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CHAPITRE PREMIER

DÉFINITION ET CARACTÈRE DE LA GRAVURE A i/EAU-FORTE

La gravure à l'eau-forte est un dessin fixé sur le métal par l'action d'un acide. Elle consiste d'abord à dessiner à la pointe sur une planche de métal parfaitement polie et recouverte d'une couche de vernis noircie à la fumée, et, une fois le dessin tracé, à soumettre la planche à l'action de Y acide nitrique ou eau-forte. L'acide, qui n'a pas prise sur les corps gras et dont la propriété est de ronger le métal, creuse les parties mises à nu par la pointe ; on obtient ainsi une morsure. On enlève le vernis à l'aide d'essence de térébenthine, et Ton voit son dessin gravé ; mais comme le ton du cuivre est trompeur, on ne s'en rend un compte exact qu'après avoir fait tirer une épreuve.

Familiarisé, après quelques essais, avec l'aspect du trait clair sur le vernis noirci, l'aspirant aqua-fortiste abordera sans hésitation et avec confiance la surface de la planche, et, sans se préoccuper de l'uniformité qui régnera dans le travail de la pointe, il s'habituera peu à peu à prévoir la conversion, par la morsure, du trait en une taille plus ou moins profonde, et la traduction de celle-ci sur l'épreuve par le noir d'impression.

Il devra, dès lors, arrêter dans son esprit l'intention qu'il veut réaliser sur le métal, parce que le travail de la pointe doit être en harmonie avec le caractère du sujet, et que la combinaison de ce travail avec la morsure en détermine l'effet.

Ces rapports directs à établir entre la pointe qui dessine et la morsure qui colore constituent toute la science du graveur à l'eau-forte.

La pointe doit pouvoir courir facilement sur le vernis et permettre aiiisi à la main de se diriger avec le laisser-aller nécessaire à une grande franchise d'exécution. En se servant d'une pointe modérément aiguë, on aura sur l'épreuve un travail plein et nourri dans les finesses comme dans les vigueurs. Ce sera le moyen d'être simple. On ne devra pas sortir de ce caractère dans les œuvres qui exigeront une exécution minutieuse ; la pointe sera plus fine, les travaux seront réduits à des proportions plus délicates ; mais ils conserveront entre eux un espacement proportionnel, peut-être

même plus grand, pour que la morsure ne vienne pas plus tard les brouiller en rongeant les interstices du métal qui sépare les sillons. Ce sont là des conditions de fraîcheur et de netteté dans les petits comme dans les grands ouvrages.

On sait que le graveur au burin produit, sur le cuivre nu ou l'acier, des tailles croisées, mesurées et régulières ; par le caractère même de son importance, par son application aux œuvres classiques et aux ouvrages de haut style, la gravure au burin offre toujours la sévérité et la froideur d'un travail positif et presque mathématique ; pour l'eau-forte, il n'en est pas ainsi : que la pointe soit libre et capricieuse, qu'elle accuse sans roideur et sans sécheresse la forme des objets et se joue délicatement d'un plan à un autre, sans suivre d'autre loi que celle d'une pittoresque harmonie à faire régner dans l'exécution. On la rend précise, quand il le faut, pour l'abandonner ensuite à sa grâce naturelle. On évitera néanmoins des emportements trop fougueux, qui donneraient l'air d'un dévergondage à ce qui ne doit être qu'une fantaisie.

On cherchera un mode d'exécution conforme à la nature des objets ; ceci est essentiel, du moment qu'on n'a à sa disposition qu'une pointe dont le jeu est constamment égal sur le vernis ; il faut donc varier ses allures pour lui faire exprimer la diversité des substances. Quand on examine les eaux-fortes des maîtres anciens, on voit qu'ils

avaient un faire particulier pour les feuilles, les terrains, les rochers, l'eau, le ciel, les personnages, l'architecture, etc., sans cependant s'être jamais astreints à une tradition trop rigoureuse.

Lorque l'esquisse de la pensée aura été confiée au vernis, l'acide viendra nuancer les formes que la pointe lui aura assignées, donner une vibration à ce travail d'aspect uniforme et lui communiquer la chaleur pénétrante de la vie. En principe, la morsure simple doit suffire ; mais si l'artiste veut arriver à un résultat plus varié par une succession de morsures partielles, en couvrant de vernis cha^ que fois qu'il retirera la planche du bain les parties suffisamment mordues, les plans se détacheront les uns des autres; le sentiment imposera au liquide les divers rôles qu'il devra remplir: discret et prudent, il donnera aux valeurs tendres la finesse; réglé dans sa subtile fonction, il observera avec ménagement les tons relatifs de chaque plan ; moins retenu et plus incisif, il fouillera les parties accentuées et y imprimera la force.

Si l'harmonie n'a pas été entièrement obtenue, la pointe sèche, effleurant sur le métal à nu les valeurs incomplètement rendues ou trop durement exprimées, les enveloppera dans une teinte fine et sera, comme l'a très bien dit Charles Blanc, le glacis de la gravure.

Suivre son sentiment, combiner ses modes d'expression, établir des points de comparaison et

adopter parmi les moyens pratiques, dépendants de l'effet et dont l'effet dépend, celui qui le traduit le mieux, telle doit être la marche à suivre pour l'aqua-fortiste. Il y a bien des choses instinctives que la pratique développera en lui ; il y trouvera un charme croissant et un attrait irrésistible : que d'heureux effets, que de surprises, que d'imprévu au dévernissage d'une planche ! Un peu de bonheur et d'inspiration font souvent plus que la règle méthodique, soit que l'on traite des sujets de son invention, capricci, comme disent les Italiens; soit que l'on grave d'après nature directement sur cuivre. Le beau idéal est d'arriver du premier coup à la réalisation de son œuvre, telle que la pensée l'a entrevue. L'eau-forte doit être vierge comme une improvisation.

Une fois maître des procédés, le dessinateur ou le peintre n'aura qu'à apporter sa propre individualité dans un genre qui ne lui sera plus étranger, pour y retrouver l'expression du talent qu'il aura déployé dans une autre branche de l'art. Il comprendra que l'eau-forte a cela d'essentiellement vital — c'est là la force de son passé et la garantie de son avenir — que, plus que tout autre genre de gravure sur le métal, elle porte l'empreinte du caractère de l'artiste. Elle le personnifie et le représente si bien, elle s'identifie tellement avec son idée, qu'elle semble souvent amenée à s'annihiler comme procédé en faveur de cette idée même. Rembrandt en

io TRAITE DE LA GRAVURE

a donné une preuve frappante : par le mélange et la diversité de ses travaux, il arrivait à une suavité d'expression qu'on peut dire magique ; il répandait dans son œuvre du charme et de la profondeur ; dans certaines de ses planches, les procédés se prêtant aux exigences les plus rigoureuses du modelé et atteignant les limites extrêmes de la délicatesse, deviennent insaisissables à l'œil, pour en laisser la plus complète jouissance à l'esprit seul.

Claude Lorrain, de son côté, a su concilier la liberté de l'exécution avec la majesté du style.

Cette subordination du procédé au sentiment m'amène à constater, d'après le caractère de leurs œuvres, combien de maîtres de nos jours auraient ajouté à leur mérite s'ils avaient remplacé le crayon par la pointe. Decamps, qui l'a peu maniée, n'estil pas graveur dans ses dessins et ses lithographies? Ingres n'a gravé qu'une eau-forte, et, par la seule vertu de son grand savoir, il semble qu'il y ait pressenti tous les secrets du métier. Gigoux n'a-t-il pas deviné la morsure, quand il a illustré en manière d'eau-forte, ce Gil-Blas,. qui, après trente ans de productions innombrables dans ce genre, reste toujours le chef-d'œuvre et le modèle de la gravure sur bois ? Mouilleron ne s'est pas montré inférieur en passant de la pierre au cuivre. Je pourrais puiser de nombreux exemples parmi les maîtres qui ont vaillamment tenu la pointe ou ceux qui la prendraient avec un égal avantage, pour prouver que

A L'EAU-FORTE n

l'eau-forte n'est pas un genre secondaire, comme on a pu le dire. Il n'y a pas de genre secondaire pour la manifestation du génie.

La pointe, c'est le crayon ; la morsure, c'est la couleur. La pointe est quelquefois d'autant plus éloquente que ses moyens d'expression sont tenus dans des limites plus restreintes ; elle est familière et vive dans le croquis, qui doit dire beaucoup avec peu : c'est la lettre spontanément écrite. Elle touche à la suprême expression, quand on l'appelle à traduire un spectacle grandiose ou encore un de ces effets fugitifs de lumière, dont il semble que la nature veuille être avare pour laisser à l'art le privilège et le mérite de l'exprimer et de le fixer.

La gravure à l'eau-forte, par son caractère même de liberté, par la relation intime et rapide qu'elle établit entre la main de l'artiste et sa pensée, est le plus naturel des interprètes et le plus sincère ; à ces conditions, elle honore l'art dont elle est une branche glorieuse. Les autres genres de gravure ne peuvent jamais être qu'un moyen de reproduction. Admirons le savoir, l'intelligence et l'abnégation que le graveur au burin met au service de son art, art d'assimilation à une idée qui lui est étrangère et dont il est l'esclave ; par lui les chefs-d'œuvre des maîtres sont multipliés et répandus; quelquefois, en éternisant une oeuvre originale, il immortalise aussi son propre nom ; mais son

rôle le tient rigoureusement en dehors de toute création.

Ces réserves faites au graveur au burin, il est juste d'accorder une part proportionnelle à l'aquafortiste reproducteur et de définir ses attributions. Depuis quelques années, il s'est formé une école de graveurs dont la mission consiste à interpréter les œuvres des peintres, qui, par leur caractère précieux et délicat, ne peuvent s'assimiler la sévérité de la gravure au burin. Cette école, à laquelle M. Gaucherel a donné une grande impulsion, a été appelée à combler dans les collections des amateurs une lacune regrettable : qui ne connaît cette remarquable publication des Artistes contemporains et des Peintres vivants, qui, il y a une vingtaine d'années, reproduisait par la lithographie les chefs-d'œuvre de nos salons de peinture ? Aujourd'hui, la gravure à l'eau-forte se substitue à la lithographie ; elle excelle dans la reproduction du paysage moderne et des sujets de genre dus à nos peintres les plus estimés. Elle n'est pas moins heureuse dans l'interprétation de certains maîtres anciens, dont les œuvres excluent tout rapprochement avec les procédés du burin. Les catalogues des ventes de galeries célèbres qui ont eu lieu dans ces derniers temps témoignent des importants services que l'aqua-fortiste reproducteur rend à la cause de l'art ; ses procédés sont libres et rapides ; ils ne sont pas assujettis à une rigoureuse convention de forme. Il peut à son tour

s'appuyer sur le génie d'autrui pour rechercher les mêmes succès que le peintre graveur; mais celui-ci trouve sa force et ses ressources en lui seul, quand il trempe son inspiration dans l'acide et l'en retire triomphante. Il est à la fois le traducteur et le poète.

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