‹ Traite de la formation des mots dans la langue grecque avec des notions comparatives sur la derivation et la composition en sanscrit, en latin et dans les idiomes germaniquesChapitre 2 sur 120 · DU LANGAGE · texte numérisé non relu

DU LANGAGE

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA SYNTHÈSE ET L’ANALYSE DANS LES LANGUES.

On emploie souvent aujourd’hui, sans les bien comprendre , les mots de synthèse et à' analyse , les dénominations de langues synthétiques et analytiques. 11 en est des qualités qu’expriment ces deux noms et ces deux adjectifs, comme de toutes les qualités des choses limitées et finies. La signification de ces mots, quand on les applique au langage, ne peut avoir rien d’absolu, elle est toute relative. Telle langue est appelée synthétique, par rapporta telle autre qui ne l’est pas autant; telle langue, au contraire, est dite analytique , par comparaison avec telle autre qui l’est moins qu’elle. Si nous rapprochons l’allemand du français , ce sera notre langue qui nous paraîtra ana-

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lytique , et l’allemand , au moins à tout prendre , que nous trouverons synthétique. Si nous changeons l’un des termes de comparaison, si, au lieu du français, c’est le latin ou le grec que nous mettons auprès de l’allemand, ce sera la langue de Schiller et de Gœthe qui , à beaucoup d’égards , sera relativement analytique , et celles de Démostliène et de Sophocle , de Cicéron et de Virgile que nousjugerons comparativement synthétiques. Mais les deux langues classiques perdront elles -mêmes, jusqu’à un certain point, leur droit à cette dénomination , si nous les mettons en parallèle avec le sanscrit, ou du moins avec telle ou telle phase de la langue sanscrite. Manu, Yàdjnavalkya , Kàlidâsa , dans les vers lyriques de ses drames , sont le plus souvent bien autrement synthétiques que Lucrèce et Horace, qu’Hésiode, Euripide, Eschyle même. Sans sortir de l’histoire d’une seule langue, si nous en comparons les diverses phases, les diverses époques entre elles, elles mériteront, les unes par rapport aux autres, soit l’une, soit l’autre des deux épithètes. Et, pour le dire en passant, ce ne sera pas toujours dans la période la plus ancienne que la synthèse dominera en tout point. Dans l’Inde, la plus ancienne époque de la langue, celle des Védas, des hymnes sacrés, a certains procédés plus analytiques que l’idiome des grandes épopées , des Itihûsas , des codes de lois, des drames, et surtout de la prose des philosophes, des grammairiens, des scoliastes. Ces derniers, bien que leur but soit d’interpréter la pen-

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sée d’autrui, et de la décomposer, pour la mieux faire comprendre, emploient parfois, comme instrument d’analyse, le polysynthétisme le plus hardi et le plus obscur. Il fallait que les savants et les étudiants pour qui ils écrivaient et qui les comprenaient, à ce qu’il semble , sans effort , eussent une force et une suite d’attention vraiment prodigieuse, pour que le déchiffrement de ces énigmes de la synthèse ne leur parût pas un tour de force et une tâche aussi rebutante qu’à nous, qui certainement, à cet égard, sommes moins bien doués.

Mais qu’appelle-t-on dans les langues la synthèse et X analyse ? Qu’entend-on par composer et décomposer la pensée au moyen des mots? car c’est là le sens de ces deux termes techniques. Il y a dans la pensée, et par suite dans le discours qui l’exprime, trois sortes d’éléments : les idées principales, les idées accessoires et les rapports des idées entre elles. Les langues, qui peignent la pensée et sont les instruments du discours, auront naturellement des moyens quelconques de rendre et d’exposer ce triple élément, lin idiome qui rendrait par des mots à part chaque idée simple et distincte, soit principale, soit accessoire , et chaque rapport d’idée , serait un idiome absolument et parfaitement analytique. Mais un tel idiome n’existe pas et ne saurait exister. Si nous admettons, ce qui, je crois, n’est plus guère douteux pour personne, que la faculté de parler, que le langage, n’est ni une révélation, ni encore moins une

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convention, mais un instinct que Dieu nous a donné, un instinct aidé par la raison, une puissance de notre âme et de nos organes, qui, mieux que toute autre peut-être, témoigne de l’intime union de l’âme et du corps, une sorte de sixième sens à la fois physique et moral : voyons, pour bien comprendre le mécanisme du langage, comment procède la nature. Ses moyens, comme pour toutes celles de ses opérations où intervient la liberté de l’esprit humain, sont variés et multiples. Elle n’agit ni d’une manière exclusivement analytique, ni d’une façon absolument synthétique. Tantôt elle part du simple pour arriver au composé , tantôt du composé pour arriver au simple. Par la déduction et par l’induction , par l’abstraction et la combinaison, le philosophe, composant et décomposant tour à tour la pensée, telle qu’elle se produit spontanément et naturellement dans le discours , vient à bout d’amener à l’unité le procédé de la nature, et parce qu’il a découvert et classé méthodiquement les éléments primitifs du langage et trouvé ce moule commun de la proposition, qui sert de cadre à toutes les combinaisons partielles et premières des idées et des mots, il conclut de l’identité d’effet à l’identité de cause et d’opération , de la ressemblance qu’il a constatée entre les choses créées à l’unité du moyen de création. Mais la conclusion n’est pas légitime. De ce que l’essence du discours est partout identique et ses lois toujours les mêmes, il ne s’ensuit pas que la pensée naisse toujours de la même manière , que la

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proposition , }a phrase , le discours soient formés par une opération constamment semblable. C’est le propre de l’instinct d’obéir à la loi, sans même avoir besoin de la connaître, d’aller au but parle chemin le plus naturel et le plus court , et d’y marcher d’un pas sûr, sans se rendre compte de ce qu’il fait. Quand une fois nous avons conscience des moyens , la réflexion intervient, elle aide l’instinct et le perfectionne, • comme parfois aussi elle l’égare et diminue sa force et sa sûreté d’action ; mais l’instinct n’a pas besoin d’elle; il suffît par lui-même à ce qu’il a à faire. Sans être grammairiens, le sauvage et l’enfant parlent et rendent leur pensée , et font de la prose sans le savoir; et le grammairien, le philosophe lui-même, bien souvent laissent faire l’instinct, sans se donner a peine d’examiner par quelle voie il les mène, sans savoir ni plus ni mieux que M. Jourdain comment il s’y prend pour arriver à son but. Mais ce qu’ils ne font pas, lorsque c’est l’instinct tout seul qui agit, nous voulons le faire rapidement ici , et considérer quelle est dans les procédés instinctifs du langage, et par conséquent dans la formation des langues, la part de l’analyse et la part de la synthèse. C’est une question très-vaste, et, pour la traiter d’une manière complète , il faudrait de longs développements et de nombreux exemples; mais, pour ce que nous voulons établir ici , peu de mots suffiront.

Selon le point de vue où l’on se place , on peut classer de bien des manières la pensée et le senti-

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ment. Une seule division nous intéresse ici : celle qui partagerait les pensées, considérées quant à la manière dont elles naissent dans l’esprit, en complexes et incomplexes. Tantôt nous considérons un objet unique et bien distinct, et nous rendant compte de sa nature, de son état, de sa manière d’être , nous le caractérisons par ses qualités , par les circonstances où il se trouve , par ses relations avec les autres objets , avec nous , avec nos sens , avec notre esprit. Nous le modifions, en groupant autour de lui, qui est l’objet principal de notre pensée, toutes les circonstances, tous les modes accessoires qui le déterminent, le complètent, le nuancent, et constituent sa nature, soit constante et absolue, soit actuelle, et relative. Quand nous procédons ainsi, l’objet que nous observons, que nous détaillons et décrivons pour nous-mêmes ou pour les autres , devient un point central , auquel nous rapportons, une à une, toutes ses circonstances. La langue nous donne le moyen de suivre cette opération de l’esprit , elle nous fournit les matériaux divers et distincts que nous pouvons ajouter, coordonner successivement. Elle a des noms pour chaque objet à part , pour chacune des idées que nous combinons ensemble , pour chacun des rapports, pour chacune des influences que subit ou exerce notre objet principal. Je ne veux pas dire que la vue première de l’objet soit, véritablement et dans la rigueur du terme, simple et incomplexe

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Nous n’arrivons au simple que par abstraction , par un effort, par un artifice de l’esprit; et toutes nos perceptions sensibles et venues du dehors sont , ainsi que les mots qui les nomment , plus ou moins composées et concrètes ; mais enfin ici , dans l’opération que je viens de décrire , opération de l’intelligence et du langage , il y a toute la simplicité relative dont nous sommes capables. A défaut de simplicité absolue , notre idée principale et centrale , si je puis ainsi parler, a une unité bien limitée, et celles que nous y rapportons, qui rayonnent tout autour, sont également assez distinctes, pour venir s’ajouter et se grouper une à une et successivement. Il y a là , je le répète, toute la simplicité que comportent nos facultés, tant que l’abstraction ne leur vient point en aide. Pour rendre possible cette manière de voir et d’agir de notre esprit, il faut que le langage , qui n’est pas seulement son interprète , son instrument de communication, mais encore un agent intérieur, par lequel la perception arrive à la clarté , à la netteté , et apporte une impression à la fois lucide et distincte : il faut , dis-je, que le langage se prête et coopère aux procédés de la pensée, qu’il lui offre des signes élémentaires et partiels, d’une valeur bien distincte aussi et bien limitée, qu’il puisse, comme elle, passer par des additions successives, du simple au composé, et former progressivement un ensemble par la combinaison des parties. Et, en effet, il n’y

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a point d’idiome qui soit privé des moyens de seconder cette opération de l’intelligence et de la sensation : tous nous présentent , dans leur grammaire et leur dictionnaire, des éléments à part, des mots distincts , qui peuvent ou s’employer isolément, ou, par leur réunion, peindre la pensée comme fait une mosaïque, où les pièces de rapport, plus ou moins sensibles pour l’œil , se coordonnent pour former des figures entières et des tableaux complets.

Mais l’art est fécond en ressources et a bien d’autres méthodes encore pour représenter le§ objets. A côté des mosaïques habilement composées d’une infinité de parties, nous voyons les statues fondues d’un seul jet, les sculptures d’un seul bloc, les peintures à grands traits. Le langage a, de même que l’art, ses procédés d’ensemble, pour fondre d’un seul jet et pour peindre à grands traits. Souvent la proposition jaillit tout entière et sans que l’esprit ait conscience ni des parties , ni des moyens de suture et des exposants de rapports. La sensation , le sentiment, la pensée sont presque toujours des phénomènes complexes , que l’intelligence peut décomposer, nous l’avons dit, par réflexion, mais qui, au moment même où ils se produisent en nous, sont concrets à notre insu : ni l’acte de l’esprit, ni l’impression reçue et gardée n’ont rien de multiple ; et bien souvent l’intelligence la plus exercée, la plus habituée à l’abstraction, ne partage le jugement qu’elle prononce, en ses termes et

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ses éléments, qu’en se repliant sur elle-même, qu’en entreprenant à dessein et avec attention cette décomposition. Cette opération de pensée concrète, nous pouvons l’appeler synthétique, ainsi que les procédés et les matériaux concrets que nous présente le langage, pour imiter et rendre fidèlement ce que fait l’esprit, pour peindre, couler, sculpter tout d’une pièce, ce que l’esprit produit tout d’une fois et d’ensemble. Et c’est ici surtout que l’instinct de la parole est admirable. L’âme veut rendre tel ou tel son : voyez comme à son insu la fusion s’opère, comme le métal spontanément se compose des divers éléments dont le mélange est seul propre à produire le son désiré; comme cet ensemble, quand la réflexion l’analyse, est exactement formé de ses parties nécessaires et naturelles. Dans les calculs compliqués de l’algèbre, il vient un moment où l’esprit le plus vigoureux , le plus subtil, ne peut plus suivre par le raisonnement les opérations du puissant mécanisme qu’il emploie, où c’est le procédé seul qui agit, où l’esprit obéit comme à l’aveugle. Pourvu qu’il marche bien dans la voie tracée , il est impossible qu’il s’égare , elle le mènera au but , mais sans qu’il sache ni comment ni pourquoi. Il en est de même du langage. Il suffit de vouloir, j’allais dire de toucher le ressort pour que, dans une tête, je ne dis pas bien cultivée, mais bien organisée , ce mécanisme instinctif se meuve aussitôt, et compose harmonieusement la pensée de toutes ses portions essentielles. Défaites le tissu, vous

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trouverez et pourrez séparer tous les fils , mais l'étoffe s’est faite comme d’elle-mème , sans que la nature vous ait mis dans le secret de l’opération , et je le répète , sans que vous en ayez eu conscience, en quelque sorte. Quand on examine de près les opérations du langage, on ne peut assez admirer tout ce qu’elles ont de délicat , d’ingénieux , de fort et de profond ; je doute que le génie même et la puissance d’esprit la plus extraordinaire pût suffire à les faire sciemment, à se retrouver toujours sûrement et rapidement dans le mécanisme de la parole , dans l’analyse ou dans la synthèse du discours. On l’a dit avec raison , c’est la faculté de parler qui par excellence distingue l’homme de la bête :

Ut genus humanum, cui vox et lingua vigeret ,

Pro vario sensu varias res voce notaret ,

Dum pecudes mute 1

( Lucrèce , V, 1056.)

Mais plus d’un, le plus grand nombre, sont heureux de pouvoir comme machinalement prendre ainsi leur premier rang dans l’échelle des êtres, et de n’avoir en quelque sorte pas besoin , pour accomplir les difficiles opérations du langage, de savoir ce qu’ils font.

Outre cette synthèse spontanée dont je viens de parler, que nous faisons avec tant d’art, sans nous

1 . Ce n’est pas tout à fait là , je le sais , le sens de Lucrèce ; mais peu importe ici , je ne cite pas ces vers comme une autorité, ni comme un argument.

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en douter, pour ainsi dire, il y a la synthèse volontaire , les combinaisons de mots par lesquelles l’esprit cultivé, l’orateur, le poète, se servant à la fois de l’instinct et de la réflexion , reproduisent à dessein, et le sachant, leurs combinaisons d’idées. Pour l’une comme pour l’autre manière de composer la pensée, le lexique et la grammaire nous fournissent dans la plupart des idiomes, dans les plus analytiques même, des instruments et des procédés qui sont, à des degrés divers, mais toujours suffisamment, sinon pour l’art, au moins pour le besoin., rigoureux et commodes.

De tout ce qui précède il résulte que les langues , pour répondre à la nature de cet instinct qui fait que nous parlons, et. au besoin de l’esprit, c’est-à-dire, à nos diverses façons de concevoir et de rendre , doivent avoir et ont en effet des moyens divers de composer et de décomposer la pensée par l’expression. Toute combinaison d’idées appartient à cette partie de la grammaire que nous nommons la syntaxe. Il y a deux espèces de syntaxes : on peut appeler l’une la syntaxe intérieure et l’autre la syntaxe extérieure.

La première procède par transformation, fusion et agglutination; la seconde par juxtaposition. Celle-là s’exerce dans les mots, elle les forme, celle-ci sur des signes d’idées et de rapports qui sont et demeurent détachés les uns des autres. La syntaxe intérieure est comme la vie des mots; ils sont organisés, la sève y circule , chacune de leurs parties a sa fonction

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propre ; ils modifient leur valeur et nuancent leur signification, ou par des transformations intimes, ou en s’allongeant , se resserrant , s’adjoignant ou perdant des lettres ou des syllabes significatives. Tantôt, sans addition de parties étrangères, le cœur du mot, l’élément radical se colore et s’épanouit, et trouve en lui-même la force d’exprimer ses manières d’être principales et ses rapports dominants : voyez la conjugaison forte en allemand ; voyez, en grec ou en latin, les transformations de sons qui, dans un grand nombre de verbes, distinguent les temps. Tantôt il attire à lui des éléments étrangers, soit pour se les assimiler et s’en pénétrer, en quelque sorte, d’une manière si intime qu’il est besoin , pour les retrouver et les isoler, d’une analyse souvent subtile jusqu’à la témérité ; soit pour les grouper autour de lui par une étroite cohésion , qui laisse voir , il est vrai, le point de suture , mais d’une suture si indissoluble, qu’on ne peut, tout en distinguant les parties , les séparer les unes des autres, sans détruire la vie du mot et changer en fragments inertes et informes des membres actifs , des organes animés par l’union. Le cœur du mot, son fond radical, est comme un foyer d’où la vie se communique à tout ce qu’il s’adjoint.

La syntaxe extérieure, au contraire, laisse les termes indépendants et distincts : elle les traite comme des parties hétérogènes qui n’ont point assez d’affinité pour se fondre ensemble , ni pour se pénétrer ou s’agglutiner , de manière à participer à une vie

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commune. Nous nous sommes habitués à nommer analytiques les langues où domine cette seconde espèce de syntaxe : ce sont celles en effet où la synthèse est le' moins visible; les mots ne nous apparaissent plus comme composés, parce que nous n’en découvrons plus les parties, et que nous ne les voyons plus fonctionner et avoir chacune son rôle ; mais, à certains égards, on peut dire que la synthèse y est poussée plus loin et jusqu’à l'excès : après la fusion, il s’est fait peu à peu et à la longue comme une sorte de pétrification ; la vie s’est arrêtée , la sève a cessé de circuler : l’organisme a disparu , ou plutôt il ne se reconnaît plus qu’à certains traits d’une antique empreinte , et là seulement où la durée et le long usage ignorant n’ont pas effacé jusqu’aux derniers indices de l’origine et de la nature première.

A un autre poiut de vue encore, les langues en apparence analytiques sont , en réalité, plus synthétiques que les autres, ou au moins la synthèse y devient-elle bien plus nécessaire. C’est surtout quand on bâtit avec des fragments qu’on a besoin de savoir combiner. À force de suivre une certaiue pente , les langues finissent par ne plus offrir que des mots sans valeur individuelle, ou qui du moins ne déterminent plus par leur forme la catégorie à laquelle ils appartiennent. Ce n’est plus la lettre, la syllabe, ni en quelque sorte le mot même , mais c’est la proposition , la phrase entière qui , bien que composées de débris , de pièces et de morceaux , forment l’unité

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vraiment significative , et cette unilé-là, certes, est bien autrement complexe et concrète et synthétique, que celle à laquelle nous remontons et que nous trouvons significative et animée de sa vie propre, dans les langues que nous appelons par excellence synthétiques.

La parenté des langues ne se reconnaît pas uniquement à la similitude des éléments simples, je veux dire des radicaux qui expriment soit les idées, soit leurs rapports ; en d’autres termes , des radicaux qui constituent la partie centrale et fondamentale des mots, et de ceux qui forment les suffixes, les affixes de la dérivation et les désinences de la flexion. La syntaxe est aussi un bien commun et de famille, et peut nous offrir des caractères frappants d’affinité. Bien que ses lois les plus générales soient au fond les mêmes dans toutes les familles de langues, parce qu’elles sont comme les conditions essentielles de la pensée humaine, il y a, au-dessous de ces modes nécessaires, bien des habitudes plus arbitraires, plus facultatives , quoique très-importantes encore , dont la ressemblance dans les diverses branches d’un même tronc forme d’irrécusables traits de race , d etonnants indices de la communauté d’origine. Que l’on compare entre elles quelques belles pages, de même nature pour le fond des idées , empruntées à des idiomes différents , mais de même famille, on y remarquera de notables différences de syntaxe ; mais, si l’on y regarde de près , on sera plus frappé encore,

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je n’en doute pas, des rapports que des dissemblances, et l’on s’étonnera qu’à travers une si longue suite de siècles, malgré la distance des lieux, l’infinie diversité des climats, des civilisations, des idées, de l’organisation politique, civile et morale, de la manière de vivre, il se soit conservé, dans la syntaxe intérieure et extérieure, tant d’indices d’unecommunauté première et d’une identité originelle, il y a telle page des Védas qui, je ne dis pas pour le choix et la nature des idées, mais pour leur structure (il va sans dire que je ne parle pas non plus de la formation première des mots), n’offre guère de principes d’expression combinée, c’est-à-dire, de lois et d’habitudes de régime et d’accord , de subordination et de coordination, que nous ne trouvions aujourd’hui, au xjx' siècle, dans notre propre langue, dans la langue allemande, à ses diverses phases, dans les autres idiomes indo-européens qui se parlent encore maintenant, et, si nous remontons le cours des âges, dans les monuments qui nous restent des langues classiques. La manière d’exprimer ces relations, de marquer ces régimes et ces accords , soit de mots, soit de propositions, varie beaucoup sans doute, mais les grands principes de la combinaison des idées et des termes demeurent au fond les mêmes :

.... Sunt quia milita inodis primofdia inultis,

Quæ palribus patres tradunt astirpe profecta.

(Lucrèce, IV, tâl4, tâit>).

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