‹ Traité de la gastro-stomieChapitre 3 sur 50 · L. Henri PETIT · texte numérisé non relu

L. Henri PETIT

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Le présent livre est une œuvre de pure érudition. Le bibliophile qui l'a écrit n'a pas pratiqué et peut-être ne pratiquera jamais l'opération dont il trace si magistralement l'histoire, et néanmoins il contribuera autant aux succès futurs de cette opération que ceux qui l'ont imaginée et mise à exécution sur le vivant.

On s'étonnera sans doute de me voir mettre sur le même rang celui qui invente, celui qui applique et celui qui ne fait que vulgariser par la plume. D'ordinaire on fait à chacun d'eux une part de gloire, mais fort inégale, et pourtant, si l'on comptait d'après les services rendus, l'inventeur ne prendrait pas nécessairement la première place.

Je soutiens depuis longtemps que le progrès scientifique a trois moteurs principaux d'égale puissance : l'érudition, r observation^ V expérimentation, — et qu'il existe une méthode bibliographique distincte, indépendante, digne d'être cultivée pour elle-même, et qui ne le cède en rien à ses deux rivales quant au nombre et à la valeur des informations qu'elle fournit.

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J'ai pour elle tant de reconnaissance et de respect que je voudrais voir partager par tous mes sentiments k son égard.

J'accorde que les érudits, les observateurs et les expérimentateurs ne peuvent s'occuper d'une question que lorsqu'elle a été posée par quelqu'un, c'est-à-dire quand il y a eu au préalable une invention ou une découverte; mais que deviendraient celles-ci sans la culture ? L'histoire est là pour le montrer: l'idée, si grande qu'elle soit, se traînera languissante, prospérant un jour, oubliée le lendemain, se relevant parfois plus ou moins mutilée, pour disparaître encore, sinon pour des siècles, au moins pendant des lustres. Il n'est pas même rare qu'elle soit engendrée plusieurs fois à nouveau, sans parvenir néanmoins à sortir de l'enfance. — Avec la culture la graine germe, sort de terre, grandit, et devient cette plante vivace que tout le monde utilisera désormais.

A la vérité on diffère d'opinion sur le meilleur procédé de culture, ou, pour quitter la métaphore, sur la manière la plus profitable d'étudier une question médicale. Les uns préconisent surtout l'observation, qui, attentive et patiente, a résolu déjà, et tous les jours encore résout tant de problèmes. L'école expérimentale, présomptueuse en raison sans doute de sa jeunesse, affirme qu'en dehors de son sein il n'y a point de salut. Les érudits, de leur côté, réclament et proclament la nécessité de leur concours médiocrement apprécié, il faut bien le dire, par les hommes delà clinique et du laboratoire.

Je n'ai jamais, pour ma part, admis les prétentions exclusives, mais encore bien moins compris l'indifférence, sinon le dédain, qu'affectent maintes personnes pour les travaux d'érudition. Qui sait si la paresse n'est pas pour quelque

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chose dans la guerre ouverte ou sourde qu'on fait aux livres et à ceux qui s'en servent?

Les esprits sensés, il est vrai, mettent tout à profit, mais le plus souvent dans l'ordre qui suit. Ils observent, expérimentent, se forment des opinions, posent des conclusions, et puis finissent par fouiller dans les bibliothèques. — Il me paraîtrait plus sage de procéder à l'inverse.

Une question intéresse, on la trouve obscure en certains points, imparfaitement exposée, insuffisamment étudiée; sans doute on peut attendre que le hasard apporte de nouveaux faits, nombreux et concluants ; mais à ce compte, s'il s'agit de cas rares, l'attente peut être bien longue; sans doute aussi, si le sujet d'ailleurs le comporte, on peut chercher quelque lumière en sacrifiant plusieurs chiens et plusieurs cobayes; mais en maintes circonstances il vaut mieux consulter les livres et dresser tout d'abord l'inventaire complet de la science sur la question à l'étude.

Ceci a plusieurs avantages : si après avoir compulsé on se trouve suffisamment éclairé, rien n'empêche d'en rester là, de passer outre et de porter ailleurs son activité. Mais on peut aussi condenser le fruit de ses veilles et en composer une note ou un mémoire qui dispensera les autres de la peine que soi-même on a prise. Ce travail, quand bien même il ne renfermerait rien de nouveau, serait toujours instructif pour ceux qui n'ont point creusé le sujet, c'est-à-dire pour l'immense majorité des lecteurs.

Mais je suppose que l'enquête bibhographique ne satislasse pas votre curiosité et vous démontre la nécessité de nouvelles recherches. Si vous retournez au lit du malade instruit comme vous l'êtes devenu, vous observerez beaucoup mieux, sachant surtout ce qu'il faut observer. Si vous rentrez

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au laboratoire, vous savez dans quel sens il faut interroger la nature et vous ne vous exposez pas à répéter des expériences qui ne serviront à rien.

En tout cas, et en quittant vos livres, vous pouvez faire deux parts, celle des notions acquises, démontrées, négligeables, et celle des choses douteuses, équivoques, à l'élucidation desquelles il faut résolument travailler.

On répète sans cesse que les érudits ne font jamais de découvertes et que leur esprit perd toute originalité. Le reproche est injuste et l'assertion inexacte. L'érudition certainement ne crée rien par elle-même, mais elle conduit aisément à la création ; le chercheur, qui à défaut d'imagination ou d'intuition se sert de la méthode bibliographique, arrive sûrement dans les points où il y a quelque chose à trouver. Détourner les travailleurs de l'emploi des livres, c'est conseiller aux voyageurs, explorant des régions mal connues, de ne point se servir des cartes géographiques dressées par leurs prédécesseurs.

Les recherches historiques faites avec conscience dissipent bien quelques illusions et portent atteinte à certains prestiges. Je conviens même qu'elles occasionnent parfois des désenchantements personnels ; on caressait l'espoir d'avoir fait une découverte, et voilà qu'un malheureux passage, perdu dans un obscur bouquin, vous dépossède cruellement! C'est sans doute pour s'éviter de pareils mécomptes que les chercheurs les plus actifs dans la nature aiment en général si peu à che rcher dans les livres. Mais en revanche que de compensations et que de jouissances dans ces silencieux labeurs! Aug menter la somme des richesses présentes de toutes celles qu'on avait oubliées, débarrasser ces dernières de leur enduit poudreux, les ranger, les classer comme dans un Musée, et

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convier les contemporains h cette exposition rétrospective! Je plains ceux qui ignorent l'attraction singulière qu'exercent les recherches d'érudition, l'ardeur pleine de charme qu'on met dans la chasse aux textes et la joie presque naïve qu'on ressent quand on a fait une trouvaille.

Il est surtout un préjugé qu'il faut combattre. Beaucoup de gens de très-bonne foi, et sans nulle idée de dénigrement, considèrent les documents historiques comme curieux et intéressants, mais d'utilité secondaire. A leur avis la science moyenne peut fort bien s'en passer.

Ceux qui parlent ainsi méconnaissent la puissance considérable de la méthode bibliographique, et les circonstances où elle l'emporte de beaucoup en utilité sur toutes les autres. Qu'on me permette de citer un exemple qui m'a converti, il y a vingt-cinq ans environ.

En 1854, n'ayant point encore de service d'hôpital, et suivant les visites des autres, je recueillis dans le service de Guersant une pièce et une observation fort rares, car il s'agissait d'une inclusion testiculaire. Je voulus comparer mon fait à ceux que l'on connaissait alors : le travail ne paraissait pas devoir être bien long; on citait partout le fameux cas de Velpeau, et l'on ajoutait sommairement que chose semblable avait été rencontrée par Saint-Donat, Prochaska, Dietrich et André.

Je me mis en quête de ces documents, et, non sans quelque peine à la vérité, je pus réunir dix observations, lesquelles commentées, comparées, disséquées, si je puis parler de la sorte, me permirent de donner de l'inclusion scrotale une description que des faits ultérieurement publiés n'ont guère changée et qui, je crois, est devenue classique.

Or, quel autre moyen se fut offert de tracer cette histoire?

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L'expérimentation n'avait ici rien à faire; l'observation aurait pu guetter les cas sans en laisser perdre, mais elle aurait sans doute attendu un demi-siècle pour en rassembler un nombre suffisant. Donc, sans le secours des livres, l'inclusion testiculaire serait signalée mais non décrite encore.

Le mémoire de 1855 a d'ailleurs amené le résultat habituel: en un siècle et demi on avait observé dix fois l'affection susdite et d'une façon souvent bien imparfaite. Depuis cette époque les cas se sont multipliés et l'on en compte au moins six à sept nouveaux; ils viennent d'ailleurs docilement se ranger dans le cadre dressé et servent chacun à élucider quelques points de la question.

C'est de ce moment que datent mes vraies sympathies pour la méthode bibliographique. Jusqu'alors, comme beaucoup d'autres, j'avais jugé l'érudition fort respectueusement, mais en ne voyant guère dans les érudits que des archéologues, véritables prêtres de la religion du passé, assez peu soucieux du présent, et ne songeant point du tout à l'avenir; livrant tels quels les fruits de leurs labeurs à qui voulait les utiliser, mais sans se proposer de servir directement la pratique ; faisant volontiers l'histoire des hommes, des doctrines, des théories et des idées, mais exceptionnellement celles des choses et des faits vulgaires.

Mon modeste travail m'ouvrit les yeux et me montra quels trésors pourraient être extraits rien que de la masse profonde des observations anciennes et modernes, nationales et étrangères, bien classées, bien groupées et bien commentées. Lancé depuis dans le torrent de la vie active et militante, j'ai été obligé d'abandonner cette voie fertile, mais je n'ai jamais cessé d'encourager quiconque veut y entrer et d'y pousser également ceux qui, désireux de servir la science.

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n'ont ni les ressources d'une grande pratique, ni le goùL des travaux d'amphithéâtre.

La seule objection raisonnable est tirée du temps considérable que nécessitent les recherches bibliographiques, quand on veut les faire avec probité. Ce temps est d'autant plus grand que chaque bibliophile est obligé de faire son apprentissage à peu près tout seul, la méthode bibliographique n'étant enseignée par personne et n'ayant pas encore trouvé son législateur. Certainement, nul ne peut à chaque sujet s'arrêter pour en faire l'histoire complète ; on n'apprendrait pas en toute sa vie un centième de la pathologie. Mais ce que nous demandons à ceux qui ne peuvent faire la besogne, c'est au moins de ne point dédaigner ceux qui l'accomplissent. Nous ne songeons à proscrire ni l'observation, ni l'expérimentation, mais nous voulons que l'érudition soit honorée comme elle le mérite, et qu'au même titre que les autres la méthode bibliographique soit reconnue d'utilité pubHque.

Les Français, quoi qu'on en pense, ne sont nullement réfractaires aux études de ce genre ; ils y apportent même un sens critique et un jugement sûr qu'on ne trouve pas au même degré chez tous leurs voisins. Mais il faut bien convenir que, dans leur pays du moins, ils ne sont ni soutenus dans leurs essais, ni rémunérés de leurs efforts. Chez nous, l'épithète d'érudit accolée au nom d'un homme ne sert pas à grand' chose, si même elle ne nuit pas; elle imphque en outre une idée de spécialisation étroite et d'inaptitude professionnelle.

Tout cela changerait bien certainement si un chef se présentait, actif, résolu, dévoué, et surtout convaincu. Bientôt il réunirait autour de lui une petite phalange de

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travailleurs qui formerait avec le temps une véritable école ' nationale d'érudition.

Au premier rang de la cohorte on trouverait à coup sur M. Petit, qui s'est donné corps et âme aux recherches bibliographiques, et qui, d'ici à peu d'années, sera certainement un savant classé.

Il vient de fournir un nouvel argument en faveur de la méthode bibliographique, en retraçant l'histoire complète d'une opération très-intéressante et très-importante, mais encore fort discutée.

On peut donc en toute assurance recommander le présent Traité à diverses catégories de lecteurs :

Aux hommes instruits, qui applaudissent de bon cœur aux patientes recherches, à la peine prise pour atteindre la précision, l'exactitude et la sincérité scientifiques.

Aux érudits de profession, qui ne pourront manquer de rendre justice aux efforts faits par l'auteur pour découvrir les origines et les progrès de la gastro-stomie dans les documents originaux, en quelque pays qu'ils se soient produits et en quelque langue qu'ils aient été publiés.

Aux praticiens, qui, avant de prendre le bistouri, sauront déjà en quels cas l'ouverture stomacale est indiquée ou seulement permise, ou tout à fait interdite, et qui, l'opération décidée, pourront, le livre à la main, l'exécuter convenablement, aisément, et par les meilleurs procédés.

Aux professeurs, qui trouveront réunis en un seul fascicule ce qu'il leur aurait fallu laborieusement rechercher dans vingt Recueils différents.

Aux Français, qui ne verront pas sans plaisir la part qu'ils ont prise dans cette conception chirurgicale, hardie, brillante et utile.

INÏHODIJGTION.

Aux étrangers enfin, qui apprécieront certainement les sentiments d'impartialité et de justice qui ont inspiré l'écrivain.

M. Petit me dédie son travail. Il avance que j'en suis l'instigateur, et de plus me proclame son maître. J'accepte le tout, à la condition, toutefois, de me déclarer à mon tour fort heureux d'avoir un tel élève.

A. Verneuil.

Avril 1879.

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