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DE L IMPRESSION

La première préoccupation après le dévernissage de la planche, c'est de voir ce que donnera l'épreuve.

Voilà Timprinieur devant sa presse; à côté de lui, une caisse en tôle renfermant un réchaud ; puis du noir, un tampon, des chiffons, du papier. Il va montrer l'usage de tout cela à notre jeune élève qui lui présente sa planche, désireux d'être renseigné sur tout ce qui se rattache au tirage des épreuves.

— Je place, dit l'imprimeur, la planche sur la Épreuves caisse de tôle; elle s'y échauffe suffisamment et j'y étale, au moyen de ce tampon, du noir d'impression ; le noir, en pénétrant dans les tailles, couvre complètement la planche ; j'en rerire l'excédant avec un chiffon de mousseline roide, comme cela se pratique pour toutes les manières d'imprimer; puis j'essuie avec la paume de la main, de manière qu'il ne reste de noir que dans les tailles ; j'essuie également les marges du cuivre, pour laisser sur la gravure seule la légère teinte du noir ; et je livre la planche à la presse, l'établissant sur une tablette

l'eau -forte.

Divers modes engagée entre deux cylindres de fer ou de bois dur;

d'impression . .

de la gravure à je dispose sur la planche une feuille de papier légèrement mouillée, et je recouvre le tout de langes de flanelle; je donne l'impulsion à la roue de la presse : les rouleaux, tournant sur eux-mêmes, entraînent la tablette, qui, passant entre eux, est soumise à une forte pression ; les langes facilitent par leur élasticité l'entrée du papier dans les tailles. Vous le voyez, du reste, votre planche se trouve maintenant de l'autre côté des rouleaux; nous n'avons fait qu'un tour, bien que généralement on tire à deux ; c'est-à-dire en faisant revenir la planche sur elle-même, ce qui donne plus de puissance, mais quelquefois moins de finesse et de précision aux traits que lorsqu'on procède par un seul tour. Je relève les langes et retire avec précaution la feuille de papier ; elle a absorbé le noir : nous avons une épreuve naturelle, qui donne exactement l'état de la planche (pi. I). C'est de la même façon que s'imprime la gravure en taille-douce, avec cette différence, toutefois, que la teinte, plus ou moins apparente, maintenue sur la planche gravée à l'eauforte (pi. III, IV, V), n'est pas conservée sur la planche gravée au burin.

L'impression de la gravure à l'eau-forte s'écarte souvent de cette manière uniforme. Soumise à des nécessités d'harmonie et au caractère de l'exécution, elle est variable dans ses effets et devient un art dans certains cas où l'artiste et l'imprimeur se

trouvent solidaires l'un. de l'autre ; l'ouvrier pour saisir la pensée de l'artiste, et l'artiste pour accepter l'expérience pratique de l'ouvrier (1).

Ainsi votre planche, imprimée comme nous venons de le faire, donne une épreuve un peu sèche ; elle demande plus de suavité.

Nous pourrions, après avoir essuyé la planche à Reuoussage. la main, la retrousser, c'est-à-dire l'effleurer légèrement, avec un morceau de mousseline douce roulé en chiffon; la mousseline entraîne dans ce cas le noir hors des tailles et le répand sur les bords; à' l'épreuve, un ton vigoureux remplit l'espace compris entre les traits; mais il faut, pour agir ainsi, que les travaux soient également espacés dans tous les plans et qu'ils soient surtout écartés. Pour être d'un effet juste, le retroussage doit être général ; car, si le chiffon passe dans un plan et non dans un autre, dans une partie foncée et non dans un plan clair, il y a discordance de ton, et par conséquent absence d'harmonie. Ce moyen serait ici défectueux; car votre travail, large dans certaines

( 1 ) Il serait très avantageux que chaque artiste pût tirer ses épreuves lui-même. Rembrandt en est l'exemple le plus frappant, puisque de sa main sont sorties bien des notions que Ton utilise aujourd'hui.

Du reste, il est facile de se procurer une presse. On en trouve, entre autres, dans la maison Lamour, 43, rue delà Harpe, qui a fait confectionner spécialement pour les artistes et les amateurs un modèle de petite dimension et facile à transporter, avec tous les accessoires nécessaires pour l'impression.

parties, est serré 'dans d'autres où l'espace manque entre les tailles ; le noir qui en sortirait ne trouverait pas de place; nous obtiendrons un ton bourbeux, un de ces empâtements qui attirent des critiques contre l'imprimeur, quand il applique inutilement le retroussage à des planches où les travaux se suffisent à eux-mêmes.

Emploi de Employons un autre moyen : l'épreuve gagnera

pour essuyer la en fraîcheur quand nous aurons adouci le travail en pance. p assan t d'une manière un peu plus forte, après l'action de la main, la mousseline roide sur la planche (pi. II); par suite de cette pression, la mousseline roide, au lieu de reporter ailleurs le noir qu'elle enlève des sillons, le retient dans ses légères rugosités ; un ton d'estompé se manifeste sur le cuivre et enveloppe les tailles sans les obstruer ; l'épreuve est souple et veloutée.

Voyez une autre nuance : j'imprime en ce moment des planches originales de divers artistes. Vraies eaux-fortes de peintres, quelques-unes de ces planches sont très accentuées, puissamment mordues; les tailles sont espacées et significatives. Imprimées naturellement, ces planches donneraient des épreuves d'un aspect creux et mince. L'action de la main devient inutile ; je passe la mousseline roide. Je continue et je termine ainsi, de manière à essuyer davantage les plans lumineux et à laisser l'ampleur de la teinte sur les plans ombrés et très mordus. Je pourrais aussi essuyer assez fortement à

la mousseline douce et retrousser avec une mousseline douce plus propre certains travaux de la planche.

Il ne faut pas confondre avec le retroussage cette manière d'essuyer, qui laisse sur le métal une teinte plus ou moins forte. Voici l'épreuve d'une des planches dont je vous ai parlé : elle est soutenue sur tous les points ; le trait est plein et nourri ; l'aspect général est harmonieux et énergique, les lumières adoucies ; les plans vigoureusement accusés sont enveloppés d'une teinte chaude : c'est presque la peinture apportée dans l'eau-forte.

On procède ainsi pour les planches où les travaux profondément mordus n'auront pas exigé de morsures multipliées, pour les oeuvres sobrement exprimées, pour les croquis (pi. VIII). L'imprimeur a quelquefois d'autant plus d'initiative à prendre, que la planche aura été simplement gravée ; il complète en un mot l'intention effleurée par l'artiste.

D'après ces exemples, vous voyez que la différence des tons dépend de la pression plus ou moins forte de la mousseline sur la planche et des degrés de roideur de l'étoffe. On a souvent besoin — et c'est une affaire de tact — d'alterner ses diverses propriétés, soit pour assouplir en l'essuyant davantage, un ton devenu trop vigoureux, soit pour le renfoncer s'il a été amolli.

Ces divers moyens constituent l'art de l'impres-

9o TRAITÉ DE LA GRAVURE

sion de la gravure à l'eau-forte ; mais, tout en reconnaissant leur efficacité quand on les utilise à propos, il faut redouter le danger de les appliquer sans discernement ; les planches obtenues par des combinaisons savantes de morsure doivent être imprimées naturellement, pour ne pas perdre le caractère absolu que la pointe et l'acide leur a donné. Ce n'est qu'avec beaucoup de prudence qu'on peut se permettre de les essuyer à la mousseline, si on veut leur donner plus de suavité.

Les artistes ont donc tout à gagner en venant présider au tirage de leurs épreuves, pour indiquer à l'imprimeur de quelle façon ils désirent être interprétés. Si quelques-uns préfèrent la simplicité de l'état naturel, le plus grand nombre se retire toujours satisfait de l'autre manière d'imprimer, qui, à cause de sa difficulté même et des nuances multiples de son application, doit toujours être l'objet des préoccupations de l'imprimeur, le but de ses recherches; elle est du reste généralement comprise et adoptée par nos premiers aqua-fortistes.

Encres. L a qualité et les divers tons de l'encre d'impres-

sion, la manière dont elle est broyée, sont pour beaucoup dans la beauté d'une épreuve. On compose des encres d'un noir pur que l'on tempère légèrement avec du bistre ou de la terre de Sienne, et on utilise à son gré ces diverses nuances. Une planche comme la vôtre exige un noir léger, composé avec du noir d'Allemagne et du noir de

Pf.a.

fumée. Le ton bistre, qui, à la longue, perd sa fraîcheur et sa vigueur, doit être évité; il convient mieux dans tous les cas à un travail énergiquement mordu, mais il serait insuffisant dans le vôtre. Un noir fort lui donnerait de la dureté. Cette dernière nuance, pure ou légèrement bistrée, est préférable pour les planches accentuées par la morsure.

Le papier le plus convenable à l'eau-forte est le papiers. papier vergé ; son éclat sert merveilleusement un effet ; sa solidité peu défier le temps.

Quelques artistes et amateurs fouillent les greniers pour trouver de vieux papiers, aux bords roussis et brûlés, qui donnent à certaines planches une apparence de vieille gravure.

Le papier de Chine favorise la pureté du trait ; mais, comme il est mat, il fournit des épreuves un peu sèches et ternes.

Le papier japonais, blond, soyeux et transparent, est excellent, surtout pour les planches qui demandent moins d'éclat que de mystère, pour les valeurs sourdes et profondes, pour la concentration d'un effet. Comme le papier japonais absorbe l'encre, on a soin de retrousser fortement la planche et de l'essuyer à la mousseline. Ce papier fait moins bien valoir un croquis dont les travaux nets, libres et espacés, s'accommodent mieux du ton du papier vergé.

On peut encore tirer des épreuves sur le parchemin ; rien n'égale la beauté de cette impression

naturelle ou soutenue par la mousseline ; c'est une bonne fortune pour les collectionneurs (i).

Avec le chine, le japonais et le parchemin, on tire des épreuves volantes, c'est-à-dire libres, sans les coller en plein sur papier blanc ; on se borne à les fixer par les deux extrémités d'en haut sur du bristol, qui les fait parfaitement ressortir.

Épreuves avant Tous ces papiers, excellents à divers titres, sur-

Ja lettre. . . . , „

tout le japonais, qu on trouve peu en rrance, sont de préférence employés pour les épreuves d'artiste et pour les épreuves avant la lettre — celles que l'on tire avant la gravure du titre sur la planche. On est convenu de tirer ainsi un nombre plus ou moins déterminé d'épreuves qui donnent la fleur de la planche; puis celle-ci reçoit la gravure du titre et est livrée au tirage général.

On est donc certain, en possédant une épreuve sans titre, d'avoir ce que la planche a fourni de plus pur ; mais, de même que les tableaux des maîtres n'ont pas besoin de signature pour être reconnus, de même les épreuves avant la lettre pourraient * fort bien se passer de cette garantie, qui consiste dans l'absence du titre ; car les amateurs savent y reconnaître cette fraîcheur première, que favorisent, du reste, les soins extrêmes apportés à cette impression exceptionnelle, mais qui ne peut se maintenir pendant un tirage continu.

(i) P. Imbault, 5, rue Saint-Bon, spécialité de vélins et parchemins pour impressions artistiques.

Épreuves de remarque.

fournir.

On recherche également les épreuves de remarque, celles des divers états d'une planche, pour se rendre compte des modifications qu'elle a subies. Leur rareté en augmente le prix.

Le nombre d'épreuves qu'une planche peut four- Nombre dé-

, iii preuves qu'une

nir n est pas déterminé et dépend beaucoup de la planche peut finesse ou de la force des travaux qui cèdent ou résistent au tirage. Il dépend aussi de la qualité du cuivre; un cuivre mou s'usera plus vite qu'un cuivredur, longtemps battu au marteau. Les planches telles qu'on les prépare aujourd'hui ne résisteraient pas autant que les anciennes (Outillage) ; et comme la vulgarisation des œuvres d'art qui touchent à l'impression s'est considérablement accrue, on a dû chercher un moyen de solidifier la surface du cuivre pour obtenir un long tirage. Le mode d'aciérage lui a été appliqué.

L'aciérage, dont l'invention est due à MM. Salmon et Garnier, et que M. Jacquin s'est chargé de rendre pratique, consiste dans le dépôt par la galvanoplastie d'un fer ammoniacal, véritable acier, sur les planches de cuivre, c'est-à-dire dans la superposition d'un métal dur sur un métal plus mou (i).

Ce mode de préservation, qui maintient dans toute leur délicatesse les finesses extrêmes, jusqu'aux traces les plus ténues de la pointe sèche, non-seulement garantit le cuivre du contact de la

(i) Vuilleaume et Goussery, aciéreurs, 277, rue Saint- Jacques.

Aciérage.

main et du chiffon, qui l'useraient plus que la pression du cylindre, mais permet d'obtenir en moyenne un millier d'épreuves d'une égale pureté. Certaines planches, par suite de la manière dont on les essuie, n'atteignent pas ce chiffre ; d'autres, imprimées simplement, peuvent donner de 3 à 4.000 épreuves, et quelquefois plus.

Sitôt que la planche subit la moindre altération et que le cuivre commence à paraître, on le désacière au moyen d'agents chimiques, lesquels, ayant une action différente sur les deux métaux, attaquent l'un sans toucher à l'autre. Le cuivre se trouve rétabli dans son état antérieur, et par conséquent dans les mêmes conditions, pour recevoir un deuxième aciérage. Les planches peuvent ainsi être désaciérées et réaciérées un grand nombre de fois et permettre de pousser tel tirage à des chiffres considérables.

Les planches ne sont généralement soumises à l'aciérage qu'après le tirage des épreuves avant la lettre.

Les gravures au vernis mou sont mordues peu profondément et doivent être aciérées au bout de deux à trois cents épreuves.

Le peu de solidité des barbes de la pointe sèche ne permet guère de tirer en moyenne plus de vingt à trente épreuves ; l'aciérage leur fait atteindre un chiffre qu'on ne peut pas préciser, mais il est certain que les barbes s'acièrent tout aussi bien et aussi solidement que le trait gravé à l'eau-forte ; elles

peuvent dès lors fournir un long tirage. On renouvelle l'aciérage quand il y a lieu.

Le zinc ne s'acière pas, mais il peut se cuivrer.

L'aciérage est adopté par la Chalcographie du Louvre et par la Galette des Beaux-Arts, cette remarquable et unique publication qui honore la littérature critique, et qui a sa place dans toutes les bibliothèques d'art. On a généralement recours à l'aciérage ; il conserve intactes les belles planches de nos graveurs et permet de mettre à la portée d'un plus grand nombre de personnes des gravures de choix, qui naguère n'entraient que dans les salons du riche ou dans les collections des amateurs passionnés.

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