‹ Traité de la moelle épinière et de ses maladies, [electronic resource]Chapitre 72 sur 84 · OBSERVATION CXIV · texte numérisé non relu

OBSERVATION CXIV

Douleurs dorsales anciennes qui s’étendent , après trois ans de durée . aux membres abdominaux , accompagnées de spasmes eide secousses convulsives; plus tard, paralysie complète du sentiment et du mouvement. Acéphalocystes extérieurs à la dure-mère rachidienne ; ramollissement de la moelle épinière dans le point correspondant aux vers vésiculaires (2).

Habert (Félicité), âgée de vingt-neuf ans, couturière, d’une constitution forte et sanguine, d’une taille élevée, éprouve pour la première fois, vers l’âge de vingt-quatre ans, quelques douleurs vagues dans le dos et les lombes. Très-légères dans le principe, ces douleurs augmentent successivement, prennent un caractère plus fixe, et finissent, à la longue, par gêner les mouvemens du tronc.

Au bout de trois ans, la santé paraît visiblement altérée; perte de la fraîcheur et de l’embonpoint, dérangement des menstrues : ce qui paraît accroître les accidens. Un médecin, consulté à celte époque, pensa que ccs douleurs étaient de nature rhumatismale ; elles en

(1) Desedib. etcaus. nova editio, tom. 5 , pag. 168. Lutetiæ , 1822.

(2) Journ. gén. de méd. , obs. de M. Mélier. Juillet i8a5.

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avaient, en effet, quelques caractères. Des vésicatoires, des sangsues, des bains simples et de vapeur, des fumigations aromatiques, divers médicamens furent employés sans succès. Les douleurs persistent; mais, au lieu de rester bornées au dos et aux lombes, elles s’étendent aux membres abdominaux, qui s’affaiblissent sensiblement et s’amaigrissent: dès-lors les mouvemens des jambes s’embarrassent, la marche éprouve de la gène, la station est mal assurée, et la malade, menacée d’une paralysie des membres abdominaux, est obligée de garder la chambre.

Elle était parvenue à cet état, quand tout à coup, sans cause apparente, les douleurs , jusque-là chroniques et peu vives, devinrent beaucoup plus intenses, et prirent un caractère aigu. C’est alors qu’elle entra à l’hôpital Saint-Louis (le 1 1 juillet 1820), dans l’état suivant : douleurs très-fortes dans les régions dorsale et lombaire, dans les cuisses, dans les jambes, dans toute l’étendue des membres abdominaux. Elles semblent partir de l’épine pour se propager aux extrémités inférieures, en suivant le trajet des-merfs, comme dans la névralgie. Elles reviennent par élancemens passagers, et arrachent parfois des cris à la malade. Les extrémités abdominales sont dans un état de tension comme tétanique, et agitées de temps en temps, au moment des élancemens, par des secousses douloureuses. La malade peut encore, dans les instans de relâche, faire exécuter quelques mouvemens à ces parties, qui, par conséquent, ne sont pas entièrement paralysées; mais les douleurs reviennent bientôt, et sont si vives qu’elle ose

à peine se mouvoir : aussi reste-t-elle immobile dans son lit. La colonne vertébrale n’offre ni difformité, ni gonflement; elle a sa rectitude naturelle.

Indépendamment de ces douleurs dans le dos, les lombes et les membres abdominaux , la malade en éprouve, mais de beaucoup moins intenses, dans les parois thoraciques, et jusque dans les membres supérieurs; respiration gênée, oppressée; fièvre qui augmente le soir, pouls fort et plein , peau chaude, insomnie, face animée. Cet état dure depuis trois jours. (Saignée du bras, eau de veau, bain simple.)

Les i3 et i4, les douleurs sont un peu moins vives. (Même tisane, poudre de Dovver, bain.)

Le i5, elles ont repris toute leur intensité; fièvre très-forte, élancemens aigus dans les lombes et les membres abdominaux, suivant le trajet des nerfs et jusqu’aux orteils. (Petit-lait nitré, poudre de Dovver, bain , sangsues à l’anus.)

Le 16 , même état.

Le 1 8, les membres abdominaux, que la malade pouvait encore mouvoir un peu la veille, sont complètement paralysés; tout mouvement volontaire de ces parties est impossible. La sensibilité tactile y est également abolie : on peut pincer la peau fortement, sans exciter la plus légère douleur. Cependant les douleurs dans le dos et dans les lombes, et les élancemens suivant le trajet des nerfs, persistent et conservent toute leur intensité. (Eau gommée, saignée du bras, pilules de cynoglosse, Uniment camphré -opiacé sur les parties paralysées.)

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Le 20, douleurs toujours très-vives; fièvre, chaleur, soif; la paralysie s’est étendue à la vessie; l’urine séjourne, on est obligé de sonder. (Même prescription.)

On veut mettre la malade dans un bain ; elle y est à peine, qu’elle éprouve beaucoup de difficulté à respirer ? une grande oppression; ses lèvres deviennent livides; elle est menacée de suffocation; ce qui tient peut-être à un commencement de paralysie des muscles de la respiration , dont la puissance est encore diminuée par le poids de l’eau.

Les 21 et 22, l’état de la malade est chaque jour moins satisfaisant. On la voit s’affaiblir, s’épuiser par la douleur. Le rectum et les parois abdominales ellesmêmes sont paralysés; les urines s’accumulent dans leur réservoir; les matières fécales coulent involontairement. La respiration est très-gênée, oppressée, les lèvres sont livides; insomnie opiniâtre, gémissemens continuels. (Eau de gomme, pilules de cynoglosse.)

Du 23 au 26, état tout-à-fait désespéré. Une escarre s’est formée derrière le bassin, continuellement sali par les matières fécales qui coulent involontairement et à Fétat liquide. La malade est méconnaissable. Elle a à peine la force de se plaindre de ses douleurs, qui sont toujours vives; elle respire avec difficulté. (Gomme, émulsion diacodée, pilules de cynoglosse.)

Les 27 et 28, elle est mourante; le pouls est vite et faible, quelquefois intermittent. Le ventre est météorisé; les membres abdominaux sont infiltrés depuis quelques jours. Le dévoiement est très-abondant, la respiration extraordinairement gênée. (Quinquina, po-

> tion cordiale avec la thériaque et la menthe, pilules de cynoglosse. )

Mort le 3i au matin.

Autopsie cadavérique.

Cadavre maigre, extrémités abdominales infiltrées, ventre tendu et météorisé, escarre large et profonde derrière le sacrum.

Poitrine. Poumons adhérens dans plusieurs endroits. Le gauche présente quelques tubercules miliaires à son sommet; un peu de sérosité clans les plèvres. Cœur et péricarde dans l’état sain.

Abdomen. L’incision des parois abdominales laisse écouler une petite quantité de sérosité. Les intestins sont distendus par des gaz. Leurs parois, amincies par cette distension, sont pâles et transparentes. L’estomac est surtout énormément dilaté; l’intérieur en est sain; on y voit seulement quelques rougeurs légères disposées par plaques. Rien de particulier dans le canal intestinal, que l’on se contente d’ouvrir dans quelques endroits. La vessie est extrêmement dilatée; elle contient de l’urine très-fétide et bourbeuse. Sa membrane muqueuse est rouge, noire même h certaines places; elle offre enfin des traces d’une inflammation intense, due sans doute au séjour des urines.

Encéphale et dépendances. Rien de particulier dans le cerveau ni dans ses membranes. On se dispose â ouvrir le canal rachidien ; deux incisions verticales et parallèles sont pratiquées depuis les apophyses mas-

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toïcles jusqu’au sacrum , afin d’enlever la masse charnue du sacro-spinal. En faisant celte préparation , on découvrit, entre le muscle transversaire épineux et les lames des vertèbres moyennes du dos, un kyste celluleux très-mince, qui fut ouvert avant d’être aperçu, et qui était rempli de petits corps d’un volume variable, depuis celui d’un grain de plomb jusqu’à celui d’une grosse aveline. Ce sont autant d’acéphalocystes. Leur nombre s’élève à plus de vingt. Ces corps sont formés d’une poche d’apparence séreuse, mince, contenant un fluide limpide, incolore, un peu visqueux; presque tous sont sphériques. Après les avoir enlevés, on voit une excavation assez large, formée d’une part aux dépens des muscles écartés et comprimés, mais non détruits; et d’autre part, des lames des cinquième et sixième vertèbres dorsales, qui sont manifestement érodées, usées, comme il arrive aux os qui avoisinent les anévrysmes et certaines autres tumeurs.

Cette altération ne suffisait pas pour expliquer la paralysie. On enleva la colonne vertébrale, dont le canal fut ouvert, en pratiquant, avec la scie, deux sections longitudinales: l’une en devant, sur la partie moyenne des corps de toutes les vertèbres; l’autre, en arrière, sur le côté droit de la base des apophyses épineuses, à l’endroit où ces apophyses se réunissent aux lames. Par cette manière d’ouvrir le canal vertébral, on ménagea tout le côté gauche de la colonne vertébrale correspondant au kyste extérieur.

On trouva dans ce canal, précisément au niveau du kyste extérieur, une très-grande quantité d’hydatides,

DE LA MOELLE ÉPJNlfcnE.

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situées entre la dure-mère et les os. Leur masse totale, étendue depuis la cinquième vertèbre dorsale jusqu’à la septième, remplissait le calibre du canal , comprimait la moelle épinière, qui était sensiblement affaissée au niveau de la sixième vertèbre : ce qui rend suffisamment raison de la paralysie. Ces hydatides, en tout semblables aux autres, étaient en plus grand nombre. Le canal vertébral était agrandi par l’érosion des os à l’endroit qu’elles occupaient. Une production cellulo-fibreuse , espèce de kyste très-mince, les enveloppait. Une ouverture arrondie, de trois lignes de diamètre, existant entre les bords correspondons des lames de la cinquième et sixième vertèbres dorsales, établissait une communication entre le kyste extérieur et le kyste intérieur,lesquels ne formaient véritablement qu’une poche unique. On conçoit que lès, hydatides de l’un pouvaient passer dans, l’autre; une d’elles était, engagée dans le trou de communication et semblait le boucher. Épanchement d’une petite quantité 'de sérosité rougeâtre dans la cavité de l’arachnoïde rachidienne. Uette membrane et' la pie-mère sont rouges, injectées de sang, et présentent des traces de phlogose dans une très-grande étendue. La substance médullaire elle-même fortement comprimée, aplatie par le kyste, est ramollie; réduite en une bouillie très-molle, diffluente et un peu grisâtre, dans une étendue de quatre pouces, au niveau des cinquième, sixième et septième vertèbres dorsales; audessus et au-dessous, elle est dans son état naturel. Les nerfs, examinés assez loin , n’ont offert rien de particulier.

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Ces trois observations sont remarquables par les analogies nombreuses qu’elles présentent. Ainsi , une douleur sourde , continue , dans la région où se développe le kyste vermineux , douleur qui peut devenir aiguë, lancinante, assez semblable à celle du rhumatisme; en second lieu, engourdissement et frémissemens douloureux , contractions spasmodiques des membres inférieurs; enfin, la paralysie : tels sont les phénomènes qu’on a observés chez ces trois malades, et qui sont en rapport avec le développement du kyste extérieur , l’introduction progressive des acéphalocystes à travers les trous de conjugaison, et leur présence dans le canal osseux du rachis en dehors de la dure-mère. L’état douloureux des membres chez la dernière malade , malgré la paraplégie complète , étaitelle la conséquence de la méningite rachidienne assez étendue dont on a trouvé les traces après la mort?

Dans ces différentes observations , il est évident que les acéphalocystes ont pénétré dans le canal vertébral après s’être développés à l’extérieur du rachis; mais ils peuvent se' former primitivement dans l’intérieur des enveloppes membraneuses de la moelle épinière. M. Esquirol est le premier, à ma connaissance, qui ait constaté ce fait par l’examen du cadavre. Voici ce qu’il rapporte (i).

(i) Bullct. dclaFac. de méd. de Paris, tom. 5, pag. 4^6.

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