OBSERVATION CXXI
Chute sur l’abdomen , suivie immédiatement de la paralysie des quatre membres ; écoulement involontaire de l’urine ; suppression des règles. Guérison au bout de cinq mois environ après l’usage de l'extrait de rlius radicaus.
<( Une femme tombe d’une hauteur d’environ quatre pieds, de telle sorte que le bas-ventre heurte violem-
(1) Bulletin des sc. méd. , rédigé parM, Defermon. Novembre 1826, png. 262.
ment contre une pierre : elle perd connaissance, et on la transporte chez elle dans ’cet état. Revenue à ellemême, elle s’aperçoit que ses membres supérieurs et inférieurs sont complètement paralysés; la langue ne se meut que difficilement , ce qui rend le langage embarrassé. La malade accuse en outre une grande douleur de tète , et respire avec peine. Le ventre est un peu tendu; le pouls petit et difficile à apprécier. L’examen attentif des régions dorsale, lombaire et sacrée, ne fait découvrir aucun désordre dans l’état de la colonne vertébrale. M. le docteur Wehl, appelé dans cette conjoncture, fait une saignée copieuse, sous l’influence de laquelle le pouls se relève; il prescrit un lavement stimulant , des vésicatoires sur les bras et les jambes, des frictions aromatiques sur ces mêmes parties, et à l’intérieur une potion camphrée.
» Le jour suivant, M. Henning est appelé en consultation. Celui-ci trouva la malade à peu près dans l’état où elle était la veille : le ventre était tendu, et présentait quelque dureté au-dessus du pubis ; lurine s’écoulait involontairement, mais il n’y avait pas encore eu de selle; le pouls était petit, faible et irrégulier. La malade ne demandait ni alimens ni boissons, et se plaignait d’un frisson et d’un tremblement intérieurs; on remarquait en elle une sorte de stupeur; la peau n’était ni chaude ni froide, et présentait plutôt de la sécheresse que de l’humidité. Les vésicatoires n’avaient produit que quelques petites ampoules. Un nouvel examen des régions vertébrales n’y fit découvrir aucun désordre. Les organes des fonctions végétatives ne manifestaient
pas de symptômes morbides ; un sommeil doux ou accompagné de légères rêveries, remplaçait quelquefois l’état de stupeur. Les frictions aromatiques furent continuées, et on les rendit plus actives, au moyen de l’huile de térébenthine et de la teinture de cantharides; on renouvela les vésicatoires ; on prescrivit des bains et des lavemens stimulans; des fomentations ammoniacales furent placées sur le ventre. A l’intérieur, M. Hennin g prescrivit une infusion d’arnica avec addition d’éther sulfurique, et on recommanda un régime sévère.
» Ces moyens et d’autres de ce genre furent mis en usage pendant dix semaines sans produire d’amélioration. M. Henning imagina alors de recourir à l’emploi de l’extrait de rhus radicans’, et le prescrivit d’abord comme il suit : Ext. rhus rad. gr. Æ sacchar. alb. gr.
x; m. et div. en six prises, p. d. une prise dans de l’eau le matin et le soir. Au bout de quinze jours de l’usage de ce moyen, les parties paralysées manifestèrent quelque sensibilité, et exécutèrent quelques mouvemens; les règles, suspendues depuis l’accident, se rétablirent, et coulèrent abondamment pendant cinq jours: durant ce temps , la sensibilité et la motilité des membres firent des progrès. Alors survint une- inflammation des orteils, qui se termina par une suppuration abondante, pendant la durée de laquelle la paralysie se dissipa complètement, et deux mois plus tard, la malade étant parfaitement rétablie, commença à vaquer à ses affaires. Deux drachmes d’extrait de rhus radicans furent employées pour traitement, a
Les réflexions qui précèdent cette observation me
conduisent naturellement à dire quelques mots sur la paralysie qu’on observe chez les individus affectés de la colique de plomb. On sait que cette maladie est quelquefois accompagnée de douleurs excessivement vives dans les membres et la région dorsale, et lorsqu’elle se prolonge, on observe assez souvent une paralysie plus ou moins complète du mouvement, mais la sensibilité persiste. Astruc (i) pense que ce trouble nerveux résulte d’une affection morbide des enveloppes de la moelle , dont la cavité, dit-il, est le siège d’un épanchement. C’est pour cela qu’il a désigné cette maladie sous le nom de rachialgie , dénomination que Sauvages a ensuite adoptée dans sa Nosologie (cl. vu, ord. v).
Quelquefois l’anéantissement du mouvement est précédé de douleurs générales dans les membres , qui s’étendent à toute la longueur du rachis, à la poitrine, et déterminent une gêne notable dans la respiration dont les mouvemens sont douloureux, surtout quand les malades veulent faire une grande inspiration. C’est dans ce cas qu’on peut supposer avec assez de raison que la moelle épinière est directement affectée; mais le plus habituellement la paralysie , qui est toujours bornée au mouvement, n’existe que dans les membres supérieurs, souvent dans les avant-bras seulement, en affectant particulièrement le nerf cubital; d’autres fois il n’y a que les mains de paralysées; les articulations radio- carpiennes sont dans un état de relâchement très-considérable; en un mot, la paralysie est circonscrite à quelques muscles. J’ai fait ces remarques sur un
( i ) Quæst. mcd. an merbo colicæ pictonuin , recliùs rachialgiæ , etc.
83a AFFECTIONS DE LA MOELLE ÉPINIÈRE
assez grand nombre de malades, et il me semble difficile d’attribuer dans le plus grand nombre des cas ce phénomène à une altération de la moelle épinière : il est plus probable que les nerfs sont alors directement affectés. Je ferai seulement une observation : c’est qu’il est difficile d’admettre avec M. Rochoux (i), que la paralysie métallique ne se manifeste guère que lorsque la colique n’a pas été traitée suivant la méthode employée à la Charité, car je l’ai observée souvent chez de3 malades qui avaient subi plusieurs fois ce traitement. Il est bien certain que les agens thérapeutiques mis en usage n’ont aucune influence sur le développement ultérieur de cette paralysie.
Enfin , Hillary (2) a observé aux Barbades une colique dans laquelle, lorsque les douleurs diminuent, la paralysie des extrémités commence. Le malade ressent de la douleur au sommet des épaules et aux muscles voisins, avec une sensation extraordinaire, une espèce de frémissement tout le long de la moelle épinière, qui de là s’étend bientôt jusqu’aux nerfs des bras et des jambes.
Il existe quelques exemples de ramollissement de la moelle épinière chez des individus devenus paraplégiques à la suite de la colique de plomb , mais ces cas sont très -rares, tandis qu’on ne trouve à peu près constamment dans cet organe aucune lésion sensible. De semblables paralysies peuvent être avantageusement traitées par les substances qui agissent spé-
(1) Dict. de méd. en 18 vol. , art. Paralysie , tom. i6,pag. 168.
(2) Clôt , thèse citée.
cialement sur la portion rachidienne du système nerveux ; et l’observation a prouvé ce que les expériences physiologiques avaient fait soupçonner à cet égard. On sait que MM. Delille et Magendie ont démontré qu’une famille entière de végétaux (les strychnos amers) a la propriété d’exciter fortement la moelle épinière, sans intéresser d’une manière directe les fonctions du cerveau : les animaux soumis à l’influence de ce poison périssent en offrant tous les symptômes d’un tétanos violent. MM. Magendie et Orfila n’ont jamais observé alors d’altération appréciable de la moelle épinière ou de ses en veloppes. J’ai déterminé un assez grand nombre de fois, sur des chevaux, un tétanos mortel en injectant dans les veines une dissolution aqueuse d’extrait de noix vomique. Je n’ai jamais trouvé non plus de lésion sensible dans cet organe , soit que j’aie pro- . longé les accidens tétaniques avant de causer la mort, soit que les animaux aient succombé presque subitement.
Aussi, comme je l’ai déjà dit, ne peut-on regarder le tétanos qui survient dans ce cas, comme étant le résultat d’un état inflammatoire de la moelle rachidienne ou de ses membranes : les accidens sont exactement les mêmes, mais la cause prochaine qui les détermine est totalement différente. Ici l’on reconnaît évidemment les traces d’une inflammation plus ou moins intense; là il semble qu’il n’ait existé qu’un trouble nerveux, une excitation suigeneris, qui n’est indiquée par aucun dérangement apparent dans l’organe; et cependant c’est bien consécutivement à l’impression di-
recte du poison sur la moelle épinière que les accidcns se sont manifestés.
Il y a néanmoins quelques faits qui prouvent que la noix peut laisser des traces de son action après la mort. J’ai consigné ailleurs (i) l’autopsie d’yne femme qui s’empoisonna avec de la noix vomique râpée, et chez laquelle je trouvai la sérosité du rachis colorée par le sang , de même que celle des ventricules cérébraux qui était peut-être la source de la coloration du liquide rachidien. La substance grise du renflement brachial de la moelle était sensiblement ramollie. M. Grimaud a rapporté (a) aussi un cas d’empoisonnement par cette substance, et dans lequel il a vu une injection très-prononcée des membranes et du tissu du mésocéphalc dont la densité était augmentée. Suivant M. Flourens (3), la noix vomique agit plus particulièrement sur la moelle alongée; mais j’ignore à quels caractères anatomiques il a pu le reconnaître.
Quoi qu’il en soit, de semblables effets indiquaient l’application du principe actif de ce végétal , la strychnine, dans les cas où la paralysie n’est pas liée à un état inflammatoire du cerveau ou de la moelle épinière, comme on le voit dans celle qui résulte de la masturbation, des excès des plaisirs vénériens, de l’abus répété des liqueurs spiritueuscs et des narcotiques; celle que détermine l’action de quelques métaux, et notamment du plomb; celle que produit une émotion forte ou inatten-
(1) Archiv. gén. de méd. , tom. 8. Mai jSaS.
(2) Propagat. des sc. méd. , tom. 3. Septembre i8c>5.
(3) RecJi. éxpér. sur le système nerveux, pag. 2G2. Pans, 182/1-
due, etc.; aussi a-t-on obtenu assez fréquemment, par l’emploi de ce médicament , une amélioration notable dans ces sortes de paralysies , et la guérison.
Lorsque ces différentes causes ont primitivement agi sur la moelle épinière, et qu’une paralysie plus ou moins étendue en a été la suite, il semble qu’elles aient produit sur cet organe un effet totalement opposé à celui qui détermine le tétanos. Ainsi , cette dernière affection résulte évidemment d’une excitation du centre nerveux : ici, au contraire, on dirait qu’il a souffert un ébranlement particulier qui a anéanti ses fonctions. C’est dans cette espèce de paralysie que la noix vomique est utile. Ce médicament fait, en quelque manière, sortir la moelle épinière de l’état de stupeur où elle était plongée, et ramène insensiblement ses fonctions à leur rhythme habituel. M. le professeur Fouquier a rapporté (i) des exemples nombreux de guérison à la suite de l’ingestion de ce médicament , et M. Andral fils a publié aussi (2) l’histoire de plusieurs paralysies saturnines traitées avantageusement par la strychnine et la brucine : sur neuf individus , six ont été guéris ou du moins soulagés.
Je ferai à ce sujet une remarque sur l’action de la noix vomique , remarque qui a sans doute été faite déjà par un grand nombre de praticiens : c’est que cette substance détermine souvent de violentes douleurs dans les membres paralyses , sans apporter le plus léger changement dans la paralysie du mouvement. Quoique
(1) Bnllet. de la Fac. de inéd. de Paris, tom. 5.
(2) Journ. de pliys. expér., tom. 5.
les exemples de ce phénomènc”ne soient pas rares, je vais en rapporter un qui est d’ailleurs intéressant par les phénomènes que la paraplégie a présentés, et la marche qu’elle a suivie.