PRÉFACE DE L'AUTEUR
Le succès remarquable obtenu par M. Verneuil, en juillet 1876, à la suite d'une opération réputée jusqu'alors mortelle, nous a déterminé à rechercher les cas analogues publiés antérieurement. Nous voulions savoir, en effet, pourquoi la mort avait été si constamment le résultat des gastro-stomies pratiquées jusqu'alors; comparer les observations anciennes avec la nouvelle, et, en indiquant les causes des revers, donner aux chirurgiens les moyens de les éviter. Vingt observations environ étaient connues au moment de la communication de M. Verneuil à l'Académie de médecine; nous en avons recueilli, en outre, plusieurs qui étaient restées dans l'oubli, malgré leur importance, et quelques-unes encore inédites; d'autres ont été publiées depuis, de sorte que le nombre de celles que nous connaissons s'élève à quarante-six.
Ces faits, et les réflexions en général fort judicieuses qui accompagnent certains d'entre eux, nous ont appris : que, les insuccès ont presque toujours été causés par l'état d'épuisement ou par les lésions viscérales que présentaient les opérés ; — que, toutes choses égales d'ailleurs, ils ont eu quelquefois pour cause l'imperfection du manuel opératoire ; — que le jour où l'on a opéré dans de meilleures conditions et d'après une méthode dont tous les éléments reposaient sur des données certaines, le succès a été la règle.
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Il nous a semblé qu'il pourrait être utile de faire connaître les faits qui nous ont amené à penser ainsi, et de nous efforcer de vulgariser une opération qui offre moins de dangers et plus d'avantages qu'on ne le croit communément. En effet, l'opinion générale, sur cette opération, est qu'elle est détestable, et en présence des insuccès répétés qui se sont succédé et que l'on connaît beaucoup mieux que les succès, les chirurgiens se sont demandé si l'on ne devait pas complètement rayer la gastro-stomie du cadre de la médecine opératoire, au moins chez les sujets cancéreux.
A ne considérer que la survie, sans doute l'opération, jugée d'après les trente premiers faits, n'a pas grande valeur, car, dans les cas d'insuccès, elle a peut-être quelquefois abrégé la vie du malade. Mais il est une condition particulière aux inanitiés par rétrécissement de l'œsophage dont il faut tenir le plus grand compte, et qui, pour nous, domine toute la question : je veux parler des souffrances intolérables causées par la faim et la soif, et de l'impossibilité absolue de les calmer par l'ingestion œsophagienne, parce que les malades sont alors pris d'efforts de vomissement qui augmentent encore leurs souffrances, ou par l'ingestion rectale, qui s'est montrée à peu près inefficace dans tous les cas.
Or, dans presque tous les cas la gastro-stomie a fait cesser dès le premier jour ce sentiment si atroce de la faim et delà soif, et, bien entendu, a mis fin aux vomissements provoqués par les tentatives de déglutition. N'eût-elle que cet avantage, l'opération aurait encore raison d'ôtre, car il nous semble que, pour un malade voué à la mort dans un délai rapproché, quelques jours de vie sans souiïrance sont préférables à un nombre de jours double ou triple, passés dans
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es tortures auxquelles sont en proie ces malheureux, et qui, je le répète, sont signalées comme intolérables dans toutes les observations.
Mais même au point de vue de la survie seule, il y a une distinction importante à faire dans notre statistique, entre les cas antérieurs à l'opération de M. Verneuil et ceux qui l'ont suivie. Dans la première période, sur trente et un opérés, im seul a pu être considéré comme guéri; dans la seconde, sur quinze opérés on a enregistré huit guérisons.
J'ai déjà dit plus haut que j'attribuais cette différence dans les résultats à ce fait, que les opérés de la seconde série étaient dans de meilleures conditions de santé générale que ceux de la première.
Il est encore une autre distinction fort importante à faire, c'est celle qui est basée sur la nature du rétrécissement. Le seul opéré guéri de la première série était un cancéreux, mais le néoplasme était limité à l'œsophage, et il n'existait pas de généralisation dans les viscères. Dans la seconde série on compte, chez les cancéreux, trois guérisons sur neuf opérés, tandis que les rétrécissements cicatriciels en comptaient cinq sur six. D'où il s'ensuit que les succès sont plus communs dans les cas de rétrécissement cicatriciel, mais ne sont pas toutefois impossibles à obtenir chez les cancéreux.
Je dirai même plus; dans certains cas, les malades atteints de rétrécissement cancéreux doivent être considérés comme ayant autant de chances de guérison immédiate que ceux qui présentent un rétrécissement purement cicatriciel.
En effet, les cancéreux de la première série (obs. 29), et les trois de la seconde (obs. 84, 35, 42) qui ont guéri, n'avaient pas de lésions viscérales au moment de l'opération, puisqu'on n'en a pas trouvé à l'autopsie, ou que celles que
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Ton a trouvées étaient d'origine récente, et évidemment postérieures à la gastro-stomie. Ceux au contraire qui sont morts dans les quelques jours qui ont suivi l'opération, et en particulier ceux de la seconde série, présentaient des altérations viscérales très-étendues. (Voir obs. ,S3, 86, 39, 43, 45 et 46.)
Donc, au point de vue du succès opératoire, les cancéreux sans lésions viscérales et les non-cancéreux sont égaux. Mais il n'en est pas de même au point de vue du succès thérapeutique, de la durée de la survie, et pour s'en convaincre il suffit de s'en rapporter aux chiffres suivants : les cancéreux guéris ont survécu : 26 jours, 40 jours, 3 mois, 6 mois; les non-cancéreux guéris : 28 jours, 8 mois, 15 mois et demi, plus de 25 jours et plus de 2 ans (ces deux derniers sont encore en vie). C'est qu'en effet les cancéreux sont fatalement voués à la mort dans un délai plus ou moins long, soit par le fait de la cachexie (obs. 34 et 42), soit par l'apparition d'une affection mortelle causée parla propagation du cancer à un organe voisin (obs. 29 et 35), tandis que les non-cancéreux peuvent survivre indéfiniment. La mort survenue chez les opérés non-cancéreux a été causée, dans un cas, par une altération de l'estomac déterminée par l'action du caustique qui avait provoqué le rétrécissement œsophagien ; dans le deuxième, par une affection aiguë intercurrente, et dans le troisième, par la phthisie pulmonaire; dans tous, la terminaison fatale était donc indépendante du rétrécissement de l'œsophage, sinon de sa cause dans le premier.
Maintenant donc qu'on est en possession d'un procédé opératoire dont tous les temps sont pour ainsi dire réglés à l'avance, et d'un mode de pansement qui réduit au minimum les chances de mort après l'opération; comme,
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d'autre part, les succès obtenus dans ces derniers temps seront pour les chirurgiens l'encouragement le plus puissant, on hésitera moins à opérer. Et comme en intervenant plus tôt, les chirurgiens trouveront les malades dans de meilleures conditions pour supporter l'opération, il y a tout lieu de croire que les succès ne tarderont pas à se multiplier.
C'est d'ailleurs ce qui est arrivé déjà, puisque les trente et une premières opérations comprennent une période de vingt-sept ans, et que les quinze dernières ont été pratiquées en moins de trois ans.
Cette succession rapide d'observations nouvelles a été la cause du retard apporté à la publication de ce travail, et des modifications faites à sa rédaction primitive au fur et à mesure de leur apparition. En effet, je ne connaissais que trente-six observations au moment où j'ai déposé mon Mémoire à la Société de chirurgie, et l'on verra qu'il est basé sur quarante et un cas, dont le dernier a été observé en juillet 1878. Je n'ai eu connaissance des observations 41 , 43, 44, 45 et 46, que lorsque ce travail était déjà presque imprimé en entier. J'ai pu néanmoins les faire ajouter à la fin, mais elles ne figurent ni dans l'historique, ni dans l'examen des causes de la mort, ni dans les conclusions des pages 69 et 112, qui, dès lors, ne sont plus exactes quant àla forme (car au fond les observations nouvelles n'ont fait que les confirmer) et doivent être modifiées comme il suit (1) :
Le procédé adopté et préconisé par M. Yerneuil a été suivi exactement dans huit cas, et a donné cinq guérisons (obs. 32, 35, 37, 41, 22), et trois morts (obs. 36, 38, 43).
(1) Les résultats lu; concordent tl'ailli urs ]ias entre eux. l'a^iC (iO, je donne cornmo chiffre des r)pérations ]irali(|uées d'après le procédé de M. Verneuil, 5, et 7 pajçe 113. Cela tient à ce que, dans le premier cas, je n'ai pas compté l'observation 39, où le procédé a été un pou modifié, parmi celles qu'on doit attribuer au procédé susdit, et que, dans le second, elle y ligure.
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Ce procodé a été légèrement modifié dans cinq cas, en ce sens qu'au lieu d'ouvrir immédiatement l'estomac on a exécuté ce dernier temps de l'opération quelques jours plus tard. On a eu ainsi deux guérisons (obs. 34 et 44), et trois morts (obs. 39, 45 et 46) (1).
Enfin, par d'autres procédés, qui diffèrent plus ou moins des précédents, on a obtenu trente et une morts et deux guérisons (obs. 29 et 40).
Je ne dois pas quitter la plume sans remercier les personnes qui, par les utiles renseignements qu'elles m'ont fournis, ont augmenté de beaucoup l'intérêt que peut avoir ce travail. Je prie donc MM. Sydney Jones, Francis Mason et Thomas Bryant, de Londres, Messenger Bradley, de Manchester, Kiister, de Berlin, Trendelenburg, de Rostock, Hjort, de Christiania, Studsgaard, de Copenhague, Rose, de Zurich, et Le Dentu, de vouloir bien agréer l'expression de ma profonde reconnaissance.
Cette énumération de chirurgiens distingués, appartenant à divers pays de l'Europe, est la plus belle justification de cet axiome : la science n'a pas de frontières. Mais je dois ajouter que si j'ai pu profiter des découvertes que j'ai faites dans mes pérégrinations à travers les littératures allemande el Scandinave, c'est grâce à l'extrême obligeance de mes collègues à la bibliothèque de la Faculté, MM. Ilahn et Thomas, qui ont bien voulu me traduire la plupart des documents publiés en allemand et en suédois.