CHAPITRE PREMIER
Il n'y a rien de difficile comme de définir an état morbide. On est en effet exposé à prendre des exemples typiques ou bien choisis, et d'en déduire alors des formules trop restreintes, en ce sens qu'elles ne peuvent s'appliquer à tous les cas.
Aussi en cherchant à définir la goutte, je vais tâcher d'éviter le danger que je viens de signaler. En me livrant à l'étude de cette maladie, j'ai depuis longtemps essayé de déterminer le mode d'après lequel celle-ci opère ses modifications pathologiques afin d'être à même, dans un cas donné, de dire : ceci est une manifestation ou une production goutteuse, et cela n'en est pas. Il est de la plus haute importance de chercher à arriver à cette exactitude dans le cas de trouble pathologique de la nature de celui qui nous occupe, parce que d'autres états morbides ont des allures très analogues, et ce qu'il est encore plus important de savoir, c'est que certains d'entre eux sont quelquefois associés aux manifestations de la goutte, ce qui constitue des états hybrides très difficiles à caractériser. Dans cet ouvrage, je ne m'occuperai que des troubles dus à la goutte franche et j'éliminerai toutes ces manifestations dont on ne peut pas déter-
DUCKW'ORTII. — Goutte. ^
miner clairement la nature. J'aurai soin également d'éviter ce que M. Hutchinson appelle un « vice d'étude clinique », qui consiste à choisir quelques symptômes bien marqués, dans des cas où ils sont probablement exagérés, à leur donner un nom spécial, à les décrire et à les classer comme une maladie distincte.
La goutte est une maladie constitutionnelle ou diathésique, se manifestant sous des aspects très variés. Dans ses formes aiguës, elle présente habituellement, mais non toujours, les caractères d'une inflammation localisée, s'accompagnant d'une douleur particulièrement intense, inflammation et douleur qui sont de nature spécifique. Dans ses formes chroniques, il peut n'y avoir ni inflammation ni douleur. Le sexe masculin, surtout après trente ans, est le plus souvent exposé aux manifestations aiguës, et bien souvent c'est le système articulaire qui a le premier à en supporter les atteintes. Dans les manifestations du début, l'inflammation se porte surtout sur la première articulation du gros orteil, s'étendant ensuite aux autres articulations. Mais il est rare que celle-ci arrive à la période de suppuration. Le système digestif paie un large tribut à la maladie, et, dans les formes où celle-ci suit un développement complet, on peut dire qu'il n'}^ a aucun viscère, ni aucun tissu qui ne soit atteint. Quant au système nerveux, on ne sait pas encore s'il est touché primitivement ou secondairement.
La goutte peut être héréditaire ou acquise. Dans presque toutes ses manifestations, on observe une perturbation dans les rapports de l'acide urique dans l'économie, ainsi les accès inflammatoires s'accompagnent de dépôts d'urate de soude dans les cartilages articulaires et les tissus fibreux. Dans les attaques aiguës il existe un certain degré de fièvre; mais, dans les formes chroniques, on voit des modifications nutritives profondes, bien que lentes, s'opérer sans la moindre réaction fébrile.
Les anciens nosologistes ont classé la goutte parmi les fièvres et la décrivaient comme « une fièvre tierce se terminant en quatorze jours ». Cette définition date d'une époque bien antérieure à l'introduction du thermomètre dans la clinique et s'appliquait uniquement aux attaques aiguës. On a aussi considéré la goutte aiguë, de même que le rhumatisme, comme une « fièvre excrétoire » ^ Parkes ^ dit : « Je définis la goutte, d'après Garrod, comme une aff'ection fébrile avec
1. La.ycock, Médical Observation and Research, Edimbourg, 1864, 2o édit., p. 124,