S- IV
Si le mal vient de l’imagination , il faut écarter avec soin les fantômes qu’elle nous présente, ne se servir d’elle que dans le vrai besoin , et avec beaucoup de précaution , comme d’un couteau à deux tranchans qui nous blesse d’un côté, tandis qu’il nous sert de l’autre ; surtout ne l’écouter jamais, que quand il est question de juger de soi, et de décider ses peines et ses doutes. C’est un avocat passionné , séduisant, décisif, qui fait pencher le iuge du côté qu’il veut, ou qui du moins l’éblouit par sa fausse éloquence , et l’empêche de faire un juste discernement. Dépouillez vous donc de toutes préventions , ne consultez que la raison , renfermez vous avec elle seule. Ecoutez tout ce qu’elle vous dira pour et contre * vous la trouverex sage,
désintéressée, équitable, judicieuse, précise , uniforme ; et le jugement sera aussi sûr, que le conseil sera prudent.
Un scrupuleux jugera assez sainement de lui-même , du premier coup d’œil. Si pour calmer une inquiétude naissante , il continue de se regarder fixement , son imagination s’enflammera malgré lui, sa raison en sera offusquée, il ne se verra plus que confusément, il doutera de ce qui lui avoit paru certain ; et souvent son habitude de se condamner lui-même changera son doute en jugement fixe et arrêté. Un scrupuleux doit juger de lui , comme on juge de certaines couleurs vives, en promenant légèrement les yeux dessus : si on les regarde fixement , la vue se trouble.
S- VI
On doit chercher jusqu’à un certain point à s’assurer que l’on est dans la voie du salut ; mais il faut que cette recherche soit réglée par la prudence. Vouloir aller au delà de ce qu’elle dicte , c’est une sagesse intempérante qui passe les bornes de la sobriété. Il restera toujours en nous ces obscurités qui nous humilieront, mais qui
t>6 REXlîiDJES AUX OBSTACLES
ne doivent ni abattre notre courage ni ten ter notre curiosité. Demander l’évidence sur l’état de notre ame par rapport au salut , c’est tenter Dieu ; c’est vouloir qu’il nous découvre ce qu’il a résolu de nous cacher, ce qu’il ne peut nous découvrir que par une lumière surnaturelle et hors de la voie ordinaire , ce qu’il n’a découvert qu’aux plus grands saints , rarement et par une lumière subite et fugitive , et enfin ce qu’il nous est même utile d’ignorer.
§. vu.
Dieu vous assure que vous pouvez marcher sans crainte sous la direction de ceux qu’il a chargés de votre conduite ; qu’en les écoutant c’est lui-même que vous écou tez ; qu’il se regarde cpmme obéi dans l’obéissance que vous rendez à leurs ordres, e t méprisé dans le mépris que vous en faites ; qu’il les a chargés de veiller sur vous , et que vous pouvez vous reposer sur eux , comme on se repose sur de bonnes sentinelles; qu’à votre décharge ils lui répondront de votre ame , si vos voies sont l’ouvrage de eurs préceptes, et non celui de votre indocilité. Et après toutes ces assurances vous demandez le grand jour, et vous vcgilez obstinément voir oii vous mettez le pied t
DE LA. Ï»ÀÏX ÎNTÊRÎEUBE. 5 7
C’est manque de foi , ou présomption , manque de foi , si vous ne croyez point à la parole de Dieu : présomption , si vous ne voulez pas vous assujettir à l’ordre qu’il a établi. Attendre le jour , pour marcher , c’est , ou se méfier de son guide , ou n’en vouloir point.
§. VIII
Non, dites -vous, je ne veux point me conduire moi-même , j’obéis à celui qui esi chargé du soin de mon ame; et mon obéissance seroit entière , si sa conduite étoit irréprochable. Ce sont des riens qui vous choquent dans ses mœurs , et que la crainte d’une mauvaise direction vous exagère extrêmement. Mais je veux qu’il soit tel que vous vous l’imaginez. Il peut avoir le cœur un peu altéré , mais il a l’esprit bon. Ce n’est pas un fervent prêtre , mais c’est un bon confesseur : il n’est peut - être pas de cette piété recueillie , tendre et onctueuse que vous souhaiteriez trouver en lui, mais il ne la méprise pas ; au contraire il vous y porte : fût-il indigne de la grâce pour luimême , il n’en sera pas moins le canal pour vous. C’est une grâce d’état qui ne lui sera point ôtée pour ses fautes personnelles. Les meilleurs médecins 11e sont pas toujours
53 ' ntsikDES aux obstacles ceux qui se portent le mieux , ni ceux qui vivent avec le plus de régime. Choisisse» votre confesseur avec beaucoup de discernement , et laissez-vous conduire.
S- ix.
Soyez encore moins difficile sur les talens que sur les mœurs. Prenez-les, lorsqu’ils se présentent ; cherchez-les , même , et attachez-vous y , lorsque vous les trouverez unis avec la probité et avec la prudence. Mais si vous ne les trouvez pas , ou si vous les trouvez seuls , passez-vous-en ; et souvenez -vous que ce ne sont pas les talens, mais la promesse de Dieu et l’autorité du ministère , qui font votre sûreté. Prenez ce que vous trouverez de mieux à votre portée , et obéissez aveuglément. Dieu veut faire son ouvrage en chacun de nous par les moyens qu’il lui présente. Qu’il vous nourrisse comme le prophète Elie , ou par le ministère des oiseaux , ou par celui des anges ; cela doit vous être égal , parce que c’est en lui seul que vous devez mettre votre confiance.
Un scrupuleux se figure qu’il aime beau* coup Dieu , lorsqu’il subtil»*© en ce qui est
de son service : mais peut-être s’aime-t-il encore plus lui-même. Cette façon de penser délicate, cette exactitude géométrique , 6ont fort du goût de la vanité , et souvent elles n’ont point d’autre source. On veut être , et encore plus se voir exact , arrangé, et plein d’ordre : les fautes qu’on commet jettent dans le dépit , le dépit dans le trouble, et celui-ci dans le scrupule. Vous ne voulez rien vous pardonner, dites-vous ? Commencez par attaquer la bonne idée que vous avez de vous-même : si vous l’épargnez , vous méritez bien qu’elle se tourne contre vous. Celui qui entretient son amour-propre nourrit son plus cruel tyran.
S- xi.
Je ne sais si le scrupule ne se forme pas ainsi en plusieurs : dans les commencemens ils s’occupent beaucoup d’eux - mêmes, ils en entretiennent leurs directeurs, ils sont souvent bien aises d’avoir des doutes, quelquefois même ils en font naître pour les plus petits sujets, afin d’avoir occasion de produire leurs idées. Insensiblement l’habitude se forme, l’esprit subtilise de plus en plus , et les réflexions que l’on fait sur soi et sur ses actions reviennent à tout moment : ce ne sont plus des
6o REMEDES AUX OBSTACLES
doutes de choix , ce sont des perplexités cruelles et inévitables ; et pour s’être trop occupé de soi avec complaisance , on sa voit dans la dure nécessité de s’en occuper avec chagrin