, sinon la source commune, au moins une phase antique qui manifeste et explique les mutuelles ressemblances des autres idiomes. Quant au latin et à l’allemand , ce sont d’abord deux des branches les plus belles, les plus intéressantes à étudier, de ce grand tronc indo-européen; puis, parmi
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les langues qu’on appelle synthétiques , et qui le sont relativement, ce sont, avec le grec, celles que nous connaisson le mieux.
Jusqu’à présent la grammaire comparée est bien loin d’avoir fait chez nous les mêmes progrès que chez nos voisins. Bien des choses qui sont vulgaires au delà du Rhin et sues de tous, sont encore ici toutes neuves et connues d’un très-petit nombre. C’était une raison pour moi d’être très-sobre , de ne pas pousser la démonstration trop loin, d’éviter, pour n’en pas compromettre l’effet, tous les rapprochements qui auraient pu paraître trop hardis. En pareille matière, il suffit de mettre sur la voie. Je crois en avoir assez dit pour que ceux même qui n’auraient fait aucune étude antérieure du même genre ne puissent , s’ils veulent bien parcourir ce traité , conserver aucun doute sur l’étroite affinité des idiomes que je compare entre eux. Quand les grands traits de ressemblance et les lois de permutation sont une fois connus , il est bien facile de suivre la comparaison dans les détails , et chacun peut sans peine des prémisses déduire les conséquences.
Pour composer les listes alphabétiques des formations grecques de la seconde et de la troisième classe (p. 160, p. 326, p. 385), j’ai trouvé de grands secours dans le Lexique étymologique de M. W. Pape *, où les mots sont rangés d’après leurs lettres finales. Mais, au lieu d’adopter, pour la classification, l’ordre des dernières syllabes, formatives ou non ( ôr,, pi, $*1. etc.), je n’ai tenu compte que des suffixes, c’est-à-dire, des éléments significatifs de la dérivation : mon objet n’était point de faire un dictionnaire, mais un traité méthodique. Une grande partie des règles relatives à certains suffixes, dans ces
1. Etymologisches Wôrterbuch der griechiichen Sprache, zur Ueberaicht der Wortbildung nach den Endjylben geordnet , von D* Wilhelm Pape.
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mêmes listes alphabétiques , une partie des observations qui concernent la forme des premiers termes dans les composés, sont également empruntées à M. Pape; mais, en m’aidant de son travail, j’ai conservé toujours une grande indépendance, et me suis permis partout beaucoup de modifications et d'additions. Pour l’esprit général et la méthode, mon traité est entièrement neuf, et quant à l’introduction, à toutes les formations de la première classe , au chapitre presque entier des composés, aux notions préliminaires, aux principes généraux, aux conséquences qui en sont déduites, aux comparaisons et rapprochements de tout genre, cette partie de mon travail, et c’est la plus considérable, ne doit rien au livre de M. Pape, qui s’était proposé un autre but que moi.
Dans le parallèle des idiomes indo-européens, il se présente un grand nombre de ressemblances et de rapports qui ne peuvent échapper à personne et qui frapperont tout d’abord quiconque ouvrira une grammaire sanscrite ou un dictionnaire sanscrit , et les rapprochera de la grammaire et du lexique des langues grecque, latine ou allemande. Pour remarquer l’identité d’un grand nombre de suffixes, de beaucoup de manières de dérivation et de composition, la ressemblance, par exemple, des divers redoublements grecs et sanscrits, des formes dé&idératives , nominales , etc. , il n’est besoin pour qui a étudié les divers idiomes comparés, ni de secours ni de leçons. Cependant, et quoique ces rapprochements soient le bien de tous, j’ai eu soin de renvoyer, lors même que je ne les avais pas empruntés à M. Bopp , et que je n’avais fait que me rencontrer avec lui , aux parties de sa Grammaire comparative où ils sont indiqués : à plus forte raisonn’ai-je jamais manqué de lui faire honneur, comme je le devais, de tout ce qu’on peut appeler ses découvertes, et le nombre en est considérable dans les quinze cents pages de cette grammaire polyglotte : je serais heureux que mon livre pût contribuer
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à augmenter en France le nombre des lecteurs de ce grand ouvrage, oùl’auteur a fait preuve d’une érudition à la fois si étendue et si solide et d’une sagacité si pénétrante.
J’ai cité souvent aussi MM. Pott et Benfey , le premier pour ses Recherches étymologiques (, Etymologische For schungeii), qui ont pu paraître bien hardies au moment de leur première apparition, mais dont les études et les découvertes qui ont été faites depuis ont confirmé les principaux résultats; le second, pour diverses publications d’un très-grand mérite, et en particulier pour son lexique des racines grecques , que l’Académie des inscriptions a jugé digne du prix Volney , et pour sa Grammaire sanscrite , si riche en faits, et où la sage et forte critique d’un esprit européen met admirablement en œuvre les matériaux fournis par les grammairiens de l’Inde.
Pour le latin , j’ai toujours comparé le résultat de mes propres observations à celles que contient l’excellent Traité de M. Düntzer ( Lateinische Wortbildung)\ pour le gothique , je me suis servi de la belle et savante édition d’Ulfüas de MM. de Gabelentz et Loebe, ainsi que de la Grammaire et du Dictionnaire qu’ils y ont joints. Je n’ai pas besoin d’ajouter que, pour les idiomes germaniques en général, c’est la Grammaire de M. J. Grimm qui nous présente le plus riche trésor de faits et de remarques profondes et ingénieuses. Lorsqu’il s’agit de la langue allemande, à quelque point de vue qu’on l’étudie, M. Grimm est toujours le premier guide et le premier maître.
Dans l'Introduction que j’ai mise en tête du volume, j’ai présenté quelques considérations sur les procédés de l’analyse et de la synthèse dans les langues : j’y ai développé surtout ce que je dis très-sommairement, dans le premier chapitre de mon Traité , de la syntaxe intérieure et de la syntaxe extérieure. Ce n’est qu’en éclairant toujours les faits de la lumière des principes et des lois qui sont les conditions mêmes de l’esprit humain, qu’on peut
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empêcher les études grammaticales de dégénérer en études de mots, en recherches minutieuses appliquées à une lettre morte.
Les parties de cet ouvrage , qui sont uniquement relatives à la langue grecque, avaient été déjà publiées en 1843*, et honorées du suffrage de plusieurs juges éminents. M. Burnouf, père, avait bien voulu en rendre compte lui-même dans un article qui a été publié par la Gazette de V instruction publique , et où il parlait de l’auteur et du livre avec la plus encourageante bonté. 11 m’engageait à ajouter à mon traité, des notions comparatives , un parallèle avec quelques autres idiomes de la même famille. J’ai consacré mes premiers loisirs à suivre son conseil , et mon plus douloureux regret est de n’en pouvoir plus faire hommage qu’à sa mémoire.
1. J’ai introduit dans ces parties-là même de nombreux et notables changements, qui en font, dans beaucoup d’endroits, un travail tout à fait ueuf.
Pour écrire le sanscrit en lettres latines , il serait bien il désirer qu’on suivît partout une méthode uniforme. J’ai adopté, à peu prés complètement, celle de MM. Benfey, Weber , etc. 11 m’a paru que c’était une des plus simples, qu’elle mettait bien eu relief le rapport étymologique des consonnes, et qu’elle avait peut-être plus de chance que toute autre de devenir quelque jour le système commun de transcription. Je n’indique ici que la manière dont j’ai écrit les lettres pour lesquelles les diverses méthodes ne sont point d’accord :
Les aspirées sont marquées par un h placé après la muette ; le visarga est représenté par h , l'anusvaram par m ;
les palatales par c (z=:lch), eh {—dj),jh ( = <ÿ/i) ;
les cérébrales par t , th , d , dh\
la nasale gutturale par ng , la nasale palatale par n, la nasale cérébrale par n ;
la sifflante palatale par f , la cérébrale par sli (prononcé comme en anglais) ;
le j a ou i consonne par y ;
le signe de la brève distingue la voyelle il de /• -j- 1.
INTRODUCTION