Traité de la gravure à l'eau-forte
Si quelqu'un peut écrire aujourd'hui sur la gravure à l'eau-forte, c'est vous, certainement, vous qui possédez tous les secrets de cet art, vous qui en savez toutes les finesses, toutes les ressources et tous les effets. Cependant, lorsque j'ai appris que vous composiez un livre sur cette matière, j'ai pensé que vous tentiez l'impossible ; parce que le sujet avait été épuisé, il y a deux siècles, par Abraham Bosse, et que vous étiez condamné à redire tout ce qu'avait dit cet excellent homme, dans le traité où il enseigne si naïvement l'art de graver en perfection.
Mais la lecture de votre manuscrit, je dois le dire, m'a bien vite détrompé. J'y ai vu quantité de
(i) Cette lettre a paru en tête de la première édition, 1866.
choses utiles et intéressantes qui n'étaient dites nulle part, et j'ai compris qu'Abraham Bosse avait écrit pour ceux qui savent ; tandis que vous écrivez pour ceux qui ne savent point.
J'étais fort jeune et tout récemment sorti du collège, quand le hasard fît tomber en mes mains le Traité des manières de graver en taille douce sur Vairin par h moyen des eaux fortes et des vernix durs et mois. Peut-être n'aurai-je fait aucune attention à ce livre, si je n'avais déjà remarqué aux étalages du quai Voltaire, quelques eaux-fortes de Rembrandt qui m'avaient ouvert tout un monde nouveau de poésie et de rêveries. Ces estampes avaient tellement intrigué mon admiration que je voulus savoir, en lisant le Traité de Bosse, comment le peintre hollandais était parvenu à produire ses effets si étranges et si imprévus, ses tons mystérieux, et le fantastique de sa lumière et le silence de ses ombres. Les eaux-fortes de Rembrandt d'une part, de l'autre le livre d'Abraham Bosse, furent cause que je résolus d'apprendre la gravure et que j'entrai dans l'atelier de Calamatta et de Mercuri.
Ces graves et illustres maîtres, dès que je sus tenir 4e burin et la pointe, me mirent tout d'abord en présence d'une figure allégorique gravée par Édelinck, et dont la draperie était labourée de tailles ondoyantes et enveloppantes, d'une correction, d'une pureté incomparable. Il fallait commencer, pour se faire la main, par copier sur ma planche ces tailles solennellement classiques et majestueusement alignées. Mais, pendant que je coupais le cuivre avec une impatience contenue, mes regards se portaient en cachette sur un célèbre portrait de Rembrandt, le Janus Lutma, dont je possédais une belle épreuve et que je méditais de copier.
Toutefois, débutei*par une eau-forte de Rembrandt, dans cette école sévère où il ne nous était permis d'admirer encore que Marc-Antoine, les Ghisi, les Audran, les Nanteuil, c'eût été commettre une hérésie punissable. Aussi, pour risquer cette infraction à la discipline, j'eus soin de bien cacher mon projet. J'achetai secrètement du vernis, de la cire, une planche de cuivre, et je profitai de l'absence de mes maîtres pour faire, d'une main
fiévreuse, une imitation du Janus Luttna. J'avais suivi les prescriptions d'Abraham Bosse pour le vernis, et je donnai l'eau-forte avec l'aide d'un camarade, Charles Nordlinger (aujourd'hui graveur du roi de Wurtemberg, à Stuttgard), qui s'était fait mon complice pour cette belle expédition.
Comme vous le pensez bien, mon cher monsieur Lalanne, il m'arriva toute sorte d'accidents, tous ceux qui peuvent arriver à un novice, tous ceux que vous décrivez avec tant de soin, et dont vous indiquez le remède avec tant d'habileté, d'expérience et de précision. Le yernis creva en quelques endroits c heureusement, c'était dans les noirs. Mon quai de cire avait été construit à la hâte, et j'ignorais alors, bien que Bosse l'ait écrit, que la règle est de passer, tout le long des fondations du rempart, une clef très'chaude qui, faisant fondre la cire, rend toute fuite impossible. L'acide s'infiltra donc sous la cire ; je voulus arrêter ce drainage, et me brûlai les doigts. Ensuite, comme il fallait creuser les ombres du portrait de Lutma, qui sont si profondes et si tranquilles, je fus effrayé de l'ébul-
lition verdâtre, puis blanchâtre, produite par le prolongement de ma morsure, et je me hâtai alors de vider l'eau-forte dans un baquet ; non sans qu'il en rejaillît quelques gouttes à distance sur une épreuve du Vœu de Louis XIII, qui avait été égratignée à l'impression et que nous étions en train de réparer. Enfin j'enlevai le vernis* et, tout tremblant, j'allai faire tirer une épreuve de ma planche, mais chez un autre imprimeur que celui de la maison Calamatta.
Quel fut mon désappointement ! Je croyais ma gravure suffisamment mordue et même trop, et cependant je m'étais arrêté à mi-chemin. Le ton du cuivre m'avait trompé : j'avais vu mon portrait sur le beau fond rouge du métal, et je le voyais maintenant sur le blanc cru du papier ; je ne le reconnaissais plus. Il y manquait justement, dans les ombres, la profondeur, le mystère, l'harmonie : la planche n'était que brutalement sabrée de tailles croisées en tous sens, et dont le réseau laissait transparaître le fond, que Rembrandt avait endormi pour mieux faire briller la fenêtre aux châssis de
plomb et les clairs du front et de la joue sur la tête pensive de Janus Lutma. Par bonheur, dans le haut de l'estampe, toute la partie claire était assez bien venue ; l'expression de la physionomie était satisfaisante, et les deux petites têtes de monstres qui surmontent le dossier de fauteuil étaient parfaitement imitées dans leur grimace. Il fallut assourdir les ombres avec une roulette et rentrer au burin les plis les plus marqués de la houppelande ; car, d'essayer une seconde morsure, je n'en étais pas capable. Bosse a dit là-dessus quelques mots qui, n'étant pas clairs, sont de nature à induire en erreur le débutant. Il parle justement de vernis noirci, et c'est de vernis blanc qu'il faut se servir pour les retouches, comme vous l'avez expliqué avec une clarté admirable. J'achevai donc ma planche à force de rentrées, de contretailles et de points, et, finalement, j'obtins une copie passable, qui jouait d'un peu loin l'effet de l'original ; bien que ce ne fût, en somme, pour un œil exercé, qu'une contrefaçon assez grossière. Il va sans dire que nous fîmes disparaître toutes les pièces de convic-
tion, et que, les maîtres une fois de retour, je me remis, avec une componction hypocrite, aux tailles, que j'appelais militaires, de Gérard Édelinck. Mais nous fûmes trahis bientôt par quelques mots imprudents de la chambrière, et M. Calamatta, ayant découvert le pot aux roses, nous tança vertement, Charles Nordlinger et moi, pour cette escapade romantique. Si ma planche eût été plus mauvaise... Dieu sait ce qui serait advenu !
Tout ceci, mon cher monsieur Lalanne, est pour vous dire combien j'ai apprécié les excellents conseils que vous donnez au jeune graveur, à Yaqua-fortiste (comme Ton dit aujourd'hui, par un néologisme qui n'est guère moins barbare que le mot artistique). En me souvenant des essais de ma jeunesse, de mon ardeur à me tromper, de mon empressement à faire les fautes que vous signalez, j'ai compris que votre livre était d'une nécessité absolue ; que tel artiste ou tel amateur qui, dans le fond de sa province, voudrait se donner l'agréable passe-temps de la gravure à l'eau-forte, n'aurait qu'à suivre, pas à pas, l'ordre intelligent et métho-
dique de vos préceptes pour mener à bien la planche la plus compliquée ; soit qu'il voulût employer le vernis mou, comme Decamps, Masson et Marvy ; soit qu'il s'en tînt aux procédés ordinaires, que vous faites toucher au doigt avec une clarté, une intimité de détails et une sûreté de goût qu'on ne saurait trop louer. Je conviens, après vous avoir lu, que non-seulement vous avez dépassé votre digne prédécesseur, Abraham Bosse, mais que vous avez rendu son livre inutile en rendant le vôtre indispensable. Ah ! si les dilettantes qui s'ennuyent, si les artistes qui aiment à fixer une impression fugitive, si les riches qui sont blasés sur les plaisirs de la photographie savaient combien est piquant l'intérêt de l'eau-forte, votre petit ouvrage aurait un succès fou. Il n'est pas jusqu'aux femmes élégantes et lettrées qui, fatiguées de leur désoeuvrement et de leurs chiffons, ne puissent trouver un délassement plein d'attraits dans l'art de dessiner sur le vernis et d'y faire mordre avec esprit leurs fantaisies d'un jour. L'eauforte a été une ressource précieuse pour M me de
Pompadour, lorsque, régnante encore mais ne gouvernant plus, elle forma cette colossale entreprise : amuser le roi et se distraire elle-même. Vous connaissez les soixante-trois pièces exécutées par ce joli graveur (remarquez que je ne dis point graveuse /): ses estampes d'après Eisen et Boucher sont exquises. Le frémissement de la vie, le gras des chairs y sont rendus par des tailles délicatement tremblées, et je crois vraiment que M me de Pompadour n'eût pas mieux fait lors même qu'elle eût été votre élève.
Aujourd'hui, du reste, la gravure à l'eau-forte redevient à la mode, comme pour remplacer la lithographie, cet art qui fut si charmant et si fort sous le crayon de Çharlet, de Géricault, de Gigoux et de Gavarni. La Société des aqua-fortistes a été le fruit de cette renaissance. L'art qu'a illustré, de nos jours, l'inimitable Jacque a maintenant des adeptes dans tous les pays et dans les conditions les plus diverses. Il nous arrive des eaux-fortes de tous les points de l'horizon : de La Haye nous viennent celles de M. Cornet, conservateur du musée ; de
Pologne, celles qui composent l'album si curieux de M. Bronislas Zaleski, la Vie des steppes kirghises ; de Londres, celles de M. Seymour Haden, qui sont si originales et si vibrantes et dont le catalogue a été si spirituellement mordu par notre ami Burty ; de Lisbonne, celles du roi dom Fernando de Portugal, qui grave comme Grandville dessinait, mais avec plus de souplesse et de liberté. Cependant c'est encore à Paris, surtout dans la Galette des Beaux-Arts et dans la publication des Aqua-fortistes, que paraissent les meilleures eaux-fortes. S'agit-il d'assujettir ce procédé capricieux à la traduction des maîtres anciens ou modernes ? Hédouin, Flameng, Bracquemont y font merveille, Vous me disiez vous-même que Flameng, dans mon Œuvre de Rembrandt, avait imité ce grand homme, de façon à le tromper lui-même s'il .revenait au monde. Quant à Jules Jacquemart, c'est un artiste unique en son genre ; il fait dire à l'eau-forte ce que jamais elle n'a su dire. Il exprime, du bout de sa pointe, la densité du porphyre, le froid de la porcelaine, la surface caressante des laques de Chine, la
transparente et impondérable finesse des verres de Venise, les reliefs et les creux de l'orféverie la plus délicate, la plus menue en ses fouillis imperceptibles, le poli du fer et de l'acier, les luisants, les reflets et jusqua la sonorité du bronze, le ton de l'argent et celui de l'or, et tous les feux du diamant, et toutes les nuances saisissables de l'émeraude, de la turquoise et du rubis. Je ne parle pas de vous, mon cher monsieur, ni de vos eaux-fortes où vous mariez si bien le style de Claude et la grâce de Karel Dujardin : vous prêchez d'exemple, et, quand on ne verrait que les dix planches dont vous avez illustré vos leçons excellentes, on reconnaîtrait en vous non-seulement un professeur, mais un maître. N'ayez donc ni hésitation, ni crainte : lancez avec confiance votre petit livre ; il vient à propos pour régénérer l'eau-forte et pour en diriger la renaissance. Il aura donc, je vous le prédis, le succès de la vogue et le succès de la durée.
Charles Blanc.
Depuis Tannée 1866, époque à laquelle a paru la première édition de ce traité, l'art de la gravure à l'eau-forte, alors en pleine régénération, a pris une extension considérable. Les tendances de l'art moderne devaient favoriser l'essor de ce genre de gravure, demeuré trop longtemps dans l'oubli. Il appartenait à notre école contemporaine de lui accorder tous les honneurs dont l'école du premier Empire avait été avare à son égard, et que celle de 1830 lui avait timidement rendus. Alors des maîtres illustres avaient, par l'application de leur talent à de rares essais de gravure sur le cuivre, donné un exemple que devait suivre avec empressement notre génération, expansive dans ses aspirations et anxieuse d'individualités.
La Galette des Beaux- Arts a compris ce mouvement et a contribué à le répandre en attirant
à elle des artistes qui se sont illustrés dans cette publication, tout en répandant sur elle, par une sorte de réciprocité naturelle, le prestige de leur talent. La Société des Aqua-fortistes, fondée en 1863, par Alfred Cadart, grâce au concours d'éminents aqua-fortistes, a, de son côté, mis en lumière la pratique de cet art, et Ta popularisé dans un monde d'amateurs dont elle a contribué à augmenter le nombre ; prêtant en même temps aux artistes, par la forme de son institution, un appui matériel. Des collections particulières se sont formées et s'enrichissent chaque jour. Deux Souverains, artistes, le roi dom Fernando de Portugal et le roi de Suède Charles XV, se sont associés par leurs propres oeuvres à la rénovation de la gravure à l'eauforte : ils ont été les heureux parrains d'une publication qui, sous le nom & Illustration nouvelle, suit aujourd'hui les traces et continue les traditions de la Société des Aqua-fortistes.
Des sociétés semblables, organisées en Angleterre et en Belgique, sont en voie de prospérité. D'autre part, un grand nombre de journaux d'art, de livres et d'albums, doivent leur succès à l'introduction qu'on y a faite de la gravure à l'eau-forte; publications de luxe, tirées pour la plupart à un petit nombre d'exemplaires et recherchées par les bibliophiles.
C'est ainsi que la gravure à l'eau-forte a pris, dans l'art moderne, une situation qui ne peut
manquer de grandir encore : « Tout est dit, a écrit La Bruyère, à propos des ouvrages de l'esprit, et nous ne faisons que glaner après les poètes. » Si la littérature de deux siècles a démenti l'assertion du célèbre moraliste, on peut affirmer aussi que tout n'est pas dit pour l'eau-forte. Non-seulement il n'y a pas à glaner à la suite des maîtres graveurs anciens, mais il y a plutôt à trouver dans les travaux de nos graveurs contemporains de précieux modèles ; il y a à recueillir, dans leur expérience, de nouveaux fruits pour le présent et d'utiles enseignements pour l'avenir.