OBSERVATION CXXII
Douleurs vives dans le nerf sciatique droit, suivies de la paralysie de ce membre ; au bout de quelques mois , mêmes phénomènes dans l’autre membre ; paraplégie avec conservation de la sensibilité.
Oudin, âgé de quarante-cinq ans, d’un tempérament sanguin, d’une structure athlétique, ancien militaire, avait constamment joui d’une bonne santé, à l’exception de quelques blessures reçues à plusieurs époques. Dans le mois d’août 1821, il ressentit des douleurs très-vives dans toute l’étendue du membre inférieur droit, et suivant le trajet du nerf sciatique. Ces douleurs , qu’il ne pouvait rapporter à aucune cause connue, ne tardèrent pas à être accompagnées d’une difficulté très-grande dans les mouvemens , et bientôt la paralysie fut complète. On employa inutilement les frictions irritantes , l’application de sangsues aux lombes et h l’anus. Au mois de novembre suivant, il entra à l’Hôtel-Dieu. Le membre gauche commençait à perdre de sa force, et était, dit-il, promptement fatigué. Le malade n’allait à la selle que tous les quatre ou cinq jours. (Bains généraux, saignées générales.) Il sortit le 2/1 janvier 1822 , sans aucun changement favorable dans son état. On employa alors l’extrait de noix vomique, qui détermina des secousses violentes et exces-
sivement douloureuses dans le membre droit , sans produire d’autre effet. L’excès des douleurs obligea d’en suspendre l’emploi. (Vésicatoire sur le trajet du nerf sciatique. )
Dans le mois de février, l’affaiblissement du membre gauche augmenta sensiblement. Le malade rentra de nouveau à l’Hôtel-Dieu , où il subit le môme traitement sans plus de succès , et il en sortit dans le mois d’avril 1822. Enfin, dans le mois de mai, la paralysie devint égale dans les deux membres; la constipation était toujours la même, mais l’excrétion des matières fécales et de l’urine étoit volontaire. La sensibilité de la peau n’était nullement altérée; il n’y avait aucun amaigrissement des membres paralysés. Cet état n’a pas changé depuis cette époque; du reste, Oudin jouit d’une santé parfaite, et a conservé tout son embonpoint. La sensibilité des membres inférieurs est dans toute son intégrité , mais le mouvement y est h peu près complètement aboli.
J’ai vu à différentes fois ce malade qui a recouvré pendant quelque temps le mouvement dans les membres paralysés à la suite de purgatifs pris chaque matin pendant quarante jours. L’irritation soutenue des intestins parut rendre momentanément à la moelle épinière l’énergie qu’elle avait perdue ; mais l’interruption de ce traitcmeht a été suivie de la récidive du même état. On a aussi employé le magnétisme, qui produisait un effet assez remarquable : les membres, habituellement pâles comme le reste du corps, devenaient rouges; la peau , toujours sèche, était alors humectée par une douco
transpiration. Ces phénomènes se sont renouvelés chaque fois qu’on a magnétisé l’ün et l’autre membres qui n’ont pas d’ailleurs acquis plus de force et de mouvement. Quant à l’action de la noix vomique, j’ai observé plusieurs autres malades, chez lesquels on l’avait également administrée, et qui avaient ressenti après son emploi plus de liberté dans les mouvemens : quelques-uns éprouvaient, une ou deux heures après l’administration de la strychnine en lavement, une chaleur brûlante dans tout le trajet des nerfs cruraux et sciatiques.
J’ai rappelé précédemment les expériences de M. Brachet, qui tendent à prouver que la paraplégie est accompagnée de l’abolition des forces contractiles de l’utérus lors de raceouchement, tandis que, suivant d’autres expériences de M- Serres, l’irritation de' la moelle lombaire par l’introduction d’un stylet dans son centre, détermine subitement des contractions convulsives du même organe, qui sont suivies de l’avortement. Selon ce dernier médecin , le même effet est aussi résulté de l’injection de la teinture de noix vomique dans les veines crurales de femelles de cochon-dinde et de lapin : d’où il conclut que, dans les cas de paraplégie avec grossesse , il faut se garder cl administrer la noix vomique, qui pourrait, au contraire, être utile pour combattre l’inertie de l’utérus quand le travail de 1 accouchement est commencé. M. Serres ajoute avoir guéri en quatre, cinq et six jours de traitement, trois malades affectés de la colique de plomb, auxquels la teinture de noix vomique fut administrée en lavement..
DANS QUELQUES MALADIES. 83p
en potion et en frictions sur la région lombaire et l’abdomen.
Le plus souvent on administrait la strychnine seulement à rintérieur; mais depuis quelques années on l’emploie également à l’extérieur et avec succès. Ce mode d’administration a d’ailleurs plusieurs avantages : d’abord , à doses égales , on ne court pas les risques de produire sur l’estomac et sur les intestins une irritation qui est devenue quelquefois très-intense et excessivement douloureuse aussitôt après l’ingestion de ce médicament à doses même très-faibles. En second lieu, comme l’expérience a démontré que ce médicament paraît agir plus particulièrement sur les parties malades, si on l’applique en frictions sur le rachis, l’absorption la transporte, pour ainsi dire, immédiatement sur le siège de la maladie, et son action est, par cela même, plus énergique. En outre, l’estomac peut encore en changer les propriétés, tandis qu’elles ne sont nullement altérées lorsque les molécules dé cette substance sont portées dans le torrent de la circulation par les voies de l’absorption extérieure. Cette méthode, suivie à l’hôpital de la Pitié par M. Bally, consiste à déposer à la surface d’une plaie de vésicatoire ou d’un cautère, un, deux ou trois grains de strychnine; on en fractionne les doses suivant les symptômes qu’on observe, et f amélioration qui en résulte.
Des expériences récentes, faites par M. Ségalas (i), ont démontré que le sang était le véhicule de cette substance, et que, déposée partout ailleurs que dans
(i) Arcliiv. gén. de mcd. , lom. 12 , pag. 10S et suiv.
84û AFFECTIONS DE LA MOELLE ÉPINIÈRE
le système sanguin, elle n’a d’action locale ou générale que par l’intermédiaire de ce fluide. C’est d’ailleurs ce que les effets de la compression , dans le cas de plaies empoisonnées (i), avaient prouvé depuis long-temps pour d’autres substances, et ce qu’ont encore confirmé les recherches faites il y a peu de temps sur ce sujet (2). M. Ségalas, concluant aussi de ses expériences que les phénomènes locaux de l’empoisonnement général peuvent se manifester indépendamment de l’innervation générale, parce qu’ils sont sous la dépendance absolue de la circulation locale, trouve dans cette circonstance l’explication de l’intermittence qu’on observe dans les mouvemensi convulsifs, intermittence dont la durée est en raison inverse de la quantité de poison administrée.
Les muscles, dit-il, entrés en contraction quand le sang a porté le poison sur leurs nerfs, cessent de l’être quand le sang enlève ce poison , et se contractent de nouveau lorsque ce fluide le rapporte. Mais cette explication n’est pas aussi satisfaisante qu’elle peut le paraître au premier abord; car on sait que la rapidité avec laquelle le sang afflue de nouveau dans les parties qu’il vient d’abandonner, est telle, qu’il n’y a aucune interruption entre ces deux mouvemens; et d’ailleurs, lors même qu’il y aurait un court intervalle, on ne pourrait le comparer aux intermittences prolongées qu’011 ob-
(1) Orfila, Toxicol. gén. , troisième édit. , tom. 2. Action du woo-
rara, cipér. septième, pag. 391. *
(2) Bouillaud, expér. sur les effets de la compres. , in Arclûv. gén. de méd. , lom. 12, pag. 5i.
serve dans l’empoisonnement par certaines substances, et par la noix vomique elle-même. Il n’est pas rare, en effet, de voir le calme persister un quart-d’heure, une demi-heure, une heure même, et les phénomènes nerveux se prononcer de nouveau avec une égale intensité. J’ai remarqué surtout ces longs intervalles entre les accès dans l’empoisonnement par l’amande du tanguin de Madagascar , poison narcotico-âcre qui donne lieu à des symptômes singulièrement intermittens (i).
M. Ségalas cherche aussi à expliquer l’action en quelque sorte élective de la strychnine sur les muscles paralysés, dont la contraction, produite sous l’influence de cet agent, est plus prompte et plus énergique que celle des muscles sa‘ins. Ce phénomène remarquable résulte , suivant lui, de ce que «les muscles sains, soumis à la fois à l’empire du cerveau et à l’action du poison , résistent à celle-ci plus que les muscles paralysés, qui, soustraits à l’influence cérébrale, ne sont plus commandés que par le poison. » Mais s’il en est ainsi , comment se rendre raison d’un fait observé depuis long-temps par tous les praticiens, et sur lequel je viens d’appeler l’attention , c’est que la noix vomique cause souvent de violentes douleurs dans les membres paralysés, sans apporter aucun trouble dans les parties saines? Pourquoi cette action spéciale sur les seuls organes paralysés? et, d’un autre côté, la douleur perçue ne prouve-t-elle pas que les parties paralysées ne sont point isolées entièrement du centre nerveux, et qu’ainsi ce ne peut être
(0 Mém. sur lesprop. chim. et vcn. du tanguin , etc. , in Archiv. gén. de méd. , tom. 4 , pag. 35i.
à cette circonstance qu’on doive attribuer la localisation singulière des effets de la strychnine?
Quoi qu’il en soit, on voit d’après ce qui précède, que la noix vomique ainsi que les autres végétaux de la même classe, dont le principe actif est la strychnine, ont évidemment la propriété d’exciter plus ou moins fortement la moelle épinière. Nous avons vu qu’il en est de même de la brucine. Autant l’emploi de ces méclicamens est utile dans les paralysies que nous avons signalées, autant l’usage de l’acide hydrocyanique produit d’heureux effets dans les lésions du système nerveux, caractérisées par des mouvemens irréguliers, dés convulsions, etc.; en un mot, par des phénomènes qui annoncent plutôt une excitation qu’un anéantissement des fonctions du centre cérébro-spinal. Des essais multipliés, qui ont été faits depuis plusieurs années par des praticiens distingués, en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, ont démontré que cet acide jouissait d’une propriété essentiellement sédative, et que son action n’était pas accompagnée de l’irritation qu’on remarque en général dans l’usage des narcotiques. On ne saurait être arrêté par les craintes que pourraient faire naître les résultats des expériences faites sur les animaux, et qui ont démontré que cet acide est un des poisons les plus violons. Ne sait-on pas qu’il est peu de médieamens qui ne soient dangereux quand ils sont administrés à hautes doses? Cependant, quoique la préparation de cet acide et ses doses soient indiquées dans tous les formulaires, je crois devoir présenter ici, pour donner encore plus de sécurité dans l’administration
de ce médicament, le procédé que suit M Huf'eland. Il emploie l’eau distillée d’amandes amères préparée ainsi qu’il suit : amandes amères (deux livres), alcool (deux onces), eau (six livres). On met les amandes grossièrement pulvérisées dans une cornue avec les liquides indiqués, et après avoir soumis le tout à une distillation , on en fait passer deux livres dans un récipient. Vingtquatre gouttes de cette eau contiennent environ une goutte d’acide hydrocyanique : il est très-essentiel de la conserver dans un flacon bouché à l’émeri, et placé dans un lieu sombre et frais. (Archiv. gén. de Méd. Septembre 1823.)
On peut faire entrer cette eau distillée dans une potion ou un julep ordinaire, et, en fractionnant les doses convenablement, donner ainsi , au bout d’un certain temps, dix à douze gouttes d’acide hydrocyanique dans les vingt-quatre heures.
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