CHAPITRE VII
Le scrupule.
Rien ne trouble si fréquemment la paix dans une ame timorée, que le scrupule qui la dévore. Elle ne doit pas plus s’attendre à goûter cette douce paix , que l’esclavage d’un maître intraitable. Ses plus légères fautes seront des crimes , ses meilleures actions seront mal faites , ses devoirs ne seront pas remplis, et après qu’elle y sera revenue cent et cent fois, ce tyran du repos ne sera pas plus satisfait qu’à la première. Il poursuivra en furieux cette ame timide et tremblante : il l’inquiétera dans son sommeil par des songes effrayans ; dans ses oraisons , par la crainte des images indécentes , qu’il suffit de craindre pour n’en être pas exempt ; dans ses communions , par les aridités inséparables de ces
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violens combats , qu’il lui présentera comme une preuve du mauvais état de sa conscience; dans ses confessions ; oui, dans la confession même , source des plus douces consolations pour les plus grands pécheurs, cette ame innocente souffrira un cruel tourment. Hésitante et incertaine par la crainte de diminuer ses fautes , ou de les exagérer , de tromper le confesseur , ou de se tromper elle-même, de manquer quelque circonstance des minuties que le scrupule grossit à ses yeux, elle s’accusera en tremblant; et l’absolution qu’on lui donnera, ne fera qu’augmenter ses peines. C’est ainsi que le cruel ennemi tourne à son profit jusqu’aux exercices de piété dont on peut se servir pour le combattre Le désir de s’en bien acquitter , quelque grand qu’il soit , ne l’affoiblit pas ; il en tire au contraire un nouvel avantage. Ce grand désir d’exactitude qui devroit consoler cette ame, se tourne, à son instigation, en une crainte de manquer, toujours affligeante ; et les petits manquemens inséparables de cette crainte excessive lui sont représentés, non comme des excès de zèle , mais comme des négligences horribles , et comme des effets d’une indifférence outrageante pour Dieu.
Cette ame infortunée ira-t-elle dans des
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compagnies honnêtes pour se distraire un peu , et chercher quelque soulagement à ce qu’elle souffre vis-à-vis d’elle- même ? Les images importunes , les discours sur le prochain, les pensées qu’elle aura laissé passer dans sa distraction , sans les arrêter à son ordinaire , pour leur crier de toutes ses forces qu’elle les déteste , tout se réunira pour lui changer en poison le plaisir innocent de la plus douce et de la plus honnête société ; plaisir si propre à la soulager ,-et si nécessaire à son état. S’enfoncera-t-elle dans une profonde solitude ? ah ! c’est là que son ennemi l’attend , pour assouvir sur elle toute sa rage : la tenant libre et désoccupée , sans conseil et sans appui , seule avec lui seul , il réparera avec avantage ce qu’il aura perdu dans les momens d’une heureuse distraction ; les accusations seront capitales , les preuves spécieuses , et la damnation certaine. Se jettera-t-elle entre les bras miséricordieux de son Dieu ? c’est la ressource de tous les autres malheureux ; mais ce n’en est pas une pour elle. Le cruel scrupule la lui a ôtée , cette ressource , par les vives peintures de ses offenses chimériques contre Dieu , et de la colère de Dieu encore plus chimérique contre ses offenses. Le sein tendre et
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paternel (le ce Dieu, dans lequel elle s© jette quelquefois par une espèce de transport , et , si j’ose le dire , de désespoir , plutôt que par le mouvement affectueux d’un amour plein de confiance; ce sein, dis-je, paternel et divin , dont elle croit se voir repoussée avec indignation , devient pour elle un lieu de tourment et d’horreur. Enfin triste , accablée , et hors d’ellemême , elle s’abandonne aux larmes. Eh î quel moyen de les retenir dans cette ^désespérante situation ? L’homme le plus barbare, témoin de son malheur, ne pourroit lui refuser les siennes. Mais ses larmes ne guérissent pas son mal ; au contraire , l’ennemi qui l’obsède s’enorgueillit de sa foiblesse. Pourra-t-on goûter quelque paix dans cet état ? On la goûteroit presque aussi facilement dans les tourmens d’une cruelle torture.
L’état des scrupuleux est digne de compassion. Ils craignent Dieu, mais cette crainte fait leur supplice; ils l’aiment, mais cet amour n’est point pour eux une consolation ; ils le servent , mais ils le servent en esclaves ; ils sont accablés sous le poids de son joug, qui fait le soulagement
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et le repos du reste de ses enfans. La plupart ont les plus belles dispositions pour cette heureuse paix de l’ame; solitude, recueillement , mortification , etc. : le seul scrupule rend toutes ces vertus inutiles , et souvent même les leur fait perdre. Enfin ce sont des justes dignes d’envie par leur vertu , et de compassion par leurs souffrances ; puisqu’ils endurent dès cette vie une partie des tourmens de l’autre. Si leur mal est si affligeant, il n’est pas moins difficile à guérir. Eh ! de quels remèdes peut-on espérer du succès, en faveur de ceux que , ni leurs propres réflexions , ni tout ce qu’ils ont eu à souffrir de leur scrupule, ni l’expérience de s’être si souvent laissé troubler pour des riens, ni la connoissance de la subtilité de leur imagination , dont cent fois on leur a fait apercevoir le ridicule , ni la patience et l’autorité de leurs confesseurs , n’ont jamais pu soulager ? Cependant, plus leur mal est grand , plus il doit animer notre zèle , puisqu’il n’est pas tout-à-fait sans remède; que, faute d’en appliquer, il augmente tous les jours , et que les suites en sont funestes. La perte de la paix de l’ame n’en est pas la moindre ; mais toute grande qu’elle est , elle n’est pas toujours la plus
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considérable. Hélas ! dans quels désordres ne peuvent pas se laisser emporter par des passions fougueuses et effrénées , et par un naturel ardent et impétueux, ceux pour qui le service de Dieu est devenu un continuel supplice ? On a vu des scrupuleux à exciter la compassion , devenir des libertins à faire horreur. D’ailleurs leur piété mérite singulièrement nos soins, et il ne faut plus que leur docilité pour en assurer tout le fruit possible. Ce n’est pas ici le lieu de traiter à fond cette matière. Elle a déjà été développée par de savans auteurs, et nous passerions les bornes que nous nous sommes prescrites , si nous entrions dans un grand détail. Pour en dire autant que notre sujet le demande , sans donner dans une excessive prolixité , nous resserrerons nos réflexions dans de courtes maximes.
S- ni.
Le scrupule vient, ou du défaut de discernement entre le péché mortel et le véniel , entre la pensée et la réflexion , entre le penchant et la volonté , entre la négligence et le consentement; ou d’une affection mélancolique, qui remplit l’esprit de pensées tristes et qui rend le cœur accès sible à tout ce qui peut l’aflliger ; ou d’un
grand échauffement de tête , qui donne une tension forte aux fibres du cerveau, et qui les rend par là susceptibles de divers mouvemens, comme les cordes d’un instrument bien tendues , d’où naît une confusion de pensées qu’on ne peut démêler ; on de la timidité naturelle qui prend facile ment l’alarme; ou de la vivacité de l’imagination qui peint vivement tout ce que l’on craint , et qui le rend si présent à l’a« me, qu’il lui est difficile de ne pas s’en occuper ; ou d’un désir excessif de certitude en ce qui regarde le salut; ou d’une conduite miséricordieuse de Dieu , qui veut purifier une ame par ses peines d’esprit bien plus affligeantes que les douleurs du corps ; ou de la malice du démon , qui veut affliger une ame innocente qu’il ne peut corrompre; ou enfin d’un orgueil secret qui veut exceller en tout et s’en assurer, se conduire et se suffire à lui-même.
Dans le premier cas , on n’a besoin que des instructions d’un homme éclairé ; dans le second, que des secours d’un bon médecin ; dans le troisième, que de repos, de sommeil, d’une honnête récréation, de prendre suffisamment de bonne nourriture, et de respirer un air pur; dans le quatrième il faut s’animer soi-même , s’armer de
courage et de résolution , ne s’occuper que rarement des pensées tristes qui nous abattent , comme de la corruption extrême de notre nature, de l’empire des passions sur notre cœur, de la difficulté et de la délicatesse de l’affaire du salut, delà profondeur des jugemens de Dieu dans le choix de ses élus , de la sévérité de sa justice , etc ; mais penser souvent à tout ce qui peut exciter notre confiance , et nous remplir le cœur d’un courage ferme et généreux. Il faut , par exemple, envisager la force que nous donne la grâce pour combattre et pour vaincre nos plus terribles ennemis ; la bonté infinie de Dieu , son amour pour nous , le désir ardent et éternel qu’il a de notre salut , ce qu’il a fait pour nous le procurer , jusqu’à livrer son propre Fils à une mort cruelle et honteuse ; la noblesse divine et la haute destinée de nos âmes , formées à l’image de Dieu , gardées continuellement par ses anges, et héritières de sa gloire. Ce conseil ne convient pas seulement à ceux qui sont scrupuleux par timidité : car , si l’on en excepte ceux qui le sont par présomption , et par la permission de Dieu qui veut abattre leur orgueil , il est utile à tous. Ceux mêmes qui ne sont pas naturellement timides , le deviennent dès qu’ils
sont livrés aux scrupules. C’est une maladie qui les rend susceptibles des plus tristes perplexités. Lorsque le vice est dans le tempérament , il ne peut être guéri qu’à la longue : les impressions qui viennent du naturel, se représentent obstinément à notre imagination ; mais un travail soutenu par la patience et par la résolution nous en rend enfin les maîtres.