RACINES, SUFFIXES
Des analogies du genre de celles que nous venons de remarquer eutre les flexions ou formes diverses
cl un meme mot, existent aussi entre les mots divers d’une même famille.
Par exemple , les mots lû-ciç , délivrance , Xu-tôç, délivré, Xu-tixô; , qui a la vertu de délivrer, Xu-tPov, moyen de délivrance , rançon, se ressemblent beaucoup entre eux, tant pour le sens que pour la forme.
Tous expriment 1 idee de délier , délivrer , diversement modifiée : dans tous aussi se retrouve la syllabe Xu» suivie de terminaisons diverses. Cette syllabe commune s’appelle racine'.
Au est donc la racine des mots Xu-<tiç, Xu-tôç, etc.
Cette racine exprime l’idée abstraite et absolue de délivrer. Pour ajouter a cette idée principale et fondamentale les idées accessoires d'action , d action subie par un sujet , d'aptitude , de moyen , on a ajouté à la syllabe Xu les terminaisons «ç, T fc, Ttxdç, tPov. Ces terminaisons se composent : V des désinences de cas ç et v, 2° des lettres formatives <?t, to, tixo, tPo.
I3e même, pour donner à la racine <ptX un sens verbal, nous y ajoutons la terminaison éw. Cette terminaison se compose : 1° de la désinence verbale w, 2° de la lettre formative 1.
Ces lettres formatives («, to, tixo, tPo, e, etc.) s’appellent suffixes *.
1 . Nous ne donnons pas ici au mot Racine le même sens que Lancelot dans son Jardin des Racines grecques. Lancelot entend par Racines les mots primitifs , les mots qui forment des dérivés.
Pour nous la racine n’est pas un mot, mais seulement la partie fondamentale d’un mot, et cette partie fondamentale se trouve tout aussi bien dans les mots dérivés que dans les mots primitifs. Ainsi Lancelot considère comme racine le mot Xûw ; et nous, la syllabe Xu, que nous retrouvons dans Xô-a.ç, Xu-tôç, Xu-uixdç, Xii-rpov, etc.
2. De suffLrus, a, uni, participe du verbe latin suffigcrc {sub- /igerc), qui signifie attacher sous , à la suite ou à la fin de. On
La formation des mots à l’aide des suffixes, ou, pour ceux qui n’ont pas de suffixes, à l’aide de simples désinences , se nomme dérivation.
En quoi, diffèrent le radical et la racine.
Dans le verbe <pt)iü> , aimer , la racine est 'pi'X, le radical est <pi>.e ; dans f&naïc , affection , la racine est <piA, le radical est (pvXnici ; dans Xuvpov , rançon , la racine est "Km, le radical est Xt*rco.
La Racine est donc la partie du mot qui reste après la suppression de tout ce qui sert soit à la dérivation, soità la flexion (c’est-à-dire, principalement, des suffixes et des désinences), et après qu’on a effacé toutes les altérations qu’une racine peut subir pour passer à l’état de mot. Far exemple, pour trouver la racine de lajj.Êavcü,yè prends , nous supprimons : 1° la désinence de conjugaison o>, 2° le suffixe verbal av. Cette suppression faite, il nous reste "Xajxê , où nous avons
ne donne pas ordinairement ce nom de suffixes aux lettres ou syllabes qui servent à la formation des verbes. Cela vient sans doute de ce que les lettres ou syllabes formatives se placent entre la racine et la désinence, et que cette dernière étant en général plus longue dans les verbes que dans les noms, les lettres ajoutées pour la dérivation ne peuvent plus se dire , aussi bien que dans les mots déclinables, suffucæ , attachées sous, à la fin. Comme cependant elles jouent du reste absolument le même rôle dans les deux classes de mots, nous avons cru pouvoir, sans inconvénient, pour simplifier la terminologie, nous contenter d’un seul terme pour les mots déclinés et pour les mots conjugués. Il y a aussi, comme nous le verrons plus loin, des suffixes servant k former les mots invariables.
encore à faire disparaître une autre altération, dont il sera parlé plus loin, et qui consiste dans l’insertion d’une nasale ( g.) devant la dernière consonne de la racine. Le g retranché, nous avons la véritable racine Xaê, que nous trouvons, sous sa forme simple et primitive, dans l’aoriste second e-Xaë-ov. Cette même racine Xaê, nous la trouvons dans le futur Xifij/ogai ( Xni'ê-aojjuaci ) , après avoir supprimé la désinence du futur cogai, et fait disparaître l’altération qui consiste, comme nous le verrons plus bas, à allonger la voyelle du radical, c’est-à-dire, à changer a en n.
Le Radical est la partie du mot qui reste après la suppression de tout ce qui sert à la flexion du mot , c’est-à-dire, des désinences de déclinaison ou de conjugaison, des augments, des redoublements.
Dans les noms, il faut presque toujours chercher le radical au génitif singulier, parce qu’au nominatif la fin du radical se trouve souvent altérée d’une manière plus ou moins sensible. Ainsi le radical de giXaç, noir , génitif giXav-o;, est geXav; le radical d’tXitiç, espérance y gén. èXiuà-o;, est èXut5.
Parmi jes verbes, les uns ont un seul et même radical pour tous les temps; dans d’autres (et je ne parle pas des défectifs), le radical varie selon les temps. Le verbe Xu-w, par exemple, a pour radical Xu à tous ses temps (£-Xv»-ov, Xû-cto, e-Xu-îa , Xé-Xu-xa, èXe-Xü-xîiv, etc.).
Aa[téav-to, au contraire, a trois radicaux divers : l’un pour l’aoriste second, qui est Xaë (e-Xaë-ov); un autre pour le présent et l’imparfait, qui est Xagëav (Xagêav-w, s-Xâj/.ëav-ov) ; un troisième pour le futur et le parfait, Xnjê (Xyi^ogai est pour Xïi'ë-cogai ; dans nX-^a, ei tient la place du redoublement, et Xyxpa se compose
l)E LA FOliMATlON DES MOTS
de AviS, et de la désinence du parfait, qui est a précédé d’une aspiration : cette aspiration combinée avec le p qui la précède nous donne un <p, c’est-àdire bfî).
La racine, au contraire, est la même pour tous les temps du verbe. Les formes tko& ov, ^a^Covco , ont toutes trois pour racine >.<xê.
Il y a de même des mots déclinables qui ont des radicaux divers. Ainsi xuwv, chien , gén. xuv-oç, a pour radical au nominatif xu ov (en considérant l’allongement comme une modification propre à ce cas, et qui compense le manque de terminaison), et à tous les autres cas xuv. Les adjectifs de la troisième classe, qui suivent au masculin et au neutre la déclinaison imparisyllabique et au féminin la parisyllabique , ont régulièrement deux radicaux : l’un pour le masculin et pour le neutre, et l’autre pour le féminin : (iéAaî (pour (/.éXav-ç), noir, neutre [iéAav, gén. piAavo;, fém. (AÉXaiv-a, gén. (xsAxiv-nç.
Des raisons d’euphonie, des principes de compensation, expliquent ces modifications et la diversité des radicaux. L’unité de la racine n’en est point affectée , mais seulement le thème de la déclinaison1.
1 . Cette diversité de radicaux ou thèmes dans un même mot déclinable est particulièrement, remarquable en sanscrit. C’est un fait propre à certains radicaux terminés par des consonnes. Prenons pour exemple, avec M. Bopp ( Kritische Gmmmatik der Sanskrita-Sprachc, § 175}, le participe présent masculin de la première forme active : thème : tudat , « tourmentant, » nominatif singulier, tudnn (mutilation de nuirait), acc. tudant-am, datif tudat-é; nom. et voc. plur. tudant-as, ace. tudat -ns; nom., acc. etvoc. duel tudant-du, gén. tiulat-ôs, etc. Nous trouvons dans cette flexion deux radicaux , l’un plus fort tudant , l’autre
Dans un certain nombre de mots grecs, c’est-à-dire, dans tous ceux qui se composent seulement d’une racine et d’une désinence, sans insertion de suffixe et sans aucune des modifications qui sont les signes et les moyens de la dérivation, le radical est en même temps la racine du mot.
Ainsi, par exemple , Vj-w , je d/îtie, se compose : 1° de la racine l'j, 2“ de la désinence de conjugaison U , qui s’attache immédiatement à cette racine : la syllabe 1\> sera donc à la fois le radical et la racine de ce verbe.
Le substantif ir tu i; (imî^r-;), pli, gén. tuTuy-o;, se compose : 1° de la racine ttw/, 2° de la désinence du nominatif ç , qui s’attache immédiatement à la ra-
plus faible tudat. Ils se partagent la déclinaison, le faible y domine : toutefois c’est probablement le moins ancien des deux , et le latin et le grec, qui terminent uniformément à tous Içs cas leur participe présent actif en ont et en ovt (je ne tiens pas compte des altérations euphoniques du nominatif singulier et du datif pluriel grec), paraissent ici avoir conservé plus fidèlement que le sanscrit la forme primitive. Dans un certain nombre de mots, nous trouvons trois degrés, trois radicaux de poids divers. Ainsi, l’adjectif qui veut dire * occidental <• a pour thème, aux cas forts pratjràüc, aux cas les plus faibles prattc , et en outre un thème qui tient le milieu entre les deux autres j/rntyac.
Il y a un grand nombre de faits analogues à celui-ci qui nous apparaissent comme des exceptions, des bizarreries, en grec et en latin, et qui se trouvent expliqués tout naturellement par quel que loi constante, quelque habitude très -régulière de la langue sanscrite.
cine : im>y sera donc à la fois le radical et la racine de ce nom.
Mais dans le substantif <pAdS(<j>Aôy-;),y7fl/Hwe, gén. çAoy-dç, qui se compose aussi d’une racine et d’une désinence de cas, sans insertion de suffixe, le radical (<pAoy) diffère de la racine (<pAey), parce que cette dernière, pour passer à l’état de mot déclinable, a subi une des altérations qui caractérisent la dérivation (e s’est changé en o; voyez plus bas, § 15, p).
Ce changement de la voyelle est peut-être la plus légère des modifications dérivatives, et à plus forte raison y aura-t-il une différence entre le radical ou thème, et la racine, dans les mots qui sont formés à l’aide de suffixes. Voyez plus haut (§ 2) les dérivés de la racine Au : Au<rt-ç, Autq-ç, Autixo-;, Aurpo-v.
Remarques générales.
I. En grec et dans toute la famille de langues à laquelle le grec appartient, les racines principales et primitives paraissent être monosyllabiques et avoir des voyelles brèves. Les formes qu’on donne pour des racines, bien qu’elles se composent de deux ou plusieurs syllabes, ou qu’elles renferment des voyelles longues, sont probablement des formes altérées et dérivées, et presque toujours on peut les ramener à quelque autre racine, ayant les caractères dont nous venons de parler.
Il suivrait delà : 1° que, dans les v erbes, pour trouver la racine sous sa forme la plus pure et la plus primitive, il faudrait remonter au temps le plus simple
et le plus léger quant à la forme, et ce temps est ordinairement l’aoriste second, quelquefois le parfait premier, d’autres fois le parfait second ; 2° que, parmi tous les mots d’une même famille, c’est-à-dire, formés de la même racine , ceux-là seuls pourraient avoir gardé leur racine exempte de toute altération, qui lui auraient conservé ce caractère dont nous avons parlé, de monosyllabe ayant une voyelle brève
Ainsi nous ne chercherions pas la forme pure de la racine du verbe Xaptêavu, je prends , dans le présent Xa|/.ê-av-<o , ni dans le futur Xïî<|/of/.ai (X/ié-aojxai), mais dans l’aoriste second ê-Xaé-ov. De même nous ne chercherions pas la racine commune aux mots <peüy-(d, je fuis , <peux-To'ç, évite, (peu^eiw («peux-cetid), avoir envie de fuir , çeü^ijAoç («peux-si^o?) , quon doit fuir , çuy-n', fuite , çuy-a; , fugitif, (pûy-^nv, en fuyant, etc., dans les quatre premiers de ces mots , mais dans les trois derniers, et dans l’aoriste second du verbe <peôy-<i>, qui est e-cpuy-ov.
Nota. Ce fait, nous devions l’indiquer, parce qu’il pourra plus d une fois faciliter nos recherches dans la suite de ce traité; mais nous ne nous proposons pas de ramener tous les mots que nous analyserons à cet état de simplicité primitive : cela pourrait souvent nous engager dans des discussions trop longues et trop subtiles pour un traité de ce genre.
II. Les racines et les radicaux n’ont pas dans les langues une existence indépendante. Ces éléments
1. Nous disons pourraient aroir ganté , parce que la racine se trouve souvent altérée sans cesser d’être un monosyllabe bref : par exemple , par le changement d’z en o, etc , et par des modifications qui affectent les consonnes.
des mots ne sont pas des mots, et on ne les voit pas employés à part à l’état de racines et de radicaux. Mais on les obtient au moyen d’une abstraction trèslogique et très-naturelle. Il est certain que c’est la syllabe Xu, commune aux mots Xü-«, Xv-atç , Xu-to'ç, Xu-tixo;, Xu-rpov’ (voy. § 2), qui exprime l’idée de délivrance , contenue dans la traduction de tous ces mots, où elle se trouve modifiée par diverses idées accessoires. De l’observation de ce fait , à l’analyse par laquelle nous détachons et considérons à part cet élément générique que nous nommons racine,' et qui est commun à toute une famille, à toute une classe de mots, il n’y avait qu’un pas, qu’on ne pouvait point ne pas faire.
Ce que nous venons de dire des racines s’applique aussi aux radicaux, qui sont communs à tous les cas et à tous les nombres d’un substantif, aux modes, aux temps, aux personnes, aux nombres divers d’un verbe.
Au reste , la manière dont la langue grecque et plusieurs autres langues forment les mots composés nous autorise encore davantage, s’il est possible, à faire cette abstraction. Quand deux ou plusieurs mots se combinent pour former un mot composé, c’est le dernier seulement qui prend la désinence; ceux qui le précèdent sont ordinairement à l’état de racines ou de radicaux. Ainsi dans vau-aayeîv (vowaayét iv), Combattre sur un vaisseau , va.» est le radical du nominatif de vaO(ç), vaisseau; dans àpro-ipayo;, qui mange du pain, àp-o est le radical du substantif âp- ' to(î), pain. On voit par là que cette analyse n’est pas absolument le fait des grammairiens, et qu’elle se trouve justifiée par l’usage même de la langue.
III. Pour les désinences et les suffixes, on les a obtenus par une analyse du même genre. On a remarqué, par exemple, que la lettre t, au datif singulier des noms de la 3e déclinaison, exprimait ordinairement le rapport que marque en français la prépositiou à , que le suffixe -rpo(v) , combiné avec une racine ou avec un radical, ajoutait toujours au sens de ce radical ou de cette racine le sens de moyen , à' instrument ( âpo-xpov , instrument pour labourer , t:\w-zoov, instrument pour frapper , etc.). On a donc été en droit de détacher ces lettres ou syllabes formatives, qui expriment des rapports ou des idées act cessoires, de la partie des mots qui exprime l’idée . principale ou fondamentale, et de leur donner un sens distinct et une existence indépendante, sinon dans la langue, au moins dans la grammaire
1. Les grammairiens indiens ont fait cette abstraction pour tous les termes de leur langue, et ils ont dressé des listes de racines et de suffixes, au moyen desquelles ils expliquent facilement, et d’une manière le plus souvent vraie et satisfaisante, la formation et la signification des mots sanscrits.
Beaucoup de grammairiens modernes considèrent les suffixes comme d’anciens roots, plus ou moins altérés , qui avaient primitivement dans la langue une existence et une valeur indépendantes. Nous n'examinerons pas ici cette théorie, qui rendrait plus légitime encore l’analyse dont nous venons de parler, mais que nous ne pourrions ni soutenir, ni contester, sans entrer dans de longs développements , qui seraient inutiles pour l’objet que nous nous proposons dans ce traité. Voyez cependant § 19 et § 32 bit.